CHAPITRE VI
L’exil de M. Thiers. — Ses voyages. — Les élections de 1863 . — Lettre de M. de Persigny. — Thiers est élu. — . Pourquoi il se retrouve sur les bancs du Corps législatif.
— Les libertés nécessaires. — Le Mexique. — La question romaine. — La convention de septembre. — La France et l’Allemagne en 1866. — Avant Sadowa. — Après Sadowa.
— Les prédictions. — Plus de faute à commettre 1 — Les discussions économiques. — La marine marchande. — Les traités de commerce. — M. Thiers s’oppose k toute réduction du contingent. — La candidature Hohenzollern. — La déclaration de guerre. — M. Thiers proteste en vain et n’est pas écoule. — Le 4 septembre. — Mission diplomatique de M. Thiers. — Négociations. — L’armistice. — M. Thiers nommé chef du pouvoir exécutif.
Pendant les huit mois que dura l’exil de M. Thiers (2 décembre 1851. — 7 août 1852), il avait visité la Belgique, l’Angleterre, l’Italie et la Suisse, continuant à accroître les trésors historiques dont il devait enrichir son ouvrage inachevé.
11 ne semble pas qu’il ait eu ni l’intention, ni l'espoir de revenir aux affaires, au moins jusqu'au 24 novembre 1860 où parut le fameux décret qui modifia le régime issu du coup d’Etat.
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Dès ce moment il pense que, dans l'état des choses, l’abstention des hommes opposés à l’Empire est non-seulement regrettable, mais blâmable. Il accepte le fait accompli et veut que l’on rentre dans la lice politique, et qu'on s’efforce d’arracher, par les voies légales, toutes les améliorations qu’on pourra obtenir à la Comtitution.
A la veille des élections générales de 1863, il pose sa candidature dans la deuxième circonscription de Paris. Le ministre de l'intérieur, M. de Persigny , lui fit une vive opposition et l’attaqua personnellement dans une lettre rendue publique et dans laquelle nous relevons ces lignes :
« En face de celte France qui n’est devenue si glorieuse et si prospère que depuis que M. Thiers et les siens ne sont plus aux affaires, le suffrage universel n’opposera pas au gouvernement qui a tiré le pays de l'abîme, ceux qui l’y avaient laissé tomber. »
Combattre aussi ouvertement l’ancien ministre de 1840, l’ancien orateur des grandes luttes parlementaires, c’était montrer combien on le redoutait, c'était désigner à l'opposition un représentant sur lequel elle devait d’autant plus se porter que le gouverne»» nt le repoussai*.
Le 31 uini, l'opposition nommait à Paris neuf députés, et parmi eux M. Thiers. Le triomphe des adversaires de l’Empire lut. regardé alors par les amis du pouvoir non comme une manifestation de l’esprit de la population parisienne, mais comme « une surprise du suffrage universel. »
Le mot était malheureux. Il resta cependant.
Rentré dans la vie parlementaire, M. Thiers
prit la parole pour la première fois le 24 décembre 1863, et prononça sur la dette flottante, un discours qui renfermait toute la science financière accumulée depuis son entrée aux affaires.
Quelques jours après le H janvier 1864, il prend part à la discussion de l’adresse, il définit les libertés nécessaires. Ce discours est resté célèbre. Dans son exorde, M. Thiers croit devoir donner à la Chambre des explications personnelles sur les motifs de sa présence en cette assemblée, et sur les sentiments qui l’ont animé en y entrant î
« Jè sais bien, disait-il, que les grandes assemblées ont toute autre chose à faire que de s’occuper des individus ; mais, lorsque je vous demande la permission de vous entretenir de moi un instant, un instant seulement, c’est un devoir que je crois remplir envers le pays, qui m’a élu sans exiger de profession de loi, et envers tous mes colègues, dont je serai heureux de posséder la confiance.
« Messieurs, il y a trente-quatre ans que je suis entré pour la première fois dans celte enceinte. J’y ai pris place à côté de la dernière Chambre de la Restauration. Depuis, j’ai fait partie de toutes les Chambres qui *e sont succède de 1830 à 1848; puis, sous la République, j’ai siég» 4 sur les bancs de la ConMituante et de la Législative; et enfin, me voici au milieu de vous, sur les bancs du Corps législatif de I Empire.
