‹ Histoire complete de M. A. Thiers Laurent MartinChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M. Thiers veut se faire oublier. — Il vote pour le général Cavaignac, pour la présidence du prince Louis-Napoléon.

— La politique extérieure; la loi électorale; l’assistance publique. — L'Empjre est faitl — La proposition Baze. — Projet de coup d’État. — M. Thiers arrêté. — Revue anecdotique. — La marchande de pommes. — Le roman de M. Thiers. — Balzac prophète. — M. Thiers écuyer.— Ibrahim. — Vertueux et mal élevé. — Le garde des sceaux. — M. Boilay et les cuisinières. — Deux gazelles.

— L'oubli des injures. — L'Opéra. — La considération de Véron. — Deux actions du Constitutionnel. — Un libraire qui se retire. — Jacques Arago. — La statue de M. Thiers.

— Portrait^ — Le Consulat et l ’ Empire .

Au lendemain de la Révolution de Février, dans un mouvement de découragement sans doute, M. Thiers s'était écrié: « Il ne nous reste plus qu’à nous faire oub’ier. » Mais, il n’y a point d oubli pour de tels hommes ; et, si l'on se rappelle trop volontiers leurs fautes, on se souvient, cependant, des services qu'ils ont rendus; assez, du

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moins, pour qu’on leur demande d’en rendre d'autres.

Lorsqu’il rentra à la Chambre, il alla s’asseoir sur les hancs de la droite. 11 donna sa voix pu général Cavaignac, lorsqu'on lui confia des pouvoirs extraordinaires pour réprimer les désordres * terribles de Juin 1848. Il se montra l’adversaire ardent de Proudhon, quand celui-ci émit sa fameuse proposition sur la propriété territoriale.

M. Thiers s'opposa aussi à la proposition Turck,

2 ui demandait l'émission d’un papier-monnaie; on tait prêt à retomber dans le désastreux système des assignats.

11 vota pour la présidence du prince Louis- Napoléon. Voici, d’après le docteur Véron, quelle fut la part de M. Thiers dans cet événement, qui devait changer les destinées de la France.

a Je consultai M. Thiers sur le choix du candidat que le Constitutionnel devait porter 5 la présidence. A cette époque, M. Thiers n’avait encore suivi qu’une ligne droite et s’était courageusement dévoué à la défense de la société.

«Dans cette conférence, le général Cavaignac fut d’abord écarté. Lorsque je prononçai Je nom du prince Louis-Napoléon, je rencontrai une opposition non moins vive.

« — Vous pouvez, M. Thiers, cacher votre opinion dans votre bulletin de vote jusqu’au jour du scrutin ; mais il faut que le Constitutionnel ait un avis; il faut même qu’il l’explique et le défende publiquement par des arguments et par des faits.

« — Rien ne presse, et nous pourrons attendre quelques jours pour prendre un parti.

« En étudiant la physionomie, l’attitude, les inflexions de voix de M . Thiers, je fus assez dis- .

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posé à croire que, s’il ne prononçait aucun nom, c’était dans le désir que je prononçasse le sien. 11 fut convenu, toutefois, que nous reprendrions cet entretien dans deux ou trois jours.

« Quarante-huit heures s’étaient à peine écoulées, que je reçus un appel de la phce Saint-Georges; je m'y rendis. La physionomie, l’altitude, le langage, tout était changé.

« — Le candidat du Constitutionnel doit être le prince Louis-Napoléon, me dit M. Thiers.

«— Vous me faites grand plaisir. J’ai eu l’honneur d'être reçu plusiems fois par le prince et son calme, son langage simple et modeste, ses idées pratiques, applicables, fruit de longues méditations dans l’exil; le prestige de son nom, tout contribue à me faire espérer que, dans la situation actuelle, il saura gouverner autrement et mieux que tous les hommes d’Etat de 1848.

« — Faites donc préparer un premier article bienveillant pour le prince, mais avec quelque réserve et une certaine modération de langage. Apportez-moi ou envoyez cet article à six heures ; je tiens à le lire.

« A six heures, M. Thiers se plaignit presque de la froideur de l’article et ajouta même quelques nouveaux arguments en faveur du candidat pour lequel il se montrait déjà passionné.»

Son vote à la Chambre faillit lui coûter la vie. M. Bixio lui reprocha d’avoir dit à la tribune,

? u'une pareille élection serait une honte pour la rance. M. Thiers répondit à celte affirmation par les dénégations les plus vives. La querelle s’envenima; M. Thiers provoqua M. Bixio. Le duel eut lieu sur le champ; dans le palais même où siégeait l’Assemblée.

Quand s’éleva la question romaine, M. Thiers, fidèle en cela à la politique qu’il avait toujours suivie, approuva l'expédition française à Rome, et prononça à cette occasion un discours capital dans lequel il établissait avec une grande profondeur de vues l’intérêt que la France avait à maintenir son influence en Italie (31 mars 1849).

Réélu par le département de la Seine-Inférieure, il repoussa la proposition de mise en accusation du président de la République que l’on accusait d'avoir violé la Constitution, en intervenant à Rome ( 12 juin 1849).

En 1850, il défendit à la tribune la cause qu’il avait déjà soutenue en 1847, en faveur des Montévidéens dans la question delà Plata. 11 condamne le traité le Prédour et réclame une enquête.

A propos de la loi sur l’organisation de l'enseignement, il combat énergiquement le projet du Conseil d'Eiat auquel la commission en avail substitué un autre, à la rédaction duquel il avait pris la plus grande part. Il invoquait l’article 9 de la Constituiion, qui proclamait l’entière liberté de l'enseignement. M. Thiers voulait que celte liberté fût égale pour tous, aussi bien pour le clergé, pour les congrégations, que pour les membres a’Université, et il terminait son discours par une

Î )éroraison restée célèbre, dans laquelle il montrait 'accord de la philosophie et de la religion.

Il prit une part importante, et trop décisive peut-êlre, à la discussion que souleva la loi électorale du 31 mai, qui, en restreignant le suffrage universel, prépara singulièrement le coup d’Etat du prince Louis-Napoléon. Ce projet de loi même lui semblait trop large encore, il n'excluait, disait-il, que les vagabonds, et il prononça, parait-il.

un mot qui lui fut bien souvent reproché depuis, celui de a vile multitude ».

Enfin, il rédigea sur l’assistance publique un remarquable rapport qui a mérité les honneurs d’une édition spéciale. C’est un ouvrage qui a fait depuis autorité sur la matière.

Pendant les vacances de l’Assemblée, tandis que le président de la République parcourait la France, semant dans les populations les germes de sa puissance future, M. Thiers allait rendre àClaremont ses devoirs au roi exilé qu’il avait combatlu autrefois, mais dont les malheurs ne pouvaient le laisser insensible. Il ne devait plus le revoir; Louis-Philippe mourut peu de temps après.

