CHAPITRE PREMIER
Naissance de Thiers. — Sa famille. — Les Chénier. — La
Î ratuité. — Le lycée. — L’étudiant d’Aix. — Le petit acobin. — Une amitié indissoluble. — L’Académie d’Aix. — La première ruse. — L’action avant tout! — Thiers et Paris. — Une chambre à deux. — Le Constitutionnel, — Le critique d’art. — Voyage aux Pyrénées. — Une actrice! — Thiers actionnaire. — Le monde; les salons. — Laffitte et Talleyrand. — M. de Rémusat. — La jeune garde. — L 'Histoire de la ltévolutiun. — Un collaborateur inutile. • — L’historien se révèle.
Louis-Adolphe Thiers est né à Marseille le 15 avril 1797. Il a, par conséquent, aujourd’hui un peu plus de 75 ans.
Sa famille était depuis longtemps adonnée au commerce des draps, lorsque survint la Révolution et avec elle la ruine.
Par sa mère, le jeune Thiers avait des liens de
parenté assez rapprochés avec la famille de Chénier. André et Marie-Joseph de Chénier, les poètes, étaient ses oncles à la mode de Bretagne, c’est-à-dire qu’il était le fils de leur cousine germaine.
C'est dans cette famille qu’il fut élevé jusqu'à l’âge de neuf ans. La situation de fortune de ses parents était, nous l’avons dit, devenue bien précaire et ne permettait guère de donner à cet enfant une éducation qui lui ouvrît l’accès des carrières libérales. C’est à un bienfait de Napoléon I er qu’il dut de pouvoir faire ces premières études que la pauvreté lui interdisait.
On était en 1806. L'empereur, dont l’élévation était toute récente, mais dont les espérances portaient loin dans l’avenir, songea à s’attacher la jeune génération. Les hommes faits, les hommes mûrs d’alors qui avaient assisté à toutes les scènes de la Révolution, qui y avaient pris part, qui savaient comment l’on renversait des trônes, comment on décapitait les rois et les princes, ne devaient jamais être de bien dociles serviteurs pour la monarchie nouvelle. Napoléon sentait qu’il n'y avait à attendre d’eux ni dévouement certain, ni affection solide, ni respect absolu. 11 ne voulait point d’ailleurs édifier sur le passé. Les jeunes gens, ou plutôt les enfants, étaient les seuls dont l’âme vierge encore pouvait être façonnée au gré du nouveau souverain. C'était parmi eux qu'il comptait recruter une armée de serviteurs, qui seraient d’autant plus dévoués au régime impérial qu’ils lui devraient plus. Ouvrir à un grand nombre d’enfants de familles pauvres les portes des lycées, pour en remplir ensuite l’armée, l’administration, la magistrature, et s’entourer
d’hommes qui n'eussent rien reçu que de iui, tel était le plan de Napoléon I er . Il fonda donc un nombre considérable de bourses dans les lycées des départements, et donna l’ordre qu'elles fussent exclusivement réservées aux enfants que leur humble condition semblait devoir éloigner à jamais de toute instruction sérieuse.
Grâce à la protection des Chénier, une de ces bourses fut attribuée au jeune Louis-Adolphe Thiers. Ainsi, c’était par la porte, modeste entre toutes, de la gratuité que le futur historien de Napoléon I er entrait dans la vie. Lorsque, bien longtemps après, il songea à écrire la vie de son premier bienfaiteur, peut-être la reconnaissance entra-t-elle pour quelque chose dans le juste hommage qu’il rendit aux grandes actions du premier empire.
Le jeune Thiers, admis au lycée de Marseille, s'adonna avec la plus vive ardeur à l'étude. Il fut un « brillant élève, » il eut « les premiers prix, » et ce n’est certes pas lui qui pourrait fournir un argument en faveur de ceux qui prétendent que les succès du collège ne prouvent rien. Qu’enseignait-on surtout au lycée de Marseille? On le devine. A cette époque où la guerre était tout, où l’on avait surtout en vue de former des officiers, c’étaient les mathématiques, la géographie, l’histoire qui faisaient la base des études. Mais qu’importait ce que l’on apprenait à cette intelligence dès lors capable de tout apprendre et qui paraît aujourd’hui avoir tout appris et tout savoir. Déjà, en effet, il semblait que, chez le jeune Thiers, le corps refusât de se développer de peur d’arrêter l’essor et l'expansion rapide des facultés et, suivant l’expression du poète :
« 11 semblait que sa mère
« L’avait fait tout petit pour le faire avec soin, »
et jamais, peut-être, enveloppe si frêle et si étroite n'a renfermé tant et de si rares trésors.
