‹ Histoire complete de M. A. Thiers Laurent MartinChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Thiers achève Y Histoire de la Héoolution. — Sou succès parmi les libéraux. — Les critiques qu’elle soulève. — Le scepticisme historique. — L’impartialité voulue. — Les documents. — Uu homme arrivé. — Les journaux. — L’Histoire de Law. — Le crédit public. — Prêt pour le combat. Un voyage autour du monde. — Le ministère Polignac.

— Thiers reste pour combattre. — Fondation du National. — , Le refus du budget. — Un ministère bon à rien. — Le roi règne et ne gouverne pas. — Un mot d'Alphonse Karr.

— L’homme d’Etat. — Les ordonnances. — 11 faut des têtes 1 — Entre deux feux. — Le danger. — La victoire.

— Un moment de confusion. — Le duc d’Orléans lieutenant-général. — Avènement de Louis-Philippe. — Thiers conseiller d’Etat. — Sous-secrétaire aux finances. — Ses premiers discours. — Il est élu député. — Nouvelles élections. — Un budget en vingt-quatre heures. — L'orateur. — Mort de Casimir Périer. — Thiers ministre.

Ce fut de 1823 à 1827 que parurent, chez les libraires Lecointe et Durey, les dix volumes qui composaient l'Histoire de la Révolution. Elle lut publiée et mise en vente par livraisons. Nous l’avons dit, les deux premiers volumes n’avaient eu qu'un succès assez borné ; d’autre part, si le journaliste était justement apprécié, l’on ne savait encore ce qu’il fallait attendre de l’historien ; on comprend donc que cette première édition ne

pouvait être payée par les éditeurs à un prix fort élevé. Il fut même, dit-on, plus que modeste.

Cependant, à partir du troisième volume, le procédé, la méthode, le style même de l’auteur s’étaient transformés. Il semblait que, tout d’un coup, son esprit fût parvenu à la maturité, et qu'en moins d’un an, il eût acquis toutes les connaissances spéciales qui lui manquaient auparavant. Les questions militaires paraissaient être traitées par un officier, les finances par un financier consommé, la politique étrangère par un diplomate ; c’est qu’il était vraiment tout cela et que, s’il s'est rencontré des historiens plus puissants, plus éloquents, on en trouverait difficilement un qui réunît aussi complètement les facultés et les aptitudes nécessaires pour pouvoir porter, presque sur toutes choses, un jugement éclairé.

Le succès de l’ouvrage était donc assuré; il se dessina peu à peu et alla toujours grandissant. | Autant les deux premiers volumes avaient été peu discutés, autant les derniers furent loués, critiqués, commentés avec ardeur.

Cette œuvre considérable ne souleva pas seulement des critiques littéraires ou historiques, | elle surexcita les passions politiques depuis si peu de temps réveillées. Remuer, à cette époque, en pleine royauté légitime, la cendre encore chaude de la Révolution, remettre en honneur la vie, les actions, les paroles, les principes, des auteurs de cette grande tragédie, c’était là une entreprise hardie, et dans laquelle le courage ne le cédait pas au talent. Tout ce qu’il y avait de libéral en France applaudit à cette généreuse audace. .. .

Les hommes qui avaient fait cette Révolution, ceux qui y avaient assisté, ceux qui en avaient, souffert, n’élaient pas tous morts. Beaucoup survivaient et les jugements du jeune historien devaient nécessairement raviver et leurs souvenirs, et leurs haines, et leurs affections. Si cette émotion fut pour Thiers la source de bien des préoccupations, de bien des soucis, elle n’en était pas moins une confirmation du succès; nonseulement elle l'attestait, mais elle contribuait à l’accroître. Ce succès devint immense lorsque les événements politiques eurent mis en évideuce et porté aux premiers emplois l’habile écrivain. L’ouvrage, publié en volumes sous deux formats différents, se trouva dans toutes les mains, prit place dans toutes les bibliothèques; et il ne faut pas estimer à moins de 200,000 le nombre d'exemplaires qui entrèrent dans la circulation.