« Dans ce long espace de temps, j’ai vu se succéder les choses, les hommes, les opinions, les affections même; et au milieu de ce torrent qui semblait devoir tout emporter, les principes seuls ont survécu, les principes sociaux et politi-
ques sur lesquels repose la société moderne. Ce n’est pas que, dans certains jours, ils n'aient paru singulièrement menacés. Nous avons vu des moments où l'ordre semblait tellement ébranlé qu’on se demandait comment la Société pouvait se rasseoir. Plus tard, c’éiait l’idée de la liberté qui semblait effacée de l’esprit humain ; et cependant l’ordre s’est rétabli, et la liberté est prête à renaîire! Tant il est vrai de dire que ces grands principes sont comme ces astres destinés à nous éclairer, qui s'enveloppent quelquefois de nuage pour paraître bientôt plus radieux.
« Une circonstance vous aura sans doute frappés, c’est que les hommes eux-mêmes , si petits au milieu de la grandeur des événements, les hommes n’ont quelque valeur que par l’inlelligence au’ils ont eue de ces grands principes, et par la fidélité qu’ils leur ont conservée.
« Quant à moi, il y a trois principes que j’ai toujours considérés comme devant faire la règle d’une vie honnête et bien ordonnée : c’est le principe de la souveraineté nationale, le principe d’ordre, le principe de liberté.
« Je suis né, j’ai vécu dans cette école de 89, qui croit que la Fiance a le droit de disposer de ses destinées et de choisir Ife gouvernement qui lui convient. Je pense qu’elle ne doit user de sa souveraineté que très-rarement, et même que mieux vaudrait qu’elle n’en usât jamais, s’il était possible; mais quand elle a prononcé, à mes yeux, le droit y est. Je pense que c’est manquer à la loi et au bon sens que de chercher à substi- j tuer des vues particulières à sa volonté clairement exprimée.
« Mais, quand on s’est soumis au gouvernement
légal de son pays, il y a deux choses que l’on e. ; t toujours en droit de lui demander : l’ordre et la liber! é.
« Quand la société est privée de l'ordre, elle vit dans les angoisses ; inquiète, agitée, elle ne travaille pas ou travaille peu. Or, le riche peut quelquefois ne pas travailler; mais la société est un ouvrier condamné à gagner, du lever au coucher du soleil, le pain de ses enfants. Si elle s’arrête un jour elle s’appauvrit, et, tandis que, privée d’ordre, elle s'appauvrit au dedans, au dehors elle se déconsidère, et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’elle tend de tousses vœux au despotisme 1
« Si c’est la liberté qui manque, la société n’est pas plus heureuse ; elle souffre différemment, mais elle ne souffre pas moins. Elle s’inquiète, elle s’agite sourdement, elle se sent humiliée, et si, faute d’être assez consultée, elle aperçoit que ses destinées sont dirigées dans d'autres vues que les siennes, elle s'irrite; elle voudrait le dire, elle ne le peut pas, elle est toujours prête à éclater, et tandis que privée d'ordre, elle tend au despotisme, privée de liberté, elle tend aux révolutions.
a Les principes que je viens d’énoncer, messieurs, sont ceux d’après lesquels j'ai essayé de diriger ma vie au milieu de la. confusion des événements.
« Lorsque la République fut proclamée en France, je me soumis, bien que ce gouvernement ne fut pas celui auquel se rattachaient mes antécédents, et je me joignis aux hommes courageux qui, ici même, défendaient l’ordre au milieu d'une assemblée nombreuse, passionnée, mais honnête et courageuse, et sachant écouter les vérités qui lui déplaisent.
« L’ordre, messieurs, a été sauvé, et bientôt la France est revenue au principe monarchique. Je me suis soumis également, par suite de ce même sentiment de respect pour la volonté nationale; mais alors je suis entré dans la retraite pour un mo'if bien simple, c’est qu’il n’y avait rien à faire pour le principe d'ordre qui était sauvé, et rien encore pour le principe de liberté qui était ajourné.
« Dans cette retraite, permettez-moi de le dire, tout le monde sait ce que j’ai fait : j’ai écrit avec sincérité l’histoire de mon pays, j’y aurais passé sans regret le reste de ma vie, lorsque les décrets du 24 novembre 1860, de lévrier et de décembre 1861 ont été promulgués. Vous savez quels changements ces décrets ont introduits dans nos institutions. Vous ne pouviez vous réunir qu’en silence pour recevoir les projets de lois que vous apportaient MM. les conseillers d’Etat, et que vous deviez discuter avec eux, presque sans pouvoir les amender.
« Fuis venait le budget que vous deviez voter par ministère, et quant aux crédits supplémentaires, plus importants que le budget, vous n’en pouviez connaître qu’à la loi des Comptes, c'està-dire quand il n’était plus possible d’exercer un contrôle utile.
