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CHAPITRE LXV

CARACTÈRE, HABITLDES El l'ORTRAIT DE VOLTAIRE.

On a plusieurs fois fait à M. de Voltaire le rei)roche de lésine et d'avarice. Cela est cependant un peu contradictoire avec ses lihéralités, et avec la manière dont il recevait les étrangers, et avec les spectacles qu'il donnait chez lui, qui étaient de la plus grande somptuosité. Les rafraîchissements de toute esi)èce n'étaient |)as épargnés dans les enlr'actes et après les pièces. Il doimail ensuite à souper à tous les spectateurs et à leur suite, et puis le hal pendant toute la nuit.

(iemanderait au moins un vdlume : Contentons-nous don nommer ici les principaux : Clément (de Dijcm), Sabalier (de Castres), Saint-Hyacinthe, Larcher. Chaudon, Foiremaiine, Needman, de Paw, Warlnirlou, les jésuites Nonnotte, Patouillet, l'auiiau, Hiliailler, etc., etc. Nous avons omis dans cette brève énumcratinn le nom de La Bcaumclle, l'un des plus implacables ennemis de Voltaire, car déjà il a été question de leurs démêlés dans le cliap. Voltaire en Prusse. Il a été aussi déjà question de .I.-H. Rousseau. Quant à J.-J. Rousseau, sa place sérail bien plutôt parmi les rivaux de Voltaire que parmi ses ennemis, (m peut lire, sur ses rapports avec Voltaire, un excellent article de Saint-Marc Girardin, contenu d;nis lu Kcinr des Dmx Mondes du 15 novembre I852. (R. d'A.) 1 Reprcscnlr le ô septembre 17G0. I\\. d'A.)

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Uuoi(|u'il nourrit dans sa maison soixante personnes au moins par jour, elle était réglée par ses soins tle faeon (jue, pendant les dix dernières années de sa vie, toutes ses dépenses ne montaient guère qu'à (|uarante mille francs par an.

Personne ne connaissait mieux que M. de Voltaire toutes les nuances de l'art de la déclamation. Lorsqu'il taisait répéter (levant lui quelques vers de ses pièces, il était presque toujours hors de lui-même, tant il entrait dans les diverses passions. Souvent il arrivait ([u'il avait répété toute la pièce à lui seul.

A une représentation de Zaïre, dans laquelle il jouait le rôle de Lusignan, au moment de la reconnaissance de ses entants, il fondait si fort en larmes qu'il oublia ce qu'il devait dire; le soullleur, qui pleurait aussi, ne put lui donner la réplique. Alors M. de Voltaire lit sur-le-champ une demidouzaine de vers neufs et très-beaux. Je n'ai pu malheureusement les écrire de suite, non plus que ceux ([u'il composa en jouant Zopire^ dans la scène avec Mahomet, ni ceux qu'il ajouta aussi sur-le-champ à son rôle de ïrissotin, dans les Femmes savantes, à la scène avec A'adius, et qu\ étaient très- [)laisants. Il ne s'en souvenait plus l'instant d'après. La même chose est arrivée dans plusieurs autres rôles que je lui ai vu jouer. Je l'ai vu aussi, après une représentation à Ferney, parler assez longtemps en vers à M. Marmontel, qui, tout étonné, resta muet et ne sut que lui répondre.

Une chose fort singulière, c'est que personne n'apprenait plus ditlicilement (jue lui ses propres vers ; ce qui provenait sans doute de l'impétuosité de son imagination qui le maîtrisait sans cesse, au point que, dans la plus grande chaleur d'une conversation à laquelle on l'aurait cru tout entier, ou dans le temps qu'il paraissait le plus occupé à une partie

d'échec (seul jeu iiu'il ainiài), il me faisait demander pour écrire des vers (ju'il venait de composer, ou des idées qui lui étaient venues ; et si je n'arrivais pas sur-ie-ciiamp, il courait les écrire lui-même sur son agenda ou sur le premier morceau de papier qui tombait sous sa main.

Il avait une facilité étonnante à faire des vers, qu'il écrivait ordinairement de sa main quand l'ouvrage était de longue haleine. 11 n'écrivait jamais le plan de ses pièces de théâtre. Après l'avoir arrêté dans sa tête, il l'exécutait en même temps qu'il faisait les vers. 11 dictait ses lettres, ses ouvrages en prose et les petites pièces de poésie, avec une si grande rapidité, que très-souvent j'étais obligé de le prier de s'arrêter, ne pouvant écrire assez promptement pour le suivre. Il lisait même en dictant.

Ce qui maniue bien, suivant moi, l'étendue et la force du génie dans cet homme extraordinaire, c'est que je l'ai vu trèssouvent corriger dans une même heure des épreuves d'histoire, de pièces de théâtre, de philosophie, de métaph.vsi(|ue, de contes, de romans, et faire sur-le-champ à chacune des corrections et additions considérables, avec la plus grande facilité, malgré l'extrême dilférencc des matières.

