‹ Histoire complete de M. A. Thiers Laurent MartinChapitre 5 sur 25 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ministère du 1er mars. — L’opposition. — Pop^arilé de M. Thiers. — La question d’Orient. — La France isolée. — L’échauflTourée de Boulogne. — M. Thiers, président du futur gouvernement provisoire. — La paix armée. — Fortifications de Parié. — Discours de M. Thiers. — Les idées de M. Thiers et le siège de Paris en 1870-71. ■— Attitude belliqueuse de M. Thiers. — Sa retraite. — M. Guizot au pouvoir. — Thiers reprend ses études historiques. — Il reparaît à la tribune. — La régence. — Le droit de visite. <— La liberté de l'enseignement. — Les congrégations. — Les incompatibilités parlementaires. — Les banquets. — La Révolution de 1848. — Un ministère d’une nuit.

L’événement qui portait M. Thiers à la tête du gouvernement avait été, nous l’avons dit, prévu depuis longtemps par cet habile politique Juimême.

Il avait donc, en vue de cette éventualité, dressé tous les plans qu’il devait exécuter, et il arrivait tout prêt à réaliser des projets longuement mûris.

Aussi saisit-il, dès les débuts du nouveau cabinet, la première occasion qui se présenta de caractériser nettement devant la Chambre, devant le pays, la politique qu’il voulait suivre. U s’en expliqua avec clarté tout d’abord dans la dis-

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eussions laquelle donna lieu la présentation de la loi sur les tonds secrets. Il voulait, disait-il, | fondre, réunir autour de lui toutes les opinions* et créer ce qui lut appelé la politique de transaction. 11 réussit du premier coup à s assurer une majorité considérable, qui se constitua sur le vo.e même de la loi des tonds secrets. Le ministère recueillit 246 suffrages contre 160 opposants.

M. Thiers était décidé à faire des concessions même au parti républicain. Le 8 mai 1837, une amnistie avait été accordée : il l’étendit à tous les individus qui, avant cette époque, avaient été condamnés pour crimes ou délits politiques.

Il s'attacha, non-seulement à suivre 1 opinion publique, mais à la devancer, à la pressentir, à ; la diriger. Il s’appliqua à donner une juste satisfaction à tous les mouvements généreux du peuple français. N’est-ce pas lui, d ailleurs, qui écrivait plus lard : « 3e ne suis point, ie ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je me suis promis, au contraire, de braver son pouvoir tyrannique, car il m’a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le monde. Toutefois je lui rends justice : si elle ne voit pas, elle sent et, dans les occasions fort rares, où il faut fermer les yeux et obéir à son cœur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un torrent à suivre (1). »

L’amnistie qui comptait beaucoup de partisans dans la Chambre, des récompenses sagement distribuées parmi les hommes d'opinions diverses qui l’avaient soutenu, enfin de hautes fonctions données ou offertes aux principaux chefs de l’op-

(t) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IX.

— imposition, tout contribuait à lui assurer le concours d'une majorité parlementaire imposante. C'était là, pour gouverner avec fruit, une force puissante. Mais combien d’éléments d’action et de chances de durée lie réunissait pas un cabinet qui, à son crédit auprès des représentants de la nation, joignait encore le prestige de la popularité justement acquise dans la nation elle-même?

Cette popularité devait remonter des membres du cabinet au souverain lui-même, et assurer l’avenir de sa dynastie. Thiers, en travaillant pour lui-même, travaillait donc plus encore pour % Je roi, et pour la royauté constitutionnelle qu'il avait contribué à fonder. Peut-être, si M. Tliiers était resté aux affaires, bien des catastrophes eussent été évitées, et, qui le sait! la maison d'Orléans n’eut sans doute point connu ni les fureurs populaires, ni les amertumes de l’exil.

Jamais M. Tliiers ne fit preuve de plus d’habileté, de sagesse, de prudence et de justice. Dans les débats sur la proposition Remilly (24 avril 1840), il fit preuve d’une impartialité qui lui gagna de nombreuses sympathies. 11 était impossible qu'on ne fit pas la comparaison des actes du nouveau cabinet avec ceux des hommes qui l’avaient précédé. Le dernier ministère avait dû se retirer à la suite d’un triste échec parlementaire; il avait demandé pour le duc de Nemours, fils du roi, une rente annuelle de cinq cent mille francs plus une somme de cinq cent mille francs pour subvenir aux frais du mariage de ce prince avec la princesse de Saxe » Cobourg -Gotha,

M. Tliiers eut grand soin de s’abstenir de pareilles demandes, et le premier crédit qu’il solli-

cita de la Chambre devait avoir une destination toute nationale.

La France entière approuva le vote de la Chambre qui accordait, sans discussion, une somme d’un million pour faire face aux dépenses qu’entraînerait la translation des cendres de Napoléon I er dont l'Angleterre consentait à se dessaisir (26 mai).