« L’empereur a changé cet état de choses; il vous a rouvert le champ de la politique en vous accordant la discussion de l’adresse. Il a fait davantage, il vous a mis face à face avec son gouvernement, en introduisant ici les ministres sans
f iortefeiiille, et même uti ministre à portefeuille, e ministre d’Etat, il vous a rendu la publicité de vos séances; il vous a donné le moyen de voter le budget, non plus par ministère, mais par sec-
lion; et quant aux crédits supplémentaires, s’il ne les a pas supprimés, comme il en avait d’abord exirimê l’esporance ; il a rapproché l'époque de leur discussion de l’cpoque de leur ouverture et il vous a donné ainsi sur ces crédits une incontestable influence.
« Messieurs, vous re me trouverez jamais ni dénigrant, ni flatteur. Je ne dirai pas que ces décrets contiennent toutes le» libertés désirables, mds ils en contiennent une partie considérable, et ils sont le gage du reste. Quant à moi, j’en remercie l’empereur, car l'ingratitude est un mauvais sentiment et un mauvais calcul.
« A partir de ces décrets, j’ai pensé, j’ai dit à tous les hommes qui partageaient mes convictions, que, dès qu'ils pouvaient venir discuter ici librement les affaires du pays, et qu’il leur était possible de concourir au rétablissement des’ libertés publiques, l’abstention ne serait plus, do leur paît, ni sage, ni digne, ni patriotique. Je leur ai conseillé de prêter serment à l’empereur et de se rendre dans leurs collèges électoraux, soit comme électeurs, soit comme éligibles.
« Je vous l’avouerai, messieurs, après avoir donné ce consril, j’aurais voulu être dispensé de le suivre; après avoir trouvé dans la retraite, l'étude, la paix avec les partis, un peu de justice, il m'en coûtait de me rejeter au milieu des orages delà vie publique; mais l’inconséquence eût été trop grande de donner des conseils et de ne pas les suivre soi-même.
«D’ailleurs une dernière considération m’a décidé, c’est qu'en venant au milieu de vous, personne ne pourrait m'accuser d’ambitiou. A mon âge, après les postes que j’ai occupés dans l’Etat,
je ne peux plus avoir qu’une seule ambition, c'est, en vous apportant le modeste tribut d'une expérience chèrement acquise, en discutant avec vous les affaires de l’Etat, au point de vue de l'Etat* et jamais au point de vue des partis, de pouvoir quelquefois être d’un léger secours à vos délibérations, et de ne pas laisser tout à fait inutiles à mon pays les dernières années de ma vie. »
Oui, certes, elles furent loin d’être inutiles, les années si bien remplies de cette vie longue et éprouvée. Que d'avertissements, que de conseils ne donna-t-il pas soit sur la politique que suivait le gouvernement impérial à l’intérieur, soit sur les grandes questions de politique européenne qui se soulevèrent dans les huit années qui se sont écoulées depuis !
Quelles justes prévisions ne montra-t-il pas au sujet du Mexique?
De quelle vue profonde ne perça-t-il pas les ténèbres de la question romaine ! Et comme il en prédit bien l'issue ! Comme il appréciait bien celte fameuse convention de septembre l a Quelle garantie, disait-il, donnez-vous au Pape? La convention du 15 septembre, cet’e convention si claire, si précise, si positive, si rassurante ! Et sans doute, si elle n’eût été interprétée que d'une façon, elle pourrait paraître rassurante à un certain degré; mais sans répéter tout ce qu’elle contient, laissez-moi vous le résumer en deux rouis î
« Nowi évacuons Rome, dans dix-huit mois à partir u aujourd’hui, dans deux ans à partir du mois dfc vptembre dernier. De leur côté les Italiens changeront la capitale et en outre ils respecteront le territoire du Saint-Père très-scrupuleu-
sement. Telle est la teneur matérielle des engagements pris.
« Et en effet, les Italiens, comme ils l’ont promis, changent de capitale en ce moment; déplus, ils ne veulent pas attaquer le territoire du Saint- Père, vous pouvez être bien assurés qu’ils ne le feront pas; et non-seulement, ils ne le feront pas; mais ils font ce qu’ils n'ont pas promis, ils y maintiennent, comme je vous le disais avant-hier, un ordre qu'on n'y avait jamais vu régner.
«Eh bien! lorsque les dix-huit mois seront écoulés, les Italiens vous diront : « Nous avons rempli * nos engagements, nous avons changé de capi- « taie, nous n'avons pas attaqué Rome, et vous «voyez même qu’il y règne un calme complet!..» Lorsqu'ils vous tiendront ce langage, que ferezvous? Vous partirez sans doute 1.. On pourrait me répondre, et vous le voyez, on ne me répond pas!.. Vous partirez donc véritablement.
