‹ Histoire complete de M. A. Thiers Laurent MartinChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le ministère du 11 octobre. — M. Thiers et la Pravideuce.

— Insurrection en Vendée. — Une lettre anonyme. — Le traître Deutz. — La duchesse de Berry; ses aveux. — Expédition de Belgique. — Vingt ans do guerre I — Prise d Anvers. — M. Ihiers ministre des travaux publics. — Le crédit de 100 millions. — Routes, canaux. — Embellissements de Paris. — La colonne Vendôme. — Accusations portées contre Thiers. — 11 se justifie. — Un moment d absence. — Retourau ministère de l’intérieur. — Troubles

de Lyon La guerre civile à Paris. — La rue Transno-

nain. — Un ministre aux barricades. — Soult, Gérard et Mortier. — M . Thiers à l’Académie. — Pas libéral mais national. — Les indemnités. — Les fonds secrets. — Ministère du duc de Broglie. — Thiers et la Restauration.

— Les chemins de fer.— Fieschi et la machine infernale.— Lois de septembre. — M. Thiers chef du cabinet. — L’affaire Conseil.— L’intervention d’Espagne. — Le ministère Mole. — Le prince Louis à Strasbourg. — La coalition

— Le ministère Soult-Passy. — M. Thiers président du conseil pour la deuxième fois.

« M. Thiers, dit un écrivain (1) qui a professé pour lui une sincère admiration, M. Thiers est

(1) M. Al. Laya, Étude historique sur A. Thiers, 1845.

un de ces hommes dont Tacite disait pour luimême :

Nec bénéficie >, nec injuria cogniti.

« Nous ne saurions nous défendre d'une vive sympathie pour un homme qui a trouvé dans la presse, dans la saine et vraie littérature, dont il est un des plus glorieux représentants, la puissance nécessaire pour surmonter les obstacles et les calomnies et pour s’asseoir au premier rang. Le il octobre 1832, M. Thiers avait soumis son siècle au triomphe de la volonté et de la puissance intellectuelle. Il était, avec M. Guizot, le premier homme d'Etat pris dans les rangs de cette noble démocratie littéraire. »

M. Thiers arrivait aux affaires dans un moment critique, et il est à remarquer que, chaque fois qu'il fut appelé à faire partie d’un ministère, il se trouva aux prises avec les plus graves complications. Et, ceux qui ne lui épargnaient point les épigrammes purent lui prêter, avec plus de justice qu’ils ne voulaient sans doute, ce mot resté vrai : « Il faut que la Providence ait bien confiance en moi, car, chaque fois que j'arrive au pouvoir, elle semble me réserver les affaires les plus embarrassantes. » .

Il eut tout d'abord à comprimer l’insurrection de la Vendée que la duchesse de Berry venait de soulever. Thiers avait déjà annoncé hautement quelle ligne de conduite le ministère entendait suivre. Elle se résumait en ce seul mot: la répression légale. On n'hésiterait pas à agir avec energie; mais l’on n’agirait que dans les .limites

filées par la loi, qui devait rester absolument res-

Pe Laveu Ve du duc de Berry, la mère du comte rhambord, était l’âme du mouvement royaliste oui de la Vendée, menaçait de gagner la Bretagne tout entière. Une telle entreprise pouvait serait 111 ^înnhlp nuisau’elle ne pouvaitavoir d autre ‘ £ X ÏOT*. le repos de la France déià si éprouvée; maison ne pouvait se défendre ri’un sentiment cîe sympathie et de respect pour cette noble lemme qui cherchait à reconquérir nour son fils le trône que Charles X avait perdu ii-ir sa faute. Il fallait cependant ou la rejeter Hors de France ou s’emparer d’elle. Les deux alternatWes étaient aussi difficiles à réaliser lune aue l’autre. Comment atteindre cette princesse 2u milieu de tant d’amis découds, elle Mut tant

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Ch cS P avis tout anonyme qu’il fut, semblait cenendant avoir un caractère si sérieux, que I on ne couvait le négliger. Le traître, certes, était odieux, son action était infime ; mais était-il permis à un ministre de ne point profiler d’une onconstanoe fortuite qui, en peu de temps, pouviut délivrer le pays d'une cause de troubles ,et d inquiétudes dont la gravité n’échappait à personne?

M. Thiers dut donc s’assurer de la réalité des promesses qu’on lui faisait. Il s’aboucha avec l’inconnu. Ce misérable s’appelait Deutz, et, quelque profitable que pût être sa perfidie, son nom est resté à jamais flétri.

11 s’engagea à faire connaître l’asile de la princesse, qui avait en lui pleine confiance, et il se' chargea d’indiquer lui-même le moment favorable pour s’assurer de sa personne. 11 tint sa promesse. Cependant le sort de la duchesse de Berry, victime de cette trame affreuse, était digne de pitié,

: et l’on voulait la traiter a\ec la plus grande modération.

Les instructions données par le ministre de i l’intérieur à ses agents étaient telles :

i « Ne prenez avec vous que des armes blanches. <11 faut que la duchesse soit prise saine et sauve; nous voulons prendre le duc d’Enghien, mais nous ne voulons point le fusiller. »

La princesse fut saisie à Nantes. Mais ce n’était là qu’un résultat matériel qui enlevait à l’insurrection son principal chef; on en voulait obtenir un plus décisif, tout moral, qui devait décourager pour longtemps le parti légitimiste. On savait que la duchesse s’était mariée secrètement depuis la mort du duc. On tenait à obtenir de ce fait un aveu public. On l’envoya à la forteresse de Blaye, et bientôt on arracha à sa faiblesse la révélation que l’on espérait : elle déclara qu’elle avait épousé Lucchesi Palli. Aussitôt on se hâta de la mettre en liberté et de la conduire, avec toutes sortes d’égards, à Palerme.

Un autre fait important signala le passage du ministère du il octobre : nous voulons parler de l’expédition de Belgique. Cette entreprise était

hardie et elle inspira de grandes craintes, car elle pouvait déterminer en Europe une conflagration générale. Mais le gouvernement, poussé parles énergiques exhortations deThiers n hésita pas. Les complications qu’on redoutait ne se produisirent point* les puissances se tinrent coites, et la campagne se termina heureusement le 23 novembre par la prise d’Anvers.

Le jeune ministre, on le voit, ne manquait ni d'activité ni d’audace. Son esprit était plus belliqueux qu'on ne le croit aujourd’hui. U voyait avec peine la nation réduite ù ne jouer qu'un rôle passif dans la politique européenne. Il avait gardé quelque chose de sa première éducation, faite sous l'Empire, au milieu des fanfares guerrières, des bulletins de victoires et du bruit des armes, t La France lui semblait abaissée; il voulait qu'elle pût reprendre son rang.

«Il faut encore, dit-il un jour, vingt ans de j guerre à l’Europe pour qu’elle soit assise sur ses ! véritables bases, et j’espère bien en faire au moins Ici moitié ))

Cet espoir ne s’est point réalisé. Peut-être fautil le regretter; car si M. Thiers eût pu alors arrêter dans son développement la puissance militaire des nations voisines, bien des désastres nous eussent été épargnés.

Cependant le plus parfait accord ne régnait pas toujours au sein du cabinet du 1 1 octobre, et à la suite d’un dissentiment, peu grave, il est vrai, qui s'éleva entre lui et ses collègues, il abandonna (25 décembre 1832) le portefeuille de l'intérieur pour prendre celui du commerce et des travaux publics.

Pendant sa nouvelle administration, il appuya

ou présenta plusieurs projets de lois sur les conseils de département et d'arrondissement, sur les élections, sur l'expropriation forcée.

Mais le fait capital qui signala son ministère, fut sa demande aux Chambres d’un crédit de 100 millions pour, les travaux publics.

Les orages politiques que la France venait de traverser n’avaient pas peu contribué à maintenir son commerce et son industrie dan^ un état de stagnation qui menaçait de se prolonger longtemps encore. Les grands travaux, ceux même les plus indispensables, avaient été interrompus. Le système de nos routes, celui de nos canaux appelaient d’urgentes améliorations. Il fallait pourvoir à l’éclairage des côtes. Dans Paris il fallait occuper des milliers de bras auxquels le travail manquait et arracher à l’oisiveté une foule d’ouvriers qui formaient autant de mécontents et parmi lesquels se recrutait le personnel ordinaire des émeutes.

Le ministre obtint ce qu’il demandait. Alors tout ce qui était resté en voie d’exécution put être continué. On acheva le Panthéon, l’Arc-de- Triomphe de l’Etoile, la Madeleine. On inaugura la colonne Vendôme sur laquelle s’éleva la statue de Napoléon I er sous le costume légendaire.

L'industrie, le commerce retrouvèrent, à dater de ce moment, une activité qu’ils avaient perdue depuis bien longtemps. Le bien-être commença à pénétrer dans la famille du travailleur, et partout l’on vit renaître la vie et la prospérité.

Thiers ne néglige aucun des services qui lui sont confiés ; il étudie toutes les questions, veut tout voir de ses yeux. Il se rend en Angleterre (septembre 4833) ; il savait combien il y avait à

apprendre chez nos voisins. Deux mois après il visite le Havre et se rend compte par îui-même des besoins de notre grand port de commerce.

Cependant, si laborieuse que fût son administration, si dévoué qu’il se montrât à la chose publique, il voyait se lever autour de lui de nombreux ennemis, et, même parmi ses anciens amis politiques, il comptait plus d’un adversaire. La presse rattaquait violemment. Il avait oublié, disait-on, ses opinions, ses pensées, ses écrits d’autrefois; sa conduite les désavouait. Thiers s'inquiéta peu de ces diatribes; mais il savait quelle était alors l’influence de la presse, et, comme ses ennemis avaient leurs journaux, il eut soin d’avoir les siens. Bientôt pourtant les mêmes accusations furent portées à la tribune. Dans la séance du 4 décembre 1833, au cours de la discussion de l’adresse, il fut interpellé directement; on lui reprochait d’avoir brûlé ce qu’il adorait naguère et de se montrer anti-libéral après avoir publié sous les rois un ouvrage où il remettait en honneur les plus violents démagogues et leurs doctrines les plus révolutionnaires.

