DÉCHET DU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON
« Le prince Napoléon, au nom du peuple français, décrète ce qui suit:
« La dynastie des Bourbons d’Orléans a cessé de régner.
« Le peuple français est rentré dans ses droits. Les troupes sont déliées du serment de fidélité. La Chambre des pairs et la Chambre des députés sont dissoutes.
« Un congrès national sera convoqué dès l'arrivée du prince Napoléon à Paris.
« M. Thiers, président du Conseil, est nommé à Paris, président du gouvernement provisoire.
« Le maréchal Clausel est nommé commandant en chef des troupes rassemblées à Paris.
« Le général Pajol conserve le commandement de la première division militaire,
« Tous les chefs de corps qui ne se conformeront pas à ces ordres sur-le-champ, seront remplacés.
« Tous les officiers, sous-officiers et soldats qui montreront énergiquement leur sympathie pour la cause nationale, seront récompensés d’une manière éclatante au nom de la patrie.
a Dieu protège la France !
« Signé : Napoléon. »
Cette échauffourée ne laissa pas que de créer
quelques ennuis au cabinet, mais il n’y avait là rien qui pût l’ébranler.
Pendant ce temps, les négociations relatives à la question d’Orient, se poursuivaient à la fois à Londres , à Alexandrie et à Constantinople.
M. Tbiers, malgré les résittances vives et opiniâtres qu’il rencontrait auprès du roi, continuait à garder une attitude menaçante. Non content d’avoir mis la France sur le pied de la « paix armée*, il organisait tout un système défensif. Le 40 septembre, par une simple ordonnance, en l’absence des Chambres, il fait déclarer d'utilité mblique et d’urgence, la construction des fornications de Paris. Cette résolution souleva dès ors une émotion profonde dans la population parisienne. Les fortifications étaient, disait-on, élevées bien moins pour tenir l’ennemi à distance que pour contenir la capitale.
Les tristes événements que nous venons de traverser, ont remis malheureusement pour longtemps cette question à l’ordre du jour. Qu’on nous permette donc d’interrompre un instant le récit des faits, pour faire connaître les arguments
S ue M. Thiers fit valoir pour justifier son projet, ans un discours qu’il prononça peu de temps après la chute du ministère du I e » - mars.
Dans ce discours qui eut tant de retentissement, M. Thiers fait d’abord l’historique de toutes les tentatives de Vauban pour cette grande œuvre. Puis il passe à l’Empire, ici nous lui laissons la parole :
« Napoléon vint. On croit généralement que c’est en 1 814 seulement, quand les illusions de la prospérité s'évanouireut, qu’il songea à défendre la capitale : c’est une erreur. 11 y pensa en 1806,
■Ofgttize
lorsque, après avoir enlevé à Ulm, la moitié de l’armée auiriehienne, il volait sur Viorne.
« Si cette capitale eût été défendue, le sort delà guerre était changé. Napoléon le craignit un instant; mais Vienne était restée ouverte, et il put la traverser en courant pour achever la guerre à Austerlitz. Cette grande ciiconstance desa cariièie lui lit faire un retour sur lui-même. 11 songea au danger de laisser la capitale ouverte, et s’occupa de fortifier les environs de Paiis. Il fi' rédiger des projets, mais il dit lui-même, Ionie IX, page 38 de sts précieux mémoires que «la crainte d’inquiéter «les habitants, et l'incroyable rapidité des événe- « ments, l'empêchèrent de donner suite à celte grande pensée. »
« Il laissa passer ainsi les temps de la prospérité, qui passent si vite, et, en 1814, lorsque seul, avec une poignée d’hommes, il défendait le sol de la France épuisée, il y pensa, mais il était trop tard.
« On a beaucoup admiré les ellurts qu’il lit à celte époque pour défendre noire sol envahi. Us sont admirables, en effet ; mais le sprctacle en est douloureux, car sans cesse on y voit la France sauvée si Paiis avait été défendu ; et la France perdue, parce que Paiis était resté découvert. Plaeé entre deux armées qui marchaient toutes deux sur la capitale. Napoléon se jetait d'abord sur l'une et se battait à outrance. Mais, tandis qu’il battait l’une, l’autre marchait sur Paris. Il revenait sur celle-ci pour couvrir Paris; alors la premièie revenait de nouveau, et il était rappelé encore. Ainsi Napoléon, jamais libre de ses mouvements, parce que Paris était ouvert, Napoléon ne put jamais achever aucune de ses victoires: et lorsque, épuisé par cette lutte inégale, il eut l'in-
tention de courir à la frontière pour y ramener l’ennemi, il eût peut-être réussi dans cette manœuvre extraordinaire; mais celte fois encore, il | aurait fallu que Paris pût tenir dix jours. Paris ne le pouvait pas ; et ce fut une raison de se rendre pour ces hommes qui ne surent pas ajouter dix jours de dévouement à vingt-cinq ans de combats héroïques.
«1 a France succombe avec Paris, et cejour-Ià Napoléon dut bien regretter ces grandes pemées conçues au retour d’Austerlitz, et emportées par le torrent de la prospérité.
«La leçon dés événements est telle, messieurs, que nous serions impardonnables si nous ne profitions pas de la durée de la paix, durée inconnue à I tout le monde, pour nous occuper enlin d’un in- 1 térêt national signalé à notre attention par de si grands événements et de si grands esprits.
« Mais à l’instant où l’on se pose à soi-même cette grande question de savoir s’il laut fortifier Paris, on voit de cette question surgir une foule d’autres.
. «D'abord la situation dans laquelleon peut supposer Paris en péril n’est-elle pas une situation tout extraordinaire, qui ne peut plus se reproduire, pas plus que la Révolution qui lui donna naissance?
«En supposant que cette situation pût exister encore, doit-on défendre les capitales et en particulier celle de la Fiance?
«Doit- on défendre Paris par des mouvements d’armée, des ouvrages de campagne, ou des ouvrages de fortification permanente?
« Si on aboutissait au projet de défendre Paris au moyen de fortifications permanentes, peut-on es-
pérer d’armer, de nourrir celle immense population parisienne? peut-on se promettre de lui donner le eourag?, le sang-froid nécessaires pour supporter les tourments d’un sistre ?
et Si cela est admissible, un tel ouvrage ne dépasse-t-il point par son immensité, par sa dépense, les moyens du plus grand peuple?
«Enfin, les ouvrages à construire n’ont-ils pas pour l’ordre ou pour la liberté du pays de graves inconvénients? Faut-il, en un mot, une enceinte ou de simples ouvrages extérieurs?
« Nous venons, messieurs, répondre à tous ces doutes par une affirmation, non pas dogmatique, mais raisonnée et unanime.
« Nous commençons par la première question.
« La situation dans laquelle Paris peut être merracé peut-elle raisonnablement s’imaginer aujourd’hui?
«Ace sujet nous ferons tout de suite une réflexion. Le premier homme qui ait songé, à fortifier Paris d'une manière régulière, c'est Vau ban. Certes, la France alors n’était pas en révolution. Mais il lui arrivait ce qui lui était déjà arrivé bien des fois, qu’elle avait excité la jalousie de l'Europe entière, et elle avait eu sur les bras l’Angleterre, l’Allemagne, l'Autriche, l’Espagne. Il n’y manquait que la Russie, qui alors ne comptait pas encore. On peut donc, sans être réduit à imaginer une situation révolutionnaire, se figurer la France placée en face d’une immense coalition. Cela est arrivé au grand Frédéric, luttant presque seul contre le continent. Cela était arrivé un peu avant h Marie-Thérèse. Ce'a peut arriver à quiconque est grand, et ne veut pas cesser de l’être.
« Depuis cinquante années, notamment, cette m-
tuation n’a nas cessé d’être celle de la France. En 1792, en 1798, en 1805, en 1809, en 1813, en 1815, six grandes coalitions se sont formées contre elle. On a cherché à expliquer ces grands faits par les alannes que la France excitait en Europe, tantôt par ses principes, tantôt par ses conquêtes! L’histoire impartiale approfondira les causes de ces immenses événements. Mais qu’importent les causes? Les événements en subsistent-ils moins et doivent-ils exciter moins fortement notre prévoyance?
« Cet état d’antagonisme a cessé un instant sous la Restauraîion, parce que l’Europe a espéré, alors que la branche aînée de la maison de Buuibon contiendrait les élans de la Révolution; parce qu'elle a espéré aussi que celle branche aînée, transportée de l’exil sur le. tiône, ne songerait pas à recouvrer ce que la France avait perdu. Mais, en 1830, la Révolution a surgi de nouveau: elle a renversé la dynastie chargée de la contenir, et s est donné à elle-même un gouvernement nouveau.
« Depuis dix années, qu’a fait le gouvernement qm pui justifier les hostilités patentes ou cachées de 1 Europe ? 11 a admis tous les traités existants : il n a favorisé nulle part les tentatives populaires; quand il a donné asile aux réfugiés de tous les pays, ç a été à la condition de ne point troubler leur propre gouvernement. Au dedans, il a maintenu 1 ordre, et n’a donné aucun des spectacles reprochés à la Révolution de 1789. En un mot, a-t-il été perturbateur ou ambitieux? assurément non. Et cependant, en ce moment, il est seul encore en Europe, connue au temps des coalitions de 1792, de 1813. V
— inn —
« Faut-il s’irriter d’un tel état de choses, et pour en sortir troubler spontanément le repos du monde? Nous sommes loin de le croire; mais il faut ie voir avec fermeté, avec sang-froid, il faut examiner au juste les forces de la France, les organiser, non pas extraordinairement et pour un jour, mais sérieusement, d’une manière durable, et qui s'accorde avec nos ressources financières. Quand cela sera fait sans intentions provocatrices, sans menaces, soyez a-surég que vous aurez pris le seul moyen de modifier la .situation morale et politique du monde à votre egard.