On y retrouva toutes les qualités dont Thiers avait déjà fait preuve, mais développées, agrandies. Son style était rapide, clair, concis, simple surtout ; mais il est parfois trop facile, et l’abandon finit par aller jusqu’à la négligence ; il semble que l’auteur y parle encore plus qu’il n'écrit et, moins indulgent qu'un auditeur, le lecteur est souvent choqué d’une certaine trivialité que la clarté et l’élévation de l'idée ne suffisent pas toujours à racheter. L’esprit général du livre n’a pas été l’objet de critiques moins sévères. Si l’amour de la liberté respire dans cette œuvre en son ensemble, on est surpris, lorsqu'on en examine séparément les principales parties, d’y découvrir une sorte de scepticisme politique ou plutôt historique qui déroute quelque peu. Il semble que l'auteur, se prenant de passion tour à tour pour

chacun des principaux acteurs du drame révolutionnaire, à mesure qu’ils apparaissent, ait un égal plaisir à embrasser leur cause au moment où elle l’emporte. Et l’on serait parfois tenté de croire que ce qui le séduit en eux, c'est surtout leur triomphe. L’historien s’est sans doute défié du journaliste, de l’homme politique ; il a eu Je souci d’être juste, et en cherchant à donner à chacun sa part d'admiration et de louanges, il semble se rallier indifféremment à l’un comme à l’autre, et successivement à tous. Cette impartialité paraît voulue, factice, et nous laisse souvent incrédule. Il faut pourtant se hâter d’ajouter que, si parfois le libéral de 1826 s’est montié partial, il a toujours été de bonne foi ; il n’a évidemment rien épargné pour parvenir jusqu’à la vérité. Il l’a presque toujours rencontrée, et, lorsqu’elle lui a échappé, ce n’a été ni par négligence ou faute d’efforts, ni par esprit de prévention.

Jamais peut-être écrivain n'a mis autant de soin à ne rien avancer qui ne reposât sur des témoignages certains. Jamais ces témoignages n’ont été recherchés, obtenus, rassemblés, avec une si consciencieuse patience, une si infatigable opiniâtreté. Il n’a négligé, il n’a dédaigné aucune source d'informations, si humble qu’elle fût; il a lu tous les documents, recueilli tous les récits, questionné tous les témoins qu'il a pu trouver, interrogé même les lieux qui ont été le théâtre des événements qu’il raconte, sans compter ni le temps, ni la distance, ni la fatigue.

Voici une lettre écrite par lui quelques mois après l’apparition du dernier volume de son ou-

vrage. Il répond à une personne qui offre de lui communiquer des documents nouveaux :

« Monsieur,

« J'ai reçu votre lettre, et la noie qui raccompagne. J’ai pour coutume de recevoir tous les documents qu'on m’offre et de recueillir la vérité partout où j’espère la trouver. J'ai, de plus, une véritable reconnaissance pour ceux qui m’aident à la découvrir. Je vous serai donc, monsieur, fort obligé à vous et à votre père, si vous voulez bien me fournir de nouveaux documents, et m’éclairer sur le3 erreurs que j'ai pu commettre.

« Je ne me dissimule pas qu’il doit m’en être échappé un grand nombre. On me les pardonnerait, si on savait quels efforts j’ai faits pour étudier la masse immense des faits que j’avais à connaître.

« Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération.

« A. Thiers,

« Rue Cadet, n° 6.

« 2 janvier 1829. »

Ainsi Thiers n'avait pas trente ans lorsqu’il acheva la publication de cette œuvre magistrale (1827). Il était déjà compté parmi les hommes les plus éminents de la nouvelle génération.

Déjà on avait pu dire de lui à Talleyrand :

— Le voilà parvenu 1

— Non, avait répondu celui-ci, il n’est pas parvenu ; il est arrivé.