Quelques jours auparavant, M. Tliiers avait remporté des victoires non moins importantes en défendant contre MM. Mangnin et Garnier-Pagès le privilège de la Banque de France; en faisant résoudre par l’adoption d'un moyen terme, la grosse question des sucres; enfin, en faisant voter le« lois sur l’abolition du monopole de la fabrication du sel et de l’exploitation des eaux thermales. Loi qui naguère mettait en doute la prompte exécution dé nos grandes lignes de chemins de fer, nous le voyons réclamer et obtenir d°s subventions s’élevant à près de quarante millions, pour la construction des lignes d’Andrezienx à Roanne, de Strasbourg à Bâle, et de Paris à Rouen (16 juin 1840). Il encourage enfin la navigation à vapeur, et présente des lois relatives à la création de grandes lignes de paquebot? dont tii is sur quatre devaient être desservies par dixhuit bâtiments construits dans les ateliers de l’Etat, et capables au besoin de porter de l’artillerie.

Mais, si le cabinet ne rencontrait à l’intérieur que faveurs et succès, il s’en fallait de beaucoup que la politique extérieure lui fût aussi propice. Lors de son avènement, la trop fameuse question d'Orient occasionnait déjà bien des soucis et bien des difficultés à notre gouvernement. Le sultan

avait ouvert les hostilités contre lepacha d’Egypte, Méhémet-Ali, qui entendait détenir en toute indépendance la Syrie et l’Egypte. La victoire de Nézib (24 juillet 1839) contribua singulièrement à compliquer la situation. M. Thiers inclinait visiblement pour le Pacha; cependant, là encore, il pratiquait cette politique de transaction qui lui avait si bien réussi à 1 intérieur. U voulait assurer au Pacha rebelle l’Egypte, à titre héréditaire; mais la Syrie à titre viager seulement. Les choses en étaient à ce point, quand on apprit le traité du 15 juillet 1840, conclu par les quatre grandes puissances sans le concours de la France. Ce fut à la fois, et une humiliation pour notre pays et un échec grave pour le cabinet, que l’accomplissement d’ua acte aussi important effectué à son insu, à l’insu même de notre ambassadeur à Londres. C'était M. Guizot, qui alors occupait ce poste, le plus important, peut-être, de la diplomatie. 11 y avait, été nommé le 9 février précédent en remplacement du général Sébastian! .

M. Guizot avait tout au moins manqué de perspicacité, et ce fait donna lieu à des accusations qui ne semblaient point dénuées de vraisemblance, lorsque, peu de mois après, il accepta la succession de M Thiers, que cette question d'OrioU même força à se retirer. S'il n'avait pas, disait-on, cherché à susciter ces embarras à son adversaire politique, il s'était peut-être abstenu de tout ce qui pouvait les lui épargner. Mais une telle conduite dous paraît trop odieuse; les preuves manquent d'ailleurs, et nous aimons mieux croire que, dans cette trame politique, M. Guizot fut le premier trompé.

Alors, M. Thiers irrité do l'outrage infligé à lu

dignité nationale, lit face hardiment aux difficultés de la siluation. Il qualifia énergiquement la politique de lord Palmerston « cette tromperie », suivant son expression; il *e rapprocha de l’opposition et ne craignit pas de prendre une attitude menaçante dont nos voisins ne dédaignèrent point de se montrer inquiets.

Il prit coup sur coup toutes les mesures propres à manifester le ressentiment de la nation, il fit appeler les réserves des classes de 1838 et de 1839, se lit ouvrir un crédit de 64 millions pour le service de l’armée et celui delà marine, tandis que, dans une note diplomatique conçue dans les termes les plus catégoriques, il protestait contre les faits qui venaient de s’accomplir. Les relations avec l’Angleterre devinrent des plus tendues; on ne témoigna pas moins de froideur à l’Autriche. Un jour même, comme l’ambassadeur de l'empereur insistait sur le peu d'importance que la Syrie devait avoir pour nous :

— Oui certes, repartit vivement M. Tiiiers; aussi n’irions -nous en aucun cas foire la guerre en Syrie, mais l’Italie vaut mieux, et elle est plus près.

Une nouvelle tentative du prince Louis-Napoléon Bonaparte vint faire diversion aux soucis de la politique extérieure.

Le jeune prétendant avait débarqué près de Boulogne, dans la nuit du o au G août, avec un certain nombre de partisans dévoués. U était entré dans la ville vers cinq heures du matin, s'était présenté à la caserne, et avait tenté d’entraîner les soldats par des offres d’argent et des promesses de grades. Après un premier moment de confusion et de désordre, des mesures promptes

avaient élé prises, et la plupart des coupables avaient été arrêtés. En cas de succès, le prince avait préparé une série de décrets dans le but d’organiser sur-le-champ un nouveau gouvernement. Nous citerons une de ces pièces, curieuses surtout en ce qu’elle intéressait spécialement M. Thiers.

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