« l.a situation dans laquelle il importerait que Paris fût fortifié n'a donc rien de chimérique : il n’y a rien d’extraordinaire à la prévoir, rien même de dangereux, si on le fait avec calme, sans menace pour personne.
«Cette question est une de celles qui s’élèvent naturellement lorsqu’on s’occupe d’organiser d’une manière solide et durable la force publique en France.
« Permetfeznous, messieurs, quelques mots sur l’ensemble de cette force, sur 1 étendue, la consistance qu'elle peut recevoir, et qu’on peut lui donner dans notre pays. Nous sommes persuadé qu’en s’y prenant avec suite et avec ordre, la France pourrait être aussi forte qu’elle l’a jamais été.
« Pendant notre première Révolution, la France a tenu tête à l’Europe entière avec moins de moyens qu’elle n’en a aujourd’hui. Elle avait à peine vingt-cinq millions de population, des finances en désordre, un papier-monnaie discrédité, des propriétés nationales dont personne n’osait se faire acquéreur, une moitié de sa popn-
lation insurgée contre l’autre. On a dit qu’elle suppléa à tout ce qui lui manquait av. c l’enthousiasme et les moyens révolutionnaires.
«Sans dou*e, î enthousiasme est une noble puissance; mais en aucun temps la France n’en manquera, quand un gouvernement énergique lui montrera un noble but et y marchera lui-même. Quant à ce qu’on appelle les moyens révolutionnaires, permettez-nous de vous dire un mot à ce sujet.
« On a voulu y voir le secret d’une grande force, et on commet tous les jours, à cet égard, une erreur qui pourrait devenir funeste. Savez-vous ce que signifiaient ces moyens ? Une chose : c’est que, rien n’étant préparé à l’avance, il fallait pourvoir à tout à la hâte, avec précipitation, souvent avec violence. Des hommes li’iiii patriotisme énergique, qui voulaient su hâter de créer des moyens de résistance contre l’étranger, et qui n'avaient à leur disposition ni celte habile et puissante centralisation que nous avons aujourd'hui; qui n’avaient ni cadres longuement préparés, ni lois de recrutement entiécs dans les habitudes, ni canons, ni fusils dans les magasins de l'Etat ; ces hommes cherchaient à y suppléer avec des levées en masse, des réquisitions, du papier-monnaie; et quand la société violentée ainsi résistait, ils lui répondaient par la terreur.
« Ayez un matériel longtemps accumulé à l’avance, des cadres bien organisas, une armée toujours préparée à passer du pied de paix au pied de guerre, une réserve prête à la suivre ; des gardes nationales disposées à donner à l’armée l’appui de la portion saine et valide de la population ; enfin, des travaux considérables sur le sol; ayez tout
cola, et vous n’aurez à regretter la puissance d'aucune époque.
« Mais, tout cela, il faut le préparer d’avance; quand cela n’est pas prêt, il faut l’improviser: on le fait mal, on le fait insuffisamment, on le lait tyranniquement.
«Mais, de toutes les choses qui exigent de la prévoyance et du temps, il n’y en a aucune qui en exige autant que les ouvrages de fortification.
«On fabrique des fusils, on fond des canons, on instruit des conscrits plus vite qu’on ne construit des murailles.
«Les temps de repos sont souvent des temps de paradoxe. On a tout nié et tout affirmé dans l’époque où nous vivons: on a contesté l’utilité des places fortes, et, l’appui de cette opinion, on a allégué l’exemple de Napoléon, qui, dans ses rapides mouvements, n’en avait tenu aucun compte et ne s’était jamais arrêté devant elles. 11 s'est chargé lui-même de la réponse, en soutenant que les places construites par Vauban avaient sauvé la France en 1792; qu'elles avaient ralenti l’invasion en 1814et qu’elles avaient même influé sur les traités de 1815 et avaient contribué à les rendre moins malheureux.
«Mais ce qu’ont dit les détracteurs des places fortes n’a qu’une valeur, une seule; la voici : c'est que les places fortes construites à la frontière d’un Etat ne suffisent plus, et qu'il en faut à l’intérieur pour que, si la ceinture est percée, l'intérieur puisse se défendre.
«Si, en effet, nos forteresses, en 1792, ont ralenti l’invasion et donné à la France le temps de l’organiser; si, en 1814, elles ont coûté à l'ennemi des lenteurs et de nombreux détachements; si
elles ont diminué d’un quart les armées qui ont marché sur Paris, toutefois, elles n'ont pas suffi; car noire capitale, restée ouverte, a fini par être envahie.
«Que faut-il conclure delà? C’est que si les places fortes, à la frontière, sont utiles, indispensables même, cependant, elles ne suffisent pas. Il faut, en outre, des points retranchés à l'intérieur.
«Quels sont ces points? Ils sont indiqués par le but même que se proposent les grandes guerres d'invasion. Ce but étant les capitales, ce sont les capitales qu’il faut défendre.
M. Thiers examine la situation des nations voisines, puis il rpprend dans ces termes:
« Tandis que, pour marcher sur Berlin, il faut faire, en partant de notre frontière, cent quatrevingt-deux lieues, passer le Rhin, le Weser, l’Elbe, franchir des places telles qup Luxembourg, Mayence, Ehrenbreitstein, Magdebourg; tandis qu’il faut faire, en partant de notre frontière, deux cent seize lieues pour aller à Vienne, Irancbir le Rhin, le Danube, le Lech, l’fnn, une foule de places et Ulm, que la Confédération germanique va convertir en place de premier ordre ; au contraire, pour venir à Paris, que faut-il? II faut faire soixante lieues à peine, en partant de la Irontière du Nord ; on n’a aucun grand fleuve à passer, à peine quelques cours d’eau de médiocre importance, comme la Marne ou la Seine;
« A cette circonstance géographique s’en joint une autre toute politique. La Prusse, l'Autriche, l’Espagne, l'Angleterre même ne sont pas unes, comme la France. Notre beau pays a un immense avantage, il est un. Jamais, en aucun temps, un
aussi vaste royaume n’a présenté, sous tous les rapports, une unité si compacte. Trente-quatre millions d'hommes, sur un sol de moyenne étendue, y viveut d'une même vie, y sentent, y pensent, y disent la même chose presque au même instant. Grâce, surtout, à des institutions qui portent la parole, en quelques heures, d’un bout de la France à l’autre ; grâce à des moyens adminislratifs qui portent, eu quelques minutes, un ordre aux extrémités du sol, ce grand tout pense et se meut comme un seul homme. 11 doit à cet ensemble une force que n’ont pas des empires beaucoup plus considérables, mais oui sont privés de cette prodigieuse simultanéité d’action. Mais il n’a ces avantages qu'à la condition d’un centre unique, d’où part l’impulsion commune et qui meut tout l’ensemble. C’est Paris qui parle par la presse, qui commande par le télégraphe. Frappez ce centre, et la France est comme un hom. î frappé à la tête.
« Mais ce Paris, cette tête de la France, qui répand sur l'Europe ce torrent de pensées nouvelles, exprimées en un langage entendu de tous les peuples; ce Paris qui remue le monde; ce Paris placé tout près de la frontière, il suffit de faire quelques marches pour le frapper.
« Eli bien ! que devons-nous faire dans une situation semblable? Ce Paris qu’on veut frapper, il faut le couvrir; ce but que se proposent les grandes guerres d’invasion, il faut le leur enlever, en le menant à l’abri de leurs coups. En supprimant le but, vous ferez tomber toutes les combinaisons qui tendent vers lui. . . En un mot, fortifiez la ca-
S itale, et vous apportez une modification immense la guerre, à la politique; vous rendrez imprati- 8 8
cables les guerres d’invasion, c’est-à-dire les guer-
reS «s1/en ' C 180S, a dit Napoléon,. Vienne eût été fortifiée, la bataille d*Elm n'eut pas décidé de l’issue de la guerre ; le corps d arrnee ÿ u f J; 0 ™" mandait le général Kutusow y aurait attendu les autres corps de fermée rus^e, déjà arrivés a 01mü!z, et l'armée du prince Charles arrivant d Italie En i 80Ô, le prince Charles qui avait été battu à Ëctmùhl et obligé de faire sa rettaite par la rive gauche du Danube, aurait eu le temps d arriver à Vienne et de se réunir avep le corps du généra! Hdier et l’armée de l’archiduc Jean.
«Si Berlin avait été fortifié en 1&06,1 armée battue à Iéna s’y fût ralliée, et 1 armée russe 1 y eut
^«sfên l8t)S, Madrid avait été lifte place forte, l’armée française, après les victoires d Espinpsa, de Tudela, de Burgos et de Som nosietra, n eut pas marché sur cette capitale, en laissant derrière Salamanque et Valladolid l’armée anglaise du général Moore et l’armée espagnole de la Hornana; ces deux armées anglo-espagnoles se fussent réunies sous les fortifications de Madrid à 1 armée d Àragon et de Valence. 4
« Ainsi la situation du monde, les événements anciens et récents de notre histoire, l’autorité des deux plus grands juges qu’on puisse invoquer, Vauban et Napoléon, tout nous commande de fortifier Paris.