Cluoi{|u'il ap|)rlt cl retint ditlicilement ses propres vers, il savait cependant |iar cirur tous les bons vers des autres poètes, et les récitait souvent avec enthousiasme. Ouand il assistait aux représentations de leurs pièces de théâtre, on l'entendait réciter tout bas les beaux endroits, avant ipie les acteurs ne les eussent |irononcés, et lorsipi'ils les déclamaient mal, il disait à demi-voix : Ah! le malheureux ! le bourreau qui lue ainsi les beautés de Corneille ! ou de Racine, ou de tel ou de tel autre (|ue ce fût. Uuand au contraire ces endroits étaient bien rendus, il s'écriait souvent et as.sez haut: Hien t admirable I et cela sans acception d'aucun auteur, (|uoi(|u'on

l'ait accusé de jalousie envers tous. Il était un peu désagréable de se trouver à côté de lui aux représentations, parce qu'il ne pouvait se contenir quand il était vivement ému. Tranquille d'abord, il s'animait insensiblement ; sa voix, ses pieds, sa canne se faisaient entendre plus ou moins, lise soulevait à demi de son fauteuil, se rasseyait ; tout-à-coup il se trouvait droit, paraissait plus haut de six pouces (ju'il ne l'était réellement. C'était alors (lu'il faisait le plus de bruit. Les acteurs de profession redoutaient même, à cause de cela, de jouer devant lui. Il ne pouvait souffrir (|u'on déclamât ou qu'on lût mal de beaux vers, encore moins qu'on les critiquât minutieusement ou mal à propos. Je rapporterai à ce sujet une petite anecdote. M. de Voltaire, après le dîner, passait dans le salon où il restait ordinairement une beure ou deux avec les convives, après ([uoi il se relirait et allait travailler dans son cabinet jusqu'au souper ; or, si le temps était beau, surtout l'été, il montait dans son vieux carrosse à fond bleu, parsemé d'étoiles d'or, à moulures sculptées et dorées, et goûtait le plaisir de la promenade dans sa campagne ou dans ses bois, quelquefois seul, quelquefois avec un ami ou des dames de la compagnie. Un jour, après qu'il fut parti, une dispute s'était élevée sur les difficultés de la poésie française, sur ses beautés et ses défauts. Un homme lettré avait soutenu que dans ses morceaux les plus parfaits elle était encore remplie de fautes. Pour le prouver, il avait pris un volume de Racine, qui se trouvait sur la cheminée, choisi une des plus belles scènes, et marqué des croix avec son crayon à côté de tous les vers qu'il supposait défectueux. Le lendemain, M. de Voltaire, en remettant ce volume dans sa bibliothèque, l'ouvre par hasard, voit toutes ces croix, et très- mécontent, écrit au bas de la page qui en était le plus chargée: Aht bourreau,, si je te tennis, je t'apprendrais à crucifier ainsi ^inimitable Racine !

11 avait la luélliode, quand il recevait un ouvrage nouveau, de le parcourir rapidement, en lisant queltiues lignes de chaque page. S'il s'apercevait qu'il y eût quelque chose qui méritât l'alteniion, il y plaçait une marque, après quoi il relisait tout tort attentivement, et même deux fois quand l'ouvrage lui paraissait intéressant et bien fait, et il faisait des remarques aux marges. 11 y en avait de très-curieuses, ainsi qu'une quantité prodigieuse de sinets sur lesiiuels il y a (luel- <|ut'S mots écrits de sa main ou de la mienne.

Il était naturellement gai et sémillant. C'est pourijuoi une chose me frappait toujours chez lui. Dans les conversations ou disputes sur des objets sérieux ou importants, il restait longtemps sans rien dire, écoutait tout le monde, la tète baissée, et semblait être alors dans une espèce de stupeur ou d'imbécillité. Quand les disputeurs avaient à peu près épuisé leurs arguments, il paraissait se réveiller, commençait par discuter avec ordre et précision leurs opinions, proposait ensuite la sienne. On le voyait s'échauller par degrés ; à la lin, ce n'était plus le même lionmie, on croyait voir dans toute sa personne quelque chose de surnaturel, on était entraîné par la véhémence de son discours, de son action, et par la force de ses raisonnements. Il en était de même de sa colère ; il n'y arrivait que |)ar degrés, et il fallait pour ainsi dire cpi'on l'y jiortàt. C'était toujours l'ell'etdes répli(iues multipliées cl de la longue résistance (|u'on lui opposait. Mais sa dignité, sa sensibilité, étaient aussi promptes (|ue vraies, quoi(iue ses ennemis aient dit tant de fois le contraire. Ma reconnaissance lui doit celte justice, et certainement personne n'a été plus à portée que moi de connaître le fond et la bonté de son co'ur. Ouoiijue d'un caractère très-vif, je n'ai jamais connu personne à (|ui on put mieux faire entendre la raison qu'à lui, malgré (lu'il eût été d'abord d'un avis opposé. Je ne puis trop

ni'élendre sur ses qualités morales qu'on lui a si souvent et si injustement refusées.