Thiers fit face à l'orage; il se défendit hardiment :

« Je suis, s’écria-t-il, je suis peut-être le seul écrivain arrivé au gouvernement qui ait consenti à laisser imprimer quatre fois un livre qu’il avait écrit lorsqu’il était dans l’opposition, et quv n’a pas voulu qu’une seule ligne y fût changée. »

L’Histoire de la Révolution française était, en effet, à sa quatrième édition, et depuis la première, elle n’avait subi aucune modification . On affirme pourtant que, depuis, l’auteur la revit plu-

sieurs fois et y fit en maint endroit de larges corrections. Nous mentionnons simplement cette assertion n'ayant pu vérifier par nous-mêrne ce qu’elle peut avoir de fondé.

M. Thiers intervint dans la discussion de la loi contre les associations, et, à cette occasion encore s’attira les colères du parti démocratique.

Enfin il défendit l’important projet de loi sur les indemnités réclamées par les Etats-Unis. Le résultat de la discussion et du vote semblait douteux. On attachait à ce vote une portée considérable; il s’agissait de l’enlever. Thiers dut un instant quitter la séance. Avant de sortir, prévoyant quelque hésitation dans l’assemblée, il pria M. Guizot de le faire avertir dans le cas où il croirait nécessaire de tenter un nouvel effort. M. Guizot crut-il que la partie était gagnée, ou bien jugea-t-il que tonte l’éloquence de son collègue resterait impuissante? On ne sait. Toujours est-il qu’il ne le fit pas prévenir et cju’avant son retour le vote était accompli et infligeait un échec au cabinet. Cet accident parlementaire détermina une crise ministérielle : le duc de Broglie donna sa démission; un remaniement devint nécessaire. On offrit de nouveau à M. Thiers le portefeuille de l'intérieur. Mais il refusa, ne voulant point, disait-il, blesser les justes susceptibilités de MM. d’Argout et Rarthe. Il se décida cependant, mais à la condition expresse que l’on accorderait à ces deux personnages telles compensations qu’ils désireraient .

Cette fois, ce n'était plus une agitation légitimiste qu’il allait avoir à vaincre, mais un soulèvement populaire des plus menaçants. Les passions politiques étaient loin d’être calmées; le parti

républicain, irrité que la révolution de juillet ne se fût point faite à son profit, avait gardé toutes ses espérances et n’attendait qu’une occasion pour renverser le trône si récemment élevé et encore si peu affermi. La moindre étincelle devait allumer une conflagration. C'est encore du dehors que vinrent les ferments de discorde.

Il s’était formé à Lyon une société d’ouvriers que l’on désignait sous le nom de Mutuellistes, pour la plupart républicains avancés. Ils avaient, non point demandé, mais exigé une augmentation de salaire. Les patrons avaient refusé. Il en résulta non-seulement un mécontentement général, mais encore une véritable coalition dans le sens actuel du mot. Ce qu’ils n’avaient pu obtenir pacifiquement, ils résolurent de l'arracher par la violence.

Des émeutes eurent lieu dans le quartier de la Croix-Rousse, qui, comme on le sait, est tout entier occupé par les canuts. La force publique intervint, les plus ardents des meneurs furent arrêtés. On avait montré la plus grande modération; cependant l’ordre avait été promptement rétabli. Pendant ce temps, les- républicains de Paris, trouvant enfin le prétexte qu’ils cherchaient, préparaient des moyens de résistance et d’offensive sérieux pour le jour qui paraîtrait le plus favorable à leurs projets.

Les mutuellistes, arrêtés en février, furent jugés le 9 avril. Ce jour-là, les troubles recommencèrent à Lyon, et des collisions sérieuses eurent lieu entre le peuple et les troupes. C’était M. Gasparinqui alors était préfet de Lyon. M. Thiers lui écrivait : « Autant je vous recommandais, en février, d’éviter toute collision, autant je

vous recommande aujourd’hui d’user d'énergie, si le sanctuaire de la justice est violé. » La répression fut énergique; cependant les troubles ne durèrent pas moins de six jours.

' Thiers, ayant à s’expliquer devant la Chambre relativement à ces faits, les attribua au mécontentement qu’avait dû nécessairement produire la loi sur les associations. Cette cause n’était pas la seule, et les passions politiques avaient été pour beaucoup dans l’exaltation des Lyonnais.

Comme le ministre parlait de cette loi.

— Elle sera toujours impuissante, s'écria unmembre de la gauche.

— Eh bien ! répliqua Thiers avec énergie , violez cette loi que vous déclarez impuissante, qui vous semble inexécutable, et je me charge, moi, de la faire exécuter.

Aussi lisait-on à Lyon, dans une proclamation du parti révolutionnaire : « L’audace du gouvernement est au comble, il faut le renverser. » Les intentions des Lyonnais n’avaient rien de mystérieux. Il ne s’agissait plus des associations, il s’agissait surtout d’une révolution républicaine.

Les rebelles de Lyon furent promptement domptés. Mais les rigueurs nécessaires que Ton dut exercer excitèrent, dans la presse comme dans les Chambres, l’irritation du parti libéral.

« On prend fort à tâche, répliqua Thiers, de déshonorer la guerre civile, de blâmer l’effusion du sang français. On a raison, assurément; mais on la blâme amèrement dans ceux qui défendent l’ordre public et fort doucement dans ceux qui l’attaquent. »

Les républicains de Lyon avaient fini, mais ceux de Paris se croyaient prêts; ils commen-

eèrent. Des rassemblements inquiétants se formèrent, des manifestations eurent lieu au cri de : v Vivent les Lyonnais ! » Bref, ce fut bientôt une véritable émeute, plus qu’une émeute, un mouvement populaire qui prit promptement des proportions inquiétantes.

Thiers n'hésita pas. Il était décidé à sévir vigoureusement et il sévit. Il s’entendit, sur le plan à suivre, avec le général Bugeaud. Le gros aes insurgés occupait fortement tout le quartier Saint- Denis. On ordonna au général Lascours de se porter des boulevards jusqu'aux rues avoisinant l’église Saint-Méry. Pendant ce temps , Thiers partit de l’Hôtel de ville avec le général Bugeaud. Pour la première fois peut-être, on vit un ministre, entouré de son état-major de fonctionnaires civils, se mêler à l’état-major militaire, pour prendre la direction des forces publiques. Le ministre et le général se portèrent au centre même de la révolte.

Comme ils arrivaient à la rue Sainte-Avoye, deux coups de feu furent dirigés sur Thiers, que sa petite taille rendait facilement reconnaissable aux insurgés. Il ne fut pas atteint ; mais, près de lui, M. Armand de Vareilles, auditeur au conseil d’Etat, et M. Rey, capitaine, furent frappés. Autour de lui, les balles des insurgés firent plus de vingt victimes. Le courage et le sang-froid du ministre ne se démentirent pas un seul instant.

De cette insurrection, si promptement et si énergiquement étouffée, il est resté un souvenir funèbre, auquel on a injustement, attaché les noms du général Bugeaud et de M. Thiers. Nous voulons parler du malheureux épisode que l’on désigne encore sous le nom de massacre de la rue Transnonain.

Thiers et Bugeaud n’y furent pour rien, et le fait, dont la presse et l’opposition se servirent alors pour accabler ces deux hommes, se réduit à des proportions qu’on a beaucoup exagérées.

Un des officiers du général Lascours avait été blessé assez grièvement; on le transportait sur une civière quand, tout à coup, partirent plusieurs coups de feu d’une maison de larueTransnonain. Tirait-ou sur le blessé ou seulement sur les soldats qui portaient le brancard ? Ce fut le malheureux officier qui fut frappé, à mort cette fois.

La fureur aes soldats ne connut plus de bornes ; la maison d’où étaient partis les coups de feu fut forcée et tous ceux qui s'y trouvaient furent passés par les armes.

L’insurrection était vaincue. On devait cette victoire à l’attitude énergique de Thiers, secondé par le général Bugeaud. On oflrit au ministre de l’intérieur toutes les récompenses qu'un pareil service méritait, il les refusa toutes pour lui-môme, les réservant pour ceux qui l'avaient si vaillamment aidé.

Peu de temps après (24 mai 1834), la session législative fut close et la Chambre dissoute. Aux nouvelles élections, la candidature de M. Thiers fut posée dans plusieurs collèges. Réélu à Aix, il fut encore nommé à Mirande, dans le Gers, et à Paris, dans le 5® arrondissement, où il l’emporta sur M. Salverte, dont cependant les éminentes qualités étaient universellement appréciées. Cette dernière victoire ne fut, disons-le, obtenue qu'à une faible majorité : M. Thiers ne compta que 18 voix de plus que son concurrent.

On agita, dans le conseil des ministres, la question du mode de jugement à suivre ù l’égard des

rebelles d'avril. Quelques-uns des membres du cabinet proposèrent l’intervention de la Chambre des pairs, constituée en haute cour de justice. Thiers repoussa absolument ce mode de procéder ; mais ce dissentiment n’était pas le seul qui divisât le conseil. Depuis longtemps déjà, la discorde y régnait. Celui qui le présidait, le maréchal Soult, quelle que lût sa valeur personnelle, était au-dessous de la mission qui lui avait été confiée. Il y avait entre lui et le ministre de l’intérieur des froissements perpétuels qui, parfois, tournaient en discussion violente. Une pareille situation ne pouvait se prolonger. Thiers donna à entendre qu’il ne la supporterait pas plus longtemps; comme on tenait à lui et qu’on lui devait beaucoup, ce fut le maréchal Soult qui dut s’effacer. Il donna sa démission et fut remplacé, à la présidence, par le maréchal Gérard; mais celui-ci n’entra dans le conseil qu’à la condition qu’une amnistie serait accordée aux condamnés de la dernière insurrection. M. Thiers s’y opposa. On songea alors à M. Molé; mais cette combinaison ne convenant pa3 encore au ministre de l’intérieur, et lui-même ne se sentant point l’autorité nécessaire pour prendre la direction du cabinet, il donna sa démission (H novembre 1834). C’est alors que fut constitué le cabinet éphémère connu sous le nom de ministère Bassano, dont le règne ne dura pas plus de trois jours. Le 18 novembre 1834, une ordonnance royale reconstituait le cabinet, sous la présidence du maréchal Mortier. M. Guizot, qui faisait partie du ministère du H octobre depuis sa formation, resta ministre de l’instruction publique; mais M. de Broglie, qui occupait les affairos étrangères, dut se retirer.