«Restent, il est vrai, de grandes questions a résoudre; comment, par quel procédé faut-il fortifier celle vaste cité f
«Nous avons entendu dire que, sans doute, il fallait mettre Paris à couvert contre un coup de
main, et que, pour cela, il suffirait de quelques ouvrages de eampagce rapidement construits au moment du danger. Nous avon3 même entendu dire que Napoléon, en 1813, n’ordonna pas autre clio^e au général H ixo.
« Il faut répondre à ces assertions,
« Napoléon, en 1815, ordonna des travaux de campagne, de simples retranchement* en terre, parce qu’il n'avait pas le temps d’en faire davantage en trois mois. Mais lorsque, bien avant cette époque, c’est-à-dire au retour d'Austerlitz, il ordonna qu'on rédigeât des projets, il entendait bien faire des ouvrages de fortification permanente; car on ne s’y prend pas des aimées à l’avance, on ne rédige pas des projets, tout cela en pleine paix, pour de simples travaux de campagne. Au loslé. Napoléon a levé tous les doutes à cet égard; car, à la page 38 du tome IX déjà citée de scs mémoires, énumérant les difficultés d’un tel ouvrage, pour montrer qu’elles ne doivent pas arrCter, il emploie ces propres paroles:
«11 vous faudrti quatre-vingts ou cent fronts, «cinquante à soixante mfile soldats de garnison, «hüitcentsou uiillepièccs d'urtillcrieeit batterie, » Napoléon ne songeait donc pas à de simples ou* vrages en terre, mais à des ouvrages de fortification permanente... 4 i
«Mais les rayons les plus décisives repoussent une si faible manière de couvrir Paris.
«Que veut-on quand on songe à rendre impossi* blés les grandes invasions ? On veut créer des conditions nouvelles qui ne permettent pas à une armée envahissante, quelque lorte, quelque bravé qu’elle soit, d'emporter Paris. Or, des redoutes en terre, on les enlève de vive force: les Français eri
onl trouvé les Alpes et le Tyrol hérissés ; ils les ont enlevées en courant. En 1831, les Russes en ont trouvé de formidables à Varsovie; ils ont essuyé des pertes considérables, et les ont forcées.
« Des positions retranchées peuvent être plus ou moins difficiles à enlever, mais cela se tente avec de l’artillerie de campagne et des baïonnettes, et cela réussit si on ne craint pas les pertes d’hommes. Or, quand le prix d'une attaque sera Paris, on ne craindra pas de faire tuer des soldats. C'est, en un mot, une bataille à livrer à un ennemi appuyé sur les ouvrages de campagne, mais une bataille, c'est un hasard; or, qôe voulez-vous en mettant Paris en état de défense? Vous voulez le soustraire au hasard des batailles.
« Au contraire, supposez Paris défendu par des ouvrages permanents, par des murailles ; les conditions de la guerre changent aussitôt; ce n’est plus une bataille, c’est un siège. Or, une armée, quelque grande et brave qu'elle soit, ne peut pas laire un siège avec ses moyens ordinaires, parce qu'il faut un matériel spécial, parce qu’il faut une artillerie qu’on ne traîne point en campagne, qu'on traîne ditficilement avec soi dans son propre pays, qu'on porte difficilement avec soi en pays ennemi, à moins de s’en être absolument rendu maître par plusieurs campagnes heureuses; parce que, enfin, il faut séjourner devant une place forte un nombre de jours tel qu’une grande armée ne le peut pas faute de vivres, faute de munitions, faute de ressources de toute espèce.
« Alors les difficultés sont telles qu’on peut les regarder comme des impossibilités, et qu’on y
renonce. Alors on peut dire que les conditions de la guerre sont véritablement changées. »
C’est par ces motifs que la commission, après avoir entendu tous les hommes compétents, a posé ce principe : a Qu'il fallait que Paris lût couvert par des ouvrages de fortification permanente. Car, à cette condition seule, une sorte d’impossibilité naissait pour l’invasion. Paris rendu capable de résister à une attaque en règle, Paris était à tout jamais délivré des dangers et des terreurs d’un siège.
« Il est vrai que cette impossibilité que nous voulons créer contre l’ennemi extérieur, on nous l’oppose à nous-mêmes; on nousditque,s'il est impossible que l'ennemi puisse prendre Paris devenu place forte, i! y a quelque chose de plus impossible, c’est que Paris devienne place forte, quelques efforts que l’os fasse pour atteindre ce bot. Cela, diton, est moralement et matériellement impossible.
a Comment, en effet, s'écrie-t-on, exposer des populations d’un million d’âmes aux terreurs d’un siège, aux horreurs d’un bombardement, aux douleurs de la faim? Comment, dans de telles extrémités, les gouverner, les contenir? Comment enfermer dans une sorîe d’étau ces grondes capitales dans lesquelles bat le cœur du pays, car elles renferment le gouvernement, les Chambres, les principaux organes de la publicité? Quoi! tout cela bloqué à la foi>! Soumis aux duretés du système militaire! L'esprit s’en effraie et recule épouvanté.
« Ce sont là des fantômes qui s’évanouissent quand on s’en approche,
« D’abord je répéterai que, si vous parvenez à rendre la capitale forte et susceptible de soutenir
une attaque régulière, à l’instant même vous^ la délivrez pour jamais de tous les dangers d’un siège ; car, si Paris peut se défendre comme Metz, Strasbourg ou Lille, Paris ne sera jamais attaqué.
« Mais, dit-on, une grande capitale ne peut pas supoorter un siège, elle n'en est pas capable. Et pourquoi? Parce qu’une capitale manquerait de courage? Au nom des braves habitants de Paris, nous le nions. Quelle est donc, depuis cinquante ans, quelle est la ville dans le sein de laquelle il s’est livré plus de combats? Pour la liberté , l’ordre, Paris et sa population ont combattu avec la plus rare bravoure en 1830. La population parisienne combattait pour la Charte contre une troupe d’élite, et elle en triompha. En 1832, en 1834, sa garde nationale combattait pour l’ordre contre des hommes égarés, et qui faisaient un déplorable emplui de leur courage. Mais, attaqués et attaquants craignaient- ils le bruit des armes à feu?
« Un chef énergique et dévoué n’aurait qu’a frapper du pied ce sol héroïque de Paris pour en faire sortir des milliers de défenseurs. »
M. Thiers démontre ensuite la possibilité d’approvisionner la ville pour soixante jours, et, dans l’état des ressources militaires à cette époque, avec les dilliciles moyens de transport donf on disposait, il paraissait impossible que l’ennemi pût rester soixante jours. « C’est lui et non Paris qui serait affamé, » affirmait l’orateur.
Il discutait ensuite la question des dépenses et montrait qu’elles n’avaient rien qui dépassât les forces de la nation ; puis il entrait dans le détail des constructions et démontrait la nécessité d'éta-
blir dos forts détachés en avant de l’enceipte, sur les positions qui commandent le pays dans un asspfc vaste rayon.
II s'engagea sur cette dernière question une polémique très-vive; les arguments de M. Tliiers l'emportèrent,
Toutes los idées exprimées dans les extraits que nous venons de donner, étaient justes alors; op n’avait pi les engins terribles dont on dispose aujourd’hui, ni les moyens rapides de concentration et d’approvi'ionnement,que le développement des chemins de fer offre aux armées en campagne. Les conditions de la guerre ont donc complètement, changé. Il s'ep faut bien cependant, que le dernier siège subi par Paris e| la trisie capitulation qui le termina, aient condamné le système de M. Tliiers, Ces événements ont simplement prouvé que ce système excellent à l’époque où il fut conçu, l’eût été encore s’il avait été iph e h harmonie avec les progrès faits depuis trente ans par l’art de la guerre. Les proportions seules doivent êue mouillées. Les forts détachés contre la construction desquels il s'éleva tant de vaines démonstrations, doivent seulement être reportés beaucoup plus en avant, de telle sorte que Paris soit désormais en dehors de la portée des nouvelles pièces de siège, et qu’une armée puisse évoluer dans l’espace compris entre cettq ligue de défense et la ville. Aujourd’hui ç'esl U second^ enceinte qui paraît être de beaucoup la moins mile.
L’altitude énergique du cabinet français à la suite du traité de juillet 1840, rie fut pas sans inspirer certaines appréhensions aux puissances, en même temps qu'elles donnaient satisfaction
aux sentiments du pays. L'opinion publique était tout entière soulevée contre l'Angleterre, et on ne se résignait pas facilement en France à subir le dédain des nations voisines. Le roi seul hésitait et tremblait de s'engager dans la voie où M. Thiers l'entraînait.
Le U septembre, Beyrouth avait été bombardé par les escadres unies d'Angleterre et d’Autriche sous les yeux mêmes des marins de notre flotte qui ne comprenaient point, dit un biographe, comment leurs canons n’étaient pas partis d'euxmêmes. Notre marine et notre armée étaient vivement excitées, et les derniers événements, en réveillant tous les souvenirs de bataille et de gloire, toutes les haines qui sommeillaient depuis la dernière invasion, avaient ranimé le patriotisme et enflammé les esprits.
. Le 14 septembre, la déchéance de Méhémet- Ali fut prononcée.