Cette démarche, si honorable pour lui, devint l’objet des récriminations de ses adversaires politiques. On parlât de menées orléanistes; on l’accusait d’intrigues contre la République. Sans descendre à se justifier, il s'explique à ce sujet en termes fort digm s, au cours même de la discussion à laquelle donna lieu la destitution du général Changarni r. Il prononça, dans cette circonstance, un discours presque prophétique, dans lequel il signalait tous les dangers que courait la liberté, et terminait par ces paroles dont on ne devait pas tarder à reconnaître la vérité :

o Aujourd’hui, j'en suis convaincu, vous voulez respecter cette Assamblée ; quant à l’avenir, permettez-moi de le dire, la conduite que, dans ces circonstances, le pouvoir a tenue, je suis désolé de le dire, ce n’est pas la conduite d’un pouvoir sage. Eh bien, devant un pouvoir qui n’est pas sage, les gens d'âge ont de la défiance.

« Maintenant vous dites, on va provoquer un conflit ; un conflit l et quel est le moyen de l'évi-

ter? Qui est-ce qui l’a commencé, le conflit? Etaitce possible qu’il n’eût pas lieu de notre part, quand on avait destitué deux généraux pour des cris de vive l'Empereur î C'était impossible.

« Maintenant, comment le faire cesser? comment? Vous voulez que l'assemblée cède? On dit; « Mais si le pouvoir exécutif est battu dans celte « circonstance, le pouvoir exécutif sera humilié, »

« Messieurs, il y a des temps où il faut être trèsinquiet pour le pouvoir exécutif; nous comnnnçons à être arrivés à ceux où l'on doit commencer à être rassurés sur la puissance, sur la sécurité, sur le mouvement qui entraîne vers le pouvoir exécutif; le pouvoir exécutif serait obligé de faire, en cette occasion, quelques réflexions utiles, que, je crois, il n’en serait pas considérablement affaibli ; mais 1 Assemblée, si elle cède, permettez-moi de faire la réflexion que voici :

«Lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l'un sur l’autre, si c’est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il y a désagrément, c'est vrai, c’est juste; mais si c’est celui sur lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement évidente à tous les yeux, qu’il est perdu.

« Eh bien, quant à moi, je n’ajoute plus qu’un mot. Il n’y a que deux pouvoirs aujourd’hui dans l’Etat : le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

a Si l’Assemblée cède aujourd'hui, il n’y en aura plus qu’un... Et quand il n’y en aura plus qu’un, la forme du gouvernement est changée ; le mot, la forme viendront... Quand viendront-ils? Cela m’importe peu ; mais ce que vous dites ne pas

vouloir, si l’Assemblée cède, vous l'aurez obtenu aqjoura'hui même; il n'y a plus qu’un pouvoir... Le mot viendra quand on voudra... Lem~> pire est fait. » (17 janvier 1851.)

A partir de ce moment, il se rallia avec ses amis à la gauche et tenta, par cette alliance, de conjurer l’événement qu'il prévoyait. Mais celte alliance ne pouvait longtemps durer. Bientôt un certain nombre de républicains avancés, un nombre plus grand encore d’hommes plus modérés s’en détachèrent, mais lui, du moins, resta jusqu'au bout fidèle à la ligne de conduite qu’il avait adoptée, et s'efforça autant qu’il le put, de mettre obstacle aux projets du prétendant. Quand, le 16 avril, MM. Moié et de Broglie appuyaient le projet de révision de la constitution et le principe de réégibiüté du président, il se déclara formellement opposé à toute modification de cette nature. Quelques mois plus tard, les ordres du jour donnés à l'armée par le général Saiut-Arnaud, et qui imposaient aux soldats l’obéissance passive, semblèrent menacer la sûreté de l'Assemblée, à laquelle échappait ainsi la libre disposition des forces nécessaires pour la protéger. Ce fut alors que s’éleva la proposition Baze, qui attribuait aux

3 uesteurs de l'Assemblée la réquisition directe e la force armée en tout ce qui concernait la garde de la représentation nationale.

M. Tbiers réclama en vain l’adoption de cette proposition. On ne voulut point l'écouter. Deux semaines s’étaient à peine écoulées, que c’en était fait et de l'Assemblée et de la République. Le 2 décembre, le coup d'Etat était accompli. Il était depuis longtemps en projet, et M. Thiers le savait mieux que personne, si, comme on i'a affirmé, il

avait pris part, deux ans auparavant, aux préliminaires d’une tentative de ce genre. Voici d’ailleurs ce que raconte à ce sujet un homme qu’on ne saurait croire sur parole, mais qui, pendant longtemps, eut la faveur de recevoir les confidences de M. Thiers.

Ce premier projet aurait été discuté dans une conférence qui eut lieu chez M. Thiers. M. Thiers, le général Changarnier, M. le comte de Morny assistaient seuls à cette conférence.

« On discuta d’abord, dit le narrateur, le nom des personnages politiques qu’il faudrait, avant tout, faire arrêter et conduire en prison. Le nom du colonel Cbarras fut le premier prononcé; on décida son arrestation à l’unanimité. Le générai Changarnier proposa l’arrestation du général Cavaignac. M. Thiers lit observer que le général Cavaignac venait de rendre, dans les journées de Juin, un grand service au pays, qu’il avait su conquérir la confiance de la garde nationale et que son attitude ne devait inspirer aucune défiance : « Il y a un général qu'il *aut arrêter en « même temps que le colonel Cbarras, ajouta « M. Thiers, c’est le général Lamoricière: celui- « là est un cerveau brûlé en politique. »

« Le général Changarnier combattit toutes les assertions de M. Thiers : « Vous êtes bien bon, « dit- il, de vous préoccuper du général Lamo- « ricière ; je ne lui reconnais pas la moindre im- « portance. Le général Cavaignac est un autre « homme ; c’est parce qu'il a une certaine atti- « tude, qui lui donne de l’autorité auprès de la « garde nationale et de l’armée, qu’il faut s’ast surer de sa personne. »

« M. de Morny prit alors la parole : « Dans les

« jours de trouble, arrêter un homme de parti, « c’est lui rendre service : c’est le préserver de « lui-même, c’est mettre à couvert sa responsahi- « lité vis-à-vis de son parti, c’est protéger sa per- « sonne. Mon avis est d’arrêter le colonel Char- « ras, les généraux Cavaignae et Lamoricière. »

Fidèle à son principe préventif, M. de Morny, .nu 2 décembre, non content de faire arrêter ces trois derniers, crut bon de s’assurer de la personne de ses deux conseillers obligeants.

Voici comment la chose advint à M. Thiers :

Dans la nuit du 2 décembre, l'hôtel si connu de la place Saint-Georges était encore plongé daRs le sommeil. Le commissaire de police.

M. Hubaut aîné, était déjà le maître de ces demeures, dont le propriétaire a fait une bibliothèque et un musée, que M. Thiers dormait encore; on pénétra sans bruit jusqu’à sa chambre J En ce moment, il se réveilla.

— Que me veut-on? s’écrie M. Thiers en se frottant les yeux.

— Nous venons, reprit le commissaire, faire une perquisition chez vous.

— Vous ignorez donc que je suis représentant?

— Non, mais il faut que les ordres que j’ai reçus soient exécutés.

— C’est donc un coup d’Elat que vous faites?

— Je ne puis répondre à vos questions. Levezvous, je vous prie, et suivez-nous.

En s'habillant, M. Thiers se tourna du côté du commissaire et lui dit :

— J’ai bien envie, monsieur, de vous brûler la cervelle.