Pendant que l’enfant étudiait ainsi au collège, grandissant surtout en science et en zèle, il s'accomplissait autour de lui une révolution politique. L’empereur, débordé par les coalitions, avait été vaincu et détrôné deux fois; l'étranger avait occupé la France et les Bourbons avaient recouvré le trône de leurs aïeux; mais ils n’en avaient recouvré ni le prestige, ni l’absolue puissance, et le ciel de la royauté était tout assombri de nuages qui devaient bientôt lancer la foudre.
La chute de l’empire avait considérablement modifié la situation de la jeunesse des lycées. La carrière des armes se refermait pour elle; il lui en fallait choisir une autre. Le jeune Thiers avait-il déjà fait son choix quand, au lendemain de ces graves événements, il sortit du collège ? 11 art permis de le supposer; car, dès cette époque, il avait peu de chances d’être admis dans l’armée et l’exiguïté de sa taille qui, loin de lui nuire, le servit partout, le sauvait de ce danger.
On ne trouve point d’ailleurs au commencement de cette vie si remplie, ces hésitations qu’ont éprouvées tant de nos hommes marquants. L'indécision n'est point, n’a jamais été le défaut de M. Thiers, et l’on ne pourrait dire qu'il a tenté plusieurs voies avant d’avoir trouvé celle qui devait le conduire aux suprêmes dignités.
Presque aussitôt après sa sortie du lycée de Marseille, nous le retrouvons à Aix ; il y tait son droit.... et quelque chose de plus.
— io —
La jeunesse d’alors avait été élevée pour les armes; suivant la belle expression d’un grand poète, elle savait aue chacune des routes qui sortent de Paris conduisait à une des grandes capitales de l’Europe ; elle était préparée à la lutte, à l’action, et elle venait de retomber dans le calme subit et l’atonie qui suivirent le retour des Bourbons. Tous les éléments offerts jadis à son activité lui manquèrent tout à coup. Alors elle se jeta vers la politique. Les jeunes gens se souvenaient de la Révolution ; elle avait laissé ses traces partout, et les fils de nos rois absolus n'avaient pu, en rentrant dans le palais de leurs ancêtres, la faire oublier; la constitution même du royaume en portait témoignage : le roi avait dû accepter une Charte; on prétendait, il est vrai, qu’il l’avait octroyée. Si étroite qu’elle fût, cette Charte, elle n’en offrait pas moins un puissant aliment à la curiosité ardente de la jeunesse, à son esprit de discussion, et on l’étudiait, on la commentait, même à Aix. Nous allions dire surtout à Aix.
Car, parmi les étudiants, ou plutôt à leur tête, il en était un que ces brûlantes questions attiraient singulièrement; son imagination vive, son esprit plein de verve et de malice, sa raison si perspicace et si solide, et l’incroyable activité de son intelligence, enfermée dans un si petit corps, le faisaient remarquer entre tous. Il était déjà chef de parti, on se groupait autour de lui, et dans les réunions d’écoliers, il se plaisait à soulever des tempêtes dont le bruit retentissait au delà du cénacle. Le petit Jacobin provoquait dans la ville une certaine émotion.
Il avait déjà ce bonheur, réservé au seul mérite de compter des envieux, des adversaires, des
ennemis même. On redoutait, si grande que fût sa jeunesse, la hardiesse de son esprit et l’audace de ses opinions, qui s'exprimaient ouvertement. Les vieux royalistes d’Aix ne le voyaient point sans inquiétude; car, s’il avait su s’attirer des rancunes, il s’était attaché aussi de vives affections. Les hommes mûrs, instruits, érudits même, se plaisaient à entendre sa conversation piquante, rapide, pleine d'images et de faits ; ils avouaient même qu’ils y profitaient, car l’étude du droit n’avait pu suffire à absorber cette merveilleuse intelligence. Les lettres, la philosophie, l'hjstoire remplissaient les laborieux loisirs de l’étudiant. Parmi ses camarades, il en avait remarqué un entre tous ; il lui avait trouvé les mêmes aspirations, le même amour du travail, le même esprit curieux, philosophe et chercheur qui l’animaient. La sympathie rapprocha les deux jeunes gens: l’amitié les unit indissolublement, amitié que les ans n'ont point altérée et que gardent encore l’un pour l’autre ces compagnens des premières armes : MM. Thiers et Mignet .
