‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 7 sur 122 · VOLTAIRE AU COLLEGE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE AU COLLEGE

Il s'accuse, dans sa correspondance, d'avoir toujours été gourmand et d'avoir eu surtout, dès son jeune âge, une pré-

' L'un des familiers de la maison Aroiiet. (R. d'A.)

^ C'est à torl que l'on a donné souvent au père de Voltaire le titre du receveur au compte ou de trésorier de la Chambre des comptes. Ses véritables fonctions étaient celles de receveur des épices. Les plaideurs, on le sait, payaient alors leurs juges. (R. d'A.)

' « Ma chère amie , disait un jour Châteauneuf à Ninon , qui lui demandait des nouvelles de son filleul, il a un double baptême, et il n'y a rien qui n'y paraisse, car il n'a que trois ans, et il sait déjà toute la Moïsade par cœur. » (Duvernet, Vie de Voltaire, Genève, 187G, p. 13.) Ce poème de la Moïsade, que le jeune Arouet récitait à Ninon, avait pour auteur un certain Lourdet, sceptique déterminé. (R. d'A.)

* C'est à l'âge de dix ans qu'il fut placé au collège Louis-le-Grand,

dilection marquée pour les sucreries '. Il aimait la bonne chère, — au temps où il avait un bon estomac, — le luxe dans les vêtements, la reclierche et l'élégance dans les soins de sa personne. Il prenait volontiers ses aises et ne se piquait point d'austérité. Lui-même nous a appris qu'il était très-frileux, à ce point que plus tard il faisait du feu à la Saint-Jean ^. Plusieurs anecdotes, rapportées par ses biographes ou conservées par la tradition, en font foi.

Il était d'usage à Louis-le-Grand de prendre la récréation dans la cour, tant que l'eau du bénitier n'était pas gelée. C'était le thermomètre du collège. Gomme la porte de la chapelle était constamment ouverte |»endant le jour, Voltaire s'y glissait et déposait de la glace dans le bénitier, alin de ne pas ((uitter le poêle de la salle d'études.

Chaque classe avait son banc d'honneur, réservé aux pre-

dirigé par les P. .Jésuites, et qui était encore à cette époque l'école favorite (les grandes familles de l'aristocratie. « Les principaux régents du collège, dit M. Henri Baune, étaient alors les P.P. Porée, Lejay. de Tournemine, Thoulier (l'abbé d'Olivet), Tarteron, Charlevoix. Paulloux, qui tous, à des litres différents, ont laissé une mémoire honorée... On ignore quels furent les piemicrs maîtres d'Arouet. Il est probable que le P. Charlevoix, âgé de 22 ans seulement en 1704, n'était encore que profés et ne l'eût pas pour élève. Des biographes ont aflirmé sans preuve le contraire. On sait seulement que le père Tarteron, beaucoup plus ancien dans l'Institut, mit entre les mains de l'enfant Horace et Juvénal, soigneusement expurgé ad usum juvcnlulis, et qu'il fut frappé de ses surprenantes dispositions pour la poésie. C'est .Jcan-Iiaptiste llousseau qui nous l'apprend, et .son témoignage n'est pas suspect en faveur de Voltaire. » (H. d'A.)

' Corrcsp. gêner. A Tbiériot, 17 octobre 1725. Voy. aussi une pièce de vers dont il accompagnait en 1710 une recette de potage qu'il envoyait à une dame. (Note de l'auteur.)

* Corrcsp. géncr. A M. Picrroii, 21 janvier I7G0. (Note de l'auteur.)

miers élèves. A ce titre, François Arouet s'y asseyait fréquemment. Mais, en hiver, la meilleure place, la plus enviée, n'était point la première; c'était la plus rapprochée du poêle, et, pour s'en emparer, il fallait user d'adresse ou livrer de rudes combats, longuement disputés. Un jour, survenu trop tard ou moins heureux dans ses attaques, Voltaire, qui grelottait derrière un épais rempart d'é[)aules, dit à l'un de ses camarades plus jeunes que lui : « Range-toi donc, sinon je l'envoie chauffer chez Plulon. — Que ne dis-tu enfer ? il y fait encore plus chaud. — Bah! riposte-t-il, l'un n'est pas plus sûr' que l'autre... » — Henri Beaune. Voltaire au Collège. (Paris, Amyot, 1867.)

Le démon de la poésie n'avait pas même attendu jusqu'en 1709, pour mettre sa griffe sur l'écolier.

