CHAPITRE LXXII
AUTRES TKAITS DE BIEMAISANCE. — ADOPTION Di: MADEMOISELLE COUNEILLE (1760).
VolLaire avait un i^raud plaisir à faire du bien ; il donnait beaucoup, faisait un noble usage de sa fortune (deux cent mille francs de rente), et ses générosités étaient rehaussées par des paroles et des procédés empreints d'une s[)irituelle délicatesse. Un jour ' on l'informa (ju'un laboureur de Ferney était en prison pour une dette de 7500. Voltaire donna l'ordre de payer cette somme, et comme on lui présentait ([ue ce [tauvre homme n'ayant pour tout bien ((u'une nombreuse famille, cet argent serait entièrement perdu: « Tant mieux, dit-il, on ne [)erd point ([uand on rend un [tère à sa famille, un citoyen à l'Etat. « — Une autre fois une veuve des environs, mère de deux enfants, étant poursuivie par ses créanciers, eut recours à Voltaire, (pii, non-seulement lui prêta l'argent sans intérêt, mais encore l'aida à mettre son bien en valeur. Ce fonds étant |)lus lard vendu. Voltaire le racheta beaucoup plus cher (ju'il ne valait réellement et remit la dill'érence à la veuve. — Un habitant du village, (jui lui devait 000 livres, perdit ses bestiaux. Voltaire lui envoya deux belles vaches et la quittance de sa dette. — Un agriculteur, ayant perdu un procès et se trouvant ruiné, alla trouver le seigneur de Kerney et lui conta
1 Rn 175!t. V. |i. /|0 (In premier Noliime des Mémoires de fjinarhamp et Wagnii-re. (H. (l'A.)
ses malheurs : celui-ci lit examiner son affaire par des légistes genevois, ([ui déclarèrent que la condamnation était injuste ; lorsque le [)auvre honnne vint reprendre ses papiers, Voltaire les lui rendit, enveloppant une somme de mille écus, et lui dit : ce Voilà, mon ami, de (luoi réparer les torts de la justice. Un nouveau procès ne serait (ju'un nouveau tourment : ne plaidez plus, et si vous voulez vous établir sur mes terres, je m'occuperai de votre sort. » — Les jésuites d'Ornex voulaient agrandir leur territoire en acquérant à vil prix un bien de mineurs engagé pour 15,000 francs et valant quatre fois cette somme. La ruine des possesseurs, la famille De Prez de Crassier',était inévitable, lorsque Voltaire fournît lesl 5,000 livres
i M. G. Desnoiresterres (VoUaire et J.-J. Rousseau) écrit : « MM. Desprez de Crassy. » — Le 2 janvier 1761, Voltaire écrivait à Helvétius, « Vous aurez peut-être ouï dire à quelques frères que j'ai des Jésuites tout auprès de ma terre de Ferney ; qu'ils avaient usurpé le bien de six pauvres gentilshommes, de six frères, tous officiers dans le régiment de Deux-Ponts -, que les Jésuites, pendant la minorité de ces enfants, avaient obtenu des lettres patentes pour obtenir à vil prix le domaine de ces orphelins ; que je les ai forcés de renoncer à leur usurpation, et qu'ils m'ont apporté leur désistement. Voilà une bonne victoire de philosophes. Je sais bien que frère Croust cabalera, que frère Berthier m'appellera athée ; mais je vous répète qu'il ne faut pas plus craindre ces renards que les loups de jansénistes, et qu'il faut hardiment chasser aux bêtes puantes. Ils ont beau hurler que nous ne sommes pas chrétiens, je leur prouverai bientôt que nous sommes meilleurs chrétiens qu'eux. ...» — Quelques jours après (le 13 janvier), Voltaire mandait à Thiriot : « Vous demandez des détails sur mou triompiie de génie Jésuilicâ : Ce triomphe n'est qu'une ovation : nul péril, nul sang répandu. Les Jésuites s'étaient emparés du bien de MM. de Crassy, parce qu'ils croyaient ces gentilshommes trop pauvres pour rentrer dans leurs domaines. Je leur ai prêté de l'argent sans intérêt pour y rentrer -, les Jésuiles se sont soumis ; l'aflaire est faite. S'il y a quelque discussion, on fera un petit faclum que vous lirez avec édification.. .. » CR. d'A.)
[)OLir dégainer leur bien, et leurs affaires furent depuis si bien dirigées qu'à l'époque de l'expulsion de l'ordre des jésuites, ce furent précisément les De Prez qui purent acheter tous les immeubles de ces religieux.