« M. Guéroult. — Oui!
« M. Thiers. — Si vous avez le secret du gouvernement, il faut nous le dire.
« M . Guéroult. — Je veux dire que c’est une espérance.
« M. Thiers. — Vous l’avez deviné, alors ?
« M. Guéroult. — Ça m’est arrivé quelquefois.
« M. Thiers. — Je crois qu'en effet cela vous est encore arrivé cette fois.
« Eh bien, qu’est-ce que vous ferez? Vous dites, il est vrai : Nous avons ménagé au pape un moyen de se maintenir. — r Lequel ? — C’est de former une armée, et on lui a ménagé, en outre, les moyens de la payer.
« Trouver des soldats est à peu près impossibl dans l’état des esprits, car personne ne croit au -
jourd’hui qu’on puisse prolonger l’existence du pape. En m’exprimant ainsi, je ne parle, je le répète, que la langue de la politique humaine.
« Après les hommes, on promet l’argent, et on le promet comme si on était sûr de l'obtenir. On dirait, à vous entendre, que l’argent nécessaire pour solder l’armée du pape est déjà entre vos mains, à votre disposition, et que vous pouvez le lui verser immédiatement. En êtes-vous bien sûrs ? »
On en était peut-être sûr comme on était sûr de bien d'autres choses qui se sont réalisées dans un sens absolument contraire au but qu'on voulait ' atteindre.
Dans la séance du 28 mars 1865, M. Thicrs revenait sur ces libertés nécessaires qu’il réclamait depuis deux ans et il réfutait tous les sophismes que lui opposait le régime absolu aux abois.
« Non, il n’est pas vrai, répondait-il, que l’esprit de mesure, l’esprit de réserve, de prudence, soit le propre d’une seule classe^ non, et voici le grand phénomène qui se produit dans toutes bs sociétés humaines :
a II y a une sorte de végétation sociale qui fait que les classes se suivent, se poussent, se remplacent, et, en se succédant, prennent l’esprit les unes des autres. Ce phénomène est curieux à observer en Angleterre. Les classes s’y sont succédé avec une rapidité extraordinaire; elles se sont transmis cet esprit de prudence qu’il faut souhaiter dans tous les pays, surtout dans les pays libres.
« Le mouvement est toujours le même. Les classes se succèdent; en se succédant, elles prennent l’esprit les unes des autres et viennent rem-
plir exactement le même lôle. Nous, hommes de ce siècle, nous avons vu ce phénomène bien des fois. Voilà une classe qui gouvernait depuis longtemps : elle avait la prudence que l’on contracte dans le maniement des affaires ; elle n’aimait pas à se voir remplacée, et elle était exclusive; elle avait le sentiment de sa force et elle élait orgueilleuse; et celle qui suivait, qui voulait la remplacer, qualifiait des termes les plus fâcheux sa prudence, son esprit exclusif, son orgueil !...
« Mais cette classe qui voulait parvenir, la voilà qui est arrivée, et à son tour de téméraire qu'elle était, elle devient prudente; d’envieuse, elle de» vient enviée, de dédaignée, elle devient dédaigneuse! Et ainsi les classes se transmettent
et leurs qualités, et leurs défauts, et leurs travers, et cela dure tant que l’esprit de vie existe et se maintient !
« Et nous, qui avons vu si souvent les démocrates de la veille devenir les aristocrates du lendemain, nous devons comprendre ce phénomène et l’admettre. La Révolution française elle-même en a fourni un remarquable exemple. A ceux qui disent qu’elle a rendu la liberté impossible en détruisant l’aristocratie, la Révolution française a donné un magnifique démenti, et un démenti que vous apprécierez, j’en suis sûr.
a Ces bourgeois, ces avocats, ces médecins, ces commerçants qui vinrent dans l’assemblée constituante proclamer les grands piincipes dont nous sommes fiers, etquisont les seuls que nous ayons conservés eu tête de nos institutions; ces bourgeois, ces avocats, ne furent pas seulement d’éininents publicistes, et quand il fallut défendre la Révolution française, ils s'élancèrent sur les champs
de bataille, où ils excellèrent bientôt dans l’art des Turenne et des Condé.