— Je vous crois, monsieur, incapable de mettre

une telle menace à exécution ; en tout cas, je ne vous laisserais pas faire.

M. Thiers hésitait; mais enfin il comprit que toutes les mesures étaient prises, et qu'il fallait se résigner, tout en faisant de vains appels à la légalité.

M. Thiers était tout à fait calme en arrivant dans la cellule qui lui était assignée. L'habitude et le talent d’un historien qui, par son étude et dans son récit, s’est mêlé, pendant si longtemps, à toutes les émotions des discordes civiles, rendaient M. Thiers beaucoup plus résigné que tout autre de ses collègues à supporter la catastrophe qui venait l’atteindre à son tour.

A peine entré dans la prison, il se contenta de demander la tasse de café au lait qu'il prend chaque matin à son réveil.

M. Thiers ne fut point, comme ses autres collègues, transféré à Ham. On lui permit de gagner la frontière, et de se rendre à Francfort par le pont de Kehl.

Son ami l’historien Mignet l’accompagna jusqu’à l’embarcadère du chemin de fer de Strasbourg.

Au mois d’août 1852, M. Thiers, sans avoir rien sollicité, reçut l’autorisation de rentrer en France. Il devait rester éloigné des affaires politiques pendant près de douze années; il revint alors à ses laborieux loisirs d'autrefois, à ses tableaux, à ses statues, à ses livres. 11 reprit avec ardeur la composition et la publication de son Histoire du Consulat et de l’Empire \ qu’il ne délaissa plus et qu il conduisit jusqu’au vingtième volume.

Nous profiterons de cette lacune, que les cir*

constances ont créée dans la vie politique de M. Thiers, pour suspendre le récit des faits. Les événements, auxquels l’homme dont nous écrivons la vie, est resté étranger, ne sauraient entrer dans le cadre de cet ouvrage. Ils seraient pour nous sans intérêt. Dédaignons-les donc, et mettons à profit l'espace qu’ils nous laissent, pour connaître l’homme privé, raconter les traits qui peuvent jeter quelque lumière sur cette puissante personnalité ; relever les jugements qui ont été portés sur lui, soit comme orateur, «oit comme politique, soit enfin comme historien.

Thiers a toujours eu conscience d’un avenir plus ou moins brillant qui lui était réservé. Dans ses conversations avec Mignet, avec ses camarades d’Àix,ii disait volontiers : a Quand nous serons ministre »

On raconte même que ses confidences allaient plus loin et entraient véritablement dans le domaine public, li y avait, paraît-il, à la porte de l’école de droit d’Aix, une vieille marchande de pommes qui n’était assurément pas des plus fortunées. Le jeune Thiers lui causait volontiers, s’apitoyait sans doute sur son sort, et pour la consoler de ses misères présentes, lui faisait de bien belles promesses que, tout en plaisantant, il espérait peut-être pouvoir tenir.

— Les temps sont durs, lui disait-il , ma vieille ! prenez patience. Quand je serai ministre , je viendrai vous chercher en voiture à quatre chevaux pour vous conduire dans mon hôtel.

Nous savons combien M. Thiers a de talent, de verve, d’intelligence, d'esprit et de puissance; nous savons combien il a apporté de passion dans la vie politique, dans la vie publique. Il est juste, il est bon de montrer qu’il a toujours eu du cœur dans la vie privée. On ne se figure guère M. Thiers que perdu dans ses études philosophiques, historiques ; personne ne se le représente, aimant, aimé, en proie aux passions ordinaires des hommes les plus ordinaires.

Eh bien ! si M. Thiers n’est pas à beaucoup de points de vue un homme comme les autres, à cei tains points de vue, il n’a rien qui le distingue des simples mortels. Il a été, comme les autres* sujet à l'amour, en proie à Vénus, non une fois,! mais plusieurs fois.

Ce que nous allons raconter n'est pas Une légende ; c’est en même temps une histoire et un roman. M. Thiers, il ne lui manquait que cela, a eu aussi son roman. Mais, il n’a pas été seulement amoureux, et nous ne parlerions pas de cette! aventure de sa jeunesse, si, dans cette circons - [ tance, il ne s’était montré encore digne, brave et reconnaissant.

Lorsqu’il faisait à Aix ses études de droit, il s’était épris d f amour pour une jeune fille qui n'avait point de fortune, il est vrai, mais dont la beauté et les qualités morales étaient assurément une riche et noble dot. Le jeune Thiers, reçu avocat, et décidé à venir chercher fortune à Paris, fit à cette jeune fille, en se séparant d’elle, une promesse de mariage. L’éloignement n’éteignit pas dans le cœur de l'amant, l’ardeur de cette première passion. Une correspondance active s'établit entre Thiers et sa bien-aimée, cor-

respondance qui dura pendant de longs mois.

Le père de la jeune personne vint à Paris. Il alla trouver le fiancé ae sa fille, et lui demanda quand il pourrait réaliser sa promesse.

Thiers n'etait pas riche, il s’en fallait de beaucoup ; il ne pouvait consentir à faire partager sa misère à celle qu’il aimait : il demanda un délai d’un an.

Au bout d’un an, on le mit en demeure de tenir sa parole. La situation ne s’était pas considérablement améliorée, il réclama un nouveau sursis. Indé iræ. Le père de la jeune fille crut à une défaite, il s'irrita, s’emporta, enliu provoqua Thiers qui dût accepter le duel. Il prit pour témoins Manuel le député, et Mignet, son fidèle Achates. Rabbe, qui plus tard raconta la chose, servait de témoin au père outragé.

Le duel eut lieu au pistolet. Le père, en sa qualité de poursuivant, d’offensé, devait tirer le premier. 11 visa, mais, dans un mouvement inventaire, son arme s’abaissa légèrement, et la balle vint s’enfoncer dans le sol, précisément entre les jambes de l’amant réfractaire. Celui-ci, bien entendu, avait pris ta ré-olution de ne point tirer, et l’affaire eût manqué de dénoûment, sans la fidélité que garda Thiers à ce cher souvenir. Lorsque, après la révolution de juillet 1830, à laquelle il avait pris une si grande part, il fût nommé conseiller d’Etat, et attaché à la personne du baron Louis, son premier soin fut de faire accorder au père et au frère de la jeune fille d’Aix, deux postes honorables dans l’administration des finances.

Plaçons ici une prédiction de Balzac, le cé- \ l H

lèbre romancier, prédiction qui devint une prophétie.

Le 8 novembre 1830, il écrivait à un de ses compatriotes :

« Un homme d’une grande popularité, M. Laffitte, devenu premier ministre, a fait tout à coup, d’un jeune écrivain un demi-ministre . M. Thiers, ancien rédacteur du Constitutionnel et du National, va sans doute régir les finances. Ce jeune homme d’Etat a été couvé, a éclos, a grandi sous l'influence des salons de M. de Talleyrand; mais nous connaissons beaucoup d’honnêtes personnes qui ont gardé leur vertu, tout en fréquentant des femmes galantes.... Je suis d’ailleurs convaincu que M. Thiers est trop jeune pour faire du ministère une spéculation. Noua avons lu dans les premières lignes de son Histoire de la Révolution, des phrases éloquentes sur le désintéressement des Conventionnels, qui maniaient des millions et dînaient à trente sons par jour;, et ces ligues, jadis citées dans le Constitutionnel , deviennent aujourd’hui une profession de foi. Si M. Thiers a du talent, nous lui permettrons de rire, sous cape, de nous, comme M. de Talleyrand ; mais il lui faut du talent à tout prix, sans quoi il perdra plus qu’un autre : il s’est fait trop annoncer , pour ne pas sombrer avec son avenir; et .fose avouer que j’ai c&nliance en lui : c’est diaprés les ouï-dire, un homme de grande capacité. »

On voit si Balzac s’e-t montré perspicace et si M. Thiers n’a pas tenu, et au delà, les promesses de sa jeunesse. Le célèbre romancier, s’il vivait encore, serait sans doute bien étonné d’avoir eu à ce pol'Jt raison.