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Le 1 er décembre 1 834,Thiers vint à la tribune attaquer vigoureusement les partisans de l'amnistie. Il avait, pour cette question, déterminé une crise ministérielle; il n’était pas homme à reculer en cette circonstance. Cette fois encore, il se montra l’homme de la répression énergique et protesta contre toute mesure de clémence. « Nous serons, dit-il, en alfîrmant de nouveau la politique du ministère, nous serons les soldats des généraux qui inscriront sur leur drapeau : Résistance franche et sincère pour faire aboutir la Révolution à ses belles destinées. »

Ici se place un événement important de la vie de M. Thiérs. Nous voulons parler de sa réception à l'Académie française. L’illustre Compagnie l’avait choisi, l’année précédente, pour remplacer Andrieux. Le discours de réception du nouvel académicien fut extrêmement remarqué. L’espace nous manque ici pour en donner les passages importants ; nous y reviendrons en temps et lieu. Nous devons, avant tout, poursuivre le récit des faits.

L’attitude qu'il avait prise dans cette question de l’armistiee, bien plus encore que la rigueur avec laquelle il avait sévi contre les insurgés d’avril, soulevèrent contre lui d’ardentes animosités. Jamais les attaques dans la presse et à la tribune ne purent le faire fléchir. « Le gouvernement de J uillet, déclarait-il, a été assez clément : la famille royale deux fois expulsée, la vie des ministres épargnée, l’effusion du sang évitée autant que possible : voilà quelle fut la vengeance de notre révolution. Nous avons été cléments, et c’est là le caractère de la véritable force. » Le ministère tout entier était en butte aux accusa-

lions les plus graves. M. Guizot lui-même, dont on connaissait pourtant les nombreux dissentiments avec M. T hier s, n'était pas épargné; celui-ci n’hésitait point à défendre son collègue. Un député, M. Chamarande, en parcourant un petit ouvrage publié par M. Guizot vingt ans auparavant, croyait y avoir découvert des doctrines que, disait-il, l’auteur avait reniées depuis, il tirait de cette observation, plus ou moins exacte, de singulières conclusions et y voyait le signe de la gravité de la situation. M. Tbiers lui répliqua vivement et comme il savait le faire : « Parce que vous comprenez mal un livre, la situation n’en est pas plus grave pour cela. »

11 avouait volontiers lui-même ses tendances autoritaires. On cite de lui un mot caractéristiques :

« Je ne suis pas libéral; mais je suis national. »

National, il l’était en elïet ; nous avons déjà montré que sa plus chère ambition était de rendre à la France son ancien prestige et son rang dans le concert des nations ; et dans les questions de politique extérieure, son principal objet fut toujours de sauvegarder ou d’accroître la dignité nationale. Pour lui les tristes souvenirs de 1815 et des deux invasions étaient intimement liés à la Restauration, et il la rendait, pour ainsi dire, responsable de ces maux. « Jamais, s'écriait-il, jamais il n’a pu sortir de mon cœur et de ma tête que le gouvernement de la Restauration étaitlegouvernernent de l’étranger. »

Tbiers et Guizot, depuis longtemps rivaux, étaient les seules personnalités influentes du cabiuet ; ils absorbaient toutes les allaires, toute l’autorité. Le maréchal Mortier se lassa de cette

présidence du conseil qui était purement nominale; il se retira et fît accepter sa démission le 20 février 1835. Thiers et Guizot se trouvèrent eu présence: leurs prétentions respectives se montrèrent plus opiniâtres, plus absolues que jamais. Ils avaient à peu près mômes aptitudes, même expérience des hommes et des choses, et s’il eût été difficile de dire lequel l’emportait par le mérite et la réputation, il eût été plus difficile encore de décider quel était des deux celui qui avait le plus de fermeté et de juste ambition. La place était déjà trop étroite dans les conseils du gouvernement pour que deux personnalités aussi puissantes y tinssent ensemble sans se heurter souvent La question de la présidence détermina un conflit qui menaçait depuis longtemps. Cependant, après bien des tiraillements que le roi ne supportait qu'avec peine, les deux antagonistes finirent par conclure une trêve. M. Guizot accepta la présidence du duc de Broglie, qui prit le portefeuille des affaires étrangères. M. Thiers conserva le sien.

Le projet de loi relatif à l’indemnité réclamée par les Etats-Unis, revint devant la Chambre. La question venait d’entrer dans une nouvelle phase et menaçait de nous créer de graves difficultés avec l’Amérique. Le cabinet de Washington avait présenté des observations assez vives et se montrait peu disposé à souffrir de nouveaux délais. 11 alla jusqu'à déclarer officiellement que, dans le cas où la Chambre repousserait ce projet de loi, le gouvernement américain procéderait par les voies de rigueur et frapperait de saisie les propriétés françaises. Les rapports entre les deux pays étaient déjà tendus, ils de-

vinrent plus difficiles encore, et le roi crut devoir rappeler M. Serrurier, notre ministre à Washington.

Le projet de loi fut aussitôt porté à la Chambre des pairs. 11 y rencontra une opposition assez violente. Le gouvernement cédait, disait-on, à une pression ; il manquait de dignité, et le duc de Fitz- James s’écria même : «La France a peur!»

Le duc de Fitz-James était, à la Chambre des pairs, un des organes les plus ardents du parti légitimiste. Thiers ne laissa pas tomber cette parole.

« IN’est-il pas étonnant, répliqua-t-il avec véhémence, n’est-il pas étonnant que ce soit au nom de la Restauration que l’on vienne nous reprocher de donner des indemnités ? Il semble cependant que si l’on veut consulter sa mémoire, à ce mot d’indemnité, on devrait se taire ! Nous préférons payer vingt-cinq millions à un gouvernement libre auquel nous devons, plutôt que de faire comme vous qui avez payé des milliards à des gouvernements absolus auxquels vous ne deviez pas. »

Le ministère triompha, la loi fut votée.

Le vote des fonds secrets pour dépenses de police fut pour M. Thiers une nouvelle victoire. 11 demandait pour ce chapitre un crédit de 1,200,000 fr. Une partie de la Chambre réclamait une réduction ; M. Thiers résista et maintint son chiffre. Yiolemment attaqué, il riposta avec dédain : « Est-il nécessaire d’avoir touché aux fonds secrets pour être calomnié? Non, il suffit d’avoir touché aux affaires publiques; il suffit d’avoir fait une chose : d’avoir eu le courage de secouer le joug des partis. »

Et ce joug, il l'avait secoué. Dire à quel parti il appartenait, tracer sa ligne politique est difficile, fait remarquer M. de Loménie, pour ne pas dire impossible. « Gn ne trouve pas ici cette personnalité permanente et bien tranchée de MM. Garnier-Pagès, Guizot et Berryer. Dans M. Thiers, homme d'Etat, il y a des contrastes et des discordances sans nombre, il y a de la logique et du décousu, du tâtonnement et de l’audace. »

Beaucoup d’audace surtout. Car en plus d’une circonstance, la cause qu’il soutenait semblait perdue avant qu’il fût monté à la tribune. Quand il en descendait, il s’était gagné les esprits même les plus prévenus, et tels qui, au début de la séance, étaient décidés à la résistance, lui donnaient leurs voix lorsqu’on allait au scrutin.

« M. Thiers, dit un illustre critique (1), est l’homme qui a déployé le plus d’habileté pour amener insensiblement à ses fins, pour mouvoir et conduire les grandes assemblées. Ce n’est point de hauteur et d’autorité comme d’autres grands orateurs, ses rivaux ; ce n’est point sur des majorités organisées et compactes qu'il agissait d’ordinaire d’une parole touchante et décisive : loi, il persuadait et s'insinuait, il avait faveur, par la clarté spaeibuse de ses exposés, par l’abondance et le flot accumulé et limpide de ses déductions, il amenait ceux mêmes qui ne se croyaient point de son groupe et de son armée à conclure comme lui, à agir et voter comme lui, et dans un sens où la plupart n’auraient point pensé être conduits d’abord. »

Chose singulière, cet esprit si hardi, si fécond

{fj Sainte-Beuve, — Causeries du lundi, t. XV, p. 87.

en ressources, avait peu do confiance dans les nouveautés, comme dans les novateurs. Ce qui. n’avait point reç,u la sanction de l’expérience l'attiiait peu; il semblait cr aindre l'inconnu. Aujourd’hui que de nombreuses voies terrée* sillonnent en tous sens le sol de la France, portant partout la vie, l’activité et la richesse, il semble presque increvable que M. Thiers, il y a trentecinq ans, ait regarde la cruation d. s grandes lignes çommc une œuvre presque impraticable ; et l’admettant même comme pos ible, il croyait bien éloigné encoie le jour où le Havre, Pans, Lyon et Marseille seraient unis par des chemins de fer.

Il comprenait bien cependant quelle immense influence pouva t exercer -ur U commerce de la France et celui de l’Europe, une le' e entreprise menée à bfin. L’est .tans ce s* ns qu’ii parla busqué la qui stion des chemins de fer fut soulevée à la Chambre. On lui a reproché de s’être opposé, si -on à leur création, du moins à leurs progrès. Il n’en est rien. Il a seulement exprimé se* doutes sur l’avenir qui attendait celle tentative en France, et ce jour-là, sa perspicacité ordinaire et sa prescience d'homme d'Ktal lui ont lait défaut.