« Et le grand homme qui lesconduisait à la victoire, dans les profondeurs de ses conceptions, les voyant si fiers, si héroïques, se dit que les airs de vainqueurs pouvaient bien devenir des airs aristocratiques, et il fit avec eux des princes, des ducs, des barons. Il voulut en outre leur associer ces grands magistrats qui avaient rédigé nos codes, ces grands administrateurs qui avaient organisé notre belle administration, et des uns et des autres, il composa cette aristocratie impériale, à laquelle cependant il manquait un peu de vétusté. Et ce grand homme, en se précipitant dansl’abîme où il s’est englouti, sans heureusement y entraîner la France, a préparé lui-même à cette aristocratie, ce qui lui manquait. Il a rendu possible et inévitable le retour de la maison de Bourbon, qui a ramené avec elle cette aristocratie qui avait la vétusté : les deux se sont fondues ensemble, et nous ont donné cette belle pairie de la Restauration, qui a réuni les deux qualités essentielles d’une assemblée vraiment politique, l'esprit conservateur et libéral.
« Il n'est donc pas nécessaire que la France manque des éléments utiles pour être libre.
Non, elle les réunit tous ; et elle les réunira tant que l’esprit de vie subsistera en elle, et très-heureusement il subsiste, il a encore toute son énergie. Or, s’il était possible, triste augure que je repousse, s’il était possible que l’édifice de ses institutions ne s’achevât pas, non! ce ne seraient pas les matériaux qui auraient manqué, ce serait l’architecte !
«Mais j’écarte cette idée, car c’est pour les peu-
pies un devoir de conserver l'espérance, comme c’en est un pour les gouvernements de la leur laisser. »
Des événements d’une grande gravité s’étaient accomplis alors en Europe. La Prusse et l’Autriche d’abord liées pour la perte d'un petit État, le Danemark, n’avaient pas tardé à se trouver en désaccord. Un conflit s'était élevé qui avait pris rapidement des proportions graves et inquiétantes pour la tranquillité de l’Europe. La guerre entre les deux nations était devenue imminente. La France devait-elle intervenir ? Et quelle devait être sa part d'action dans les complications politiques qui se préparaient? C’est ce que M. Thiers chercha à définir dans un discours éloquent qu’il prononça à la séance du 3 mai 1866, discours plein de prédictions qui ne tardèrent pas à devenir des prophéties. Demandant au passé des enseignements pour l’avenir, il annonçait les bouleversements qui allaient changer la face de l’Europe.
« Il se passera, disait-il dès lors, il se passera un grand phénomène vers lequel on tend depuis plus d’un siècle, on verra refaire un nouvel empire germanique, cet empire de Charles-Quint qui résidait autrefois à Vienne, qui résiderait maintenant à Berlin, qui serait bien près de notre frontière, qui la presserait, qui la serrerait, et pour compléter l’analogie, cet empire de Charles- Quint, au lieu de s'appuyer sur l’Espagne comme dans les quinzième et seizième siècles, s’appuiera sur l’Italie !
<« L'unité italienne et l'unité allemande
devaient se donner la main par-dessus les Alpes, et vous voyez aujourd'hui la réalisation de ce phénomène que je vous annonçais comme in-
faillible il y a deux ans. Voilà ce gui frappe tous les hommes éclairés; voilà ce qui est pour tous un sujeUde grandes et profondes inquiétudes.
« Peut-il nous convenir de favoriser à quelque degré que ce soit une politique pareille?
« Sans doute nous admettons la neutralité, car il n’y a personne de nous assez insensé pour vous demander de vous jeter dans la guerre afin d’éviter la guerre. Non, mais n'y a-t-il donc que la guerre, lorsqu’on est la France, pour arrêter une politique dangereuse?
«Quelle conduite faut-il donc tenir vis-à-vis de la puissance qui menace la paix de l’Europe ? N’y a-t-il aucun moyen d’agir sur cette puissance ? Je vais prendre toutes les formes, depuis la plus dure jusqu'aux plus douces, et il me semble qu'il n’y en a pas une qui ne puisse réussir.
« Qu’est-ce qu’il y a de plus juste que de dire à la Prusse: Vous menacez l’équilibre de l’Europe, vous menacez le repos de tout le monde; il est connu que c’est vous et point l’Autriche. Eh bien, nous ne le souffrirons pas !
« C’est la forme dure, je ne la conseille pas à mon pays, mais enfin croyez-vous qu’en Europe on vous blâmerait?
« J’arrive à une formule plus douce. Il me semble qu’il n’y aurait eu aucune inconvenance à tenir à la Prusse le langage que voici:
« Votre ambition est connue. L’ambition des puissances n’est pas un crime, mais ce n'est pas un crime non plus que de faire connaître à cette ambition les dangers auxquels elle expose le monde. Eh bien, les conséquences de ce que vous allez entreprendre sont faciles à prévoir: vous allez fonder un nouvel empire germanique
qui siégerait à Berlin, vous unir à l’Italie, changer peut-être l’équilibre de l’Europe; vous réussirez peut-être; eh bien, nous ne pouvons dissimuler qu’une telle entreprise dangereuse pour toute l’Europe est contraire à la politique de la France qui, dans aucun cas, ne saurait s’y associer.