Malgré les résistances du roi, M. Thiers continuait à prendre toutes les mesures nécessaires en vue des éventualités graves que l’on devait prévoir. « L’énergie mise au service de la prudence, a dit le puissant historien, est le plus beau spectacle que puisse présenter la politique » (1). Ce spectacle, il l’offrait alors à la France qui le suivait, - aux puissances qui l'observaient.
Le 20 septembre on préparait les cadres de l'ar- F^e à recevoir une augmentation d’effectif consiuérable, et l’on décidait la création de dix bataillons de chasseurs à pied, de douze régiments d’infanterie de ligne et de six régiments de cavalerie. Notre artillerie devait recevoir un accroissement de trente-deux batteries.
1) Histoire du Consulat et de l’Empire, t. III, p. 212.
Ces mesures suffisaient pour affirmer notre résolution de ne point laisser la question d’Orient se résoudre sans nous et contre nous ; elles suffisaient à placer le pays sous le régime de la paix armée; mais elles ne nous donnaient pas encore les éléments nécessaires pour pouvoir déclarer la guerre dans le cas où cette extrémité deviendrait inévitable. Il fallait aller plus loin ; mais M. Thiers n’avait pas toute sa liberté. Louis- Philippe n'était guère disposé à s'engager dans une telle entreprise; il craignait que son tiône même fût .ébranlé, renversé peut-être, par les conséquences d’une défaite, et il faisait, dans le conseil, une opposition fort vive à la politique de ses ministres. Le 3 octobre, M. Thiers, et avec lui tout le cabinet, offrit sa démission. Il consentit pourtant à rester.
Les négociations se poursuivaient cependant.
Mais les rapports devenaient chaque jour de plus en plus dificiles, chaque jour le langage delà France devenait plus accentué, plus menaçant. Dans sa note diplomatique du 8 octobre, M. Thiers écrivait: «Si vous vouiez ôter T Egypte au pacha, le canon décidera entre nous. »
Sur ces entrefaites, la flotte française, embossée devant Beyrouth, fut rappelée. Ce- te mesure produisit un fâcheux effet. C’était bien, sinon une faute politique grave, du moins une fausse manœuvre dont la signification devait nécessairement avoir une portée. Cctto retraite de nos vaisseaux devant les escadres a'liées, dans de telles circonstances, c’est-à-dire au lendemain d’une action combinée des puis-anecs, à la veille peut-être d’une guerre, sembla être, aux yeux de tous, une concession fâcheuse déterminée par la crainte.
Elle n'avait, paraît-il, été ordonnée que dans yn but de concentration. Et M. Thiers, cédant en cela aux conseils de M. de Broglie, avait vouîy réunir sous sa main toutes nos forces navales.
Quoi qu’il en soit, les dispositions du cabinet ne s’étaient nullement modifiées, non plus que celles du roi, qui continuait à montrer la plus vive répugnance pour toute résolution extrême.
M. Thiers maintenait énergiquement sa polith que et entendait la mener jusqu’à ses dernières conséquences. Il avait préparé, pour être présentés aux Chambres dès leur rentrée, plusieurs projets de lois qui avaient pour principal objet de porte? l'effectif de l’armée à 633,000 hommes et d’ordonner la mobilisation de 300,000 gardes nationaux. Les Chambres furent convoquées, Après avoir un instant donné son approbation aux décisions du conseil, le roi était retombé dans se§ craintes, et lorsqu’on discuta les termes du djs^ cours du trône, la discorde éclata. M. Thiers vqm lait que les paroles royales appuyassent énergiquement la conduite du cabinet. Louis-Philippe, comme toujours, proposait un moyen terme. «Ce qui répugne le plus aux âmes ardentes et fortes, ce sont les situations incertaines.» M, Thiers était las de cette perpétuelle incertitude; il ne voulait rien céder, et il se retira avec tous ses ço'-r lègues (28 et 29 octobre ! 810).
M. Guizot dont, nous l’avons vu, la conduite comme ambassadeur à Londres avait prêté à de fâcheux commentaires, ne craignit pas de les accréditer plus encore en acceptant la succession de M. Thiers et en prenant le portefeuille même des affaires étrangère-. 11 semblait qu’après la déconvenue politique qu’il avait subie à Londres,
où il s’élHit hissé grossièrement tromper par lord Patmerston , il devait redouter les nouvelles épreuves que lui réservait la politique extérieure.
M. Guizot chercha à justifier son attitude dans cette triste affaire d’Orient, et il avait crupouvoir ? dans ce but, se servir d.e toutes les pièces officielles ou confidentielles et intimes dont il disposait. M. Odilon Darrot jugea ce procédé comme il convenait.
« Une lutte personnelle, disait-il, directe, s’est engagée, une lutte entre deux hommes qui, dans ces derniers temps, ont dirigé la politique extérieure du pays, Je ne sais s'il est un seul membre dans cette assemblée qui n’ait été péniblement affecté au fond de son cœur, lorsqu’on a vu l’ambassadeur et le ministre se combattre à cette tribune avec des potes même confidentielles, lorsqu'on a vu deux hommes idenliliés, pour l’étranger au moins, dans une même politique, se livrer le plus déplorable combat.
« Est-ce que vous croyez que dans une telle lutte, les hommes et les choses ne reçoivent pas une sérieuse atteinte? Ali I je le sais, vous n’avez pas trahi; vous avez obéi aux instructions qui vous étaient données; personne ici ne soupçonne le contraire Mais savez-vous ce qui, à la lecture de certaines pièces, a soulevé l’expression unanime d’un pénible sentiment?... Désormais, s’eston dit, qui sera sûr de la discrétion du pouvoir dans la direction des affaires, quand un ministre, ayant choisi un représentant de la France au dehors, et lui ayant confié non-seulement des documents officiels, mais ses plus intimes pensées, ce représentant passant sans transition dans un camp opposé, viendra fi cette tribune
donner au pays et à l'étranger le douloureux spectacle d’un tel antagonisme, et se servira même des pièces où la pensée intime du ministre se sera épanchée.
« Ah ! que de tels exemples ne se reproduisent pas! On peut être sûr de soi, on peut avoir une confiance personnelle dans son talent;. mais il est des situations qui dominent tous les talents.
« Voulez-vous mon sentiment? Ambassadeur de cette politique, confident intime de cette politique, vous étiez le dernier homme qui pouvait remplacer le ministre qui l’avait pratiquée ! »
La véritable cause de la crise ministérielle avait été la volonté du roi. M. Thiers s’en expliqua ouvertement en rejetant sur le souverain une responsabilité qu’il n'entendait pas assumer et que la couronne ne pouvait constitutionnellement encourir. Dans la discussion de l’adresse, ayaut à justifier l’inaction des derniers jours de son ministère, il fit cette déclaration fort claire : « Si le 29 octobre a remplacé le 1 er mars, c’est parce que le l ep mars n’a pu obtenir les mesures qu’il jugeait nécessaires. »
Trente années allaient s’écouler avant que M. Thiers revînt au pouvoir. Qui eût dit alors qu’il y rentrerait dans des circonstances si glorieuses pour lui, mais pleines de dangers et de craintes pour nous !
Les actes principaux de son ministère ne trouvèrent leur entier accomplissement que sous le ministère suivant.
Le 15 décembre 1840, par un froid intense, avait lieu, au milieu d’un concours immense, la rentrée solennelle des cendres de Napoléon l ep .
Le mois suivant, la Chambre votait la construc-
lion des iorlifiea lions suivant le projet piésen té par M. Thiers.
Celui-ci était rentré dans l'opposition dynastique et avait retrouvé sa place à la tête du centre gauche. Mais, tout es restant dans la politique militante, il ne lui donna plus qu'une faible part de son temps et de ses soins. 11 revint, pour ne plus les quitter, à ses chères études. Si la royauté y perdait l’appui du seul homme d’Etat qui peut-être l’eût sauvée, si la tribune devait entendre moins souvent la voix éloquente de l'orateur, la France y gagnait un grand historien, et les lettres françaises un chef-d’œuvre.
Il se donne tout entier à l’exécution de l’immense travail qu’il avait entrepris deux ans auparavant. 11 possédait déjà, de nombreux matériaux sur les premiers temps du Consulat; mais nous avons dit avec quel soin consciencieux, avec quelle infatigable opiniâtreté il recherchait tous les documents qui pouvaient l’éclairer. Ses investigations ne se bornent pas aux sources qu'il a près de lui, sous la main en quelque sorte ; elles s'étendent à l’Europa entière; les chancelleries lui sont ouvertes ; il y puise les pièces les plus précieuses, les renseignements les plus authentiques; il visite les champs de bataille, les Tilles qui ont eu à subir des sièges mémorables, tous les lieux témoius de ces luttes gigantesques qui remplirent la période consulaire et impériale.
De 1841 à 1845, on le voit tour à tour en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Angleterre. Et ce n'est qu’en mars 1845 qu'il publie les deux premiers volumes de son Histoire du Consulat et de l'Empire , dont le succès, dès le début, dépassa celui qu’avait obtenu l 'Histoire de la Révolution.
Pendant ces quatre années, il n’apparaît à la tribune qli’à de rares intervalles et seulement lorsqu'il y a quelque grave et eapitale question à 1 traiter.
C'est ainsi qu’après le funeste accident du 13 juillet, qui, eu frappant mortellement le duc d’Orléans, enlevait au parti libéral dynastique son plus ferme espoir, M. Tiiiers intervient pour soutenir ie projet de loi relati! àla régence. Ce projet lui appartenait presque en propre. On avait eu recours à ses lumières, et l’on accepta, sur la forme et le fond, toutes les modifications qu'il proposa.
