CHAPITRE LXVII
AUTRE POHTRAll DE VOLTAIRE.
Genève, juin 1775.
J'ai enfin obtenu le but de mes désirs et de mon voyage : j'ai vu M. de Voltaire. Jamais les transports de Sainte-Thérèse n'ont pu surpasser ceux nue m'a fait éprouver la vue de ce grand homme : il me semblait ([ue j'étais en présence d'un dieu, mais d'un dieu dès longtemps chéri, adoré, à qui il m'était donné de pouvoir montrer toute ma reconnaissance et tout mon respect. Si son génie ne m'avait pas portée à cette illusion, sa figure seule me l'eût donnée. Il est impossible de décrire le feu de ses yeux, ni les grâces de sa figure. Quel sourire enchanteur 1 il n'y a pas une ride qui ne forme une grâce. Ah ! combien je fus surprise (juand à la place de la figure décrépite que je croyais voir, parut cette physionomie pleine de feu et d'expression; ([uand, au lieu d'un vieillard voûté, je vis un homme d'un maintien droit, élevé et noble (juoiqu'abandonné, d'une démarche ferme et même leste encore, et d'un ton, d'une politesse, (jui, comme son génie, n'est qu'à lui seul!...
Ferney, dimanche, 1775.
... Cet homme, chargé de tant de gloire et de tant d'années, qui, en éclairant l'Europe, est encore le dieu bienfaisant de Ferney, à qui on pardonnerait de se regarder comme le centre de tous les mouvements qui l'environnent, (jui serait, ce me
semble, ma première pensée, mon premier besoin, si j'avais le boniieur qu'une partie du sien me fût conliée, reçoit une prévenance, une martiue d'attention, comme les autres reçoivent une grâce et une marque de bonté. Ce même jour, il voulait i)rendre une tabatière qui se trouvait sur la cheminée; je vis son mouvement, car je ne puis le perdre de vue ; je m'avançai pour la lui remettre : il se mit pres(iue à mes pieds pour me remercier; et il faut voir de ([uelle grâce cette politesse est accompagnée. Cette grâce est dans son maintien, dans son geste, dans tous ses mouvements ; elle tempère aussi le feu de ses regards, dont l'éclat est encore si vif qu'on pourrait à peine le supporter, s'il n'était adouci par une grande sensibilité. Ses yeux, brillans et perçans comme ceux de l'aigle, me donnaient l'idée d'un être surhumain : mais ces regards ne semblent exprimer (pie la bienveillance et l'indulgence lors(|u'ils s'attachent sur sa nièce; comme ils appellent les égards de tout ce qui l'entoure ! car c'est presque toujours avec le sourire de l'approbation (|u'il l'écoute.
Genève.
... Ses forces sont, je crois, en proportion de son génie ; sa tête parait aussi féconde; son âme paraît aussi ardente que s'il était dans la vigueur de l'âge ; sa vie n'a point de vide ; la pensée et son profond amour pour l'humanité et les progrès de la philosophie remplissent tous ses momens. Mais ce qui m'étonne toujours, ce qui me louche et pres(|ue me ravit, c'est qu'il l)arait se dépouiller de lont ce «pie son génie a de puissant pour n'en plus conserver que la grâce et l'amabilité la plus parfailo. Ouand il se réunit un moiiinu à la société, jamais je ne l'ai vu ni distrait, ni préoccupe: il send)le (piesa politesse, qui a qnt'hpit' chose de noble el de délicat, lui ait imposé la
loi d'un parfait oubli de lui-même lorsqu'il se mêle avec ses semblables. Si vos yeux le cherchent, on est sûr de rencontrer dans les siens les reii:ards de la bienveillance, et une sorte de reconnaissance pour les sentimens dont il est l'objet... — Madame J.-B. -A. Suard (née Panckoicke. (1750-1830)', Lettres écrites de Genève, contenues dans les Mélanges de littérature publiés par J.-B. -A. Suaro. (Paris, Dentu, an XII), t. II.