CHAPITRE III
PREMIERS DÊr.LTS DANS LE .MONDE. — VIE DISSIPÉE d'AUOUET. — ANECDOTES. — REFUS d'UNE CHARGE D'AVOCAT DU KOI.' — VOLTAU{E EST ADMIS AU TEMPLE (lIOTEL ISOISBOUDIIANT). 1711-1713.
Les Trihoniens du temps étaient fort mal logés. On n'avait pas encore eu l'idée d'élever des palais à la jeunesse : les leçons se faisaient, dit Duverncl, dans une espèce de grange. Voltaire, (jiii méprisa tonjonrs les légistes, sans dédaigner
) VolUiiic ciil piiur ((iiKlisriplcs un collcgc Loiiis-lc-Giand, les Irorcs (l'Argensoii, Le Goiiz de Guorl;iii(l et F.vot de la Mardie, qui devint premier président dn parlement de Dijon. « Son alTeetidn, dit M. Gustave Desnnircsterres. ne semtde pas moins !'rande pour ses niaitres que pour ses condisciples. Tons SCS souvenirs du eolletfc restent . ;i (|uelqnc ;\gc de la vie que ce .soit, pleins de charme cl de fraieheur pour lui, et sa pen.s(^c reconnaissante sy arr^^lc avec délices. »— VoUairc et la Sociéléau XVIIi siècle. La Jiuncssc de Voltaire. (Paris. Didier et G". 1871.) (U. d'A.)
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leurs services, écrit dans son Commentaire historique qu'il <r fut choqué de la manière dont y enseignait la jurisprudence, que cela seul le tourna entièrement du côté des belles lettres ...»
Il rimait la nuit, dans un gai souper, i)our chasser la soporiflque leçon du jour. Il quittait dès l'aube et ne regagnait le plus souvent qu'à la nuit close, (juand il rentrait avant le malin, la petite et délicieuse maison de la cour du palais où l'attendaient invariablement les exortalions paternelles. . .
La gravité n'était point son fait, pas plus que la patience. Il aimait le luxe, l'étalage, le bruit. M. Gustave Desnoiresterres nous en donne, d'après Paillet de Warcy, une preuve assez plaisante :
« Une grande dame, qui faisait profession de bel esprit, l'avait choisi pour corriger ses vers, pour en être le teinturier, dirait-on de nos jours. Probablement s'acquitta-t-il de sa tâche au grand contentement de la duchesse ; au moins celle-ci récompensa-t-elle son collaborateur assez généreusement, par une bourse de cent louis. Jamais il s'en était vu autant. Que faire de cette fortune qui lui paraissait intarissable ? En traversant la rue Saint-Denis, ses regards se reportent sur un carrosse, des chevaux, des habits de livrée qu'on vendait à l'encan. Il achète tout, passe une journée de délices, traîné par ses chevaux, qui le versaient à l'angle de la rue du Long-Pont, mais sans lui faire le plus petit mal. Après s'être montré à tous ses amis dans cet attirail de prince, après avoir soupe en ville, il fallait bien rentrer, et ce fut alors ([u'il s'aperçut de l'embarras des richesses. Il avait payé des gens pour endosser la livrée de rencontre, il les congédia ; mais que faire de la voiture et des chevaux ? Le concierge de son père attacha au-dehors le carrosse avec une chaîne et mit les deux survenants à l'écurie du trésorier de la Chambre des comptes, écurie étroite