« Voilà une forme plus douce déjà, mais qui serait assez claire pour être comprise.
« Mais je vais plus loin, j’arrive au silence. Le silence n’est pas oflensant apparemment, il ne peut pas vous donner la guerre.
« Je me serais tu, oui, mais en me taisant, je me serais conduit de manière à ne pas laisser une espérance, pas une seule. J’en aurais ôté une surtout, une qui, j’en suis sûr, est le motif déterminant de celui que j’ai appelé le ministre entreprenant de la Prusse. Je ne crois pas l’avoir oflensé, en l'appelant ainsi.
« J’avoue que cette espérance, j’aurais tout fait pour la lui ôter. Cette espérance, la voici : le ministre prussien voit l’Italie entrer dans ses projets, se lier à lui, accepter de faire campagne commune. Eh bien! consultez le plus simple bon sens: est-ce que le ministre de Prusse peut croire que l’Italie agit sans votre consentement?... Consultez l'Europe entière, et tout entière elle vous dira qu’elle ne peut pas croire que l’Italie agisse sans notre consentement
«En vouslaisant comprendre clairementde l’Italie, vous serez compris de M. de Bismarck, et il serait possible, s'il en est temps encore, ce dont malheureusement je doute, qu’on apportât ainsi quelques secours à la paix.
r « Mais cette politique nette, franche, cette politique haute, mais non pas hautaine, pouvait permettre, si la paix est impossible, de se réserver au moins les moyens de limiter les conséquences, les désastres de la guerre, et si on ne sauve pas la paix, en rendra la guerre moins dangereuse.
« C’est pour cela que je me suis levé, et c’est pour cela que je suis venu, malgré mes forces épuisées, faire cette dernière tentative en faveur de la paix, pour le bien de mon pays et pour l'honneur de mon gouvernement. » (Bravos et applaudissements, l’orateur est entouré et félicité par un grand nombre de collègues.)
La guerre que M. Thiers cherchait à éloigner éclata ; la France ne put intervenir : l’Autriche fut accablée. En quelques jours elle vit ses armées détruites et l’ennemi séparé par quelques lieues à peine des murs de sa capitale. Elle put conclure la paix, paix onéreuse pour elle, fort avantageuse pour la Prusse, dangereuse surtout et menaçante pour toutes les autres nations, mais plus encore pour la France.
Ce n’était pas seulement la puissance de l’empire d’Autriche qui succombait sur le champ de bataille de Sadowa; la nôtre y reçut une blessure presque mortelle et une partie de notre prestige y resta.
A la rentrée de la Chambre, M. Thiers ne manqua pas d’avertir le pays des dangers qui se préparaient pour lui. (Mars 1867.)
• « Vous n’avez pas d’alliés en Europe, disait-il à nos ministres, comptez les puissances de l’Europe, et voyez si, à l’heure qu’il est, vous en avez un seul avec vous.
« Ce. n’est pas l’Autriche, apparemment, qui
cherche à se reconstituer, qui n’est pas reconstituée, qui, dans la situation où elle est, ne peut songer qu’à elle-même, et qui en tout cas, n'a pas eu encore le temps d’être confiante et reconnaissante envers la France.
« Est-ce l’Italie? Mais, vous le voyez bien, l’Italie, elle, est en quête de nouvelles aventures et pourquoi? Nous avons voulu la rendre heureuse, nous n'y avons pas réussi, elle est placée entre deux difficultés jusqu’ici insurmontables.
« Je n'aime pas à faire le faux prophète, mais je doute qu’elle les surmonte. Ces deux difficultés, les voici : il faut d’abord dans cette contrée où on a voulu faire prévaloir la politique qui s’appuie sur le consentement des populations, il faut d’abord mettre en sympathie Turin, Florence, Naples, Palerme : cette difficulté, on ne l’a pas encore surmontée.
« Il y en a une autre, c’est de faire un budget avec les deux conditions que voici : 1,100 millions de dépenses, ce qui résulte des dernières présentations financières avec un budget de recettes qui n'a pas encore atteint 700 millions de recettes effectives, en comptant Venise, sept cent onze !