Ce ne sont pas, du reste, les prédictions qui ont manqué à ses débuts. Son mérite apparaissait d'une façon si frappante, qu'il était impossible de ne point distinguer, au premier abord, que cet étrange jeune homme était destiné à de grandes choses.

Dieu sait à combien de calomnies il a été en butte : il a fait tant d'envieux, tant d'ingrats !

Ne disait-on pas qu’il était d’un caractère pusillanime? Nous l’avons vu, dans le cours de cette histoire, se montrer plein d’audace et de résolution en juillet 1830, marcher plus tard aux barricades à côté du maréchal Bugeaud; essuyer, sans trembler, la tempête de fer lancée par la machine de Fieschi. Le 24 février, ne courut-il pas les plus grands dangers? Avant même cette épo-

3 ue, n'avait-il pas eu l’honneur insigne de servir e but aux balles des assassins? N’a-t-il pas eu deux duels? Et, quand, au 2 décembre, il fut emprisonné, ne fit-on pas courir une foule de bruits mensongers sur son attitude en cette circonstance ? Nous avons vu nous-mêmes qu'il fut, à la fois, digne et ferme, et l’on peut s’en rapporter au récit fait par ses adversaires eux-mêmes.

Non-seulement il n'a jamais été ni pusillanime ni accessible à la crainte; mais, tous ses goûts, au contraire, semblaient portés vers l’action à outrance.

On lui a reproché d'être belliqueux, d'avoir tenté de jeter la France dans les aventures. Assurément, il eût aimé le métier des armes.

Qui croirait aujourd'hui qu'il a été passionné )Our les exercices du corps? Son amour pour 'équitation lui valut autrefois bien des railleries, >ien des sarcasmes.

11 chercha, raconte un écrivain qui fut admis souvent dans son intimité, il chercha à tenir sa place dans le monde des célébrités de manège et d'écurie. M.Thiers s’était lié avec un certain Carréga, ancien officier de l’JEmpire, peu érudit, peu lettré, ne vivant que pour monter à cheval et jouissant de l’estime de tous les grooms et do tous les maquignons de Paris. M. Thiers, qui va toujours au bout de toutes choses, eût voulu se rendre habile et célèbre, comme Alexandre, à monter des chevaux indomptés. 11 fréquentait régulièrement le bois de Boulogne, où tout le monde connaissait son cheval gris, qu'il montait avec une certaine dextérité.

Parvenu aux honneurs, il ne perdit point ses prétentions de cavalier. Pendant son ministère de 1840, en pleine question d’Orient, il acheta un cheval, auquel il donna le nom d'ibrahim. 11 en parlait avec passion, et ce nom oriental donnait souvent lieu à de bizarres quiproquos.

Mais le corps est peu de chose, surtout chez M. Thiers ; l'esprit était en lui aussi grand que l’intelligence; il en avait beaucoup et du meilleur; et, comme l’on ne prête qu’aux riches, on lui attribuait chaque jour bien des plaisanteries, bien des saillies échappées à sa verve malicieuse.

— Deux mots de M. Thiers sous le ministère du 12 mai:

Il disait de certains ministres, nouvellement entrés aux affaires, et que l'on accusait de manquer de politesse et de savoir-vivre :

« Ils se croient vertueux parce qu’ils sont mal élevés. »

—Voici qui regarde M. le comte Molé, qui avait pris les affaires étrangères: *

« Je ne conçois pas, quand on s’appelle Molé, que l’on veuille être autre chose que garde des sceaux. »

— Une anecdote empruntée à Alphonse Karr:

« M. Thiers vient de subir une défection douloureuse. — M. Boilay (du Constitutionnel ), qui l’avait inventé, passe à l’ennemi avec armes et bagages.

Al. Boilay était celui de tous les écrivains de la presse qui convenait le mieux à M. Thiers. — Il allait tous les matins causer place Saint-Georges, et, le soir, il sténographiait de mémoire la pensée exacte du maîire. M. Boilay a quitté le Constitua tionnel pour le Messager, où il reçoit mille francs par mois. Oa parle d’arrhes, que les uns portent à vingt mille francs par moi-, les autres seulement à dix mille.

M. Thiers était obligé de faire un mot sur cette trahison. — On lui en prête deux : « Tu quoque, brute. » C’est un mot dont on a usé e^ abusé. — J’aime mieux l’autre: « M. Boilay, dit l'ex-ministie, a fait comme font les cuisinières; aussitôt qu’il a su f..ire la cuisine, il a changé de maître. »

Et puisque nous sommes entiés dans la voie des anecdotes, poui suivons.

Franchissons le mur de la vie privée à la suite du Bourgeois de Taris :

« D’une grande lorce de volonté, studieux, M. Thiers se met, chaque jour, au travail dès six heures du matin en hiver, dès cinq heures en été. Sa bibliothèque, qui lui tient lieu de cabinet, est assez vaste; le milieu est occupé par une immense table en chêne, sur laquelle peuvent se développer des cartes géographiques de grandes dimensions. M. Thiers se plaît surtout à consulter de

bonnes cartes de géographie. Les études de chaque , jour se modifient, suivant le sujet qui l’occupe et qu’il doit traiter, soit dans les livres, soit dans les commissions, soit à la tribune lorsqu’il y avait une tribune. Pour les questions d’afTaires, il consulte les hommes pratiques, les hommes spéciaux; il lit patiemment les ouvrages qui traitent de la matière, et ainsi armé de pied en cap, il ne souffre guère qu’on vienne contredire son érudition, ses théories et ses convictions de la veille. Quant à ses discours, il les préparait, il les méditait, mais il ne les écrivait jamais. Il lui est même arrivé plus d’une fois d’improviser devant un ou deux amis, le discours qu’il devait protioncer leJendemain en le modifiant plus ou moins suivant les impressions de l’assemblée, suivant les émotions de la tribune.

« Tout sujet nouveau passionne cet homme d'esprit : armée de terre, marine, administration, combat naval, bataille rangée, etc., etc., deviennent ses uniques objets de conversation intime, lorsqu’ils ont été le matin l'objet de ses recherches et de son travail.

« M. Thiers jouit d’une forte et heureuse organisation : bien que matineux, il va dans le mon ie, au théâtre, il veille; mais il ne joue jamais. Avant et après son dîner, il prend presque régulièrement quelques heures de repos et de sommeil.