De tels hommes, en effet, dans quelque condition qu’ils soient nés, à quelque fortune qu’ils s’élèvent, ne sont jamais des parvenus.

Cependant tant d’études, tant de recherches, une somme si énorme de travail n’avaient pu remn u

plir la période de 1823 à 1827, et, tout en composant ses livres, Thiers trouvait encore le temps de collaborer à plusieurs publications. Il était toujours attaché au Constitutionnel ; en outre nous le retrouvons en 1824 au Globe , avec Mignet, avec Rémusat; puis à Y Encyclopédie progressive (i826).

On pouvait croire qu’après quatre années d’un si rude labeur, il songait à se reposer. Non, déjà il était revenu à ses études spéciales.

En 1828, il publiait un travail remarquable sur Law et son système, dont il montre avec une lucidité parfaite les avantages sérieux et les vices funestes. Dans ce rapide tableau de la plus singulière aventure financière des temps modernes, il expliqua tour à tour le fonctionnement des banques, les vrais principes du crédit, les causes qui l’ébranlent et le détruisent, et conclut par quelques maximes qu’il serait bon, aujourd'hui plus que jamais, que l'on méditât en France :

« Le crédit doit représenter des valeurs certaines, et doit être tout au plus une anticipation très-limitée sur ces valeurs.

« Dès que ces valeurs deviennent incertaines, la force ne peut rien pour les soutenir.

« Les valeurs sont refusées par les contractants libres, et ruinent ceux qui, grâce à des contrats antérieurs, ne sont plus libres de les refuser. » Enfin, citant l'exemple de la banque d’Angleterre, qui n’échappa à la ruine que grâce à la chute de Napoléon I er , il ajoute :

« 11 ne faut jamais faire dépendre toutes les valeurs d’un pays des faveurs trompeuses de la fortune. » Par la nature et l'étendue des travaux de Thiers, dan» cette première partie de sa jeunesse, on peut juger combien les hautes fonctions de

l’Etat devaient le trouver préparé, lorsqu’elles viendraient à lui. 11 était armé pour tous les combats et se sentait au-dessus de toutes les fortunes. Les circonstances devaient ie porter : elles ne tardèrent pas à naître.

Il avait déjà conçu le plan d’un ouvrage plus vaste encore que celui sur lequel il venait de fonder sa réputation: c’était une Histoire générale que maintenant il voulait écrire. Il songeait à en réunir tous les éléments; et il se proposait d’aller lui-même les recueillir à travers les nations de l’Europe. A ce moment, Laplace préparait un grand voyage de circumnavigation. Ce devait être une expédition de recherches, de découvertes, pleine de fatigues et de dangers; mais ni les inconvénients d'une longue absence, ni les difficultés d’une entreprise si périlleuse, ne pouvaient arrêter la curiosité intrépide de Thiers. Peut-être les événements n’allaient-ils point assez vite à son gré et se lassait-il d’attendre une occasion propice qui le mît à sa vraie place, e’est-à-dire au premier rang, La vie politique, telle qu’elle pouvait être en France à cette époque, n’offrait sans doute pas un aliment suffisant à son activité; il allait chercher, autour du monde, de quoi exercer son esprit et ses forces qui débordaient.

Mais on n'était point admis, sans titre officiel, sans mission, à suivre une semblable expédition. A force de démarches et de protection, il obtint cependant d’en faire partie, mais à ses frais. Le jour du départ était proche, et Thiers était prêt à s'embarquer, lorsque, le 8 août 1820, le ministère Polignac fut formé.

Les opinions et les tendances qui inspiraient le nouveau cabinet indiquaient assez dans quelle

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voie la royauté se disposait à marcher résolûment. Restriction des libertés accordées ; mesures rigoureuses contre la presse, contre tout le parti libéral; vexations, répressions violentes, coups d’Etat; on pouvait tout supposer, tout craindre. Mais de telles éventualités ne pouvaient se produire sans luttes, sans tempêtes. Or, la lutte, c’était la vie, c’était l’action : Thiers était un homme d’action et, nous t’avons dit, il était armé pour le combat. Il resta.