On était tout à ces discussions sur les grandes questions d’intérêt public, lorsqu’un horrible attentat vint troubler la paix de tous les esprits.

Le 28 juillet 1835, jour anmve s.ure de celui où avait commencé la Révolution, à laquelle Louis-Pldiippe I e ' d vait sa couronne, a»ait été fixé jiour la pose *ie la première pu rie du monument élevé a la meinoi-e «b s braves morts pour la cause de la liberté. A Citt< occasion, le roi passa, sur toute la longueur des boulevards, une grande revue des troupes de l’armée active et de

la garde nationale. Le cortège, parti des Tuileries, était parvenu jusqu’au boulevard du Temple lorsque du deuxième, étage de la rrnison portant le n° 50, une effroyable explosion se fit entendre. Quatorze pet sonnes furent frappées. I.e roi n'é- C happa que p .r miracle, l e maréchal Mortier fut tué aux côtés de M. Thiers. Il y eut des victimes non-seulement dans la suite royale, mais encore p. rmi les troupes qui formaient la haie sur le boulevard e' parmi la foule qui se pressait sur le passage du cortège.

Le coupable lut bientôt arrêté. Blessé par l’explosion même de la « machine infernale » qu’il avait construite, il ne pouvait aller loin. On s'empara de lui au moment où. pour s’enfuir, il escaladait un mur voisin de sa maison. Il était connu sous le nom de Girard, il s’appelait Fieschi, était co;se et avait s*rvi le mi Murat dans l’aventureuse expédiii >n qui avait entraîné sa perte. Le régicide avait des an'écédents des moins honorables; il a^ait été condamné p<*ur vol et avait subi sa peine à la maison cenuale d’Embrun. L’assassin put quelque temps cacher son véritable nom et celui de ses complices. Mais, grâce à l'intervention d’un député, M. Lavoeat, qui l’avait naguère protégé on parvint à lui arracher des aveux complets. D’ailleurs, ceux qui l’avaient secondé dans la perpétration du crime, Peupin et Morey, avaient été arrêtés.

Les divers mganes de la presse apprécièrent diversement l’attentat dont le roi venait d’être l’objet. La plupart y vimnt une action abominable qui réclamait un châtiment suprême. Les journaux républicains et légitimistes se montrèrent plus réservés. Mais la masse de la nation fut

unanimement indignée, et le premier résultat de cette affreuse tentative fut de rattacher au roi bien des esprits hésitants. On fit tout, d’ailleurs, pour seconder, exciter, provoquer le sentiment

S ublic, et les conseils du souverain résolurent de onner aux obsèques des victimes une pompe solennelle qui devait agir sur l'imagination du peuple .

La cérémonie funèbre avait été fixée au 5 août. Ce jour-là, dès six heures du matin, une foule énorme se pressait autour de l’église Saint-Paul, où les corps avaient été déposés dans une chapelle ardente disposée à l’entrée de la nef. Les cercueils, au nombre de quatorze, étaient symétriquement disposés sur deux rangs et dominés par le catafalque qui recouvrait le corps du maréchal Mortier. Sur le drap mortuaire était inscrit le nom de la victime. Sur le cercueil du maréchal étaient déposés son épée, son grand cordon, tous ses insignes. Les députations de tous les corps de l'Etat se réunirent, vers huit heures, à la Bastille. Alors les cercueils furent placés sur des chars magnifiquement ornés et, à neuf heures, au bruit du canon, au roulement des tambours voilés de crêpes, le cortège se mit en marche au milieu d’une foule immense, attristée et recueillie.

Il défilait dans l’ordre suivant :

Une compagnie de la gendarmerie départementale, deux escadrons du 5 e hussards, le général Jacqueminot et son état-major, la garde nationale à cheval et les pompiers de la banlieue, les i ro et 4 e légions de garde nationale de la banlieue ; les 2% 3°, 4 e et 8 e légions de la garde nationale de Paris.

Les voitures du clergé.

Puis les chars funèbres.

Le premier était celui d’une jeune fille de quatorze aii3, Louise Rémy. Tendu de blanc, richement décoré, entouré de jeunes filles vêtues de blanc tenant les cordons du poêle, ce char excitait parmi la foule une émotion générale.

Les chars des autres morts se succédaient dans l'ordre suivant :

Celui de Labrouste, receveur des contributions directes du septième arrondissement.

Celui de Brunot, employé à la filature des Minimes.

Celui d’Inglar, employé à la filature des Hos pices.

Le char d’Ardoin, journalier.

Celui de Benettet et Ricard, grenadiers à la 8° légion.

Celui de Prud’homme, sergent à la 8° légion.

Les gardes nationaux de la 8° légion portaient les cordons des poêles de ces cinq derniers corbillards.

Venaient ensuite sept autres victimes :

Villatle, capitaine.

RafTé, colonel de la gendarmerie de la Seine.

Rieussec, lieutenant-colonel de la 8 e légion.

Le général Delachasse de Vérigny, commandant l'Ecole d'application d’état-major.

Enfin, le char du maréchal Mortier, duc de Trévise, ancien président du Conseil des ministres, grand chancelier de la Légion d’honneur. Traîné par six chevaux, le corbillard était orné d’écussons aux armes du maréchal, de drapeaux tricolores, de trophées. Les noms des batailles auxquelles l’illustre homme de guerre avait assisté

étaient inscrits sur des cartouches placés audessus du cercueil. Le deuil était conduit par le maréchal Molitor, le maréchal Gérard, le maréchal Grouchyet l'amiral Duperré.

L'épée et le bâton de maréchal, les décorations, les insignes de toutes les dignités dont le duc de Trévise avait été successivement honoré, étaient portés sur des coussins de velours par des domestiques. Le cheval de bataille du maréchal, caparaçonné de noir, suivait le char.

Cinq autres victimes blessées grièvement tie devaient pas larder à succomber.

Le cortège arriva vers une heure et demie aux Invalides où le roi l’attendait depuis plus de deux heures. A celte lugubre cérémonie, le ministèrô était représenté par quatre de ses membres :

MM. Guizot, Humann, Persil et Ducliâtel. La Chambre des députés, la Chambre des pairs, la Cour de cassation, la Cour royale, l'Institut, le Conseil municipal, les Facultés, les Ecoles, les Corporations avaient envoyé des députations. Ce fut l'archevêque de Paris qui officia. A cinq heures, le roi passa en revue, au milieu des acclamations, les troupes massées sur l’esplanade des Invalides.

Si nous avons insisté autant sur l’appareil déployé en celle circonstance, c'est moins encore en raison de l’horreur du crime que pour mieux faire resso-rtir la portée politique de cet événement dont le ministère se hâta de profiter pour obtenir des Chambres, poussées par l'opinion publique, la sanction de lois répressives restées célèbres sous le nom de « Lois de septembre ».

C’est le 5 août qu’eurent lieu les funérailles que nous venons de décrire. Dès la veille, M. Tiiiers

avait présenté ees lois qui soulevèrent pendant si longtemps les récriminations du parti républicain.

La plus importante avait pour but de modifier d’une façon radicale la législation qui, depuis la Révolution de Jml'et, avait régi la presse. Suivant cette législation, on ne commettait qu'un simple dé'it lorsque I on attaquait le roi et le gouvernement. Il s'agissait dans la nouvelle loi d’ériger ce délit en crime. La dénomination de l’acte changeait ; la juridiction n’était plus la même ; la peine était augmentée. Mais, en somme, y gagnait-on ? Au lieu des arrêts presque toujours sévères d'une cour correctionnelle, on devait avoir les décisions presque toujours indulgentes du jury qui, trop souvent, devait acquitter.

Une des di- positions de la loi frappait spécialement les qualifications que se donnaient ouvertement les part is. Il y avait là quelque chose de byzantin ; on ne pouvait désormais s'intituler ni républicain, ni légitimiste, et. Dieu sait jusqu'où, dans cette voie, pouvait aller l’appréciation du gouvernemen t ou des magistrats chargés de poursuivre les coupables. On ne pouvait être que royaliste constitutionnel. Où commençaient le républicanisme et le légitimisme, où finissaientils? Peu de magistrats eussent pu le décider. La loi était mauvaise, parce qu’elle était vague et dans bien des cas sans sanction, par conséquent inapplicable.

Dès l’apparition de ces projets de loi, il ren- .contrèrent une opposition violente. La presse entière se souleva. L'instruction deFieschî suivant encore son cours, les appréciations des journaux sur les complices de l’assassin, sur leurs intentions, sur leur vie même, reflétèrent l'esprit de

parti, et la rancune dont la plupart des journalistes étaient à celte heure, animés. On appelait Morey, le vertueux Morey; pour un peu, on eût canonisé Peupin et absous Fiesch».

Ceux mêmes qui, jusque-là, avaient partagé et soutenu les doctrines du ministère, ne dissimulaient pas leur mécontentement, et beaucoup d’ entré eux saisirent cette occasion de se séparer de leurs anciens amis politiques.

Dans la séance du 25 août, M. Hoyer-Collard qui, cinq ans auparavant, avait été un des plus chauds défenseurs de la Charte, et l’un de ceux qui avaient le plus aidé les promoteurs du mouvement révolutionnaire, se déclara franchement contre le ministère. Il n'hésita pas à combattre M. Thiers, l’ancien rédacteur du National , qu'il avait jadis, non-seulement encouragé et soutenu, mais presque sauvé. Cependant la Chambre, quatre jours après, adoptait ces projets de loi, aussi sévères que peu efficaces, par une majorité de 226 voix contre 453.

