‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 70 sur 122 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

Les ennemis de Voltaire.

l'abbé deskontaines '.

C'était en vain (|ue Voltaire avait cru que la retraite de Cirey le déroberait à la haine : il n'avait caché (juc sa personne, et sa gloire importunait encore ses ennemis. Un libelle

* Guyot, abbé Dcsfontaincs, crilique, né à Rouen en 1G85, m. en 174.'). Elève et professeur (liez les Jésuites, il quitta la Compagnie de Jésus en 1715 pour se faire homme de lettres. On a de lui outre ses écrits périodiques (dans le Journal des Savants, le IVouvclUsle du Parnasse, les Observalions sur les écrits modernes, les Jugements sur les écrits nouveaux), une édition de la Uenriade. avec critique, 17'28. un Dictionnaire néologique. 1720, in-1"2 : la traduction de Gulliver, 1727, in-1'2 ; une traduction de Virgile. 174.'!, 4 vol. etc. L'ablK' de kt Porte a publié VEsprit de Desfontaines . (R. d'A.)

où l'on calomniait sa vie entière vint troubler son re[)Os *. Od le traitait comme un prince ou comme un ministre, parce qu'il excitait autant d'envie. L'auteur de ce libelle était cet abbé Desfontaines qui devait à Voltaire la liberté et peut-être la vie. Accusé d'un vice honteux, (jue la superstition a imis au rang des crimes, il avait été emprisonné dans un temps où, par une atroce et ridicule |>olitique, on croyait très a propos de brûler (juclques lionnnes, alin d'en dégoûter un autrejde ce vice pour lequel on le soupçonnait faussement de montrer quelque penchant ^.

Voltaire instruit des malheurs de l'abbé Desfonlaines, dont il ne connaissait pas la personne, et qui n'avait auprès de lui d'autre recommandation ([ue de cultiver les lettres, courut à Fontainebleau trouver madame de Prifr, alors toute puissante, et obtint d'elle la liberté du prisonnier, à condition qu'il ne se montrerait point à Paris. Ce fut encore Voltaire (|ui lui procura une retraite dans la terre d'une de ses amies \ Desfontaines y lit un libelle contre son bienfaiteur. On l'obligea de le jeter au feu, mais jamais il ne lui pardonna de lui avoir sauvé la vie. Il saisissait avidement dans les journaux toutes les occasions de le blesser; c'était lui (|ui avait fait dénoncer, par un prêtre du séminaire, le Mondain, badinage ingénieux où Voltaire a voulu montrer comment le luxe, en adoucissant les mœurs, en animant l'industrie, prévient une partie des maux

1 Ce libelle, œuvre de Desfontaines, était intitulé : Apologie de Voltaire adressée à lui-même. (R. d'A.)

2 Ayant corrompu un ramoneur que, à cause de son ler et de son bandeau, dit Voltaire, il avait pris pour un Amour, il fut saisi, dit-on. et conduit à Bicêtre. (R. d'A.)

3 Ctiez madame la présidente de Bcrniéres, qui était parente de Desfonlaines. (R. d'A.)

qui naissent de l'inégalité des fortunes et de la dureté des riches.

Cette dénonciation l'exposa au danger d'une nouvelle expatriation *, parce qu'au reproche de prêcher la volupté, si grave aux yeux des gens qui ont besoin de couvrir des vices plus réels du manteau de l'austérité, on joignit le reproche plus dangereux de s'être moqué des plaisirs de nos premiers pères ^.

Enfin le journaliste publia la YoUairomanie. Ce fut alors que Voltaire, qui depuis longtemps soutirait en silence les calonmies de Desfontaines et de Rousseau^, s'abandonna aux mouvemens d'une colère dont ces vils ennemis "n'étaient pas dignes.

iNon content de se venger en livrant ses adversaires au mépris public, en lesmarciuantdc ces traits que le temps n'efface point, il poursuivit Desfontaines qui en fut (|uitte pour désavouer le libelle, et se mit à en faire d'autres pour se consoler '. C'est donc à iiuarante-quatre ans, après vingt années de patience, que Voltaire sortit [)our la première fois de cette modération dont il serait à désirer (pie les gens de lettres ne s'écartassent jamais. . .

1 Voltaire se rrl'iit,'i;i pendant (|iiolqne temps en Hollande (17.'l(i). (R. d'A.)

2 En 1738. C'était la réponse de Deslbnlainos au Pmcrc^^/ de Voltaire, satire où l'indigne ahbc était flagellé de main de mallre. (11. d'A.)

3 J,-B. Rousseau. (K. d'A.)

* Le desaveu de Deslontaines est du i avril 17:11). — Pour i>his ami>les détails sur les démêlés de Voltaire avec Desfontaines, voir les Knnrmix dr Voltaire, par M. Gh. Nisard. (Paris, Amyot, 1853.) (R. d'A.)

LE FRANC DE POMPIGN.W '. — FIŒRON.