Il avait pris pour base de cette loi, qui réglait en vue de toute éventualité l’avenir de la dynastie,le estament même du duc d’Orléans, qui attribuait , a r-'gence, non à la duchesse, mais au duc de I Sfemours. Il appuya donc le projet devant la , Chambre, et sut, en cette occasion, se séparer de I ses amis politiques. M. Odilon Barrot voulait, avec la gauche, la duchesse pour régente jusqu’à la majorité du comte de Paris,
, En 1844, il proteste de toutes ses forces côntre le droit de visite. Il se montre opposé à la politique du cabinet qui recherche l’alliance anglaise, et il s'attache à prouver que celte alliance ne présente plus d’avautages pour la France, que les intérêts des deux nations sont opposés, et que c’est >ayer trop cher une amitié si incertaine, que de 'acquérir au prix de concessions humiliantes; il )làme enfin, avec la dernière vigueur, le triste désaveu iniligé à l’amiral Dupetit-Thouars. Il prend part en qualité de rapporteur, à la discussion d'un projet de loi sur l’enseignement secondaire. La question de la liberté de l'enseignement était revenue à l'ordre du jour, et les récentes
attaques du clergé contre l’Université avaient fixé sur ce point important Taltention publique, La nouvelle loi supprimait l'autorisation préalable cSigce jusqu’alors, mais elle maintenait l’obligation du grade, et soumettait cet enseignement à là surveillance de l’Université. L’année s dvahte, il êdtaque encore le ministère à u sujet des congrégations reMgieusas, et demande Contre elles Papp’icalïon des lois qui les régissent et qui, peu à peu, tombaient en désuétude (2 tuai).
En 1 840> il semble reprendre goût au* affaires, êt il engage contre M. Ouirot une campagne d’opposition dans laquelle il ne laisse rien échapper des fautes commises par le ministère. Il combat à Outrance la politique de la pai* à tout prix; l’esprit de condescendance humble que le gouvernement manifeste envers l'Angleterre.
. Dans la séance du 20 janvier, à la Chambre des députés, il montra combien la conduite de M. Guizot avait été inconséquente et anti-nationale lorsqu’il s’était opposé à l'annexion duTexâs )ar les Etats-Unis, M. Guizot prétendait avoir eu >onr but de conserver « l’équilibre américain ». il. Thiers demandait où était ce prétendu équilibre américain; il ne voyait qu’un « équilibre anglais »: on s’était aliéné la sympathie d’un allié séculaire pour favoriser encore les desseins du gouvernement anglais. Il concluait ainsi :
« Dès 1830, j’ai cru que la paix était ce qui convenait le mieux à mon pays; mais, dans ces dernières années, j’ai cru que la paix pouvait être obtenue à de meilleures conditions, à des conditions plus dignes. Je suis alors passé dans l’opposition, j’y ai conservé une ligne invariable; j ai été attaqué par les amis du ministère actuel, aurai
bien que par ses ennemis acharnés; je ne m’en étonne pas : c'était la conséquence naturelle de ( ma conduite, et ces attaques m'ont persuadé que j’étais dans la véritable ligne. »
Deux mois après, dans la séance du 18 mars, il réclame une rétorme parlementaire, s’élève contre la corruption qu’entretient, que favorise la présence de fonctionnaires au sein delà Chambre; il signale les incompatibilités ; il montre que la dépendance dans laquelle se trouvent un grand nombre de représentants, laisse le champ libre aux envahissements du gouvernement personnel.
Ce discours eut un retentissement immense.
Voici en quels termes l’appréciait, le jour | même, une feuille (1) dont l'impartialité ne saurait être mise en doute.
« Nous n’essaierons pas d’affaiblir la puissante impression que M. Thiers a produite aujourd'hui sur tous ceux qui l’ont entendu. M. thiers est l’ennemi de nos idées, et nous ne pactiserons jamais avec les siennes. Cela ne nous empêchera pas de rendre hommage au talent qu’il a déployé, au succès qu’il a obtenu. Jamais nous ne l’avions vu si plein de verve, d'éclat, d’inspirations heureuses et souvent élevées 1 Sa parole, qui est quelquefois coureuse, battant les buissons, pétillante comme les feux des étincelles, était vive, pressée, traçant en ligne droite son sillon lumineux; elle allait, allait toujours, suivant sa route sans crainte de heurter les obstacles, et il faut dire que, quand cet obstacle a été le troue, le trône ne l’a point arrêtée. »
(t; Le National, alors rédigé par Carrel et Marrast.
En effet, c’est à la couronne même que M. Thiers s’attaquait dans sa péroraison toute pleine de véhémence.
Se souvenant sans doute des chagrins, des soucis de tout genre, que lui avait causés la volonté tracassière et inquiète du roi pendant son ministère, il montrait quel était en Angleterre le véritable rôle de la souveraine. « Chez nos voisins, affirmait-il, je n'ai jamais entendu dire: «la reine « veut ceci, la reine veut cela. »
' Et, après avoir expliqué le fonctionnement du régime constitutionnel anglais, il ajoutait:
« Voilà le modèle vrai du gouvernement représentatif. Pour moi, je le poursuis depuis ma jeunesse, je l’ai voulu sous la Restauration, je n’ai pas voulu autre chose. J’avais écrit en 1829, ce mot devenu célèbre : « Le roi règne et ne gouverne « pas. » Je l'avais écrit en 1829; est-ce que vous croyez que ce que j’ai écrit en 1829, je. ne le pense pas en 1846? Non, je le pense encore.
« Mais il y a des esprits superbes qui me disent: Vous méconnaissez la différence qui existe entre la France et l’Angleterre. Je ne vois pas, quoi qu’on dise, qu’il y ait de telles différences entro l’Angleterre et la France, que nous soyons destinés, les uns à n'avoir que la hetion du gouvernement représentatif quand les autres en auront la réalité.
« Mais si cela était, quoi donc ! le gouvernement représentatif serait impossible en France! A i 1 il fallait nous le dire en juillet 1830 ! »
Nous arrivons enfin à cette fatale année 1847, fatale pour la royauté. Louis- Philippe était resté fidèle à M.Guizot- M. Guizot était, lui, resté fidèle à la politique qui lui avait valu une si complète impopularité. On avait depuis longtemps parlé deré-
forme parlementaire ; on ne s’en était point tenu là; on voulait maintenant, on réclamait à grands cris une réforme électorale. Les progrès de Topposition avancée allaient toujours grandissant.
M. Thiers continuant à combattre le ministère avec une ardeur qui lui avait rendu toute sa faveur auprès de l’opinion publique, s’était rapproché de plus en plus de la gauche. Il ne se contentait point de parler du haut de la tribune, il agissait encore par la presse; il avait ses journaux,d’autant plus dévoués que son influence grandissait; il avait surtout le Constitutionnel dont tous les articles de fond étaient écrits sous son inspiration. II entretenait ainsi l'agitation libérale, lorsque éclata le mouvement des «banquets réformistes». Il y prit à la vérité peu de part; il savait bien quelles sortes de gens ce mouvement devait entraîner, et i! s’attendait à une émotion toute populaire. Il souriait même en voyant les membres de l'opposition constitutionnelle y applaudir. « Duvergier de Hauranne, disait-il, croit qu'il ira aux banquets aven ses gants jaunes. » Comme le fait remarquer Véron, il n’inventa donc ni n’organisa les banquets de 1847 : il les laissa faire.
Mais, devenu plus agressif que jamais, et comprenant d’ailleurs que la situation ne pouvait se prolonger et que le ministère Guizot touchait à sa lin, il redoublait de vigueur, et se hâtait de lui porter les coups les plus habiles et les plus puissants.
Pendant la fameuse session de 1848 qu’interrompit la Révolution de février, il se multiplia. Il aborda tour à tour toutes les questions.
Partout, en toute occasion, il battit en brèche la politique du cabinet; il s’éleva d’une voix in-
dignée contre les massacres de Galiicie, le bombardement de Palerme ; il accusa le gouvernement de s'humilier devant l’Autriche comme il l’avait fait devant l’Angleterre; d'abandonner l'Italie et de se l’aliéner comme il s'était aliéné l’Amérique. Enfin, au sujet du Sonderbund, il le pi»us?a jusque dans ses derniers retranchements et le mu au défi d’oser demander à la nation un seul homme et on seul écu pour marcher sur Berne. L’homme de 1830 s'était réveillé en lui; il avait retrouvé toute sa passion, tout son enthousiasme, et, aussi révolutionnaire qu’alors, il proclamait qu’il était du parti de la Révolution, qu'il ne trahirait jamais sa cause.
Le ministère, déconsidéré et odieux, allait crouler de lui-même, quand des Incidents presque insignifiants en eux-mêmes changèrent une émeute en soulèvement général et entraînèrent la chute de la royauté de juillet.