Cependant, les insurgés de Lyon et de Paris n’étaient pas jugés; ils avaient passé devant la Cour, le 5 mai 1835. Les débats avaient donné lieu aux incidents les plus graves; les séances avaient été orageuses, un grand nombre des accusés parmi lesquels Godefroy Cavaignac, s’étalent refusés à compardîire désormais devant le tribunal. Enfin, comme si cH te affaire devait n’échapper à aucune des complications possibles, le 12 juillet au soir, vingt-huit détenus impliqués dans cette cause, et renfermés dans la prison de Sainte-Pélagie, trouvèrent moyen de s’évader. Un chemin souterrain avait été ouvert, qui conduisait de la prison à la maison portant le n° 7 de la rue Copeau

longeant le pénitencier. Cette voie donnait issue sur un jardin appartenant à un M. Vatrin ; c’est par là que les prisonniers purent s’échapper ; Godefroy Cavaignac, qui eût pu les suivre, refusa la liberté que cette entreprise pouvait lui rendre.

Ces débats se prolongèrent pendant plusieurs mois et ne se terminèrent que le 28 janvier 4830 par la condamnation des principaux coupables.

Ainsi, dans cette année 1835, si féconde en troubles, en tentatives révolutionnaires en perturbations de tout genre, les mesures répressives les plus rigoureuses furent non-seulement conseillées, inspirées, mais dirigées par M. Thiers qui, s’il s’aliénait de la sorte le parti libéral, s'attachait l’affection, bien trompeuse parfois, des • amis de l’ordre.

Par les lois de Septembre, il croyait assurer le salut, la conservation des institutions parlementaires. M. Thiers s’abusait peut-être ; mais les faits que nous venons de résumer suftisent à montrer que si cet homme d’Etat habile ne reculait pas devant l’application des idées les plus libérales, il n’était pas moins audacieux pour s’opposer à tous les désordres que pouvait entraîner la pratique de ces principes.

U semblait que tant de précautions, tant de mesures préventives dussent assurer le calme. Le ministère paraissait encore devoir four- „ nir une longue carrière; ses récentes victoires parlementaires avaient dû, on le croyait du moins, le consolider.

Tout à coup, un incident imprévu détermina une crise grave dans le sein du cabinet.

M. Humann, ministre des finances, étant à la tribune, exposa à la Chambre une théorie, toute

personnelle assurément, sur le droit qu’avait l'Etat de rembourser la rente au pair. Comme il exprimait cette opinion en termes extrêmement catégorique 1 -, de nombreux signes de dénégations et des protestations assez vives partirent du banc où siégeaient les ministres. Le cabinet n'entendait évidemment pas accepter la théorie de M. Humann, et ne voulait nullement en assumer la responsabilité. Ce dernier dut donner sa démission à la suite d’explications assez violentes qui eurent lieu dans le conseil.

Le budget avait été présenté le 14 janvier j le 18, le ministère était en désarroi.

Le 1 er février suivant, M. Gouin fit h l’occasion de la retraite de M. Humann, une proposition qui souleva une discussion fort agitée. Il demandait que la Chambre auto r 's&t le ministre des finances à échanger les r- nt.*s s 0 0 en circulation, contre des rentes 4 0/0 ou 3 0/0 dont l’inscription immédiate serait taite sur le grand-livre de la dette publique.

M. Thiers s’opposa à l’adoption d’une pareille mesure; mais, malgré ses efforts, la Chambre se prononça eu faveur de la proposition de M. Gouin. C’était un échec pour le ministère tout entier, bien plus encore que pour M. Tli ers même, dont la responsabilité dans co cas n’était que secondaire.

Le 22 février 1836, le ministère se reconstituait, oet»e foi-, sous h présidence de M. Thiers qui prenait le portefeuille des affaires éirangères.

De cette époque, date, non point l’antagonisme de Thiers et de Guizot, mai» la manifestation extérieure de leur lutte, lutte ardente, acharnée, et qui occupa tout le règne de Louis- Philippe.

« Pendant toute la monarchie de juillet, dit un publiciste, la grande et intéressante question pour la France entière fut celle-ci : Serons-nous gouvernés par M. Thiers ou par M. Guizot? On vit alors une reprise de» grandes luttes de. Marius et de Sylia, de César et de Pompée, d’Aütiibal et de Serpion.

a Durant le règne de Louis-Philippe, M. Thiers a renversé ou di»sous, dans ses propres intérêts plus d’un ministère; mais après avoir Cimquis le pouvoir, il n’a jamais ru le détenir que peu de temps. C’e t que, sous le régime parlementaire, pour .aider le pouvoir, il faut savoir se faire, et surluul se conserver une majorité. Quoi qu’on ait pu diie, on ne domine une majorité que par des prui- ipes, on ne s’assure une majorité fidèle qu’à condition de l’as»ocier à son esprit, à ses sentiments, à ses pensées, je dirai presque à se» passions bonnes ou mauvaises.

« Dès que M. f hiers üt came commune avec le tiers-parti , il lui donna te nom de centre gauche ; mais, à côté du centre gauche, se forma bientôt un tiers-parti nouveau , composé de vingt-cinq membres environ, et parmi lesquels on comptait MM. Pas»y, Dufaure, Pelet ( le la Lozère), Legrand ( le i'Ois ), etc....

« Eu 1837, M. Thiers agrandit ses opérations stratégiques dans la Chambre des députés, grossit son armé*, ne se contente plus de livrer bataille à des cabiuels plus ou moins onpables de se défendre et de lui résister; il organise la coalition, et monte à i’assnut des prérogatives de la royuuté.

« Au mois d’avril 1837, on comptait quatre grands partis dans la Chambre des députés : la gauche, ta droite, le centre gauche et le cenire droit,*

« Quatre orateurs qui, par leurs talents et par leurs travaux, s'étaient placés au premier rang, se posaient comme les chefs de ces quatre grands paitis. C’est nommer MM. Odilon Barrot, Berryer, Thiers et Guizot. Dans la combinaison ministérielle préférée à cette époque par le roi, on n’avait admis aucune de ces grandes renommées de tiibune.

« Parlementaire de naissance, M. Thiers dut exploiter cette situation.

« A propos d'une demande de crédit pour des demandes secrètes de police un grand débat de tribune s’engagea. M. Odilon Barrot attaque la politique anonyme du cabinet avec véhémence et un incontestable talent. Le cabinet ne trouve de défenseur que dans la parole éloquente de M. Guizot. Le succès de M. Guizot fut immense, et la majorité ministérielle, dont cet orateur avait si bien traduit les sentiments, décida que son discours serait imprimé et distiibué dans les déparlements.

« M. Guizot s’était montré fidèle aux principes de la majorité. Pourquoi donc n’était-il pas ministre?

« La session close, M. Molé dissout la Chambre; M. Guizot et ses amis sont réélus et continuent à appuyer le ministère; un appui aussi désintéressé ne pouvait durer.

« Au mois de novembre 1838, M. Thiers fit à M. Guizot une visite que celui-ci lui rendit : « Il « faut que les éléments dispersés du ministère du « 1 1 octobre, lui dit-il, se rapprochent. »

« Mais, depuis le H octobre, M. Thiers avait côtoyé plus d un rivage, H avait surtout formé plus d’une alliance avec la gauche. Complice de

M. Thiers, la gauche, pour le succès de la négociation, cacha son drapeau. Elle approuva toutes les mesures de ce chef de parti contre le ministère «

« La gauche, avec M. Thier?, semblait venir à M. Guizot : la coalition se fit. M. Guizot ne s’inquiéta pas assez de ses nouveaux alliés qu’il n’était pas allé chercher. Aussi, un des députés les plus fidèles au chef du centre droit disait- il : « Si le petit d’enlre nous avait dit : Non! la « coalition ne se faisait pas. »

a M. Molé perdit sa majorité, la Chambre fut dissoute de nouveau. Pour renverser un cabinet on n’avait pas craint d’attaquer et d’ébranler la royauté.

ce M. Berlin de Vaux, l’un des propriétaires du Journal des Débats lorsque le tiers-parti se forma, tenta de rapprocher et d’unir, dans les intérêts de la politique conservatrice, M. Guizot etM. Thiers. Il les invita tous deux à dîner, et, dans une conversation intime et familière, leur montra tous les dangers d’un divorce entre eux. M. Bertin de Vaux essaya en vain de faire un mariage de raison entre l’esprit monarchique et l’esprit révolutionnaire. M. Guizot se retira le premier de cette conférence.

oM Thiers, resté seul avec M. Berlin, insista de nouveau pour faire comprendre au négociateur que ses vœux ne se réaliseraient jamais :

« Il y a cependant, ajouta M. Thiers, une tiret constance qui les rendrait possibles: ce serait le « cas où M. Guizot et moi, nous nous trouverions « sur le pavé. »

Or, à l’époque où nous en sommes et dont cette longue citation nous a éloignés, MM. Thiers et

Guizot n'allaient pas tarder à se trouver sur le pavé.

On connaît maintenant ces deux hommes, les deux partis qu’ils conduisaient dans la Chambre, les raisons de se séparer ou de s’unir qu'ils pouvaient avoir: c'en est assez pour comprendre la suite des événements et nous reprenons la suite de notre récit à l’endroit où nous l’avons laissé, c’est-à-dire à l'avénement du ministère du 22 lévrier 1836.

Le premier acte de M. Thiers, président du Conseil, c’est-à-dire chargé cette fois de toute la responsabilité, fut de déterminer l’ajournement de la proposit'on de M. Gouin sur la conversion des rentes 5 0/0.

Peu de joui s après, la loi des fonds secrets, qui, comme les années précédentes,avait é*é a^ez chaudement discutée, fut votée à la majorité de 251 voix contre 99. Le nouveau cabinet trouvait dans ce vote décisif une consécration qui lui donnait une base solide.

On se rappelle que M. Thiers, alors qu’il occupait le ministère des travaux publics, avait demandé un crédit considérable dont une grande partie devait être consacrée aux embellissements de Paris.