« Cette vie studieuse et très-remplie est égayée par une succession de caprices et de fantaisies, fantaisies et caprices singuliers et assez inattendus. La première fois qu’il s'établit au ministère de l’intérieur, il lui fallut deux gazelles; pendant ses longues années d’opposition contre le ministère du 29 octobre, il lui fallut dans son hôtel de la rue

Saint-Georges, des serres, des plantes tropicales et des oiseaux-mouches. Les beaux-arts sont aussi pour lui des occasions d’entraînements passagers et de préoccupation exclusive. Comment n’aimerait-il pas les beaux-arts qui sont si souvent pour lui des thèses de causeries pleines d'idées iines et d'aperçus plus ou moins justes? Tantôt il se fait arehtteete : il choisit dans les environs de Rome un immense terrain, et s'y bâtit sur le papier un palais élégant, asile réservé à de doux loisirs, après une existence si active et si agitée; tantôt il se fait l’amant passionné de la statuaire ; tantôt il raffole de peinture; depuis la révolution de 1848, Ja gravure trouve en lui un amateur presque exclusif et presque prodigue. On m’assure que ses faniaisiesen ce genre ont plus d'une fois animé le leu des enchères dans les ventes publiques. Sobre, il ne recherche comme luxe de table que les vins les moins estimés : des vins de Lunel, de Frontignan.

« M. Thiers se contenle d’apprendre au jour le jour ce qu’il a besoin de savoir. Ce qui s’imprime contre lui, on le lui cache, on ne laisse respirer à ses nerfs irritables et délicats que le parfum de l’éloge et de la flatterie. C’est un enfant gâté dont on tolère, dont on cherche à calmer toutes les mauvaises humeurs, mais qui, dans ses accès de colère, ne casse jamais de porcelaine et 11 e bat jamais les gens.»

Du reste, ce qu’on écrivait contre lui le touchait peu, et il a subi tant d’attaques dans sa vie que le seul sentiment qu'il en ressentît ne pouvait être que du dédain. Il pardonnait volontiers, et était toujours heureux lorsqu’il se présentait une occasion de prouver qu’il savait pratiquer

l’oubli des injures. Le docteur Véron l’éprouva un* jour, alors qu’il était encore directeur de l’Opéra. Voici ce qu’il raconte lui-même :

« La prospérité de l’Opéra tentait de nombreuses ambitions. On ne chercha plus que des moyens plausibles et honnêtes de rompre mon pacte. Vo'd le moyen ing^ni^ux auquel M. Thiers s’arrêta : M. Véron n’a plus que deux ans, il faut s’y prendre à t’avance, nommons-iui un successeur.

« Ce candidat choisi par AL Thiers était M. Crosnier.

« Averti par Nourrit, je n’avai* pas de temps à perdre, j’avisai. «Veux tu, dis-je à Loëwe-Wtimar, « que je rencontrai par hasard, te faire directeur « de l’Opéra ou au moins m'autoriser à te propo- « ser comme mon successeur à M. Thiers, ministre « du commerce? » Il accepta. J’allai trouver M. Thiers et dans la rue je l’abordai ainsi : « Vous « devez demain, monsieur le ministre, engager « l’avenir de l'Opéra. Si vous voulez bien m’écou- « ter, je vais vous offrir une combinaison qui « vous permettra de faire do plus grandes et de « plus promptes économies que celles que vous « voulez obtenir. Il s’agit plutôt encore des inté— « rets de l'Etat que des miens, pouvez- vous refuser « de m’entendre? » M. Thiers m’admit dans son cabinet , et d’un ton peu encourageant : « Quelle « e>t, me dit-il, cette combinaison. — J’ai encore « deux ans de bail à faire, lui répondis-je : si « vous voulez accepter un successeur de mon « choix, vous pouvez dès aujourd’hui réaliser « une économie qui ne sera possible que dans « deux ans avec le traité que vous allez signer « demain. — Quel est ce successeur de votre « choix? — J’éprouve quelque embarras à vous

« le nommer, c’est nn homme d'esprit dont la « plume vous a souvent été hostile. » La physionomie de M. Thiers devint alors plus calme et plus bienveillante. Ce spirituel homme d’Etat aime à pardonner. « Je n'ai jamais eu de ranci cune contre personne, pas même contre les « écrivains qui m’attaquent tous les jours. (Juel « est donc votre successeur? — C’est M. Loëwe- <( Weimar que je vous amènerai demain si vous « vouiez, il accepterait immédia ement la réduc- « lion de subvention dont vous ne pourriez proie fiter avec M. Grosnirr que dans deux an*, mais « il faut alors qoe vous vous engagiez vis-à-vis « de moi à rompre dès aujourd'hui la négociait tion Crosnier? — Cela est fort embarrassant, « car nous devions signer tous deux le trai é « demain matin. Mais M. Loëwe-Wermar serait- « il en mesure de faire son cautionnement? me « dit M . Thiers. — Je le ferai de mes deniers péril sonnels. — Je n’ai plus rien à dire. » — ■ La partie était gagnée.

«Mais comme le maréchal Sébastiani, très-puissant à la cour, s’opposa à la nomination de M. Lcëwe- Weimar, parce que ce dernier avait écrit sur son sujet une notice biographique peu flatteuse, Thiers dut chercher une autre combinaison : M. Duponchel devint mon successeur en titre, mais il avait pour associé M. Loëwe-Weimar. Cette combinaison fut adoptée au mois d’août 1835. M. Thiers alors, usant d'un pouvoir dictatorial, décida que sur les 40,000 francs qui m’avaient été alloués par M. le comte d'Argout et qui m'étaient encore dus, je ne toucherais que 1 5,000 francs. « Vous faites Charlemagne , me dit* il, il faut que « vous payiez rançon. »

Nous aurons encore occasion, et plus d’une fois, de citer Véron; il ne faut pas toujours le croire sur parole, surtout lorsqu’il se livre à certaines insinuations dans lesquelles il n’y a de réel que l’ambition et l’orgueil déçus :

Voici un exemple entre autres de ces perfidies de langage :

— Vous devez être bien fière, madame, disait à la mère de M. Thiers, un de ses familiers, bien fière et à juste titre d’un fils parvenu au suprême pouvoir, et présidant aux destinées politiques de son pays?

— Oh ! je n’ai jamais été embarrassée ni inquiète de son aveuir ; ceux qui laisseraient monter mon fils derrière leur voiture, vous entendez, derrière , seraient sûrs qu’il prendrait bien vite leur place à l’intérieur.

Le docteur Véron comptait bien être récompensé du zèle qu’il montrait et de l’admiration qu’il manifestait d’une façon trop souvent exagérée.

Un jour, paraît-il, il vint demander cette récompense à M. Thiers.

— Vous voyez comme je suis à vous, lui disaitil, pratitiez-moi d’une place convenable et qui donne de la considération.

— Oh 1 oh ! mon cher, vous me demandez l’impossible 1 répondit le petit homme en faisant une pirouette.

Jamais le docteur ne lui a pardonné ce mot plein d'insolence.

Le jour où le prince Louis Bonaparte fut nommé président de la République, Véron se redressa de toute la hauteur de sa rancune.

Véron était un ingrat, comme (ant d’autres.

Après tout il avait reçu bien des services de la part de M. Thiers; Véron voulait être quelque chose, M. Thiers en lit un directeur du Constitutionnel et lui ouvrit ainsi le chemin à la députation.