11 y avait, d’ailleurs, longtemps déjà que l'on ne croyait plus dans les masses à la dmée de ce régime. M. Thiers lui-même a porté ce jugement:
« Quand cette opinion fatale qu’un gouvernement ne peut pas durer vient à se répandre, les indifférents, déjà froids, se refroidissent davantage; les intéressés tournent les yeux ailleurs; les am»s effarés commettent encore plus de fautes, * et les fonctionnâmes chargés de la défense héritent à se compromettre pour un pouvoir qui ne pourra les récompenser ni de leurs efforts, ni de leurs dangers (1). »
L'agitation précédente, par le fameux banquet du douzième arrondissement et les me-
(i) Histoire du Consulat et de l'Empire t. XIX, p. 20.
sures rigoureuses qu'on avait prises pour l'ein pêcher, engendra une émeute; la fermentation gagna de proche en proche. On sait comment la chose advint. Tout paraissait encore réparable, tout allait peut-être rentrer dans l’ordre, grâce à des conces>ions trop tardives, lorsqu'un coup de pistolet, tiré sur les soldats, amena une collision sanglante et la révolution fut faite.
La royauté agonisait. Louis-Philippe ne s'était séparé qu’à regret de son ministère, le temps pressait pour en constituer un autre. Le roi s'adressa d'abord à M. Molé, puis à M. Thiers qu'il envoya chercher par le général de Berthois au milieu de cette triste nuit du 23 au 2i février. M. Thiers se rendit aussitôt à cet appel.
Il fut mal accueilli tout d’abord, Louis-Philippe lui attribuait une part fort grande de responsabilité dans les graves événements qui venaient de se produire si subitement. Cependant le roi se remit.
— Que pensez-vous, dit-il à M. Thiers, de la nomination de Bugeaud au poste de commandant des iroupes de Paris?
— La chose est faite, je l'accepte.
— Avez-vous des ministres?
— Mais, Sire, répondit M. Thiers, Votre Majesté ne m’a pas donné l’ordre de former un cabinet.
— Eh bien ! formez-le.
Alors M. Thiers proposa de prendre pour collègue M. Odilon Barrot, à qui il fut même question d'attribuer la présidence ; les autres ministres devaient être MM. Duvergier de Hauranne et le général Lamoricière. Le maréchal Bugeaud étant peu aimé du peuple, il fut décidé que Lamoricière le remplacerait dans le commandement en chef.
U, Odilon Barrot survint. La proclamation suivante fut aussitôt rédigée :
« Citoyens de Paris,
« l/ordre est donné partout de suspendre le feu. « Nous venons d’être chargés par le roi de composer un ministère.
« La Chambre va être dissoute. Un appel est fait au pays.
« Le général Lamoricière est nommé commandant de la garde nationale de Paris.
a MM. A. Thiers, Barrot, Duvergier de Hauranne, Lamoricière sont ministres.
a Signé : Odilon Barrot, Thiers.
«LIBERTÉ, ORDRE et RÉFORME.»
Cette proclamation fut distribuée au peuple d’abord manuscrite, puis imprimée. M. Thiers et le
g énéral Lamoricière la portèrent eux- mêmes aux arricades; ils haranguèrent les insurgés, les adjurant de rentrer dans l’ordre et d’attendre en paix, puisqu'on leur promettait tout ce qu’ils avaient exigé. Tout fut inutile. 11 était trop tard! Impuissant à calmer les esprits, M. Thiers, après avoir couru de sérieux dangers, dut rentrer au palais.
Vainement encore le roi abdiqua en faveur du comte de Paris, vainement l’on tenta de faire accepter la régence de la duchesse d’Orléans qui S’était rendue ù la Chambre des députés. La dynastie était condamnée. On proclama la République, tandis que la famille royale fugitive allait demander un asile à l’Angleterre.
Thiers crut alors que c’en était à tout jamais
fini de la royauté. Il ne voulait point cependant se désintéresser des affaires de la nation et il i n’entendait point « rester étranger aux destinées * nouvelles de son pays». Il envoya donc son adhésion au gouvernement provisoire et se présenta aux élections pour la Constituante dans le département des Bouches-du-Rhône. Il déclarait qu'il ne voulait « rien désavouer de ses opinions antérieures, tout en contiibuant à fonder l'ordre nouveau sur des hases solides et durables. »
Il 4choua.
Ce fut à ce moment que le général Cavaignac, alors à la tête du pouvoir exécutif, fit appel au concours de l’Institut pour combattre, en les réfutant, les funestes doctrines répandues dans les classes populaires et conjurer une crise sociale imminente. Tbiers, qui profilait de ses loisirs forcés pour reprendre son Histoire du Consulat et de l’Empire , fut un des premiers à répondre à cet appel. Il se mit à l'œuvre et écrivit son livre
SUr LA PROPRIÉTÉ.
Les nouveautés préconisées par les socialistes et les communistes étaient peu capables de le séduire, eussent-elles même été moins dangereuses et moins vaines. En 1846, se jugeant luimême, il avait laissé tomber ces paroles du haut de la tribune :
a Je ne suis pas ce qu'on appelle un novateur; je n’;ii pas, en général, le goût des réformes.
J’aurais été novateur, il y a cinquante ans dans la vieille monarchie française, qui, si elle était civilisée parles mœurs, élait barbare par les lois. Je léserais dans les vieilles monarchies d’Europe où les droits de l’humanité ne sont ni reconnus, ni respectés. Mais, dans une société bouleversée par cin-
quante ans de révolution, et dont toutes les loisont été changées, je ne saurais être partisan des réformes. Dans ma conviction, ce n'est pas à faire des institutions nouvelles qu*il faut se consacrer, mais à apprendre à se servir de celles qui existent. »
Les rêveries communisteset socialistes devaient trouver en lui un ennemi acharné.
La question sociale s'est renouvelée de nos jours; elle est une des plus graves de notre temps, une de celles qui ontseulevé le plus de haines, de colères, qui ont fait veiser le plus de sang, amené les revendications les moins justifiées et les plus violentes, toujours suivies de terribles représailles. Les luttes qu’elle a engendrées sont à peine apaisées, et déjà les espérances des coupables d'hier se raniment. La question subsiste tout entière. Qu’il nous soit donc permis de nous arrêter sur l’éloquent plaidoyer que M. Thiers écrivait il y a vingt-quatre ans en faveur de la propriélé ? et qui a malheureusement retrouvé aujourd’hui toute son actualité. Nous en donnerons une analyse rapide dans laquelle nous nous attacherons cependant à faire ressortir clairement la pensée de l'auteur.
Il s’efforce de prouver à ses contemporains, ce qu’ils n’auraient jamais cru qu’il fallût leur prouver, c’est que ce qu’ils ont gagné hier est à eux, bien à eux, et qu'ils peuvent, ou s’en nourrir ou en nourrir leurs enfants. Voilà où nous en sommes arrivés, et où nous ont conduits de faux philosophes coalisés avec une multitude égarée.
Ce béau livre, conçu déjà depuis trois ans dans son esprit, il l’écrit en trois mois, à la campagne où il s’était retiré, et où « il jouissait, dit-il, avec une certaine amertume, du repos que lui
avaient procuré les électeurs de son pays natal. »
L’ouvrage est divisé en quatre parties.
Dans la première, l’auteur recherche comment il a pu se faire que la propriété fût mise en question dans notre siècle. Puis il prouve que l’observation de la nature humaine est l’unique méthode pour démontrer les droits de l’homme en société. Il établit que l’homme a dans ses facultés personnelles une première propriété incontestable, qui est l’origine de toutes les autres; qu’une seconde propriété, qui a le travail pour origine, et qui est consacrée par la société dans l’intérêt universel, naît de l’exercice des facultés de l’homme. Il montre ensuite l’inégalité des biens engendrés forcément de l’inégalité des facultés humaines; la propriété incomplète si elle n’est transmissible. Il examine les différents modes de transmission, la formation de la richesse et les fonctions indispensables qu’elle remplit dans la société, et conclut cette première partie en expliquant comment l’univers, loin d’être envahi par l’extension croissante de la propriété, est au contraire chaque jour plus approprié aux besoins de l’homme, plus accessible à son travail, et que la propriété civilise le monde au lieu de l’usurper.
Dans la deuxième partie, il s’occupe spécialement du communisme. Il montre successivement que le communisme entraîne inévitablement, et sous tous les rapports, la vie en commun; qu’il éteint toute ardeur pour le travail; qu’il est la négation absolue de la liberté humaine; que la propriété et la famille étant indissolublement liées, le communisme en détruisant l’une détruit l’autre, et abolit les plus nobles sentiments de l’ârne; enfin, que le coinmuuisme n’est rien de plus
qu'une imitation à contre-sens de la vie monastique, impliquant des contradictions qui la rendent impossible.
Dans le livre III, il passe au socialisme.il montre comment les adversaires de la propriété, n’osant pas toujours la nier absolument, ont abouti pour en corriger les effets, à divers systèmes tels que l’association, la réciprocité, le droit au travail. Il recherche à quelles souffrances sociales véritables on doit s’efforcer de pourvoir. A ses yeux, l’association n’est applicable qu’à quelques populations agglomérées; elle a été imaginée pour elles seules et sous leuriutluence. Quant au capial de l'association, s'il est fourni par l’Etat, il est njustement dérobé à la masse des contribuables, et, s’il e>t retenu sur le salaire des ouvriers, est un emploi imprudent de leurs économies. — La direction des entreprises, dans le système de l’association, est impossible, et tend à substituer au principe de l’intérêt personnel, qui convient seul à l’industrie privée, le principe de l’intérêt général qui n’est applicable qu’au gouvernement des États. — Par l’abolition du marchandage, on a détruit le seul moyen pour les ouvriers de participer aux bénéfices du capital.-— La concurrence est la source de toute amélioration dans le sort des classes pauvres, et la concurrence écartée, il ne resterait que le monopole au profit des ouvriers associés,anx dépens de ceux qui ne léseraient pas. — Le bon marché ne saurait être produit par les lois, et le numéraire ne pourrait être remplacé avec sécurité que par un papier aussi difficile à obtenir que le numéraire lui-même. — L'obligation imposée à la société de fournir du travail aux ouvriers qui en manquent, ne saurait constituer
un droit. — Les socialistes, en réalité, attaquent autant la propriété que les communistes euxmêmes, et ne s’occupent que d’une petite partie du peuple, de celle qui est agglomérée dans les villes.