qui n'était faite que pour un cheval. On comprend dès lors la mauvaise humeur du titulaire, forcé de partager avecdeux intrus sa paille et son avoine. M. xVrouet est réveillé à trois heures du matin par un tapaij:e infernal ; il s'informe de la cause de ce sabbat, il monte, furieux, dans la chambre de son fils et le met à la porte de chez lui. Ce n'était résoudre qu'une partie du probii'me : restaient les chevaux, restait le carrosse. Le portier du palais les attelle, et son jeune lîls, appelé Fleurot, les mène chez un charron qui consent à l'en débarrasser à moitié prix. Cette espièglerie, nous dit Paillet de Warcy, quoique contestée par (pielques partisans de l'auteur, n'en est pas moins de toute vérité. »
Voici une autre léicende un peu postérieure en date et qui n'est peut-être pas i)lus authentiiiue, (|uoi(iu'elle ait été précieusement recueillie par les biogra[)hcs, ces fureteurs aveugles qui prennent pour de l'or tout le fumier d'Ennius. Afin de réprimer les trop frécpientcs incartades de son fils cadet, qui rentrait forttardaulogiset(iuel(iuefois même ne rentrait pas du tout, le digne receveur de la Chambre des comptes lit fermer sa porte à double tour et garda sur lui la clef. Arouet arrive, trouve le huis clos et, après avoir vainement frappé, se décide à demander asile au [wrtier (|ui, à défaut de lit, lui donne le conseil de se blottir dans une chaise à porteur abandonnée dans la cour. Le jeune honnne acc('i)te, s'allonge tant bien (juc mal sur les coussins et s'endort. Deux Conseillers au Parlement surviennent de grand matin, ra|)erçoivent et pour se divertir avant l'audience, font trans|)orter la chaise et son hôte au café de la Croix de Malte, sur le (juai Neuf, où les lazzis des lacjuais et des maîtres le réveillèrent '.
1 Le Pan, Vie de Voltaire, p. Gl. — Piiillct de Warry, Histoire de Voltaire, i. I, p. IC. (Noies de l'auteur )
La vénalité des charges et la facilité des admissions ne
séduisirent pas le jeune poète, bien au contaire : les exemples que son père plaça sous ses yeux ne firent que fortifier sa répugnance et l'encourager dans sa rébellion... M. Arouet lui (it olfrir une charge d'avocat du roi au Ghûtelet ou un siège au Parlement. « Dites-lui, répondit-il au tiers complaisamnient intervenu entre le père et le fils, dites-lui que je ne veux point d'une considération qui s'achète, je saurai m'en faire une qui ne coûte rien *. » Fière parole, dont il donna plus tard le commentaire. « Gomme j'avais peu de biens, écritil au marquis d'Argenson le 22 juin 1739, quand j'entrai dans le monde, j'eus l'insolence de penser que j'aurais eu une charge comme un autre, s'il avait fallu l'acquérir par le travail et la bonne volonté. Je me jetai du côté des beaux-arts, qui portent avec eux un certain air d'avilissement attendu qu'ils ne font point un homme Conseiller du roi en ses Conseils. On est uKiitre des requêtes avec de l'argent, mais avec de l'argent on ne fait point un i)oëme et j'en fis un -. »
Le grand siècle était à son déclin : Louis XIV, affaissé par le poids des années et des revers, survivant à lui-même, allait bientôt s'éteindre dans les mornes silences de Versailles, au milieu des splendeurs importunes pour une royauté découronnée par les défaites... Les grands orateurs, les grands guerriers, les grands artistes, les grands poètes, les grands écrivains, les grands seigneurs eux-mêmes, ces nobles et fiers ducs, que Voltaire pût à peine entrevoir, mais qu'il a loués
1 Diivernet. Vie de Voltaire, p. 25. — Voir aussi le Commentaire historique où Voltaire raconte qu'il refusa la charge d'avocat du roi à Paris. (Note de l'auteur.)