Thiers redevint exclusivement journaliste; la presse était, en effet, le seul instrument aux mains du parti libéral qui pût mettre obstacle aux projets du gouvernement, en agissant sur l’opinion publique. On se souvient que le jeune publiciste avait acquis, à prix d’argent, une part de direction au Constitutionnel ; son mérite personnel donnait à sa voix dans le conseil une influence souvent décisive. Mais les temps étaient changés. Il ne s'agissait plus, en effet, de se maintenir dans les bornes étroites de l'opposition tempérée de 1823. Les menaces du pouvoir devaient provoquer des revendications énergiques, des protestations courageuses. Il n'y avait pas à se dissimuler ce qu'un tel rôle pouvait avoir de dangereux et pour l'existence même du journal et pour ses rédacteurs. Or, les actionnaires du Constitutionnel ne se souciaient point d’exposer à de tels risques une entreprise qui leur avait été et leur était encore si fructueuse; ils étaient plus timides et plus prudents. Thiers sentait bien qu'ils ne consentiraient point à le suivre dans la seule voie où il fût possible de s’engager; il lui eût d’ailleurs été pénible de compromettre les intérêts de ces bonnes gens.

Il résolut alors de créer un journal tel qu’il le i voulait, qui fût entre ses mains une arme sûre, I légère, acérée. Ses ressources ne lui permettaient i point de faire seul cette tentative; il chercha donc des associés et des collaborateurs qui consentissent à en courir les chances et qui fussent , disposés à risquer leur fortune et leur liberté. Ce i lut d’abord Mignet, son ancien condisciple, son compagnon des mauvais jours, puis Armand Carrel.

A eux trois et avec l’appui du libraire Sautelet, ils fondèrent ce journal de leur rêve, qui devait porter de si rudes coups à la politique du gouvernement et au gouvernement lui-même, i Le l ep janvier 1830, parut le premier numéro de cette feuille restée célèbre et à laquelle ils avaient donné le titre heureux de « National ».

La direction devait être exercée successivement par chacun des trois fondateurs. C’est à Thiers qu’échut l’honneur de commencer la campagne.

Il débuta par une sorte de profession de foi conçue dans un style incisif, vigoureux et rapide. 11 y déterminait avec netteté l'attitude que le journal entendait prendre. Il rappelait la Charte de 1814, en exposait les principes et définissait les libertés qu'elle sauvegardait. Il réclamait hautement le respect de ces libertés, l’observation stricte de ce contrat passé entre la nation et le souverain, et montrait que cet acte était la seule base solide sur laquelle la presse et l’opinion publique pussent établir d’une manière durable l’édifice de l’avenir.

Le 5 janvier, dans un article qui fit une vive sensation, il signalait à la Chambre les moyens efficace* de résistance dont elle pouvait user

contre les prétentions du ministère. Et il démontrait la légalité incontestable du « refus absolu du budget ». Pour écarter toute confusion, il distinguait formellement le refus de l’impôt du refus du budget. « Le premier, disait-il, est un droit qui appartient à la nation et qu’elle seule peut exercer ; l’autre appartient à la Chambre. » L’exercice de ce droit était à ses yeux l’uniaue sanction du contrôle des représentants sur les finances de la nation.

Il ne se bornait point à l’exposé des doctrines; appelant tour à tour à son aide toutes les ressources de la polémique, il faisait pleuvoir sur le ministère Polignac les traits aigus de la raillerie, de l’ironie la plus caustique.

« M. de Polignac, écrivait-il, espère toujours devenir populaire sous trois mois. En attendant, le ministère vit dans un état fort ordinaire aux gens de son espèce, dans un état d’incertitude. Insuffisant pour les coups d’Etat, impropre au régime constitutionnel, il n’est bon à rien aujourd'hui. »

Et ces articles âpres, virulents, pleins de sens, d’élévation et d'esprit, se succèdent rapidement. Dans leur ensemble ils présentent tout entière la théorie du gouvernement constitutionnel, du régime parlementaire.