«Eh bien! quand ces deux difficultés s’élèvent,
3 u'arrive-t-il ? L’Italie, pour y échapper, se jette ans de nouvelles aventures: elle s’est jetée dans le royaume de Naples, puis sur les Etats du Saint-Siège, puis sur Venise. Maintenant je ne sais où elle se jettera. On peut le conjecturer, car, si la question romaine est suspendue, elle n'est pas résolue. Donc ritalie n'est pas une alliée pour vous qui cherchez l’apaisement du monde.
« Maintenant en Espagne, vous le savez, les Pyrénées n’ont jamais été plus hautes.
« L'Angleterre! je n’apprendrai rien à personne en disant que l’Angleterre est dégoûtée des événements du continent. Son dégoût n’était d’abord que de l’humeur, il est devenu systématique.
Elle était liée avec nous par la confraternité des armes, et elle nous avait suivie même dans les négociations de Pologne ; elle n'en a recueilli que des déboires amers ,* elle en est sortie. Depuis fort méeontente, elle a voulu coopérer encore avec nous dans la question du Danemark; nous n'avons pas été de son avis; ce jour-là elle s’est séparée, ce jour-là, a commencé son dégoût systématique. Elle s'est dit: Qu’ai-je à faire dans les événements du continent ? Mon domaine à moi, c'est la mer.
« Certes, messieurs, j’ai le goût de l’Angleterre, j’aime, je respecte l’Angleterre ; mais il faut bien le dire, elle a fait éclater à l’occasion de ce qui s’est passé en Allemagne, une joie qui n’était pas bien généreuse. Elle n’a donc aucune raison de s'intéresser aux événements du continent. Et cependant, quand elle voit en Orient un danger, elle est toujours prête à se ranimer. Mais, quand elle nous entend professer la politique des grandes agglomérations, elle est assez intelligente pour comprendre ce que cela veut dire, et l’Escaut lui fait oublier le Bosphore. Donc, messieurs, vous le voyez, l’Angleterre qui en ce moment peut devenir notre alliée, ne l’est pas encore.
«Quant à la Russie, elle, je ne dirai pas qu’elle est dégoûtée des événements, non, elle n'est pas dégoûtée, c'est vrai ; mais elle se tient à part. Après la guerre de Crimée, elle n’avait conservé
aucun ressentiment, aucun î elle nous ouvrait les bras, nous avons engagé la négociation de la Pologne.
a Puis est arrivé l'affaire du Danemark ; elle a voulu coopérer avec nous ; nous avons été d’un autre avis.
« Et enfin, cet été, lorsque allait se conclure la paix de Prague, elle a offert de prendre part à la conclusion de ces arrangements et d’y intervenir avec la France, comme anciennement garantie de la Confédération germanique. Mais ce n’a été qu’une simple proposition. Mais il y a un journal qui est connu, qui exprime les pensées du gouvernement russe, tout le monde le sait, c’est le journal de Saint-Pétersbourg, et qu’a dit la Russie dans cet organe de la politique ? « Il n’y a « plus d’intérêt européen, c’est évident, et,puis- « qu’il n'y a plus d’intérêt européen, chacun peut « suivre le sien.» Et dès lors, au lieu de se recueillir, elle songe à elle.
« Ain^ l'Autriche presque brisée, l’Iîalie cherchant des aventures, l’Angleterre systématiquement séparée des affaires de l'Europe, mais y pouvant rentrer ; enfin la Russie, écoutant son intérêt, parce que, dit-elle, on a fait disparaître l’intérêt européen ; voilà l’état des puissances autour de nous. Y a-t-il dans tout cela une alliance? Evidemment non. Cependant est-il impossible de rallier à soi les intérêts européens? Je dirai non. Cela dépend de la France.
« Le jour où elle dira d’une façqn formelle qu’elle veut défendre les intérêts menacés, que, quant à elle, elle ne portera la main &ur aucun intérêt européen, quand elle dira cela bien haut, de raanièreàne laisser aucun doute, soyezen convaincus,
ce jour -là, en présence des dangers de l’Orient, l’Angleterre sera avec nous, je n’en doute pas pour ma part.
« Et moi, qui ai été souvent et longtemps partisan de l’alliance anglaise, je vous déclare qu’à aucune époque je ne l’ai crue aussi nécessaire qu’ aujourd’hui. Si j’appartenais au gouvernement, j’aurais des ménagements à garder; je suis un simple citoyen, je puis dire ce que je pense, et dans ma conviction, il est facile d’établir un rapprochement décisif avec l’Angleterre, à la condition de défendre tous les intérêts menacés et d’empêcher de porter atteinte à aucun d’eux.