Parmi les protecteurs que le jeune Thiers s’était attirés, il en était un qui l’aimait vraiment, qui l’encourageait dans ses espérances, le soutenait dans ses efforts. Il s’appelait d’Arlatan de Lauris. C’était un magistrat éclairé, libéral; il faisait en outre partie de l’Académie d’Aix. Cette Académie venait de mettre au concours YEloge de Vauvenargues . M. de Lauris engagea son protégée à tenter l’épreuve. Thiers s’y décida. Il se mit à l’œuvre et écrivit, dans un style clair, rapide, concis, une étude excellente qui, à la première lecture, fut jugée la meilleure. Mais le nom de l’auteur avait été dévoilé. L’Académie d’Aix comptait
des royalistes dans son sein; ils formaient la majorité. Or, nous l’avons dit, les idées émises près- . que publiquement par l’étudiant les préoccupaient plus que de raison. Ils jugèrent son ouvrage moins avec leur goût qu'avec leur passion et, ne voulant ni lui accorder le prix ni le donner à un concurrent qui ne le méritait point, ils ajournèrent le concours à l’année suivante.
Le candidat déçu, qui s’était vu refuser leurs suffrages, résolut de les leur arracher. Son mérite seul n'ayant pointsuffi, il trouva prudent d'y joindre la ruse. L’année suivante donc, après avoir écrit un nouvel Eloge de Vauvenargues, par l’intermédiaire d’un ami à qui il l’envoya, il le fit adresser, de Paris, à l’Académie d’Aix. Ce nouvel essai était-il réellement supérieur à l’autre ou n’avait-H qu’une valeur égale? Peu importe; il suffisait qu’il pût supporter la comparaison avec le premier pour qu’on lui accordât le prix. Thiers avait eu soin de représenter au concours, sans y rien changer, son étude primitive.
L'Académie d'Aix croyait bien couronner un littérateur parisien, séduit par l’attrait du concours et par l'illustration qui s’attachait à ce corps savant. Cetie fois elle pouvait sans injustice rejeter au second rang l’ouvrage déjà connu de l'étudiant. Le manuscrit venu de Paris fut donc déclaré hors ligne, et le prix lui fut acquis sans conteste. Le manuscrit daté d’Aix n’eut qu’un accessit. Mais quelle ne futpas la déconvenue de ces juges trop partiaux quand le nom du triomphateur leur fut révélé !
Ainsi, Thiers dut son premier succès à une ruse ingénieuse. C’est par un trait d'esprit qu’il entrait dans la vie, et le reste de sa carrière n'a point dément; cet augure.
Il est assez curieux de relever aujourd’hui certaines pensées exprimées par le futur homme d’Elat dans les premières lignes échappées à sa plume. Il est curieux aussi de retrouver le vieillard illustre d'aujourd’hui danslesidéesdujeunehorame inconnu, de l'enfailt obscur perdu au fond de sa province.
Un court extrait nous suffira pour montrer ce que, dès lors, M. Thiers regardait comme la règle suprême de la vie et le but de l’homme.
« Vauvenargues, écrivait-il, ne vécut point dans l’oisiveté; il ne se plaça pas à l'écart pour observer Quelques allures ridicules. Agé de dixhuit ans, dénué de forces et de santé, il fut jeté au milieu des camps ; et tandis qu’une philosophie trop hâtive annonçait la vérité longtemps avant de l’avoir découverte, lui, silencieux et souffrant, mais ne perdant pas courage, étudiait ses semblables au milieu des glaces du Nord. Qu'appritil durant ces cruelles épreuves ? Que l’homme est malheureux et méchant, que le génie est un don nuisible, et Dieu une puissance malfaisante?