Le 1 er février, Thiers revendique énergiquement les droits de la nation; ils n'étaient plus seulement menacés, ils étaient sérieusement atteints. Il veut que la presse jouisse d'une entière liberté et nie que la politique de compression ait, pour l’autorité, un avantage qui en compense les graves inconvénients, a Comprimer la presse, s’écrie-t-il, c’est la rendre impertinente et inju*

rieuse. » Il n’était pas incapable de justilier luimême cette maxime et d’en faire une 'vérité. 11 réclamait encore la séparation des pouvoirs temporel et religieux, il en proclamait l’absolue nécessité.

Enfin, un peu plus tard, il définissait d’un mot la royauté constitutionnelle et en fixaitle caractère.

Le roi régne et ne gouverne pas !

Le mot fit fortune, plus encore que l’idée, et il resta, sinon comme définition de la puissance royale dans notre siècle, du moins comme expression d’une théorie qui s'incarnait dans M. Thiers lui-même. L’homme d’Etat futur était tout entier dans ce mot, et il y avait gros à parier que le roi qui s’adjoindrait un tel ministre aurait peu de chance de gouverner, et devrait se borner simplement à régner. C’est cette pensée de M. Thiers qu’ Alphonse Karr traduisait un peu plus tard si malicieusement en écrivant : k Le roi règne comme une corniche autour d’un appartement. »

Cette pensée, Thiers la développa longuement dans le National , et, traçant au pouvoir royal ses limites exactes, il concluait ainsi : « Le roi n'administre pas. Régner n’est donc pas gouverner; c’est être l’image la plus vraie, la plus haute, la plus respectée du pays. Le roi, c’est le pays fait homme. »

L’homme d'Etat avait donc brisé l'enveloppe du journaliste. C’est lui seul maintenant que nous allons voir à l’œuvre, car son jour était venu.

Le 26 juillet au matin, le Moniteur , organe officiel du gouvernement, publiait les fameuses ordonnances, signées, la veille par Charles X. Elles frappaient au cœur la liberté do

la presse, elles jetaient à l’opposition, à tout le parti libéral un déü audacieux. Ce défi, ce fut Thiers qui le releva.

11 réunit au National ses rédacteurs, ses amis politiques. Et l’on délibéra longuement sur la conduite que l’on tiendrait, sur les moyens de résistance qu'on emploierait. L'avis commun était que chacun protestât isolément, pour son compte, suivant sa propre initiative. Une telle conduite devait nécessairement diviser les forces de l'opposition , alors qu'il fallait les réunir de telle sorte que rien n'en pût rompre le faisceau. Thiers le comprenait bien ; il lutta énergiquement contre cette opinion presque unanime. « Il faut refuser de nous soumettre aux ordonnances, dit-il à M. de Rémusat qui venait d'entrer. Mais des articles plus ou moins violents ne sont rien dans la circonstance. Il faut un acte, un acte çommun dans lequel soit formellement exprimé le refus d’obéir et qui donne aux citoyens l’exemple de la résistance. »

On rédigea une protestation à laquelle quelques-uns voulaient que l'on conservât un caractère collectif ou plutôt impersonnel . Thiers intervint encore: « Il reste à la signer : il faut des noms, il faut des têtes au bas, » s’écria-t-il; et avec lui, avec MM. de Rémusat, Châtelain et Cauchois-Lemaire, tous les assistants signèrent. Le lendemain la protestation paraissait dans tous les journaux de l’opposition.