* Voy. Mémoires du marquis d'Argenson. (Note de l'auteur.)
d'instinct dans leurs fils, toutes ces gloires viriles d'une forte et comiiacle nation s'étaient ensevelies dans la solitude ou reposées dans la mort. La race s'abâtardissait avec les mœurs... Cependant toute pudeur n'a pas disparu ; le libertinage se voile et n'ose pas encore se lâcher au grand jour. Dissimulé sous des dehors hypocrites h la cour, il s'enferme à ia ville dans les murs discrets du Temple, ou plutôt de l'hôtel de Boisboudrant, sous la prudente égide d'un vieillard, l'abbé de Chaulieu. Voltaire avait été introduit dès 170Gdans ce mystérieux asile du mysticisme et de la volupté par son parrain, l'abbé de Châteauneuf, qui ne l'y suivit pas longtemps, puisqu'il mourut deux ans après; le 16 décembre 1708. Il y rencontra non point le grand prieur de Vendôme, que ses débauches avaient fait exiler par f^ouis XIV, et (]ui ne devrait y rentrer (ju'avec la Régence, mais l'abbé Servien, — un abbé pour rire, qui n'avait du prêtre que le petit collet, — oncle des Sully, dont M. Arouet père, avait possédé la clientèle, et dont il était resté l'ami ; Caumartin, l'abbé de Bussy, (ils du célèbre Roycr de Rabuiin et héritier de son esprit, le bailly de Froulay, les chevaliers d'Aydie et de Caux, Courtin, la Fare, le duc d'Arenberg, Maximilien-Henri de Béthume, et le président llénault.
... Fier d'être admis, à dix-huit ans, dans ce cercle de spirituels libertins dont le moins âgé avait vu la jeunesse galante de Louis XIV, au milieu de princes et d'hommes de qualité (ju'il essaie parfois de traiter en égaux *, le hardi jeune homme lutte de scepticisme avec eux et les bat à l'aide de leurs propres armes. Il s'y montre tour â tour grave et
1 On se rappelle le mot qu'il adressa un jour au prince de Conli : " Sommes-nous ici tous princes ou touspoùtcs? » (Note de l'auteur.)
enjoué, frondeur, audacieux, sans être léniéraire ; fougueux par instants, avec d'inévitables retours de bon sens el de docililé intelligente ; délicat, nerveux, raisonneur, expansif et excitable, satirique el inquiet, conliant par fois et trop souvent incrédule; libre, original et primesautier avec des instincts de patience et des goûts d'érudition ; endjrassant tout, discutant tout, s'atta(|uanl à tout, aux vérités les plus respectables comme aux abus les plus criants, à l'autorité, à la religion, à la morale, comme aux plus gothlipies préjugés et aux plus vifs ridicules ; épris des applaudissements, du bruit, des louanges, de l'induence et dédaigneux de la foole ; mêlant le bien au mal, la générosité à la malice ', l'amitié ardente aux baîneuses colères, l'amour de la domination au culte de la liberté; il y inaugure en un mot, un peu avant l'heure, le rôle de l'homme d'esprit el de l'homme de lettres, ou, si vous aimez mieux, le
rôle de Voltaire dans la société moderne — Henri Beaunk.
Voltaire au Collège. Leitres et documents inédits. — (Paris, Amyot, 18()7.)
1 iîn voici un exemple assez piquant : « Cnninie les Nicillards aiment a conter et même à répéter, écrit Voltaire à La Harpe (juillet 1772), je vous raconterai qu'un jour les beaux esprits du royaume, et c'étaient le prince de Vendôme, le chevalier de Bouillon, l'abbé de la Chaulieu. ral)bé de Bussi, qui avait plus d'esprit que son père, et plusieurs élèves de Bachaumont, de Chapelle et de la célèbre Ninon, disaient à souper tout le mal possible de Lamotte-Houdard. Les fables de Lamotte venaient de paraître, on les traitait avec le plus grand mépris; on assurait qu'il lui était impossible d'approcher des plus médiocres fables de La Fontaine. Je leur parlai d'une nouvelle édition de ce même La Fontaine, el de plusieurs fables de cet auteur qu'on avait retrouvées. Jamais Lamotte n'aura ce style, disaient-ils ; quelle finesse et quelle grâce 1 On reconnaît La Fontaine à chaque mot. La fable était de Lamotte. » Voltaire oublie d'ajouter que les convives du prince de Vendôme, s'étant fait répéter la fable, la trouvèrent détestable. (R. d'A.)