« ...Certes, beaucoup de philosophes, sans souffrir, ont avancé pire, et Vauvenargues, qui souffrait cruellement, n’imagina rien de pareil. Le monde lui parut un vaste ensemble où chacun avait sa place et l'homme un agent puissant dont le but est de s'exercer; il lui sembla que, puisque Phomme est ici- bas pour agir , plus il agit, plus il remplit son BOT... La vie est une action; et quel qu’en soit le prix, l’exercice de notre énergie suffit pour nous satisfaire, parce qu'il est l’accomplissement des lois de notre être. »
L II reproche à Pascal de ne voir qu’inquiéiude
dans l’activité humaine, et non la mission et le devoir d'agir.
Agir, toujours agir ! L’action avant tout, l’action règle de la vie, but terrestre de l'homme î Cette maxime de la première jeunesse ne contientelle pas le secret de ce lutteur infatigable dont, depuis un demi-siècle, rien n’a pu contenir l’incessante activité? Pour lui la vie, c'est l'action, non pas placée au-dessus de la pensée, mais, en définitive, la renfermant; car, pour cet esprit toujours vaillant, penser, c’est encore agir.
Ainsi, dès son début, un juge perspicace eût pu prédire au lauréat de l’Académie d’Aix qu'il serait, avant tout, un homme d’action.
Mais les succès d’Aix, si flatteurs qu'ils fussent, ne pouvaient lui suffire. 11 venait d 'être reçu avocat (1820) ; il se sentait digne d’un champ de bataille plus vaste et avait amassé des armes pour de plus rudes combats. Paris, la grand'ville, le cerveau de la France, où s'agitaient toutes les grandes idées, d’où jaillissaient toute vie et toute flamme, l’attirait. Son ami, son Achates, Mignet, plus heureux que lui et non moins ardent, quitta Aix au mois de juillet 1821 pour venir chercher dans la capitale du monde politique et lettré la lumière et la réputation. Thiers resta seul. Ses désirs n’en devinrent que plus âpres; l’ombre et le silence de la province lui pesèrent plus encore. Deux mois s’étaient à peine écoulés que, n’y tenant plus, il se mettait en route sans autre viatique que sa foi dans l'avenir et sa volonté ferme d’arriver.
11 vint partager la pauvre chambre que Mignet habitait. Celui- ci avait déjà trouvé sa place. Il était entré au Courrier français sous les auspices
de Châtelain. Se consacrant spécialement d’abord aux grandes questions de politique extérieure, il avait montré dans ses premiers articles un talent précoce qui renfermait de grandes espérances.
Thiers avait complètement renoncé au barreau, il résolut de suivre la même voie que son ami et de demander, à son tour, au journalisme le pain de chaque jour et l’occasion de se révéler.
11 avait été recommandé à Manuel, l’un des champions les plus hardis du libéralisme d’alors. Celui-ci le présenta à Etienne qui, de concert avec Evariste Dumoulin, rédigeait le Constitutionnel. La ligne de conduite suivie par ce journal était parfaitement conforme aux opinions de Thiers; il faisait au pouvoir une opposition parfois assez vive, mais constitutionnelle cependant, réclamant avec énergie l’observation stricte et complète des clauses renfermées dans la Charte.
Etienne accueillit favorablement le protégé de Manuel. Il consentit à le mettre à l’essai. Cet essai* fut un coup de maîlre. Le premier article apporté par le jeune Thiers produisit sur le conseil de rédaction du journal une impression fort vive. Son admission fut décidée. Bientôt ses articles excitèrent l'attention du public, par leur forme vive, leur style incisif et la précision avec laquelle ils atteignaient le but proposé. Cependant les lecteurs du Constitutionnel ne pouvaient deviner tout cô dont ce talent naissant était capable; mais les collaborateurs de Thiers ne s’y étaient point trompés. Ils avaient compris que le nouveau venu n’était point un apprenti, mais un maître. Quelques mois à peine avaient suffi pour qu’il s'affirmât» Non-seulement les rédacteurs du Constitutionnel l'appréciaient à sa juste valeur, mais
déjà ils se sentaient dominés; et là, comme à Aix, il s’était fait des envieux, des jaloux.
Thiers n’avait pas vingt-cinq ans; il était arrivé à Paris au mois de septembre 1821 ; il était entré au Constitutionnel au mois d’octobre suivant; et au mois de mars 1822, il publiait un article dont le succès fut si éclatant que ses amis, ses camarades , ses envieux même durent avouer qu’il y avait à la fois en lui un polémiste, un historien et un homme d'Etat.