Dès avant l'âge de douze ans, le jeune Arouet faisait des vers, non pas de bons vers, mais des vers qui annonçaient d'heureuses dispositions poéiiciues. Ce n'est pas sans une certaine satisfaction d'amour-propre paternel que Voltaire, soixante-dix ans plus lard, mentionnait ces premiers essais de sa nmse. Il en a même inséré un spécimen, avec notables corrections, dans le Commentaire historique.

C'est le placet pour un soldat invalide. Ce soldat avait servi dans le régiment Dauphin, sous Monseigneur, fils unicjue du Roi. Il voulait se recommander, pour le premier Jour de l'an 1706, à la libéralité de son ancien chef. Il imagina d'aller rue Saint- Jac(|ues, et de prier un des régents du collège de lui composer une petite pièce de vers à l'adresse du prince. Le régent n'avait pas le temps ; peut-être ne se souciait-il point de la besogne; il se déchargea sur le jeune Arouet. Le soldat eut bientôt, s'il faut en croire Voltaire, les vers que voici :

Digne fils du plus grand des rois, Son amour et notre espérance,

Vous qui, sans régner sur la France,

Régnez sur le cœur (ies François -,

SouflVez-vous que ma vieille veine.

Par un effort ambitieux.

Ose vous donner une étrennc.

Vous qui n'en recevez que de la main des dieux ?

On a dit qu'à votre naissance

Mars vous donna la vaillance.

Minerve la sagesse, Apollon la beauté ; Mais un Dieu bienfaisant, que j'implore en mes peines,

Voulut me donner mes étrenncs.

En vous donnant la libéralité.

Cela n'est pas parfaii, el la version première laisse encore davantage à désirer pour le style ; mais la tournure du compliment ne manque pas de délicatesse. Le secrélaire du pauvre invalide eut pu se tirer jikis mal. Ce n'est pas Voltaire encore ; c'est déjà un esprit (jui dit gracieusement des choses aimables. « Cette bagatelle d'un jeune écolier, ajoute Voltaire après la citation, valut (juchiues louis à l'invalide, et (it (juelque bruit à Versailles et à Paris. y>

M. Arouet eut pu craindre ([ue ce succès précoce ne jel;U son (ils dans la métromanie. Mais un père est toujours un père. Le vieux magistrat ne gronda guère, s'il gronda, de ce qu'on eût distrait un moment l'écolier de son rudiment et de ses thèmes. Il laissa même vanier, dans sa propre maison, les vers de son (ils. Il se disait, sans doute, (|ue ce n'était (jifun exercice de collège, et qui ne tirait |)oint à conséquence. Il se souvenait, peut-être, d'avoir rimé aussi dans les classes; ce qui ne l'avait i)oint empêché de devenir un bon notaire et un bon trésorier. Il pardonnait assurément au jjoète en laveur de l'intention, et sauf à lui prêcher des travaux plus essentiels el plus fructueux. Mais l'abbé de Châteauneuf, le parrain de l'écolier, était ravi de son (illenl. Il ne .se borna point à le

vanter dans la famille ; il colporta partout son éloge, et jusque chez ranliijue Ninon. Mademoiselle de Lenclos voulut voir l'auteur du placet au Dauphin, un poète qui jouait encore aux billes et à la toupie.

Voltaire raconte lui-même, dans ses Mélanges littéraires, sa visite à Ninon : « L'abbé de Chrueauneuf me mena chez elle dans ma plus tendre jeunesse. J'avais environ treize ans. J'avais tait quelques vers qui ne valaient rien, mais qui paraissaient bons pour mon âge. » Nous le savons par le Commentaire historique, que les vers qui avaient excité la curiosité de Ninon étaient le placet du soldat invalide. Ce placet avait été €crit pour les étrennes de 1706, deux mois avant que l'écolier eût douze ans. Voltaire était donc plus jeune encore qu'il ne dit, quand il vit la fameuse vieille. Elle lui fit compliment de son talent poétique, a: Elle m'exhorta à faire des vers; elle aurait dû plutôt m'exhorter à n'en pas faire, b Voltaire nous montre ailleurs Ninon telle (ju'il l'a vue : une momie affreusement ridée, n'ayant sur les os qu'une peau jaune, tirant au noir. Elle avait alors quatre-vingt-cinq ans. « Il lui plut, dit Voltaire, de me mettre dans son testament; elle me légua deux mille francs pour acheter des livres. Sa mort suivit de près ma visite et son testament *. » — Alexis Pierron. Yollaire et ses maîtres. Episode de Vhistoire des Humanités en France. (Paris, Didier et G% 1806.)