C’est lui-même qui l’avoue tout en atténuant, autant que possible, la valeur du bienfait. Laissons-le nous dire lui-même comment il entra au Constitutionnel. Son récit va nous apprendre des choses assez intéressantes sur la façon dont M. Thiers entendait la presse politique:

«M. de Saint-Albin, dit h*, docteur, propriétaire de deux actions du Constitutionnel, était décidé à les vendre. « M. Thiers, me dit M. Etienne, désire « beaucoup votre entrée au journal, allez le trou- « ver, il vous attend, le Constitutionnel sera pour « vous un puissant appui. »

« Je me rendis chez l'ex-ministre : son accueil lut poli et empressé.

a — Vous avez donc oublié, lui dis-je, tous vos griefs contre moi ?

« — Les alîaires, répondit-il, c’est comme lesrues 3e Paris, où les voitures s’accrochent sans qu’il gu résulte aucun accident et aucune représaille. Vous voulez devenir député? Dans les journaux, i y a les écrivains et les hommes d’affaires; vous Hes un homme d’affaires intelligent. Eh bien l mus pouvez m’être utile et je vous serai utile à non tour.

« — M. Etienne qui m’envoie près de vous m'a lit que vous désiriez que je me rendisse acquéeur des deux actions du Constitutionnel qui sont [ vendre.

« — Ah 1 le Constitutionnel.. Il est bien vieux ! 3’ailleurs ce journal n'a d’autre importance que

celle que je lui donne, il me restera toujours dévoué et fidèle. Ne vaudrait-il pas mieux nous rendre maîtres du journal la Pressel On dit que M. de Girardin veut vendre sa position et ses droits de rédacteur en chef. Pensez au journal la Presse! ce serait une-meilleure affaire, nous écraserions les Débats. Voyez M. de Girardin, mais ne dites pas ori mot de ces démarches à M. Etienne.

«M. deGuardin me demandant 400,000 francs, je retournai chez M. Tliiers qui, malgté ce chiffre, convoitait toujours ardemment la Presse...

« — Ma bour>e n'est pas assez grosse, lui dis-je, pour satisfaire M. de Girardin.

P — Eli bien ! voyons : quelle somme donnezvous? Je sais des gens qui ont du goût, pour moi et que je déciderais à nous aider. Vous êtes bien assez riche pour donner 2CO,UOO francs?

« — Vous oubliez, monsieur Thiers, que vous avez réduit ma subvention à l’Opéra, et que, par votre décision, l'Etat s'est acquitté d’une dette de 40,000 francs en ne m'en donnant que 45,000.

Je n’ai à votre disposition que 150,000 francs, trouvez le reste.

« Au bout de peu de jours, M. Thiers m’annonça qu’il avait trouvé 400,000 trancs. Mais M. de Girardin maintint son chiffre, et l’affaire ne se lit pas.

« M. Thiers revint au Constitutionnel.

« — En y réfléchissant bien, me dit-il, le Constitutionnel e-t un journal plus sérieux, il a plus d'iinportanc9 politique ! M. Etienne est un, homme d’esprit; les vieux journaux sont encore les plus lus: ils ont de l’autorité. Achetez les deux actions du Constitutionnel. Vous le rajeunirez; vous viendrez me voir le matin, vers

midi, à l’heure de ma toilette : je yous donnerai des sujets d’ai ticle en faisant ma barbe.

« — Je vois bien, monsieur Thiers, que le Constitutionnel vous importe; je sais le parti que vous pouvez en tirer; mais où cela me mènera t-il?

«c — Quand j’arriverai au pouvoir, vous arriverez. Vous aurez dans la main un instrument puissant : c’est vous qui me ferez marcher.

« — Eh bien, je vais me mettre dans votre jeu; je crois à vos chances et à vos promesses.

« L'affaire se conclut.

« Ce fut alors que M. Boilay,sous la direction de Thiers, soutint, une polémique savante contre le Journal des Débats, sur ce thème de l’opposition : Le roi régne et ne gouverne pas.

« Thiers donne de la vie à un journal.

« — Vous êtes un homme d'Etat embarrassant, lui dis-je un jour.

« — Et je ne suis jamais embarrassé , me répondit-il.

M. Thiers excellait donc à manier la presse.

Pourtant n’est-ce pas lui qui en a dit : La presse « est une mauvaise denrée, même la bonne. »

« Le jour de la nomination ministérielle du 13 mai 1839, un petit billet de M. Thiers m’appela près de lui : j^ le trouvai pâ'e, ému, dit Véron.

« — Eh bien ! qu’allez-vous faire? me dit-il d’un ton assez brusque.

— « Vous me le demandez, je reste fidèle au drapeau, et vous pouvez compter sur moi.

« M. Thiers n’aimait pas à jouer d’un seul journal, il lui fallait tout un orchestre. Il s'assurait le concours et les éloges du Courrier français ,

en flattant, comme il le disait, l’orgueil et la vanité de M. Léon Faucher : « Je suis sûr de son « dévouement, ajoutait-il ; madame Thiers et ma « belle-mère reçoivent madame Léon Faucher. » Il pouvait compter sur le Constitutionnel. 11 disait sans doute : « Si M. Etienne me fait faux « bond, M.Véron,que je veux bien recevoir le ma- « tin pendant que je fais ma barbe, me restera « dévoué. » Par Marrast, il avait un pied dans le National. »

M. Thiers voulut encore se donner le luxe d*un journal du soir. « Un journal du soir, disaitil, est nécessaire pour donner le ton aux journaux du lendemain matin. »

11 voulait acheter le Messager des Chambres, mais le comte Walewaki le prévint.

Il fit créer par MM. Léon Pilet et Grimaldi son journal du soir, le Nouvelliste.

« Ce petit journal, disait-il, donnera le ton à la polémique, et devra rembarrer les journaux amis dont le dévouement n’aura pas été trouvé assez vif. »

M. Thiers qui tenait tous les fils de cette comédie à plusieuis personnages, devant le Constitutionnel, devant le Courrier français , devant le Messager des Chambres , blâmait hautement les excès de zèle du Nouvelliste. « Que voulez-vous que j’y fasse, répondait-il, les écrivains politiques me font des journaux pour moi sans que je le leur demande; s’ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c’est qu’ils trouvent mes cartes bonnes. »

M. Thiers savait en effet garder les atouts dans son jeu. S’il eût à se plaindre de la politique, le public se plaignit bien souvent qu'elle arrêtât

l'essor de ses beaux livres ; et noa-seulemeut le public, mais les libraires eux-mêmes ?

— Je ne suis plus libraire, disait Ladvocat.

— Et pourquoi?

— Ah ! pourquoi ! c’est que, pour vendre des livres, il faut d’abord qu’il y ait des livres.

— Eh bien ?

— Eh bien! la politique et les affaires m’ont pris tous mes écrivains, tous mes ouvriers.

S’il n’était pas ministre :

M . Villemain ferait son Histoire de Grégoire VII et des Pères de l’Eglise, pour laquelle il • avait déjà rassemblé des matériaux.