Mais la plupart des nouveaux monuments n’étaient point achevés. Il fallait, pour cet objet, de nouvelles res>ource.set, à l’instigation de M. Thiers, on se décida à les demander. Le nouveau crédit, regardé comme indispensable, s’élevait à la somme de quatre millions. Une polémique animée s’engagea à cette occaMon. M. de Hreux-Brézé rappela que sous la Restauration, un ministre avait été en butte à de pressantes réclamations au sujet d'une

très-minime dépense qui avait paru inconstitutionnelle.

M. Thiers répondit:

— L'histoire dira s'il y avait convenance à comparer une question où il ne s’ag ssai», tout le monde s’en souvient, que d’une misérable salle à manger, à une question où il s’agit de l’achèvement des plus beaux monuments du pays.

Mais de telles discussions, si mouvementées qu’elles soient, n'ont rien qui émeuve profondément l’opinion, il devait se produire des événements aussi funestes que ceux d’où l’on venait à peine de sortir.

C’est une vérité presque banale qu'un attentat contre la vie du souverain en amène plusieurs autres et qu'il y a de certains moments où règne la fièvre des complots.

On avait eu Fieschi; on eut Alibaud.

Le 25 juin 1835, ce misérable tira sur le roi au moment où il sortait de» Tudenes. Le régicide avait pris toutes les précautions nécessaires pour s’assurer non-seulement toutes les chances de succès, mais encore toutes les chances de salut. Il se servit, dans sa tentative criminelle, d’une arme à feu dissimulée dans l'intérieur d’une canne ordinaire. L’entreprise avorta ; il fut arrêté, jugé, condamné, puis exécuté le 11 juillet suivant.

Deux difficultés s’élevèrent alors, qui déterminèrent la chute du nouveau cabinet, qui avait à peine cinq mois d’exisience. La première se produisit au sujet d’une démarche laite, auprès du gouvernement suisse , pour obtenir l’expulsion d'un nommé Conseil, qui, disait-on, était un réfugié dangereux. Le gouvernement helvétique,

après enquête, déclara au cabinet des Tuileries que ce Conseil, dont on demandait l’expulsion, n’élait autre qu’un agent français, ou, pour mieux dire, un espion. Or, M. Tliiers avait tenté cette démarche sur la foi des déclarations du ministre de l’intérieur. On lui en attribua en partie la responsabilité.

Mais une autre question, beaucoup plus grave, celle-là, toute de politique extérieure, entraîna décidément la chute du ministère du 22 février. Nous voulons parler de la proposition d’intervention en Espagne, intervention que M. Thiers réclamait avee les instances les plus pressantes.

Il se retira donc. Sa démission fut acceptée le 25 août 1 836, et le 6 septembre, un nouveau ministère était constitué. En voici la composition ;

Le comte Molé, président du Conseil, avec le portefeuille des affaires étrangères;

Le comte Gasparin, ministre de l’intérieur;

Persil, garde des sceaux, ministre de la justice;

Martin du Nord, ministre du commerce;

Le général Bernard, ministre de la guerre;

Le comte Ducuatel, ministre des finances;

Le vice-amiral Rosamel, ministre de la marine;

M. Guizot, ministre de l’instruction publique.

Six jours après l’installation de ce cabinet, M. Thiers arrivait à Toulon où il prenait passage à bord du bateau à vapeur le Sphinx. Pour faire diversion aux travaux et aux soucis de la politique, cet esprit qui ne connaissait point le repos allait reprendre ses éludes artistiques, ses recherches, sa vie d’autrefois. Déjà il projetait un grand ouvrage dont il rassemblait les matériaux. Talleyxand avait dit de lui à propos de son Histoire de

La Révolution: «Thiers serait peut-être plus habile encore s'il abordait l’empire ». Ce queTalleyraud disait, Thiers l'avait-il pensé ? Fut-ce celte parole échappée au célèbre diplomate qui lui en donna l'idée ou bien céda-t-il, cornu e on l'a affirmé, aux conseils de quelques amis éclairés? On ne sait ; toujours e&t-il que, dès cette époque, il préparait la nouvelle œuvre qui devait consacrer sa réputation et lui assurer une gloire que la politique semblait alors lui refuser.

A Rotne, il fut reçu par M. Ingres, qui lui servit de guide à travers cet immense musée où les chefs-d'œuvre de lu Renaissance s'élèvent auprès des admirables ruines de l’antiquité. Après deux semaines de séjour dans la Ville éternelle, M. Thiers partit pour Florence et rentra à Paris le 3 novembre.

11 eut bientôt à répondre aux attaques dont son administration était l’objet à propos de l'affaire Conseil, qui était de nouveau agitée dans la Chambre.

MM. Odilon Barrot et Berryer se montraient fort pressants et réclamaient des explications catégoriques. Ils ne comprenaient point, disaient-ils, comment il se pouvait qu’on eût euvoyé comme espion en Suiste un homme dont ou réclamait l’extradition par voie diplomatique comme réfugié dangereux. C'était accuser personnellement M. Thiers. Il devait se défendre; sa réponse fut courte.

« Vous avez eu recours, disait-il à ses adversaires, à une responsabilité collective, celle du président du Conseil des ministres. On doit s’adresser à lui, dites-vous, pour toutes les affaires du cabinet. Vous avez raison. J'étais présiddht du Con- 6 - 6

seii et je dois être responsable de ce fait. Voun ma réponse t Oui, comme president, j aurais du , tout savoir; mais je n’ai pas tout su. On aurait dû tout me dire, on ne m’a pas «lit tout A vous maintenant de chercher sur ces bancs la personne à qui incombe la véiitable responsabilité. »

Cette dernière phrase était évidemment a ladresse de M. le comte de Montalivet^ qui, dans^le dernier cabinet, était ministre de l'intérieur. Celui-ci écrivit aussitôt à M. de Molé une lettre dans laquelle il déclarait que U responsabilité de tous les actes du ministère de l'intérieur depuis le 22 février jusqu’au 6 septembre lui appartenait et devait lui appartenir. . . »

A ces discussions rétrospectives se joignaient les débats soulevés par les questions de politique extérieure et elles ne manquaient pas de gravité. Celle qui divisait le plus les esprits était l’intervention en Espagne. Voici en quelques mots d’où était née cette question, source de tant de luttes ministérielles et parlementaires.

La nation espagnole était livrée aux compétitions de deux parti>: celui de la reine autour de laquelle se rangeaient les hommes d’ordre, partisans d’une monarchie tempérée et libérale, et celui de Don Carlos qui réunissait tous les absolutistes. Tout d’abord, le cabinet des Tuileries s’était prononcé pour la reine etM. Mignel avait été envoyé en mission auprès d'elle pour lui offrir l’appui du loi des Français. D intervint alors une convHntion connue sous le nom <»e traité de la quadruple alliance et par lequel le.s quatre parties contractantes, c'est-à-dire la Franc* 1 , 1 Espagne, l’Angleterre et le Portuga', s’engageaient à agir de concert pour prévenir toute éventualité rnenà-

çante. Chacune devait, suivant les circonstance*, accepter la mission qui lui incomberait et qui serait déterminée d'un commun accord.

Le premier effet de la conclusion de la quadruple alliance fut d’éloigner du Portugal los deux pi étendants qui réclamaient le trône d’Espagne: Don Miguel et Don Carlos. Mais bientôt ce dernier se montre en Espagne; il y rallume la guerre civile. Son matériel devait lui parvenir en grande partie par le continent, c'est-à-dire parles Pyrénées. Le gouvernement fat donc constitué gardien de la frontière et chargé d’empêcher que tout secours en hommes ou en munitions pût, par cette voie, arriver au prétendant. Mais la situation s'aggravant et la lutte prenant des proportions plus menaçantes, une intervention plus effective de la France parut nécessaire. C’est cette intervention que M. Thiers avait vainement réclamée et qui, définitivement repoussée par le roi, avait entraîné ta dissolution du cabinet. M. Thiers justifia à la tribune la politique qu'il avait voulu suivreet montra combien on avaittort de la repousser.

« Le gouvernement, disait-il, avait fait une promesse et quand il s’agit de la tenir, il a reculé. La France a manqué à s*s engagements, aussi bien envers l’Espagne qu’envers l’Angleterre avec qui elle s’était liée. Elle eût pu faire quelque chose } son intervention eût été efficace et elle n’a rien fait.»

En dépit cependant de l’opposition qu’il rencontrai», le ministère Molé semblait avoir pris de la consistance et présenter des chances de durée, quand un événement étrange vint tromper toutes les prévisions.

Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, fils de la

reine Hortensé et du roi Louis, avait tenté d'entraîner l'armée et de se faire proclamer empereur sous le nom de Napoléon 11, bien que l’héritier direct de Napoléon 1 er , le roi de Home, fût encore vivant. L’aventureux jeune homme s’était introduit à Strasbourg ; là, secondé par le colonel d’artillerie Vaudrey depuis longtemps gagné à ses projets, et par le commandant Parquin dévoué à sa famille, il avait excité les troupes à la révolte et eût peut-être déterminé un mouvement sérieux sans l’énergie du général qui commandait à Strasbourg.

Arrêté avec ses complices, il allait être jugé et sans doute condamné; quand, cédant aux prières de la reine Hortense, le roi consentit à le soustraire à la justice. En conséquence on l'avait secrètement extrait de la prison de Strasbourg et transporté à bord d’une frégate qui lit aussitôt voile pour les Etats-Unis.

Ses complices furent jugés; ils avouaient pour la plupart les faits qui leur étaient reprochés. Mais leurs défenseurs invoquèrent l’absence du principal coupable qui était aussi le principal témoin, le seul qui pût établir la part de responsabilité de ses coaccusés. Son enlèvement équivalait à un acquittement. Pouvait-on se montrer plussévère pour les instruments du crime que pour celui qui en avait été l'instigateur? Tous les accusés furent acquittés. .

Les ministres, sur ces entrefaites, sentant bien quel blâme cet arrêt leur infligeait, avaient formé le projet d’enlever au jury le jugement des affaires où se trouvaient en cause des hommes appartenant à l’armée. Une loi fut présentée dans ce but à la Chambre, elle fut repoussée.