Dans la quatrième partie, il traite de l'impôt avec l’expérience d’un liomme qui a longtemps étudié' cette question sous ses diverses laces, et manié lui -même pendant des années les finances de l’État. Selon lui, il n’est pas vrai que les gouvernements aient eu pour vue principale, dans tous les siècles, de décharger une classe aux dépens des autres, et qu’ils ont eu pour but essentiel de prendre l’argent où il était plus facile de le trouver. — L’impôt doit atteindre tous les genres de revenus, ceux de la propriété comme du travail.
— L’impôt doit être proportionnel et non progrès-’ sif. — Avec le temps, l’impôt a pour tendance essentielle et utile de se «diversifier à l’infini. — L’impôt se répartit à l’infini, et tend à se confondre avec le prix des choses, au point que chacun en supporte sa part, non en raison de ce qu'il paye à l'État, mais en raison de ce qu'il consomme.
— Les modifications au système ries impôts les | plus désirables dans l'intérêt des classes laborieuses, ne sont pas celles qui sont le plus généralement proposées.
La « Conclusion » de l’ouvrage tout entier est intitulée: Du mal dans le monde . M. Thiers s’attache à démontrer qu’il y a dans la société une portion de mal que les gouvernements doivent s’attacher à réparer, et qu’il y en a une autre inhé- * rente à la nature humaine, qu’aucune perfection imaginable dans les gouvernements ne saurait épargner aux hommes.
Cette dernière partie, qui contient et résume la pensée du livre tout entier, est peut-être celle où M. Thiersa le mieux montré ses éminentes qualités d’écrivain et l'élévation de son esprit. Nous ne résistons pas au plaisir d’en donner quelques extraits beaucoup trop courts à notre pré.
« Le principal ma heur des temps, veut-on savoir quel il est? C’est qu’on a trompé ce peuple sur la nature du mal qu’il éprouve. Tout ce qu’il ressent, tout ce que le riche ressent comme lui et plus que lui, souvent: la fatigue, la maladie, la privation, le désir contrarié, la déception après le désir satisfait, la vieillesse, la mort, toutes ces souffrances, on lui persuade qu’il pourrait ne pas les endurer, qu'elles pourraient lui être épargnées, que l’état social actuel en est la cause, cet état social fait pour les riches et par les riches ; que tout le bonheur, enfin, dont il est privé, dont il croit qu’il pourrait jouir, on le lui refuse méchamment, afin d’en garder pour soi une plus grande part. Alors la colère se joint à la souffrance, il tue, il se fait tuer, et il décuple ses maux. Ces riches, qui ne lui veulent aucun mal, qui étaient prêts, au contraire, à l’employer, s'enfuient ou se cachent, dérobent leurs trésors, lui refusent le salaire, et il expire de faim et de rage à la porte de ces pala’\s mornes, déserts, où il s'imagine que réside la léiicité, où il n’y a que tristesse, au contraire, qn’effroi, que désespoir aussi; car, en présence du pauvre qui se croit opprimé, le riche, se sentant opprimé à son tour, songe à se défendre; et, comme il n’est pas moins brave que le pauvre, car l'éducation augmente le courage loin de le diminuer, il est prêt à rendre la mort à qui veut la porter dans sa demeure. Horrible confusion !
semblable à celle où les soldats d’une même armée s’égorgent entre eux, trompés par la nuit et par J * un ennemi perfide qui, poussant dans les ténèbres j le cri d’alarme, les a portés à se précipiter les uns sur les autres. La nuit, ce sont vos sophismes ; l’ennemi perfide, c’est vous, vous qui attaquez l’ordre social sans le comprendre.
« Certainement, il y a du mal, beaucoup de mal ; il faut en diminuer la somme. Il faut convertir ce pain noir en pain blanc ; ces légumes, arrosés d'un peu de lard, en viande; ces baillons, en un bon vêtement ; cette chaumière fétide en une maison bien bâtie, cette ignorance brutale en douce intelligence des choses, celte stupide envie en une fraternité sincère ; mais il faut en prendre | le temps et y procéder par des moyens éprouvés, : ce qui n'exclut pas les moyens nouwaux. Il faut pourtant ne pas laisser ignorer à ce peuple que, , même après avoir opéré tous ces changements, son cœur restera plein de douleurs, quelquefois intolérables. N’est-il pas cent fois mieux que dans le moyen âge, au temps de la lèpre, des contagions, des disettes générales; cent fois mieux que sous Louis XIV, sous Louis XVI, sous Napoléon?
Eh bien, entendez les cris de douleur qu’il pousse de toutes parts, entendez-les! Supprimez même ces cris, et il restera encore un long et continuel gémissement. Mais ce gémissement, quel est-il? C’est celui du cœur humain. Remontez dans les siècles, allez de la féodalité à l’empire romain; sous l'empire romain, choisissez la félicité des , Antonins, le long repos d’Auguste. Allez en Grèce, visitez ces villes si opulentes, la brillante Athènes et la riche Corinthe ; redescendez les temps, parcourez les deux hémisphères ; de chez l’indolent
Indien, de chez le laborieux Chinois, qu’un peu de riz alimente, revenez chez d’autres peuples, passez l’Océan, parcourez d’un pôle à l’autre ces Amérique, s’avançant comme deux grandes îles entre les deux Océans; suivez dans ses courses ce sauvage qui, dans les savanes, n'a d’autre rhque à courir que d’atteindre ou de manquer le bison dont il mange la chair et qui, plaçant sa patrie dans les os de ses ancêtres, qu’il porte avec lui enfermés dans des fourrures, a tant réduit les hasards de la vie ; revenez sur les bâtiments de l’Américain ou de l’Anglais; admirez l'opulence assise sur les bords de la Tamise ou du Zuiderzée, venez voir les pâtres de l’Oberland, observez, en un mot, l'universalité du genre humain, écoulez tous les cœurs: n’y a-t-il pas une douleur commune au fond de tous? Entre tant d’hommes si
divers, lequel a ce qu’il désire ? lequel n'a pas quelque chose à regretter, quelque chose à craindre? lequel n’a pas devant soi ou les peines de la vie qui commence, qui est pleine de labeurs, qui n'a pas encore donné les succès ; ou les peines de ia vie qui décline vers la mort, comme le soleil vers l’horizon, et, aux désirs prêts à s’éteindre, joint les vagues appréhensions de la tin qui s’approche , appréhensions amères chez l’être borné, seulement tristes chez l’esprit élevé, mais, pour celui-ci, mêlées de mille autres chagrins que l'être borné n’a pas? Si vous voulez vous en con-
vaincre, laissez le pauvre qui grelotte, qui a faim, qui a soif; allez chez le riche qui n’a pas faim, qui n'a pas froid, qui couche sur la suie, marche sur la laine émaillée de mille couleurs. 11 n’a pas froid, il n’a pas faim, c'est vrai. Il est repu, soit. Mais voyez ce front soucieux : savez-vous ce qu’il
fait? Il désire, il désire ardemment, plus ardemment que celui qui n’a pas mangé. Il désire avec j douleur, quoi ? direz- vous. Non pas du pain, non ' pas des mets délicats, non pas des champs fertiles et riants; il a de ces choses à n'en savoir que faire, car ces mets, il les goûte à peine; ces champs, il les négligerais il désire de nouveaux trésors, de la puissance qu’on lui dispute, peutêtre l’honneur qu’un outrage lui a ravi. Ou bien, tout ce qu’d avait, il vu le perdre. Un eoup de vent a précipité sa fortune dans l’Océan. Une fausse spéculaiion l’a détruite à la Bourse. La faveur publique l’a abandonné. Chagrins peu intéressants, direz-vous, mais chagrins, enfin! En voici de plus dignes d’intérêt. Il a perdu une fille . chérie, une femme qu’il aimait Croyez-vous qu’il t aime moins parce qu il est riche? L’observation de la nature humaii.e prouve qu’il souffre plus fortement, car son âme, moins attirée au dehors par les soufirances physiques, est plus en dedans et s’y agite, s'y tourmente davantage Moins on souffre du corps, plus on soullre du cœur.
« Cet heureux en apparence, vous ne voulez
i ras vous intéresser à lui, parce qu’il regrette de ‘argent et du pouvoir. J’y consens, mais le voilà qui commande des armées, qu'il exerce le noble métier des armes. I) meurt comme Epammondas à Mantinée, après avoir vaincu à Leuctres; il meurt comme Gustave-Adolphe à Lutzen, après avoir vaincu à Leipzig; ou bien, comme Gaston de Foix, à l'entrée même de sa carrière; il meurt ■ à Raveune, au milieu du plus beau triomphe.