Sans la politique qui les a tous pris :

M. de Barante écrirait son Histoire du Parlement de Paris ;

M. Mignet., YHistoire de la Ligue ;

M. Guizot, YHistoire de la Révolution d’Angleterre *

■ M. Malitourne, YHistoire de la Restauration ;

M. de Salvandy, YHistoire de Napoléon ;

M. Thiers, cdle du Consulat et de l’Empire , etc., etc.; à peu près soixante-dix volumes.

Tous travaux commencés et qui m’étaient promis.

Que disions-nous, quand nous aflirmions que M. Thiers avait projeté son dernier grand ouvrage longtemps avant sa chute du ministère?

• M. Thiers, en politique, était fort entier, disions-nous. Bon gré, mal gré, son talent, sa personnalité rejetaient au second plan tout autre talent, toute autre personnalité.

Elle était assez juste, l’appréciation suivante

de l'auteur des Guêpes , lors de l’avénemënt de M. Thiers, le le r mars 1840. Il est bon d'ajouter qu'une bonne partie du public (et un peu nousmême) pensait ainsi :

« Voici donc M. Thiers roi de France et le roi Louis-Philippe passé à l'état de fétiche, de Grand- Lama, ayant dans l'Ftat précisément la môme influence qu’aurait un de ces bustes de plâtre qui décorent les mairies et les théâtres.

« Car on s.dt que M. Thiers est l’auteur de la maxime : le roi régne et ne gouverne pas.

. « Or, comme le roi n'est ni électeur, ni juré, ni garde national, il se trouve qu’il est aujourd'hui le moins important, le plus humble, le moins considéré de tous les Français; qu’il n'y a pas un épicier, ni un bonnetier, ni un écrivain à échoppe qui n’ait plus de droits politiques et plus d’influence que lui. »

— Les adversaires mêmes de M. Thiers, nous l’avons déjà prouvé, lui rendaient justice. Voici le jugement d’un de ses ennemis acharnés, Jacques Arago.

« Thiers est caustique, incisif ; il plaide encore moins qu'il ne raconte, et, de chacune de ses anecdotes, il se fait un argument en faveur de sa cause.

« Les choses les plus sérieuses, Thiers les discute avec familiarité, comme on le ferait d’un jeu d’enfant. Il est l'homme des escarmouches. Un adver>aire, deux, vingt, trente, cent, voilà ce qui convint à ses allures; dans la mêlée, il est sublime. Sa voix, tout d’abord, vous irrite, vous blesse, et puis, quoi que vous fassiez, elle vous occupe, et vous criez: Bravo! à la lin de la période que vous aviez sifflée au début.

« Il y a de l’esprit dans la face de Thiers; il y en a dans sa charpente osseuse, il y en a dans ses gestes, dans son sourire, il y en a même dans sa colère; aussi ses emportements semblent-ils toujours calculés pour produire de reflet... la modération est la plus puissante des armes.

« Après un triomphe de tribune, Thiers sortait toujours seul de la Chambre; il savait à merveille qu’on cherche surtout celui qui se cache ; cela est i si vrai qu’il était absent de la Chambre le jour où il lit annoncer, par un Message royal, le retour des cendres de l’ Empereur. Les vivats allèrent le saluer place Saint- Georges; il n'ignorait pas qu'ils viendraient le troubler jusque dans son sommeil.

■ On a souvent accusé Thiers d’avoir, par sa position, aidé à la fortune des siens. Il est arrivé pauvre à Paris, il a acheté plus tard de magnifiques propriétés; qu’y a-t-il là d’étonnant, puisqu'il a écrit de beaux livres et que d'autres font furtune en publiant des calomnies. »

Nous le répétons, ces lignes sont d’un ennemi et du plus partial, peut-être.

M. Thiers a été souvent accusé d’orgueil et de vanité; mais quel est l’homme de mérite qui n’a poiut encouru ce reproche? On peut citer de lui des traits de modestie. Il se dérobe après tons ses succès de tribune; il fuit les ovations, il redoute certains honneurs, il sait qu’il en est de dangereux et que ceux qui sont prématurés sont les plus dangereux.

Tout récemment, on avait voulu ouvrir une souscription pour élever une statue au président de la République. M. Thiers fit répondre, par M. Barthélemy-Saint-Hilaire, aux promoteurs de cette idée, la lettre suivante:

« Les honneurs du genre de celui que vous avez le dessein de rendre à M. Thiers ne relèvent que de la postérité.

« Les contemporains ne peuvent jamais être de bons juges. Eu les supposant même tout à fait impartiaux, chose déjà si difficile, ils ne sont pas ilaeés de manière à ce que leur appréciation misse être complète. La mort seule, en fermant ! a carrière, permet à l’histoire d’embrasser l'ensemble du ta vie qu'elle interrompt et qu’elle consacre.

« C’est à ce tribunal qu’il convient de laisser le soin de juger M. Thiers quand le moment sera venu. La France lui a déjà décerné la plus belle récompense qu’il pût recevoir de son vivant; elle lui a confié le grand et laborieux devoir de la

S ouverner. 11 s’en acquitte avec le plus infatigable évouement, et, tout ce que les bons citoyens, jaloux de lui témoigner leur reconnaissance, peuvent faire aujourd’hui pour lui, c'est de l'aider et de le soutenir dans la politique libérale et conservatrice qu'il a adoptée et qui peut seule assurer le salut de la société française. »

Un portrait de M. Thiers, qui est daté de 4869, signé par M. Leguevel de Lacombe, mais qui n’est pas indigne de la plume de M. Claveau;

« Ce petit vieillard rondelet, avec ses lunettes, ses cheveux en brosse, sa redingote marron et sa culotte de nankin est encore, à l’heure qu’il est, l’homme le plus important de la Chambre. — 11 a toujours l’air do mâchonner quelque chose, une espèce de cure-dents invisible; c’est probablement se renommée qu’il savoure. Il la sent, il la voit, elle lui sourit dans tous les yeux, elle s’incline devant lui sous tous les noms et sous toutes les

formes. Les alliés de la gauche, ses collègues de la droite, ses amis des anciennes Assemblées <es créatures des anciens cabinets, ses obligés de 1840 ses complices de 1 850, tout, jusqu'aux minisîres eux-mêmes, se courbe, à un moment donné, devant ce grand homme qui est encore te petit Thiers. *7 Dan* certaines circonstances critiques, le Corps législatif de l’Empire lui a témoigné plus mie du respect. 1

«• Car-dessus tout il a, il conserve, pleine et entière, une suprême qualité, un don merveid ux qui, de son propre aveu, résumé et embrasse tous les autres: c'est l'intelligence. M. Thiers est un homme intelligent ; il comprend tout et fait tout comprendre. Jetez-le au milieu d'un débat confus trausportez-le tout à coup, même non prévenu à travers la discussion la plus obscure, il y destinera, rien qu’en y passant, un sillon de lumière* il ira droit au point jush*, au nœud même, par mtuiiion, par instinct, par une pente irréfléchie de son esprit vers la clarté. Et ce nœud une fois démêlé, une fois saisi, quelle habileté à le dégager de tout ce qui l’embarra-se, à l'éliminer de la confusion environnante, à le présenter seul et en relief, a y attirer toute l’attention et tout l'effort de la Chambre ! C’est là sa grande supériorité sur la plupart des orateurs de la Chambre.