C'était surtout quand il s'agissait d'hommes de lettres ciue Voltaire savait entourer ses dons de procédés (jui ajoutaient encore au i)rix du service. Un auteur, Arnaud de Baculard, jeune homme fort pauvre, reçut de grosses sommes de la main du poète, (jui voulait l'encourager dans ses essais dramati- (jues. Devenu riche, il voulut rendre cet argent à son protecteur, qui le refusa en disant: « Un enfant ne rend pas les dragées que lui a données son père. » — Un M. Thiriot, (pii avait été clerc de notaire avec lui, se trouvait dans une misère profonde : Voltaire le garda pendant un an à Ferney, puis il lui |)rocura la place de correspondant littéraire du grand Frédéric ; enlin, lorsciue Thiriot le ({uitta, Voltaire, tout en l'aidant à faire sa malle, y glissa cinquante louis. — Le trait le plus remarquable de sa bienfaisance est du reste bien connu: on sait «[u'il eut pour objet la nièce du grand Corneille, jeune personne fort pauvre. Voltaire la reçut à Ferney, l'adopta, soigna son éducation, et pour lui faire une dot convenable il composa une édition des œuvres de Corneille, accom|iagiiée de remanjues de sa main. Le livre se vendit 00,000 francs, et mademoiselle Corneille fut mariée à M. Dupuis «lu pays de Gex. Dans un moment d'embarras, le jeune ménage emprunta 12,000 francs à Voltaire: lors de la naissance du premier enfant, le bienlaileur vint faire visite h la jeune lémme et laissa sur la table un beau vase d'argent dans lequel se trouvait la ([uittance des 12,000 livres. — Gaiîkrel, ancien pasteur, Voltaire et les Genevois. (Genève, J. Clierbuliez, Paris, même maison, 1855.)
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TKAIT DE GÉNÉKOSIiK DE Nol/IAHIE ENVERS LA HAIU'E.
— « Voulez-vous bien, recommandait-il (VoUaire) à l'un de ses correspondants, épargner un port de lettres à M. de La Harpe, (jui n'est pas riche '. » Sans doute le service était médiocre, quoique moins petit qu'on le supposerait. Mais la générosité de Voltaire est i)arfois plus eflective ; et une lettre inédite, trouvée ces derniers temps dans la boutique d'un épicier, nous révèle un acte charmant de bonté, demeuré caché jusque-là, et que La Harpe lui-même ne connut jamais. Nous la transcrivons d'autant mieux (ju'elle est bonne à recueillir, en attendant (ju'elle trouve place dans une édition plus ample de la correspondance.
«Monsieur le contrôleur général, s'il fallait en France pensionner tous les hommes de talent, ce serait, je le sais, pour nos finances, une plaie bien honorable, mais bien désastreuse, et le trésor n'y pourrait suûire ; aussi, et quoique peu d'hommes puissent se rencontrer d'un aussi solide mérite que M. de La Harpe, ne viens-je pas réclamer une pension pour ce mérite dans l'indigence; je viens simplement, monsieur, empiéter sur vos attributions, et contrôler le chillVe de 2,000 livres dont Sa Majeté a bien voulu me gratifier. Il me semble que M. de La Harpe n'ayant pas de pension, la mienne est trop forte de moitié, et qu'on doit la partager entre lui et moi.
« Je vous aurai donc. Monsieur, une dernière reconnaissance
1 Cabinet de M. Feuillet de Couches, Lettres autographes de VoUaire à M. Bacon (substitut du procureur général), 3 septembre 1774. Ces lettres, au nombre de soixante-treize, la plupart fort intéressantes, partent de 1771 et s'arrêtent à l'année 1777. (Note de l'Auteur.)
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si vous voulez bien sanctionner cet arrangement et faire expédier à M. de La Harpe le brevet de sa pension de mille livres, sans lui faire savoir (jue je sois pour quelque chose dans cet événement. Il serait aisément persuadé, ainsi que tout le monde, que cette pension est une juste récompense des services qu'il a rendus à la littérature '. »
N'est-ce pas charmant et vraiment attendrissant, et n'y a-til pas, dans ce mystérieux bienfait de quoi faire [oublier ou pardonner bien de dures et terribles moments ? Si la date de ce billet nous est inconnue, nous trouvons dans une lettre à d'Alembert, du 10 août 1767, une indication (pii nous le fait supposer antérieur de (luebjues mois seulement. « ... Je ne ris point, lui écrivait-il, ([uand on me dit (ju'on ne paie point vos pensions ; cela me fait trembler pour une petite démarche (|ue j'ai faite auprès de M. le contrôleur général en faveur de M. de La Harpe ; je vois bien que, s'il fait une petite fortune, il ne la devra jamais ([u'à lui-même. Ses talents le tireront de l'extrême indigence, c'est tout ce (ju'il peut attendre -. » La négociation n'aboutit point ; mais, pour avoir échoué, elle ne doit pas, en stricte justice, moins comptera l'actif des bonnes œuvres du patriarche, et nous nous serions fait un scrupule de le passer sous silence. — Gustave Desnoikkstekres. Voltaire et la société au XVIH' siècle. Voltaire et Genève. (Paris, Dentu et C% 1876.)
' Le Monde illustré, 0 mai 18G3. Lettre de Voltaire au <'ontn»leiir général (Lavardy). sans date.
2 Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LXIV, p. 320. Lettre de Voltaire à d'Alembert ; 10 aiigiist 17G7. (Notes de l'auteur.)
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— Le commis du vint^lième ' était mort sans pouvoir assurer le sort d'un domesti(iue qui lui avait donné des preuves du plus complet dévouement. Voltaire, à qui madame Denis venait d'apprendre la détresse de ce pauvre diable, s'attendrit, et, ce qui était mieux, dépêche aussitôt à d'Alembert un mandat dont nous ignorons le cliift're, pour lui venir en aide. « Permettez-moi que je vous adresse ce petit billet, qui me coûte beaucoup plus de peine à vous écrire qu'il ne coûte d'argent, car à peine puis-je me servir de ma main -. — Gustave Desnoirestekres. Voltaire et la société au XVIIl- siècle. Voltaire et Genève. (Paris, Dentu et C", 187G.)