Alors le comte de Mêlé rompit avec les doctrinaires et M. Guizot, leur chef. Celui-ci dut se retirer et le cabinet fut remanié (15 avril 1837).

Le comte de Molé présenta alors à la Chambre dont il voulait s’assurer l’appui, on projet de loi sur les fonds secrets qui souleva une discussion dans laquelle MM. Thiers et Guizot déployèrent tous leurs talents oratoires. Cette circonstance montra combien était profonde la scission qui s'était opérée entre les deux hommes d’Etat. Qui eût dit alors que, malgré tant de répulsion l’un pour l’autre, ils ne tarderaient pas à se rapprocher et à concerter une action commune pour renverser le cabinet ?

L’intervention d’Espagne fut de nouveau soulevée par les doctrinaires. Le comte Molé sembla incliner vers eux et se déclara absolument opposé à toute intervention. La Chambre vota dans son sens. Mais cette victoire ne donnait au ministère qu'une consécration plus brillante que solide. M. Thiers et ses amis, qui paraissaient disposés à • soutenir le cabinet, commencèrent à s’en éloigner.

Bientôt, M. Thiers qui avait fait un nouveau voyage en Italie, voyage qui dura du mois de juin 1837 jusqu’au milieu de l’année suivante, ouvrit, dès son retour, une campagne d'opposition à la fois très- vive et très habile contre le ministère Molé et fonda ce que l’on a appelé la coalition. Le centre gauche s'unit au centre droit ; les éléments les plus disparates, les plus antipathiques, se mêlèrent dans cette étrange association et la conduite de M. Guizot, en cette circonstance, fut l’objet des appréciations les plus sévères. Il encourut alors, sinon le mépris, du moins les reproches les plus amers de la part de

quelques-uns de ses amis politiques qui l’avaient soutenu jusqu'alors. Royer->Collàrd rompit aussitôt avec lui, et le Journal des Débats lu» jetait cette parole cruelle : « Vous aurez peut-être quelque jour notre appui; mais notre estime, jamais! »

Cette coalition, M. Thiers en était l'âme, il l’avait organisée, il savait quelle puissante influence elle pouvait exercer et combien il lui serait facile d’arracher, au bout de peu de temps, la majorité à ses faibles adversaires.

Dès le début de la session législative qui s’ouvrit le 17 décembre -l 838, le ministère comprit contre quelle force redoutable il allait se heurter, et alors il se sentit p rdu. Tout ce qu’il pouvait faire était de tomber dignement.

La coalition était déjà si complètement organisée qu'ausdtôl après l’ouverture de la Chambre, Virsqu'il fut procédé à la composition de la commission chargée de rédiger le projet d’adresse en . eponse au discours du tiône, tous les membres le cette corn mission, sauf trois, qui étaient ministériels, comptaient parmi les coalisés.

Thiers, à vrai dire, n’av.iii rien ménagé pour obtenir un tel résultat. Il avait employé toutes les ressources de son habileté politique. Il avait le concours d’une partie de la presse ; /certains journaux n’obéi.-saient qu’à sa seule inspiration; il dirigeait toutes leurs évolutions et ne leur épargnait point ses instructions.

Citons pour exemple, la lettre suivante écrite à Yéron dès le mois de juin i838.

« Mon cher monsieur Véron,

«J’avais chargé M. Etienne de vous complimen-

ter sur l'esprit avec lequel est écrit le ComtitutioameU Malheureusement mes lettres oi>t dû s’enfnçcer dans in département de la Meuse. .le vous adresse donc directement mes compliments. J’y qjpqte deux modifications.

o Vous louez trop M. Molé et vous traitez mal la Belgique. Je sais que M. Molé a plus d’esprit que ses collègues, m?is il est incapable de les suppléer; il n’a pas à^sez de ta'cnt pour cela; leur faiblesse qui les écrase, l'écrase lui aussi. On ne brille à côté de collègues plus faibles que quand qn les supplée. Riais M. Molé ne sait taire qu'une çkpse, c’est éluder; on élude un moment, mais jamais longtemps les diltieuités. M. Molé reste donc faible de la faiblesse des siens et de ta sienne propre. J’ai toutefois assez de g< ût pour lui ; je ne voudrais pas qu'on le maltraitât; mais je ne voudrais pas qu'on fit croire que nous nous entendons avec lip. Si vofcélogesont pour but rie Ip faire brouiller a*ec M. de Montalivet, je suis tâché de pe gps être à Paris pour vous raconter à quoi smçnt ces éloges ; on en est pour ses frais. La situation brouilla les hoinrms; mais les éloges 3fiCOfdés aux uns contre les autres est une lorce qu'on leur donne sans ajout- r à la brouille, toujpqjrs a^sez grande quand la situation y conduit. Nous devrions nous entendra demain avec M. Molé, qu'il faudrait , pour le tçuer, attendre après-de-

main.

« Quant à la Belgique, il ne faut pas oublier qu'avec son désagréable caractère, elle est cependant notre alliée, que sa dignité, ses intérêts sont les nôtres, qu’il ne faut pas affaiblir notre cabinet dans une situation très-difiiole, et que surtout il ne faut pas. en maltraitant les Belges, l’encourager à être faible.

« Voilà mes prônes de vieux prédicateur. Du reste, je vous répète que le journal est bien fait, bien écrit, bien courageux ; que je le loue de tous points, sauf deux. Je voudrais vous envoyer quelque chose, mais je voudrais, par une lettre de vous, savoir où en est la situation et quels sont vos calculs.

« Adieu, je vous fais mille compliments. »

« 24 juin 1838.

«A. Thïers. »

Le3 négligences fort nombreuses que nous montre cette lettre nous disent assez qu’elle n’a pas été méditée. C’est bien là l'expression spontanée de la pensée du moment, sans ambages, sans phrases, sans nulle recherche. L’homme y apparaît donc tout entier, dépouillé de tout ornement; rien d’étrange comme ces finesses politiques, ces grandes questions intérieures ou extérieures, traitées aussi familièrement, pour ne pas dire cavalièrement. Comme Molé est jugé, et de main de maître 1 Et comme tout cela est ressemblant! Que d’esprit, de ruse et de vérité dans ces maximes libres et un peu débraillées qui glissent rapidement sous la plume du maître.

Comme la chute de ce Molé, «faible de la faiblesse des autres et de la sienne propre », semble maintenant certaine 1 Et quel jour cette courte lettre jette sur la situation de M. Thiers, sur les espérances qu’il devait nourrir !

On le voit, le ministère devait, tomber au premier choc et l'événement était préparé de longue main.

Il ne se fît pas longtemps attendre.

Les débats de l’adresse commencèrent le 7 jan-

vier. Ce fut M. Guizot qui engagea la lutte en flétrissant l’attitude du cabinet par un mot sanglant emprunté à Tacite:

Omnia serviliter pro dominatione!

« Faire tout avec servilité, pour garder le pouvoir. *

L.9 comte de Molé releva l’injure, avec assez d’énergie vraiment, et en homme qui, lui au'si, connaissait son Tacite. «Ce n’est pas des courtisans, répondit-il, que Tacite parlait, mais des ambitieux ! »

Bientôt à son tour, Thiers monta à la tribune et dévoila clairement et les menées du ministère et la maladresse avec laquelle il les avait pratiquées; il lui montrait en même temps l’imminence de sa ruine et l’isolement qui s'était fait autour de lui :

« J’étais certain que bientôt cet art qui consiste à s’appuyer tantôt sur le centre droit, tantôt sur le centre gauche; à dénoncer alternativement, les uns aux autres, à dire aux doctrinaires: Mous voulons vous défendre du centre gauche et de ses chefs imprudents ; et an centre gauche : Nous voulons sauver le pays de ces hommes irritants qui l’ont compromis et le compromettraient encore si on les laissait aux affaires; j'étais certain, dis-je, que cette politique qui consiste à nous dénoncer les uns aux autres, ne réussirait pas longtemps, et qu'elle aboutirait à ce résultat inévitable de réunir tout le monde contre soi. »

Enfin Thiers souleva la question de l'évacuation d’Ancône.

Pou de mots suffiront pour rappeler les faits qui avaient fait naître cette complication extérieure. Huit ans auparavant, des troubles graves avaient éclaté en Italie, dans la Romagne. Casimir

Péiïer était aux affaires à cette époque. Les Au-» trichiens avaient cru devoir apporter au gouvernement du Saint-Père un secours effectif; les | troupes impériales avaient en consequunce envahi les Légations et cette intervention s'était prolongée, après l’apaisement du pays, par l’occupation d'Ancône. Mais Casimir Péiier n'avait pas cru devoir laissé l’Autriche s’établir seule pur le territoire italien. Celle intervention armée, cette occupation pouvaient se perpétuer au détriment de l’influence française, et. il avait cru prudent d’intervenir au môme titre que l’Autriche et de la même manière. Les troupes françaises pénétrèrent donc à leur tour dans la Romagne et occupèrent Ancône conjointement avec les troupes autrichiennes. Mais devait-on garder Ancône éternellement? Ne devait^on pas l’ahan- 1 donner aussi dans le cas où les Autricliiens l’évacueraient? Tel était l’état delà question en 1836, quand M. Tliiers était encore aux affaires.