Le Franc de Pompignan, littérateur estimable et poète médiocre, dont il reste une belle strophe -, et une tragédie faible où le génie de Virgile et de Métastase n'ont pu le soutenir \ fut appelé à l'Académie fran(;aise. Revêtu d'une charge de magistrature, il crut que sa dignité, autant que ses ouvrages, le dispensait de toute reconnaissance ; il se permit d'insulter, dans son discours de réception, les hommes dont le nom faisait le plus d'honneur à la société (pii daignait le recevoir, et désigna clairement Voltaire, en l'accusant d'incrédulité et de mensonge, bientôt après, Palissot, instrument vénal d'une femme ', met les philoso|>hes sur le théâtre ■\ Les lois

* Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan, né en 1709 à Montauban, m. en 1784. Il fut d'abord ma£,'istrat (premier président à la cour des Aides de Montauban). Voulant se livrer tout entier à l'étude des lettres, il vint à Paris, s'occupa de traductions et de recherches savantes, et entra à l'Académie en mars 1700, succédant à Maupertuis. Dans son discours de réception, il attaqua violemment les philosophes ses contemporains. Il fut ridiculisé, bafoué par eux, Vcitaire à leur télc. Il faillit en devenir fou. Auteur des tragédies A'Enée et de Didon, de Zoraïde. d'un Voyage de Languedoc et de Provence, de Poésies sacrées, &Odes. (VEpilres et de Poésies familières, etc. (K. d'A.)

2 Dans son ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau. (R. d'A.)

3 Enée et Didon. (R. dA.)

^ La princesse de Robecq. fR. d'A.)

5 Dans les Philosophes, comédie en 3 actes (17G0.) (R. d'A.)

qui (léfendeiu de jouer les personnes sont niueUes. La magisiralure iraliil son devoir, ei voit, avec une joie maligne, inniioler sur la scène des hommes dont elle craint les lumières et le pouvoir sur l'opinion, sans songer qu'en ouvrant la carrière à la satire, elle s'expose à en i)arlager les traits.

Grébillon déshonore sa vieillesse en approuvant la pièce. Le duc de Ghoiseul, alors minisire en crédit, i)rolége cette indignité par faiblesse pour la même femme dont Palissot servait le ressentinjent. Les journaux répètent les insultes du théâtre. Cependant Voltaire se réveille. Le Pauvre Diable, le Russe à Paris, la Vanité, une foule de plaisanteries en prose, se succèdent avec une étonnante rapidité.

Le Franc de Pompignan se plaint au roi ', se plaint à l'Académie, et voit avec une douleur impuissante que le nom de Voltaire y écrase le sien. Ghaiiue démarche multiplie les traits (jue toutes les bouches répètent, et les vers pour jamais attachés à son nom. Il propose à un |)rotecteur auguste de manquer à ce qu'il s'est promis à lui-même, en retournant à l'Académie pour donner sa voix à un houune au(piel le prince s'intéressait; il n'obtient (|u'un relus poli de ce sacrifice, a le malheur, en se retirant, d'entendre répéter, par son protecteur même, ce vers si terrible :

Kl l'iiiiii l'iiiiipiidian pense rtre quelque chose - !

et va cacher dans sa province son orgueil humilié et son and)ition trompée : exemi)le ellravant, mais salutaire, du pouvoir du génie et des dangers de l'hypocrisie littéraire.

1 Mémoire prcsmté au lioi par M. lie Pompignan, le II mai I7G0* (H. (lA.)

2 C>sl le dernier \crs de la VanUi'. (K. d'A.)

Fréron *, ex-jésuiie comme Desfontaines, lui avait succédé dans le métier de llatter, par des satires périodi(iues, l'envie des ennemis de la vérité, de la raison et des talents. II s'était distingué dans la guerre contre les philosophes, Voltaire, qui depuis longtemps supportait ses injures, en fit justice et vengea ses amis. Il introduisit dans la comédie de lEcossaise - un journaliste méchant, calomniateur et vénal ; le parterre y reconnut Fréron, qui, livré au mépris public dans une pièce que des scènes attendrissantes et le caractère original et piquant du bon et brusque Freeport devait conserver au théâtre, fut condannié à traîner, le reste de sa vie, un nom ridicule et déshonoré. Fréron, en applaudissant à l'insulte faite aux philosophes, avait perdu le droit de se plaindre; et ses protecteurs aimèrent mieux l'abandonner (jue d'avouer une partialité trop révoltante \

D'autres ennemis moins acharnés avaient été ou corrigés ou punis *; et Voltaire, triomphant au milieu de ces victimes

1 Elie-Catherin Fréron, journaliste fameux, né à Quiniper (1719-177(5). Les encyclopédistes. Voltaire le preniiei', aflectaient de l'appeler Jean Fréron. « Cela, dit M. Gh. Nisard, pourrait sembler peu plaisant, si l'on ne remarquait que le mot de Jean accolé a celui de Fréron et tous deux réduits

à leurs simples initiales, J... F prôte à une grossière équivoque.

(Les Ennemis de VoHaire). » Jl lit de bonnes études chez les Jésuites. Il se lia d'amitié avec Desfontaincs, et collabora avec lui à une petite feuille qui paiaissait sous le titre de Lettres à M"" la comtesse de ***. Desfontaines étant mort, Fréron publia des Lettres sur quelques écrits de ce temps, qui firent place, en 1754, à l'Année lilléraire. Il a publié en outre des Opuscules, 3 vol. in-12, etc.

2 Représentée, pour la première fois, à la Comédie Française le 2G juillet

3 Pour plus amples détails sur les démêlés de Voltaire et de Fréron. voir les Ennemis de Voltaire par M. Gh. Nisard.

4 La liste en est longue, et le récit des démêlés de Voltaire avec eux tous

— nrl'i —

immolées à la raison ei à sa gloire, envoya au théâtre à soixante-six ans, le chef-d'œuvre de Tancrède '. — r-dNDoiic.KT. (Vie de Voltaire.)

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