Heureux guerrier, tu meurs, tu meurs jeune, tu es heureux de mourir, car tu meurs sur un lit de drapeaux. Mais ce vieux Charles- Quint, à qui
tout a réussi, vainqueur de François I er , ditesraoi pourquoi il abdique et finit consumé de tristesse? Annibai, vainqueur vingt ans, le voilà vaincu à Zama, vaincu par qui? Par un jeune homme. Et ce jeune homme, ce S' ipion, qui, au début de sa vie, a eu cette grande gloire, gloire immortelle, qui n’a jamais été effacée, de vaincre Annibai, ce jeune homme, il passe le reste de sa vie à être jalousé, à déplorer d’avoir un mauvais fils, à se tenir éloigné de Rome en maudissant sa patrie. Et ces heureux que l'histoire appelle Louis XIV et Napoléon, ces heureux qui remplissent l’univers de dépit, l’un pendant cim-
3 uante ans, l’autre pendant vingt ans, le premier evenu vieux, de la tendresse de la Vallière passe à la triste domination de madame de Maintenon, des Dunes, de Rocroy à Mal plaquât, deTurenne et de Coudé à Villeroy, dit uri jour à ce dernier : « Monsieur le maréchal , à notre âge on n’est plus heureux. » — L’autre, de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, de Friedland, passe à Leipzig et Waterloo; de i’Escurial, de Schœnbrunn, de Postcfam, du Kremlin à Sainte-Hélène ! Il meurt seul, sans une épouse, sans un fils, lié comme PrométJiée sur son rocher. Et vous, qui avez vu tomber Charles X et Louis- Philippe , tomber branche sur branche, trône sur trône, croyezvous donc qu’il n’y ait pas de douleurs en haut, en bas, partout, et plus en haut qu'en bas! Inutile divagation, me direz-vous, à travers ce champ des douleurs universelles! Je vous parle des douleurs de la bure, et vous me répondez par celles de la pourpre. Ah 1 votre vue serait bien courte, si vous ne voyiez pas que cette pourpre, cette Dure sont un voile insignifiant jeté sur
Tàane humaine, et que sous l’éclat éblouissant de l'une, sous la couleur terne de l’autre, il y a une terrible égalité de souffrance. Dieu mit dans tous ce même ressort de l’âme humaine, qui, pressé par le monde, résiste, plie, se relève, plie encore, ne cesse de gémir dans ces mouvements divers, mais agit toujours, et fait avancer l’humanité à travers une épreuve visible, vers un but invisible. Soit, me dira-t-on, et ce régime imposé à tous, l’égalité de la tyrannie?
« Tyran, si l’on veut, mais la tyrannie est égaie en tous cas, et s’il est un tyran, loin de nous diviser sous sa tyrannie, unissons-nous, au contraire, pour la surmonter. Cette tyrannie, si tyrannie il y a (je demande pardon d’un tel blasphèmt-), se manifeste par la nature extérieure qu'il faut cornbatire, vaincre, soumettre à nos besoins, adapter a notre bien-être. Unissons-nous donc pour la vaincre au lieu de nous égorger sur son sein. Au lieu de ravager les moissons pour nous les disputer, unissons-nous pour les défendre, et en assurer la possession à celui qui les fit naître. Demandons-lui la part du pauvre," sans la lui arracher.
«Mais ce prétendu tyran, auteur universel des choses, qui sait? vous ne l’avez peut-être pas compris. Cette douleur par lui imposée à tous, c’est une épreuve peut-être, épreuve inévitable, nécessaire, et suffisamment récompensée ailleurs. Arrêtons-nous un instant devant lui, et il se pourra que nous soyons plus justes à son égard, comme nous le sommes davantage pour l’ordre social après l’avoir examiné et compris.
« II faut trois angles à un triangle ; ceci est inévitable, comme il est inévitable que l’espace
soit étendu. Ce Dieu ne serait, ii me semble, ni impuissant, ni méchant, parce qn'il aurait ou institué, ou admis ces conditions de la nature des choses. Si pour lui, deux et deux font quatre, en est-il moins puissant, moins bon? Eli bien! ne se pourrait-il pas que ce fût une condition de même nature que celle de la douleur pour l’âme humaine? Qu’est-ce en effet que sentir? Est-ce éprouver une sensation indifférente comme serait celle d’une couleur succédant à une autre, et ne causant à celui qui la voit aucun sentiment de plaisir ou de peine ? Mais alors je ne remuerais pas ? je resterais inactif. Je ne commence à sentir véritablement que si je suis affecté, agréablement ou désagréablement; alors il y a peine, mais plaisir aussi; il y a mouvement pour fuir la peine; pour atteindre le plaisir, il y a action, il y a vie. Dites-moi que mieux vaudrait ne pas être ou être moin9, et descendre, par exemple, de l'homme qui sent beaucoup à l’abeille qui ne sent qu’en proportion du mobile nécessaire à sa vie, de l’abeille au polype, au végétal, à la pierre, au néant. Je l'admets, mais c'est du suicide. Ou bien me direz-vous qu'il faut, au lieu de descendre, monter
Î ilus haut, s'élever là où Tonne sent plus le mal, où ’on se repose dans le sein de Dieu? Je l’admets encore. Néanmoins je vous dirai : C’est trop tôt. La religion allant plus loin que la philosophie, la religion tirant des besoins de l'àme humaine une sublime conjecture, qui est un désir pour celui qui ne croit pas complètement, une certitude pour celui qui a la foi entière, la religion vous dit: Souffrez, souffrez avec humilité, patience, espérance, en regardant Dieu qui vous attend et vous récompensera. Elle fait ainsi de toute douleur
in
l’une des traverses du long voyage qui doit noujs conduire à la félicité dernière. Et alors la douleur n’est plus qu'une des peines de ce voyage inévitable, et si elle lait souffrir, elle est suivie d’une consolation immédiate qui est l’espérance. Aussi cette puissante religion qui est le christianisme exerce-t-elle sur le monde une domination continue, et elle le doit, entre autres motifs, à un avantage que seule elle a possédé entre les religions. Cet avantage, savez-vous quel il est? C’est d'avoir seule donné un sens à la douleur. L'esprit humain a eu plus d’une contestation avec elle sur ses dogmes, mais aucune sur sa morale, c’est-àdire sur sa manière d’entendre le cœur humain. Le paganisme ne put résister au premier regard de Socrate ou de Cicéron, car celte religion consistant en légendes fabuleuses, gracieuse poésie plutôt que religion, histoire des pussions, des amours, des plaisirs, des chagrins des Dieux, n’était qu’une histoire de rois placée dans les cieux. Comme histoire elle n’était qu’une fausse chronique, comme morale un scandale. Mais celle qui vint et qui dit : Il n’y a qu'un Dieu, il a souffert lui-même, souffert pour vous; celle qui le montra sur une croix subjugua les hommes, en répondant à leur raison par l’idée de l’ unité de Dieu, en touchant leur cœur par la déification de la douleur. Et chose admirable, ce Dieu souffrant, présenté sur une croix dans les angoisses de ia mort, a été mille fois plus adoré des hommes que le Jupiter calme, serein, et si majestueusement beau de Phidias. Les arts l’ont rendu sublime, bien autrement sublime que le Jupiter des anciens. Et c’est là tout le secret de la différence qui existe entre l’art ancien et l’art moderne: le
premier supérieur par la forme, le second par le sentiment; l’un doué d'un corps,l'autre d’une âme.
«Aussi, tandis que le paganisme n’a pu supporter un moment l’examen de la raison humaine, le christianisme dure après que Descartes a posé le fondement de la certitude, après que Galilée a découvert le mouvement de la terre, et après que Newton a découvert l’attraction, après que Voltaire et Rousseau ont renversé les trônes. Et tous les politiques sages, sans juger ses dogmes, qui n’ont qu’un juge, la foi, souhaitent qu’il dure.
«Parlez donc au peuple comme la religion. Sans affaiblir en lui le juste sentiment de ses droits, sans flatter l'inertie ou la mauvaise volonté de ceux qui le gouvernent, dites-lui cependant qu’il y a pour tous une somme inévitable de douleur, qui est dans l’essence même de l’âme humaine; que le riche ne lui a pas envoyée, que Dieu seul mit en lui comme le ressort qui devait le tirer de Vxnaction , pour le précipiter dans l'action , c'est-àdire dans la vie. Dites-lui cela, si vous ne voulez doubler sa douleur et la changer en une fureur impie, qui se retournera contre lui, comme une arme placée dans une main imprudente détruit et ceux qu’elle frappe, et ceux qui s’en servent. Ce n’est pas l'indifiérence aux maux du peuple que j'invoque, c’est la juste appréciation de ces maux et le discernement, l’application des vrais remèdes. »
Nous n’avons rh’n à ajouter à ces pages éloquentes. Faisons remarquer cependant que M. Thiers termine ce bel ouvrage comme vingthuit ans auparavant, il commençait son Eloge de VauvenargUes,e n plaçant dans I’action la mission de l’homme et l’objet suprême de la vie^
Le 4 juin 4848, l’ingratitude dont avaient fait preuve les électeurs du pays natal de M. Thiers, tut réparée par quatre départements : la Seine, la Mayenne, l’Orne et la Seine-Inférieure. Ce dernier département l'avait élu par 60,000 suffrages en remplacement de M. de Lamartine. Il opta donc pour la Seine-Inférieure, et rentra dans le Parlement où sa place était toute marquée et où il devait encore rendre tant de services, éclairer tant de questions, donner tant de sages conseils, toujours écoutés, trop rarement suivis.