Le 27 ^indignation publique éclatait, et déjà le mouvement populaire se dessinait. Thiers avait réuni dans les salons du National un grand nombre d électeurs ; on voulait tenter une manifestation contre les ordonnances, et l’on délibérait

sur la conduite que l’on devait tenir, sur les moyens que l’on devait employer pour rendre cette manifestation aussi éclatante que possible. Thiers les exhorta énergiquement à s’assurer le concours de la Chambre ; il les persuada, les entraîna et se rendit avec eux chez Casimir Périer; mais il était trop tard. La Chambre des députés était dissoute; ceux-ci n'osaient agir, ils restaient dans l’irrésolution et la faiblesse.

Thiers organisa une nouvelle réunion, rue Saint-Honoré, chez Cadet-Gassicourt; là on s’entendit sur toutes les mesures à prendre pour organiser la résistance et diriger l'insurrection qui prenait des proportions sérieuses. Déjà l'on entendait retentir les coups de fusil, et lorsque Thiers sortit de chez Cadet-Gassicourt il se trouva en grand péril. Pris entre deux feux, il n’échappa qu’à grand’peine.

Il put rentrer au National où il passa la nuit du 27 au 28, travaillant sans relâche, surveillant l’impression du journal qui, ce jour-là, fut tiré à un nombre immense d’exemplaires. Le numéro du 28, à côté de protestations violentes, renfermait un appel aux armes qui devait contribuer à accélérer le mouvement. Le matin, les forces populaires s’étaient considérablement accrues; la guerre des rues allait commencer avec une violence terrible. 11 n'y avait plus à s’y tromper : ce n’était pas une émeute, c’était une révolution qui venait d’éclater.

. Cependant l’issue était encore douteuse. Des visiteursinquiets affluaient au bureau du National, questionnant, s’informant, exprimant leurs inquiétudes et leurs craintes. Thiers semblait plus rassuré et plus ferme que jamais, et il communi-

quait aux plus timorés son courage et sa foi. Avait-il toute l’espérance qu’il montrait? Peutêtre non. Et à quel péril ne devait-il pas se trouver exposé si les forces royales l'emportaient? Quel sort devait-il attendre, lui qui avait pris une part si active, si décisive aux événements qui s’accomplissaient? En de telles conjonctures, sa liberté et sa vie n’étaient-elles pas en jeu?

Le soir, vers neuf heures, il fut averti par Royer-Collard des mesures graves que l'on venait de prendre contre lui. S’il restait, il était perdu. Il partit et se réfugia tout près de Paris, dans les environs de Saint-Denis. Quelques heures après, il apprenait par son domestique que la révolution l’emportait, que tout cédait à ses efforts. Il rentra aussitôt. Le 29, il se retrouva au National , préparant déjà l’avenir, car il fallait, au lendemain de cette victoire populaire, songer à remplacer ce qu’on venait de détruire et se hâter de reconstituer uo gouvernement nouveau.

Cependant un nombre considérable de députés et d'hommes politiques s’étaient réunis à l'hôtel Laffitte. Thiers s’y était rendu. De Saint-Cloud, où le roi attendait l’issue des événements, deux des membres de la Chambre étaient venus apporter à leurs collègues des propositions de la part du roi; la réunion avait décidé qu’on les écouterait. Thiers s’y opposait de tout son pouvoir, et associait ses efforts à ceux de MM. Mignet, Béranger et du général Sébastiani, qui, avec Laffitte, étaient d'avis de remettre le pouvoir au duc d'Orléans. Déjà, dans le National, Thiers avait lancé un manifeste fort court, mais extrêmement accentué, en faveur de ce prince. Tirée à des milliers d’exemplaires, cette proclamation cir-

culait dans tout Paris, et l’on criait partout: «Vive le doc d’Orléans! »

La presse se ralliait en majorité à ce projet. Aux concessions in extremis apportées au nom de Charles X,Lafayetie avaitrépondu :«I1 est trop tard ! » Mais, cependant, les amis du duc d’Orléans étaient loin de compter sur l’adhésion de ce personnage, qui empruntait aux souvenirs de la première révolution un prestige singulier. D'autre part, les députés réunis à l’hôtel Laffitte n’osaient prendre parti et « déposer un roi pour en créer un nouveau ». Enfin, le duc d’Orléans lui-même restait dans l’expectative, et ne semblait pas disposé à se montrer .