■ « Si on prenait à la lettre les dates de Voltaire, dit, à propos de cette anecdote, M. G. Desnoiresterres, il n'y aurait qu'à s'inscrire en faux. Il ne peut pas avoir été présenté à Ninon, à l'âge de treize ans, puisqu'alors Ninon dormait depuis deux ans de son dernier sommeil; mais il put l'avoir été à onze, et bien qu'on nous dise qu'il bégaya ses premiers vers en cinquième, par conséquent en 1706, rien ne prouve qu'il n'ait pas rimé plus

... En 1706, longtemps avant la rhétorique, il fit la tragédie de rigueur, celle (jue rêvait tout honnête collégien... Cette œuvre immortelle, (jui devait révolutionner la scène tragi(iue, s'appelait Amidius et Numilor. Voltaire devenu célèbre la découvrit un jour dans ses papiers et la jeta au feu; on en retrouva pourtant (juehiues fragments en 1815, à l'ilc de Noirmoutier, dans la bibliothèque de M. Jacobsen, (pii les tenait de la succession Thieriot ', Heniu Hexuse. (Voltaire au Collège.)

tôt. Pour le legs de deux mille francs, force est bien d'en croire Voltaire sur parole. Après tout, son père ne faisait-il pas les affaires de Ninon, n'était-ce pas son notaire ? Nous le voyons suivre sa dépouille mortelle à son dernier gite, et l'acte de décès de la spii'ituelle tille est signée de lui et du (ils de Gourville (a). Que Ninon ait laissé à son ancien notaire, comme témoignage de sa gratitude, une somnie d'argent pour ce bambin qui semblait déjà tant promettre, c'était assez dans son caractère généreux et désintéressé ; et le peu de concordance des dates n'est pas une laison, surtout quand on connaît Voltaire, pour repousser un fait qui n'est pas sans vraisemblance et qu'il n'a pas dû couiplétemcnt inveutei-. » VoUairc et la Sociélé au XVIII' siècle. La Jeunesse de Voltaire. (Paris, Didier et G"-' 1871), p. .34-34.

* Voy. un volume assez rare publié en 1820 sous ce titre : Pièces inédites de VoUairc, imprimées d'<i})rcs les manu.tcrits originaux, pour faire suite aux différenlcs éditions publiées jusqu'à ce jour, l'aris, Didot l'aine, in-8°. (Note de l'auti'ur.) — Tliiérot ou Thiriot, dont il est parlé plus baut, est un personnage connu par sa longue intimité avec Voltaire. Ils s'étaient rencontrés en l'étude de uiaitre Alain, prociueur au Clultelet, alors qu'ils y travaillaient tous les deux comme clercs (1714). Leur amitié dura, non sans quelque nuage pourtant, jusqu'à la mort, et c'est à elle que Thicrot dut une célébrité qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Voltaire, en parlant de lui, le dcsignc souvent sous le nom de P. Mcrseinie.

fa) AnliiNcsde la ville, Registre des décès de la paroisse de Saint- Paul, thi 17 octobre 1700, p M. (Note de lauleur.)

M. Henri Beaune, après avoir ciic deux fragments û'Amulîiis el Numitor, coniinue en ces termes :

« Ces bégaiements de la muse n'étaient, malgré la discrétion du jeune poète, un secret pour personne. Un jour, pendant la classe, Arouet s'amusait à lancer sa tabatière en l'air. Le régent la confisque. La classe Unie, l'écolier alla réclamer sa boite, qu'on promît de lui restituer en échange de bons vers. Au bout d'un quart d'heure, la pièce suivante était faite :

Adieu, ma pauvre tabatière ,

Adieu, je ne te verrai plus,

Ni soins, ni larmes, ni prières Ne te rendront à moi, tous mes pas sont pei'dus ; J'irais plutôt vider les coflres de Piutus. Mais ce n'est point en lui que l'on veut que j'espère ; Pour te revoir, Iiélas ! il faut prier Phœbus. Et de Phœbus à moi si forte est la barrière. Que je m'épuiserais en efibris superflus ; C'en est donc fait : adieu, ma pauvre tabatière

Adieu, je ne te verrai plus.

« Je signalerai encore aux biographes curieux un ([uatrain de sa première jeunesse, paru dans les recueils d'épigramines du dix-huitième siècle, el que l'on doit reslittier à l'élève du P. Porée (Voltaire). Ce quatrain est imité du latin de Santeuil :

Persécuteurs du genre humain Qui sonnez sans miséricorde.

Que n'avez-vous au cou la corde ' Que vous tenez dans votre main?...