Dans cet article, il jugeait, avec une puissance et une autorité indiscutables, le livre resté fameux de Montlosier sur la Monarchie française.
Désormais, Thiers n'avait plus à redouter les difficultés de la vie matérielle. Non-seulement l'heureux débutant vivait, mais sa situation, déjà avantageuse, lui laissait des loisirs qu’il savait employer laborieusement.
Un seul et unique objet ne pouvait occuper ses facultés si diverses et, alors même que ses premières études politiques l’établissaient solidement dans la presse, le Constitutionnel publiait une série d’articles critiques sur les œuvres exposées au salon de 1822, puis bientôt des impressions recueillies dans un voyage aux Pyrénées ; heureux jeune homme, il était déjà assez riche pour voyager !
Ainsi, dès cette époque la fécondité étonnante de cette intelligence presque encyclopédique nous apparaît. Son talent se montre sous plusieurs faces. Ne semble-t-il pas qu’il fût capable de tout apprendre et qu'il ait vraiment tout appris?
L’homme politique s’était déjà révélé; voici venir le critique d’art.
I) est fort curieux, ce salon.
Dans une préface rapide placée en tête de cet intéressant ouvrage, il retrace la marche des arts, du dessin, leurs progrès, leurs fortunes diverses et leur état actuel dans notre patrie.
Faut-il le dire, cette préface n'est encore, appliquée à l’art, que la profession de foi du biographe de Vauvenargues.
1 s’adresse à ceux qui « nient la certitude en fait de vrai et de beau ».
« Je ne leur dirai que peu de .mots, écrit-il. Il ne s’agit pas de renouveler les disputes des philosophes sur la portée de nos moyens, sur la véracité de nos sens; il ne s’agit pas de savoir si, en effet, les choses sont en elles-mêmes ce que nos sens nous les montrent ; mais je leur dirai : est-il vrai, oui ou non, que vous les voyiez telles? Quand un cheval se précipite, vous détournezvous pour éviter d’être foulé à ses pieds ? A la tête d’un État, vous conduisez-vous suivant l’expérience du passé ? Si vos notions à cet égard provoquent vos mouvements, vous font tenir une certaine conduite, elles sont donc suffisantes pour vous faire agir. Or, êtes-vous ici-bas pour autre chose que pour agir, sans doute le mieux possible , mais enfin pour agir? Voilà pour le vrai. »
Puis après avoir, avec la même concision, fixé le degré de certitude du beau :
« Tout, ajoute-t-il, se réduit donc à ces termes : il y a des vérités assez vraies pour nous faire agir , un beau assez beau pour nous charmer ; mais ce beau, comme la vérité, est placé loin de nous, et il faut s’y élever avec effort. Le beau est la vérité même, et la vérité n’est pas faite pour tous. Tous doivent y arriver, mais Us n'y arrivent
pas en même temps ; et, en attendant, elle appartient aux plus éclairés. Le vrai, le beau, le bien, sont un but où tous tendent, où quelques-uns s’avancent, où très-peu arrivent; c’est une longue marche, et cela devait être : si l’homme eût été jeté ici-bas avec la vérité trouvée, le beau connu, le bien réalisé, il n’y avait plus rien à faire, plus rien à chercher, il n'y avait plus ni action, ni vie, ni univers. »
Cette citation se passe de tout commentaire ; mais son goût artistique est aussi sûr que sa doctrine philosophique est solide. Il porte dans l’apiréciaiion des chefs-d’œuvre de la peinture et de a sculpture, une vue aussi exercée à découvrir e beau qu’à pénétrer la vérité dans les matières politiques.
Qu’il nous suffise do dire que oes jugements, portés en 1822, c'est-à-dire il y a plus de cinquante ans, ont été ratifiés. Il n est pas un artiste parmi ceux dont il distingua et proclama alors le talent qui ne soit parvenu à la réputation, sinon à la gloire. Nous nous contenterons de citer les noms de ces élus : David, Gérard, Delaroche, Horace Vernet, Granet, de Forbin , Hersent, Fragonard, Delacroix (pour le Dante et Virgile aux Enfers), Cogoiet, Abel de Pujol, Dubuffe, etc., etc.