On était en pleine confusion, et il importait qu'une situation aussi indécise ne se prolongeât pas.

Thiers résolut de hâter la solution : il se rendit à Neuilly où se tenait le prince. Arrêté aux Butignolles par un poste, il fut bientôt relâché et parvint à gagner la demeure du duc. Introduit dans son cabinet par M. Oudart, il partit après une assez longue conférence, emportant de madame Adélaïde la promesse formelle d'obtenir le consentement de son frère.

A l’hôtel Laffitte, Thiers parvint à vaincre tous les scrupules, toutes les timidités, en proposant, sur le conseil de Rémusat, un moyen terme. Le duc d’Orléans serait nommé lieutenant-Qénéral du royaume. Ce titre devait servir de transition pour le conduire au trône.

Restait encore à s'assurer le concours du général Lafayette, qui, en ce moment, siégeait à l’Hôtel de ville, et qui, d’un instant à l’autre, pouvait prendre quelque grave résolution. On lui dé-

pêcha M. de Rémusat. L’expédient de la lieutenance générale lui parut tout concilier; il donna son assentiment. Le triomphe du prince était assuré. Thiers et quelques-uns des chefs du mouvement eurent au Palais-Royal une entrevue avec le nouveau lieutenant-général. Quand il en sortit, la royauté constitutionnelle était fondée. Elle ne tarda pas à être proclamée.

Assurément, le nouveau souverain devait beaucoup au hardi rédacteur du National . La place de celui-ci, parmi les hommes qui allaient partager le pouvoir, était toute marquée; on la devait autant à ses mérites qu’à ses services.

11 est d’abord désigné pour faire partie d’une commission spéciale chargée d’étudier un projet de modification à apporter aux lois qui régissaient l'élection des députés. Bientôt il entre au conseil d’Etat et seconde le baron Louis, ministre des finances. Celui-ci reconnaît en lui de telles aptitudes, une intelligence si complète de toutes les parties de ce vaste service, que, forcé, quelque temps après, de quitter le ministère, il n’hésite pas à le désigner au roi comme le successeur le plus digne de le remplacer. Louis-Philippe suivit le conseil de l’illustre financier, et, à sa première entrevue avec le jeune homme d’Etat, il lui posa brusquement cette question : « Etesvous ambitieux, monsieur Thiers? » et il lui offrit effectivement la succession du baron Louis.Thiers refusa: il ne se croyait pas suffisamment préparé; il voulait étudier encore et approfondir toutes les branches de l’administration, avant d’accepter la responsabilité des premières charges. Peut-être songea-t-il aussi que le portefeuille devait revenir à l’homme éminent et généreux qui avait été

l'un de ses premiers et de ses plus ardents protecteurs, à Laffitte. Le roi insista en vain. Thiers ne consentit à accepter que le poste de sous-secrétaire d’Etat aux finances sous les ordres de Laffitte.

Une nouvelle carrière se trouvait ouverte de-, vaut lui. Après avoir été un littérateur élégant, un critique judicieux, un journaliste distingué, un historien supérieur, enfin un homme politique de grande valeur, il fallait qu’il se montrât orateur éloquent. L’entrée des Chambres lui était ouverte, et il devait y soutenir les actes du gouvernement. Il aborda résolûment la tribune, et s'il n’y déploya pas tout d'un coup les rares qualités qu’il y montra depuis, il y obtint cependant des succès qui faisaient présager ce qu'il devait être bientôt. Le discours qu'il prononça le 10 d6cembre 1830 au sujet de la loi sur les indemnités accordées aux émigrés, fut son premier triomphe oratoire .

Peu de temps après, les électeurs d’Aixle choisissaient pour leur député ; il jouissait ainsi d’une situation absolument indépendante de celle qu'il occupait aux finances.