De son éloqu-nce, ou plutôt de sa parole, il ne reste rien à dire; chacun sait que ses discours ressemblent à de longues conversations disposées avec une méthode parfaite, divisées avec un art infini, relevées, presque à chaque reprise d’haleine, par un résumé vif, ou, plus souvent encore par une seule phrase, une toute petite phrase* une simple alliance de mots, voire un mot uni!

que, un mot final, qui, au premier abord, n’a l'air de rien; mais qui, amené et lancé par M. Tbiers, devient une très-grosse méchanceté ou une très-piquante malice.

Nous avons parlé de l’orateur, nous avons parlé de l'homme d'Etat, nous avons cité la plupart des jugements qui ont été portés sur lui; parlons maintenant de l’historien, non pas du jeune auteur de l’ Histoire de la Révolution française, mais de l’écrivain mûri, éclairé par la connaissance des hommes et des choses, par l’expérience des affaires publiques. Sainte-Beuve qui, on le sait, n’était pas tendre, et dont la plume a blessé à mort plus d’une réputation, ne peut se défendre d'une profonde admiration pour le dernier ouvrage de M . Thiers. L’histoire du Consulat et de l’Empire n’a inspiré, pour ainsi dire, aux virulents critiques que des éloges.

Il définit parfaitement le genre d’esprit et de talent de l’écrivain. Sainte-Beuve aimait ses aises, il ne pardonnait pas volontiers à un livre d'être d’une approche difficile.

Tacite ne lui plaît guère, du moins comme historien, parce qu’il le fatiguait, pt jamais il n’a lu plus agréablement l’histoire que sous le langage simple, facile et abondant de l’auteur du Consulat et de l Empire.

« M. Thiers, dit-il, d'instinct et par tempérament, aime, avant tout, le naturel, la simplicité, l'opposé du déclamatoire et de tout ce qui y ressemble ou qui y prête. Littérairement, Bossuet, Molière et H&cine sont des dieux, et, en cela, il a la religion du grand nombre ; mais il a plus

que persoune ses préférences et ses exclusions : il est pour Racine presque contre Corneille, pour Voltaire décidément contre Jean-Jacques. Esprit clair, vigoureux et net, par sa longue pratique positive il n a fait que se fortifier dans son premier instinct et y ajouter l’arrêt de l'expérience. Ln histoire, sa méthode rappellerait plutôt, chez les anciens, celle de PolyLe; guerre, administration, finances, il embrasse tout, il expose tout, comme il l’a étudié, avec précision, continuité, et sans lâcher prise jusqu'au dernier détail. Dans une histoire telle que celle qu'il traite, où il est le premier à passer, et avec les incomparables matériaux qu il a eus à sa disposition, on aurait du, ce semble, lui souhaiter une telle méthode, 8 J* ne l’avait eue de lui- même. A combien de déclamations et de fausses vues une histoire ainsi faite va couper court dès l’origine ! Que de questions jugées et vidées qui auraient fourni matière 5 controverse, s'il n'en avait établi, dès l’abord, la solution décisive ! Je n’irai pas jusqu’à dire que sur tons les points il en, soit ainsi ; il est des branches de cette histoire impériale pour lesquelles il n’a pas tout fait, la diplomatie par exemple. Mais, pour l’ordre civil, pour l'administration, pour la guerre, il a poussé l'exposition au dernier degré d'éclaircissement et d'évidence où elle peut aller. On rend généralement hommage et justice à celle grande composition historique et aux belles qualités qui s'y déploient; mois, selon moi, on ne lui en rend pas encore assez, et l’avenir en dira plus. Tout le monde aborde et lit cetle histoire, mais il n’y a qu’une manière de la lire comme il faut, en détail, les cartes sous les yeux, sans rien passer, sans pien

brusquer; ce n’est pas là un de ces livres dont on prenne idée en le parcourant. Le plan général est 'vaste et même grandiose ; l’historien procède par grandes masses qu’il dispose et distribue autour d’un événement principal nui donne son nom à chaque livre. Mais, dans l'exécution, il ne vise pas à grouper, il ne force rien, et ne contraint aucun fait à rentrer plus qu’il ne faut. Son récit, calme et limpide, se déroule sans impatience. Une fois les arches du pont jetées, il laisse le courant aller de soi-même en toute, largeur. Dans le style, l’écrivain n’a nulle part flatté le goût du temps pour les effets et pour la couleur, et on pourrait même trouver qu’il en a tenu trop peu décompté quelquefois; mais c’est une satisfaction bien rare pour les esprits sérieux et judicieux que celle de lire une suite de volumes si aisés et si pleins, sortis tout entiers du sein du sujet et nous le livrant avec abondance, d’une simplicité de ton presque familière, où jamais ne se rencontrent une difficulté dans la pensée, nn clxoc dans l’expression, et où l’on assiste si commodément au spectacle des plus grandes choses. »

Et plus loin il ajoute :

«Quel historien a semblé plus fait que M. Thiers pour raconter et développer les merveilles tant civiles que militaires, tous les bienfaits du Consulat etdelEmpire! Là encore on l’a pu croire quelquefois entraîné, fasciné, tant il pénétrait avec satisfaction et avec plénitude dans toutes les branches de son sujet, tant il se laissait porter avec la pensée de son héros à toutes les conséquences, et jusqu’aux extiêmes splendeurs, jusqu’aux éblouissements de l’Empire. Mais ici la

rapidité n’est plus la même : c’est ce complet auquel aspire l'historien dorénavant formé par la connaissance des affaires, et devenu à son tour homme d'Etat. Aussi, dans la peinture et l'explication de cette époque, la plus fertile en conceptions de toutes sortes et en créations, e^t-il l’historien adrmnistiatif et stratégique par excellence. Tous les ressorts des machines diverses, il les a touchés; lou3 les plans et les projets jaillissant d’un front sublime, il les a eus sous les yeux, entre les mains ; et le travail qu’il a fait iui-même en s’en rendant compte, le plaisir qu’il a ressenti en les découvrant, il nous le reproduit, il nous le communique avec largesse et lucidité. Il ne résume rien, ce n’est passa manière, il recommence son étude entière et toute son information personnelle pour tous et devant tous. Nous assistons pour la première fois, dans le plus parfait détail à ce que des particuliers (comme on disait autrefois) n’auraient jamais eu chance autrement de savoir, au secret des conseils, des négociations, à l’intiinité des en'retiens souverains, à la succession des pensées agitées sous la tente de César au chevet (l’Alexandre. Le souffle de cette histoire, dans toute son étendue, est le même, bien que, dans les derniers volumes. les réflexions, les regrets et les critiques s’y mêlent plus fréquemment; mais l’admiration, l’amour pour le héros, pour sa personne encore plus que pour son œuvre, subsiste; l’historien rompu aux habitudes et aux discussions parlementaires a beau faire, son goût vif pour eette nature de conquérant organisateur et civilisateur a pu souffrir, mais n’a pas faibli; et

lorsqu’aux dernières heures de la lutte, il le retrouve tout d'un coup rajeuni, éblouissant de génie et d’ardeur, il retrouve à son tour sa note jeune, émue, sa note claire et première, le Chant auDépart,trop tôt quitté et reperdu dans les deuils, dans les tristesses suprêmes de Fontainebleau. »

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