Il semblait que le travail fût nécessaire à sa vie. La plupart (lu temps nous travaillions dix-huit à vingt heures par jour. Il dormait fort peu, et me faisait lever plusieurs fois la nuit. Quand il composait une pièce de théâtre, il était en fièvre. Son imagination le tourmentait et ne lui laissait aucun repos. Il disait alors : « J'ai le diable dans le corps; il est vrai qu'il faut l'avoir pour faire des vers. » Il ne faisait d'excès en aucun genre, excepté dans le travail. Il était très-sobre dans le boire, dans le manger. Anciennement il faisait un grand usage du café ; mais dans les quinze dernières années de sa vie, il n'en prenait que deux ou trois petites tasses par jour, tout au plus, et avec de la crème. Il était auprès du sexe d'une amabilité et d'une politesse unique et enchanteresse. Lorsqu'il travaillait, on était fort souvent obligé de l'avertir qu'il n'avait pris aucune nourriture. Il n'avait i)oint d'heure fixe |)our ses repas, pour se coucher, ni pour se lever. En général, il passait la plus grande partie dans son lit à travailler. Il était, dans le fond, d'une constitution extrêmement forte, quoi(iue pres(iue tous les jours il souffrît des entrailles, ce qui souvent le mettait de mauvaise humeur. Il prenait alors de la casse, dont il usait deux ou trois fois par semaine, ainsi que de lavemens au savon. Lorsqu'il lui élai tarrivé de se mettre en colère contre ses domestiques, quehjues heures après, s'il les voyait près de lui, il disait devant eux : « Je me suis fâché contre mes gens, je les ai grondés; mon Dieu, il faut (ju'on me pardonne, car je souffrais comme un malheureux. B Ces espèces d'excuses qu'il leur faisait montrent bien la bonté de son cœur.

Il faisait peu de cas des médecins en général ; il connaissait

bien son tempéramment, et se traitait lui-même. Jamais je ne l'ai vu en envoyer chercher un directement. Ouaml ils venaient le voir, ils parlaient médecine avec eux, et en raisonnaient fort bien.

Le fond de son caractère était extrêmement gai. Jamais il ne se permettait de railler queUiu'un en face, ni de dire des choses désobligeantes dans la conversation, à moins d'y être forcé. Il savait se mettre à la portée de tout le monde ; il avait la répartie prompte, agréable et spirituelle ; sa façon de raconter était très-plaisante; il aimait à raisonner avec les personnes d'esprit et instruites ; mais souvent il recevait assez froidement celles (pii ne venaient le voir (pie par curiosité, et qui ne savaient rien dire. 11 est vrai aussi (pi'il inspirait à beaucoup de ceux qui le voyaient pour la première fois une espèce de timidité et de crainte respectueuse dont on n'était pas le maître.

Il ne se pi(|uait plus de suivre la mode dans ses habillements, et sa manière de se mettre, par celte raison, ne paraissait |)oint élégante aux jeunes gens; mais il aimait singulièrement la propreté, et il était toujours lui-même fort propre. Il avait l'odorat très-lin ; ses yeux étaient brillans et remplis de feu ; jamais il n'a fait usage de lunettes; il se lavait souvent les yeux avec de l'eau fraîche simple. Dans les dernières années (le sa vie, il ne se rasail plus, mais il s'arrachait la barbe avec de petites pincettes. Il était assez grand de taille, mais fort maigre. Sa ligure n'avait rien de désagréable dans sa grande vieillesse, et il a du être fort bien à cet égard étant jeune. Il avait toujours été courageux, et l'éiail encore extraordinairemenl dans l'âge le plus avancé.

(Juand il voyait (pie c'était par un vrai désir de s'instruire (pi'on l'interrogeait, il avait la complaisance de répondre. Lors(pie mes enfants, encore tout jeunes, rimporlunaicnl jiar

leurs (luesiions, dans le lemps i|u'il me dictait queUiue chose, et (lue je les voulais faire taire, il me disait : « Laissez-les ; il faut toujours répondre juste aux enfants et leur rendre raison sur ce qu'ils demandent suivant leur portée, et ne pas les tromper. » Il avait la bonté d'en user ainsi avec eux...

Une chose assez singulière et (juc je |)uis certider, c'est que, malgré les hommages qu'on lui rendait, les choses llalteuses qu'on lui disait ou qu'on lui écrivait, il ne croyait point du tout à sa gloire, lîien au contraire, sa modestie était extrême et sincère. Peut-être est-ce à cette persuasion où il était, que la république des lettres doit une grande partie des ouvrages qu'il a composés. Il travaillait toujours comme s'il avait encore à commencer sa réputation. — Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longciiamp et Wagnièhe, ses secrétaires. (Paris, Aimé André, 1826), t. I. Additions au Commentaire historique, par Wa(;nikke.

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