Juge impartial et perspicace dans « son salon, » il se montre écrivain humoristique, élégant, pittoresque, dans son voyage aux Pyrénées. Tout ce qui, sur sa route, le frappe, l'arrête, éveille à la fois son esprit critique, sa verve, son imagination, et il met autant de gaieté à conter un épisode de voyage, que de gravité à développer des considérations politiques.
Mais le journaliste, l'historien, le critique littéraire, le critique d’art, le voyageur laissent encore une place dans cette intelligence si complexe et si vaste, et, tout à coup, voici Thîers biographe, écrivant une notice, sur qui? sur une actrice : Mistress Bellamy, artiste de Covent- Garden. Cet opuscule nous a été conservé et les lecteurs curieux pourront le retrouver en tôte des Mémoires de cette mistress Bellamy, publiés dans la collection des « mémoires sur l'art dramatique ».
Thiers, avons-nous dit, vivait; et, sur ses économies, pouvait, sinon acheter un château, du moins entreprendre d’utiles et agréables pérégrinations. Mais ni le travail, ni le plaisir, ne lui faisaient négliger les pures aflections de son cœur. Jamais homme ne fut meilleur ami, jamais enfant ne fut meilleur fils. Sur son traitement du Constitutionnel , il prélevait de quoi faire une pension à sa mère.
Le Constitutionnel , dont la fondation s’était faite à peu de frais, allait toujours grandissant en succès, en influence; il donnait' à ses propriétaires de larges profits. Le talent de Thiers avait une forte part dans cette prospérité. Mais les directeurs de ce journal comprenaient que les résultats de l’entreprise seraient bien plus fructueux encore , si le journal entrait plus résolûment dans la voie tracée par le jeune rédacteur, et si celui-ci pouvait apporter dans le conseil des . actionnaires une voix autorisée qui dissipât les timidités gênantes et les craintes puériles.
Mais les actions du Constitutionnel avaient atteint un prix élevé; elles étaient peu nombreuses et d’autant moins accessibles à la bourse
modeste du jeune rédacteur. On a prétendu qu’alors il fit appel aux ressources de ses amis; on a même affirmé que céfjfat Laffitte qui fit les fonds nécessaires pour que Thiers pût acquérir une action de ce journal. 11 n’en est rien. Suum caique. Il faut rendre justice au protecteur éclairé qui lui vint en aide à cette - occasion. Ce fut üotta, riche libraire allemand. Il s'était pris pour Thiers d’une affection presque fanatique, et, comprenant bien quelle influence lui donnerait cette action tant désirée, il lui avança ce qu’il fallait pour l'acquérir. La voix délibérative qu’il acquit avec cette* action lui permit d’imprimer au journal une impulsion plus vive. La politique du Constitutionnel devint plus nette, plus franche, fron opposition plus caractérisée, mieux définie : sa vogue s’accrut rapidement.
Thiers était entré dans la carrière littéraire, dans la vio politique, il pouvait dès lors entrer dans « le monde ».
« Admis d’abord chez Laffitte, il s’y fit remarquer, dit M. de Loménie, par son esprit causeur et la vivacité de son imagination méridionale. La petitesse de sa taille, l’expression commune des traits de son visage, à demi caché sous une vaste paire de lunettes, la cadence singulière de son accent, le sautillement continuel auquel il se livrait, le balancement si étrange de ses épaules, un manque absolu d’usage, tout contribuait à en faire un être à part. »
Le portrait n’est pas flatteur; mais, tel qu'il est, nous n’hésitons pas à le reproduire, ne fût-ce que pour montrer quels obstacles physiques, matériels, cet homme étonnant a su vaincre pour pouvoir aborder ces hautes positions qui réclament
et la valeur morale, et la prestance corporelle, sinon la majesté. Et, il faut bien l’avouer, jamais génie d’homme d’Etat ne s’est rencontré sous des dehors moins propices.