On sait que le P. Mersenne, religieux minime, fut le condisciple de Descartes au collège de la Flèche, et resta toujours son ami. (R. d'A )

* Voltaire n'a jamais aimé ni les clochers ni les sonneurs. Quand il

a ... Il travaillait sans relâche, non point conime les autres, à coup de dictionnaire, mais à force de causeries et à coup de (piestions. L'heure du repos était son heure d'étude. Dés la (luatrièine, il passait ses récréations avec les PP. Porée, Thoulier (l'abbé d'OIivel) et Paullou qu'il ne laissait pas d'interroger et qui ne se répugnaient pas de lui répondre.

a On lui reprochait de ne point courir, sauter, rire avec les autres, il répondait que chacun se divertissait à sa manière. Tandis que ses camarades jouaient au passe-volant dans la cour, il allait s'enfermer dans la bibliothèque et secouait la perruijue du P. Tournemine, toujours plongé dans ses tableaux de chronologie. Alors, commençait une discussion où les car, les mais, les si, [es pourquoi tombaient dru comme grêles sur le bon Père...

a Pendant son séjour d'été à Geniilly, le préfet des études tomba malade et lut mis par le médecin au lait d'ànesse. Un matin, l'ànesse, abandonnée par son gardien, pénétra dans la classe. Vous entendez d'ici les clameurs qui saluent le baudet à son entrée : quel précieux et rare épisode! Le professeur le saisit et le donna pour sujet de la narration latine (ju'on allait commencer. Tandis iiue tous les écoliers se creusent la tète, Arouei seul rit et folâtre sur son banc... Enliri Thcure sonne, les copies se relèvent. Arouet, (|ui n'a pas encore mis la main à la plume, prend une feuille de papier et y écrit lestement celle phrase de l'Kvaiigile de Sainl-.lean : In propria venit et sui Eam non receperunt. On ignore qui eut

habilail la rue du Lon^'-^(ln^ vis-ù-vis Saint-Gcrvais, près de la Grève, il se disait plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain. — Corresp, çéncr. A CidcNille, 15 mai 1733. (Note de l'auteur. 1

la première place, mais on devine sans peine qui remporta le plus bruyant succès.

a La jeunesse arrivait, Arouet avait atteint sa dix-huitième année. Il était las du collège déserté par ses amis, las du grec et du latin, las de cette vie claustrale, monotone et réglée, qu'entrecoupaient seules des retraites silencieuses où l'esprit s'aiguisait plus que la foi, où le cœur replié sur lui-même, s'émeuvait plus que la raison : il attendait comme un prisonnier sa délivrance. . . Les lettres qu'il adresse, en 1711 , à son ami Fyot de la Marche respirent toutes ce désir impatient de l'indépendance. Il est triste, inquiet, il a du chagrin, il s'ennuie; il passe à chaque instant sa tête à la fenêtre, comme pour respirer une boulfée d'air libre, et la vue des chambrettes que remplissait naguère le rire de ses compagnons chéris, lui arrache de longs soupirs ; la cage est vide, les oiseaux se sont envolés, mais son cœur est peut-être moins gonflé par leur fuite joyeuse que par l'impuissance de les suivre.

Bien tristement je passe mon année...

a Je finirois en vers, mais le chagrin n'est point un Apollon a pour moy et j'aime autant dire la vérité en prose. Je vous « assure sans fiction que je m'aperçois bien que vous n'êtes « plus icy, toutes les fois que je regarde par la fenêstre, je a voi votre chambre vuide ; je ne vous entends plus rire en « classe; je vous trouve de manque partout, et il ne me reste « plus que le plaisir de vous écrire ' . . . »

« Pauvre plaisir en vérité ! Le collégien s'en fatigue bien

1 Voy. les lettres publiées plus loin (c'est-à-dire dans l'ouvrage même de M. Henri Beaune). A Fyot de la Marche, 8 mai 1711. (Note de l'auteur.)

vite, et se haie de conquérir aussi la clef des champs, c'est-àdire de subir sa thèse. 11 la soutint dans les premiers jours de mai 1711, assez mal, dit-il lui-même, peut-être par modestie ; mais enlin il sortit victorieux de cette première épreuve et se disposa sans retard, quoiqu'il en voulùt,àa(ïVonter la seconde, qui devait lui conférer le grade de maître ès-arls, grade utile sinon nécessaire pour conmiencer l'étude du droit. Son père, (jui le destinait à la magistraiure, l'avait impérieusement exigé '. D Henki Beaune. Voltaire au Collège. (Paris, Amyot, 18G7.)

Page 1