A partir de cette époque, il prit part aux discussions parlementaires les plus importantes, traitant avec abondance et autorité les questions les plus diverses. Quand Laffitte se retira, Thiers voulut le suivre; mais on tenait aux services d’un homme aussi précieux, et l’on sut le décider à rester. Il est probable qu'alors un sentiment de délicatesse le décida à refuser le portefeuille quon lui avait déjà offert une fois. Ce fut Casimir Périer qui prit la direction des finances, et, comme son prédécesseur, il apprécia bien vite la valeur de

son collaborateur, qui eut à soutenir à la tribune le projet de budget et obtint de la Chambre toutes les ressources que le ministère réclamait.

La nouvelle loi électorale dut être appliquée ; en conséquence, la Chambre fut dissoute le i ct juin 1831 et les électeurs convoqués dans leur comice. Le 23 juillet suivant, la ville d'Aix renouvelait le mandat qu’elle avait confié à Thiers quelques mois auparavant. Il reparaît à la tribune et aborde, avec un succès remarquable, la politique intérieure, puis les questions étrangères, dans l'examen desquelles il apporte ses connaissances et son talent d’historien. Il montre combien il est regrettable que les forces de la France ne lui permettent, dans les affaires de l'Europe, d’autre intervention que celle de la diplomatie ; il prouve que, si dignes d’intérêt et de compassion que soient alors les malheurs de la Pologne, la nation est hors d’état de lui venir en aide. Un )eu plus tard, il soutient la nécessité de rendre la >airie héréditaire et d'assurer ainsi tout ensemble a force et l’indépendance d'un pouvoir régulateur. Cette opinion, assurément, a le droit de surprendre, et les événements avaient, on le voit, modifié d'une manière notable les idées avancées du jeune révolutionnaire de -1824.

Il mit alors le comble à sa réputation d’orateur habile et d’administrateur consommé en accomplissant un véritable prodige. Le ministère croyait avoir encore du temps devant lui pour rapporter le budget et le présenter à la Chambre. Tout à coup, le 22 janvier 1832, celle-ci décide qu’elle l’examinera à sa prochaine séance. Rien n’était prêt. En vingt-quatre heures, le sous-secrétaire d’Etat a rassemblé ses chiffres, étudié tous les

chapitres et préparé le rapport fort développé qu'exige la loi de finances annuelle. Le lendemain, il monte à la tribune, et, guidé seulement par quelques notes prises à la hâte, il présente à l’Assemblée, dans un discours qui dure plusieurs heures, le tableau clair, rapide, complet de la situation financière, expliquant les recettes, justifiant les dépenses, démontrant, dans une argumentation serrée, logique, brillante, la nécessité des crédits demandés. Il remporta une victoire éclatante. On reste confondu devant une telle souplesse d'esprit, une si prodigieuse facilité de travail. De ce jour, son éloquence avait subi une transformation radicale. Jusque-là, il avait suivi les habitudes oratoires de la tribune, recherchant «oi<mrujers la période, l’amplification, et, malgré son talent, n’évitant pas toujours l’affectation et l’emphase. Il venait de trouver la vraie forme de son discours, forme toute personnelle et vraiment originale qu’il a gardée jusqu’à présent et qui lui valut ses plus beaux triomphes. Désormais, ses harangues eurent tout le piquant de la conversation, une singulière franchise d’allures; il sut être intéressant, varié, éblouissant plus encore que persuasif, et d’une simplicité presque bourgeoise, qui séduisait autant qu’elle surprenait.

Le 16 mai suivant, Casimir Périer fut enlevé par l'horrible épidémie qui désolait la France. Thiers était alors en Italie, où il se reposait de ses nombreuses fatigues. Il revint à la bâte. Il avait d’abord été nommé au département de l’instruction publique, mais cette nomination avait été annulée. Le H octobre, on lui confia le portefeuille de l’intérieur. Il se sentait désormais toute l’autorité nécessaire pour remplir les plus hautes fonctions de l’Etat : il accepta.

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