En dépit de ces défauts de nature, ou peut-être un peu à cause d’eux, il était remarqué partout, parce qu’il se montrait partout remarquable, spirituel, étincelant. Non -seulement Laffitte le recevait dans son hôtel de Paris et dans son château de Maisons, mais la plupart des salons politiques, où le parti libéral trouvait asile, lui furent ouverts. 11 était reçu chez le duc de Laroc’nefoucauld-Liancourt, chez M.de Flahaut, chez M.Ternaux, et Talleyrand l’accueillait avec cette bienveillance familièreàlaquelleildonnaittantdegrâce.
Talleyrand était alors parmi les mécontents ; il se tenait à l'écart, et se mêlait volontiers à la foule des jeunes libéraux qui préparaient l’avenir. 11 sentait bien, l’astucieux diplomate, que l'édifice de la royauté n'avait pas été si bien restauré qu'à un moment donné, ses fondations se trouvassent assez solides, et il comprenait tout ce que les Bourbons avaient à redouter de la nouvelle génération si ardente et si audacieuse. Et, parmi ces jeunes gens, pas un homme de talent dont il ne prédit la fortune, pas un qu’il ne saluât de ses mots spirituels et profonds. Il avait remarqué Mignet et Ilémusat; il devina Thiers.
Thiers était, nous l’avons vu, lié dès les bancs de l’école, d'une tendre amitié avec Mignet. C’est chez M. Ternaux, à Saint-Ouen, qu’il rencontra M. de Rémusat, et, séduit par les qualités solides de cet esprit d’élite, forma avec lui une de ces liaisons où l’estime du mérite commun a autant de part que la sympathie.
« Nous sommes la jeune garde, » lui disait-il. Cela signifiait qu’il fallait donner ensemble. Et cette année meme (1823) nous voyons les trois amis travailler avec Jouffroy, le philosophe, à un recueil politique et littéraire dont nous n'avons pas besoin de rappeler la valeur; ce recueil avait pris le titre de Tablettes historiques.
Les études que Thiers avait dû faire sur les idées révolutionnaires pour remplir au Constitutionnel sa tâche quotidienne, s’étaient accumulées. Un grand nombre de documents, d’observations , se trouvaient réunis entre ses mains. La pensée lui vint de les utiliser et d’écrire une histoire de cette Révolution, qui était alors, ceci peut sembler un paradoxe, d’autant moins connue qu’on en était plus proche. Thiers voyait là une œuvre d’initiation à entreprendre, et il l’embrassa résolûment.
Il s'ouvrit de ce projet à Félix Bodin, l'un des rédacteurs les plus influents du Constitutionnel . Celui-ci approuva l’entreprise et voulut lui prêter l'appui de son nom.
Pendant l’automne de 1823, parurent les deux premiers volumes de la célèbre Histoire de la Révolution. Ils comprenaient la Législative et la Constituante. Quelle était la part de Bodin dans ce travail? Nous l’ignorons. Toujours est-il que, sentant combien son secoursétait inutile à son protégé, il se retira aussitôt et que Thiers porta seul désormais tout le poids de la tâche colossale qu'il s’était imposée. Cette première partie de l'œuvre fut goûtée du public, mais l’effet qu’elle produisit ne répondit cependant pas à l’attente de l’auteur. Il comprit qu'il n’avait encore ni l’expérience, ni les connaissances qu’une telle œuvre
exigeait; ce qui lui manquait il voulut l’acquérir.
Ce fut alors que lui servirent toutes les grandes relations qu'il s'était créées, toutes les sympathies qui s'étaient portées vers lui. Il apprit du baron Louis toutes les questions financières, tous les secrets de la richesse des nations ; il étudia avec le général Foy l'art militaire et Jomini lui enseigna la tactique. Parmi ses amis, Thiers comptait quelques officiers d’artillerie alors en garnison à Vincennes; il allait souvent les trouver et se faisait initier par eux à toutes les opérations de l'attaque et de la défense des places. Il réunissait en môme temps les documents les plus nombreux, les plus sûrs et les plus variés. Brochures, pamphlets, mémoires, rapports officiels, journaux, correspondance, il lut tout, consulta tout avec un soin minutieux. Certain alors de posséder les éléments nécessaires, certain de pouvoir exécuter son ouvrage tel qu'il le voulait, il se disposa à en écrire le troisième volume. Il était devenu vraiment historien, et rien ne devait plus tromper ses espérances. C'est à ce moment que commence vraiment sa réputation, et que son talent tient les promesses éclatantes de ses débuts.