« Non, écrivait-il alors, il ne faut pas garder éternellement Ancône. Mais l’évacuation du” paya par les troupes impériales n'entraîne pas nécessairement la retraite des nôtres. Et aucune clause d’aucun traité ne stipulait que l’intervention française dût cesser dès que cessait l'intervention autrichienne. »

En 1838, le ministère Molé soutenait le con« traire et prétendait que la seule politique vraiment loyale à suivre vis-à-vis de l’Autriche, était une action simultanée et identique de la part des deux gouvernements. L’Autriche mettant fin à son intervention, nous devions également nous retirer. M. Thiers détendit énergiquement la ligne de conduite qu'il avait suivie, et réclama

au nom des intérêts de la France, au nom de son influence, la continuation de l’occupation française, même après la retraite des troupes autri* chiennes. Le paragraphe de l’adresse relatif h oette question n’étaii pas dé'avorahle à la politique du ministère; mais, quand il fut mis aux ■voix, il ne fu» adopté qu’à une intime majorité Je 221 voix contre 208; soit 13 voix de différence. Le ministère l’emportait ; mais dans des conditions si humiliantes, avec de si Listes avantages, que cette victoire ne valait guère mieux qu’une défaite. 11 le compiit et se décida à la retraite. Cependant, cédant aux instances du général Jacqueminot et de son groupe, les membres du Conseil revinrent sur cette résolution. On les persuada de conserver le pouvoir et de demander au pays la consécration de leur conduite eu l'appelant à de nouvelles élections. Le ministère resta, la Chambre des députés fut dissoute et les collèges furent convoqués.

Le cabinet et ses partisans s’étaient abusés sur leurs véritables lorces; le résultat des élections leur fut contraire, ei prevue partout la coalition l’emporta. Les ministres durent se retirer.

Alors les brigues, les compétitions ministérielles eurent le champ libre. Les ambitions de toutes sortes s’agitèrent, et les combinaisons les plus diverses se préparèrent les unes en secret, les autres ouvertement.

fil. Thiers manifestait déjà nettement ses intentions et piotessail hautement les principes qu’il se proposait de mettre en pratique s’il était rappelé aux affaires. Il déclarait qu’il entendait rompre complètement, avec les errements du dernier cabinet. A l’intérieur, il projetait certaines modi-

fications libérales à apporter aux lois de septembre, à la législation électorale et voulait revenir à l’étude du projet de réduction des rentes. A l'extérieur,il s’efforcerait de conserver la paix, d’entretenir des relations cordiales avec les puissances ; mais il était d’avis que cette paix ne devait pas être acquise au prix de l'honneur national et il ne souffrirait aucune atteinte à la dignité de la France. D’ailleurs, l’horizon politique de l'Europe s'était éclairci; l’affaire belge était réglée; l’évacuation d’Ancône mettait fin à la question d'Italie. Restaient les questions d’Orient et d’Espagne toujours en suspens. Thiers entendait bien qu’aucune des complications auxquelles ces deux questions pouvaient amener, ne reçût de solution sans le concours de la France, et rien ne devait s'accomplir en Europe en dehors de son action et de son influence.

Cependant la rentrée de M. Thiers au ministère n'était pas sans difficulté. 11 ne pouvait enfin revenir aux affaires, sans que ceux qui l'avaient secondé, c'est-à-dire les principaux chefs de la coalition, reçussent leur récompense. Et plusieurs de ces hommes devaient être peu goûtés du roi.

Louis-Philippe avait chargé le maréchal Soult de constituer un Cabinet. Le maréchal ht des propositions à M. Thiers. Celui-ci pose d'abord pour première condition qu’on lui donnerait le portefeuille des affaires étrangères; il n’en voulait point d'autre. Quel était le motif de cette exclusion ? On ne saurait le dire au juste. Peut-être les autres ministères, déjà occupés par lui autrefois lui semblaient-ils au-dessous de ses aptitudes ; peutêtre encore croyait-il ne pouvoir se rendre vraiment utile au pays qu’en agissant vigoureusement

sur la politique extérieure. Beaucoup affirmèrent que, acceptant quant à présent la présidence t e Soult, il comptait s’en emparer bientôt et le ministère des affaires étrangères l’y acheminait plus que nul autre. Enfin ou aiiirma, et c’est là, sans doute, la véritable raison, qu’il avait voulu î ai” i justice des insinuations lancées contre sa personne: il était, disait-on, antipathique à la diplomatie tout entière, au point même qne celle-ci ne consentirait jamais à le supporter; Thiers voulait, dit-on, prouver le contraire et, dans ce but, ne convoitait uniquement que les affaires étrangères. Quoi qu'il en soit de celte singulière exigence, ou s’y soumit tout d’abord. M. Thiers songea à faire entrer avec lui M. Guizot et ses amis. C’eût été former un ministère de coalition, M. Guizot refusa. Cependant rien n’était encore moins certain que l’assentiment du roi aux conditions politiques de Thiers. Celui-ci demandait l'intervention en Espagne à laquelle Louis-Philippe répugnait; il devait se montrer plus rebelle encore à la nomination de M. Odilon Barrot comme président de la Chambre. Devant la résistance du prince, Thiers n'insista pas; il prit son parti, ou feignit de l’avoir pris, et annonça sa résolution bien arrêtée de ne point rentrer aux affaires. Il en informa le maréchal Soult dans la lettre suivante :

« Monsieur le maréchal,

« J’ai fait, pour servir avec vous, des sacrifices que je ne regrette pas, car j'aurais été heureux de me retrouver à vos côtés et de vous aider à rendre au pays de nouveaux services. Mais aujourd'hui que le roi a refusé vos propositions, je crois pouvoir user de la liberté qui m’est rendue pour

me retirer de la combinaison projetée. Je vdüs prie donc, monsieur le maréohal,de me considérer comme en dehors de tout projet de ministère, quelles que puissent être !e> résolutions ultérieures du roi. J’aurais été charmé de devenir votre collègue, mais t’ai entrevu des difficultés qui me dégoûtent profondément de tonie participation aux affaires, et surtout j’ai été obligé, nour nous mettre tous d’aceord de faire des sacrifices d’opinions qui m’anraiènt causé beaucoup de regrets et beaucoup de peines dans les Chambres. Je profite dune volontiers de l’occasion qui me dégage et je vous prie de recevoir, etc., etc.

a A. Thiers. »

Soult alors se rendit chez M. Thiers et, après une conversation presque cordiale, le quitta en lui disant qu’il allait prier le roi de vouloir, bien confier à M. Thiers lui-même le soin de former nû Cabinet. M. Thiers ne vit là qu’une sorte de manœuvre et déclara au maréchal qu’à ses yeux ufte telle démarche ne pourrait être considérée qttè comme un piège.

Cependant ces luttes stériles fatiguaient lê roi et troublaient le public, quand un événement absolument imprévu vint hâter l’issue de cette crise. Le 12 mai 1839, un mouvement populaire éclata tout à coup; un urand nombre d’ouvriers et de petits bourgeois prenaient les armes avec un ensemble étonnant et vers quatre heures du soir, se portai-ntsur l'Hôtel de ville, la Préfecture de police et le Palais de justice; ils orcupalert en ouire tout le quartier Sain»*V»rtin. H importait de prendre des mesures immédiates êt de remettre sans re** tard l’exercice du pouvoir à des mains éftergiques;

Un ministère fut donc compote sur-le-champ sans la participation de M. Tliiers, qui déclara cependant qu’il ne lui refuserait point son appui.

Le non veau Cabinet connu sous le noin de ministère Smdt-PassY éfait ainsi composé:

Le maréchal Soclt, président du Conseil, avec le portefeuille des affaires étrangères;

DuceATsr , ministre de Tinté? leur;

Teste, ministre de la justice et des cultes;

Le général Schneider, mi ristre de la guerre;

Hfp* Passy, ministre de la marine et des colonies;

Cgnin-Gridaine, ministre du commerce et de l’agriculture;

Düfaurb, ministre des tr vaux publics ;

Villemain, ministre de f instruction publique. .

Dès ce moment, M. Ttiie.rs sembla ne plus songer à rentrer au pouvoir. U annonçait ne vouloir plus s'occuper que dë iràvaüfc historiques. Ï1 nô pouvait douter cependant que son avènement fût proche et il savait que te ministère qui venait de se former ne devaitque lui préparer les voies. Ajoutons que la Chambre avait cru devoir le porter» la présidence; il ne s’en fallut que d’un seul suffrage qu'il ne l’emportât sur M. Sauset son Concurrent.

C'est à cette époque que fut annoncée la prochaine publication du nouvel ouvrage dont nous avons déjà parié. Le 9 juin 1839 la plupart des jourraux reproduisaient la note suivante :

« M. Tliiers vient de conclure avec le libraire Paulin un marché pour la ouhücation d’une Histoire du Consulat et de l'Empire faisant saite à son Histoire de la Révolution française.

« M. Paulin a acquis la propriété perpétuelle

du manuscrit de M. Thiers au prix de 500,000 fr. Le jour de la livraison du manuscrit, M. Thiers recevra 400,000 fr. et 100,000 fr. un an après. » tuelques mois apiès, le ministère Soult-Passy se dissolvait et lel®' mars 1840, M. Thiers, revêtu de la présidence du-Conseil, prenait la direction des affaires. Personne ne doutait que dans toutes les branches de l'administration ta volonté du nouveau chef du cabinet allait se faite sentir. Il ne s’entourait d’ailleurs que d’hommes nouveaux, peu connus et qui, disait-on, devaient être dociles sous sa main. Si on s’en remettait au roi du soin de régner, on était parfaitement convaincu que M. Tbiers saurait gouverner et se ferait la plus large part d’autorité. Dans sa verve malicieuse, Alphonse Karr publiait la composition du ministère sous la forme suivante:

Président du Conseil, M. Thiers;

Affaires étrangères , M. Thiers;

Intérieur, M. Thiers, sous le nom de M. de Rémusal ;

Justice et cultes, M. Thiers, sous le nom de M. Vivien;

Guerre , M. Thiers, sous le nom de M. Despans- Cubières;

Finances , M. Thiers, sous le nom de M. Pelet de la Lozère;

Marine et colonies , M. Thiers, sous le nom de M. le vice-amiral Roussin ;

Travaux publics et agriculture , M. Thiers, sous le nom de M. le comte Jaubert;

Commerce , M. Thiers, sous le nom de M. Gouin; Instruction publique, M. Thiers, sous le nom de M. Cousin.

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