AFFECTION DE VOLIAIRK POUR SES AMIS
Personne n'a parlé des charmes de l'amitié avec plus de sentimens que Voltaire. Ce qu'il en dit en divers endroits de ses ouvrages, tant en vers (ju'en prose, sufiirait pour nous convaincre (lu'il en était lui-même vivement pénétré. Si cette passion a été pour lui une source de grands plaisirs, elle a aussi répandu bien de l'amertume dans sa vie. Il eut le malheur dans sa jeunesse <le perdre plusieurs amis, et particulièrement M. de Génonville, dont il ne parla jamais depuis sans de vifs regrets...
La mort du président de Maisons et celle de la manjuise du
1 « Savez-vous, disait Panckoucke. le célèbre éditeur, à Voltaire, que si toutes les éditions de vos œuvres se perdaient, vous en trouveriez une dans ta mémoire de ma sœui ? — Corrigée, madame » répondit vivement Voltaire en se tournant vers M""" Suard. (R. d'A.)
Chàtelet ne lui coûtèrent pas moins de larmes. Il eut encore à déplorer la mort du manjuis de Vauvenargues, de M. de Forment, etc. D'un autre côté, il eut le bonheur de ne pas survivre à quehiues-uns de ses plus anciens amis, dont le commerce, pendant soixante aimées, a pu balancer le cruel souvenir des pertes qu'il avait faites. De ce nombre, sont le comte d'Argental, le maréchal de Richelieu, la marquise du Deffand, etc. Il eut la satisfaction de conserver longtemps plusieurs autres de ses anciens amis dont la carrière se termina avant la sienne. Parmi eux furent M. de Gideville, le comte d'Argenson, l'abbé d'Olivet, etc. Vers le milieu de sa vie, il ac(iuil encore de nouveaux amis aux(iuels il ne fut pas moins attaché qu'aux anciens ; nous parlons de MM. de Saint- Lambert, Marmonlel, d'Alembert, etc. (>. (pii prouve peutêtre le mieux combien Voltaire mettait de prix à l'amitié, c'est l'attachement (|u'il conserva pour Tliiriol, (pii en paraissait peu digne sous presijue tous les rapports. Son mérite consistait en un goût assez épuré de la littérature française et une excellente mémoire. Du reste, c'était une espèce de parasite qui passa prescpie toute sa vie chez les autres, où il amusait par le récit d'une foule de vers et d'anecdotes (|.u'il savait jiar cœur. C'était le nouvelliste littéraire de Voltaire, (pii le donna depuis en cette qualité au roi de Prusse Frédéric II. Le premier, dans sa correspondance, lui reproche assez souvent sa paresse et sa négligence. Tliiriol eut même, en (luchpies circonstances, des torts plus graves envers son ami cl son bienfaiteur. Cependant celui-ci lui pardonnait cl le supportait avec ses défauts en faveur de l'ancienneté de leur liaison, (jui s'était formée au sortir du collège. On peut remarquer qucl(|ue chose de semblable à l'égard' de madame du Dolland, dont l'esprit léger, versatile et causti(pie, s'exprimait (|uel(iuefois dans la société avec jieu d'égards et de justice sur le compte de Vol-
laire, en inêiiie temps (iii'elle lui marquait dans ses lettres tant d'amitié et d'admiration. Cette conduite n'était pas ignorée à Ferney, mais on la dissimulait, et elle ne parut point altérer rattachement (jue Voltaire témoigna toujours à cette dame. On pourrait citer encore des exemples récens de l'extrême facilité de ce grand honmie à dissimuler, à oublier même des torts dans des jeunes gens comblés de ses bienfaits, et qui depuis nombre d'années se disaient et tju'il croyait ses amis. Et quand ceux qui l'étaient véritablement lui faisaient quel- (juc reproche sur ses liaisons avec des personnes qui leur en paraissaient indignes par leur injustice et leur ingratitude, il se contentait de répondre : Est aliquid sacri in antiquis necessiiudinibv.s : Il est quelque chose de sacré dans un long attachement. Cela sutlisail pour lui faire tout pardonner. Peul-on douter après cela (jue les traits dont il a peint l'amitié ne soient partis de son cœur. — Mémoires sur Voltaire, par LoNGCHAMF ct Wagmkri:, t. II. (Paris, Aimé André, 1826). Note.