« Le jour où cette politique sera franchement et sincèrement adoptée, la France et l’Angleterre, soyez-en sûrs, seront fortement unies. Savez-vous • alors ce qui arrivera? Une clientèle très-honnête et puissante aussi, celle des petits Etats, viendra se rallier autour de vous et vous aurez, outre la France et l’Angleterre, la Suisse, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Suède et le Portugal, le Portugal, chez lequel vos manifestes ont excité de grandes inquiétudes, inquiétudes qui ont clairement ressorti dans un discours que le ministre de Portugal prononçait il y a quelques semaines. Vous aurez donc ce que j’appelle cette clientèle nombreuse et honnête de tous les petits Etats; l’Autriche ne se fera pas attendre au rendez-vous, etlorsque l’Angleterre, la France, l’Autriche et les petits Etats soutiendront en commun le statu quo européen, soyez sûrs que vous ferez faire des réflexions sérieuses à toutes les ambitions, et peut-être pourra-t-on procurer... (je dis peut-être, mais pour moi c’est certain ) peut-être pourra-t-on procurer à la France et à l’Europe quelques jours de repos,
de prospérité, de tranquillité d’esprit, ce dont l'Europe a tant besoin aujourd’hui, et ce dont elle manque absolument.
«Maintenant, messieurs, permet’tez-moi d’ajouter quelques mots :
« Oh ! sans doute, cette politique-là, elle est modeste, comme le bon sens, cette politique-là ne vous procurera pas les applaudissements que vous obteniez, lorsque vous parliez de délivrer r Italie et la Pologne; mais souflrez que je qualifie les choses suivant ma conviction personnelle, j’appelle cela de la vaine popularité. Cependant, il reste la bonne, la saine, la solide popularité, c’est celle que vous avez paru avoir en vue lorsque vous nous avez annoncé de nouvelles libertés pour la France. Je vous applaudis de cette pensée. C’est ainsi que vous trouverez la bonne popularité.
« Et il y a non-seulement la raison de la bonne popularité pour agir de la sorte, il y a aussi une raison de haute convenance. Dans le moment où le fardeau des affaires publiques va peser sur le pays lui-même, il est de toute justice de lui donner sur les affaires la part de direction à laquelle il a droit.
«J'ajouterai, déplus, que vous y trouverez cet avantage de ranimer dans toute son ardeur le patriotisme français, non pas que cette flamme soit jamais éteinte en France, mais c’est une flamme qui, comme les autres flammes, a besoin d’être vivifiée par un souille plus puissant que celui de la liberté.
Vous y trouverez donc plus encore que la bonne et la saine popularité, vous y trouverez l'occasion d’un grand acte, vis-à-vis du pays, et la faculté aussi de ranimer le patriotisme national .
a Maintenant, je n’ajouterai plus qu’un mot.
«Jamais, même à une opposition, je ne conseillerai de poursuivre la popularité, et cependant ce serait là son lot assez naturel. Mais pour les gouvernements, ce n’est pas la popularité qu’ils ont à poursuivie. Les gouvernements ont un grand juge, un juge infaillible, sans appel, et quel est ce grand juge 1 l’événement. Il faut que leur politique soit confirmée par l’événement. Quand l’événement ne la confirme pas, il n’y a pas d’applaudissements qui puissent remplacer ce juge suprême.
« Quant à moi, si je vous conseille cette politique, c’est que, apparemment, je la crois bonne ; car,pour mon compte, je c'en suisjainais uneautre.
«Je n’examine pas, en effet, si la question de la papauté, si la question des nationalités sont des questions populaires ou non, je les examine au point de vue de l’intérêt du pays, et je me rallie toujours à cet intérêt.
« Si un individu seul, sans parti, sans appui même dans la presse peut tenir cette conduite, un gouvernement qui a dans ses mains toutes les lorces du pouvoir, peut la suivre bien plus facilement et pins sûrement pour lui-même.
« En finissant, messieurs, je vous en supplie, pour tous et pour le pays, rattachez-vous complètement à c *tte politique que j’appelle la 'politique du bon sens , car, je vous le déclare, il n’y a plus une seule faute a com mettre ! » (Mouvement prolongé en sens divers. — Trè3-bien ! très-bien ! à la gauche de l’orateur, qui est entouré et félicité en descendant de la tribune.)
Assurément non, il n’y avait plus une seule faute à commettre. Et cette seule faute, cette
Digiliz
faute unique qui devait entraîner la chute de l'empire, n’eût point été commise si l’on eût voulu écouter la voix de la prudence, de la sagesse et de l’expérience, mais à ces paroles pleines de vérité, on préférait de vains discours, trompeurs mais agréables.
Le 2 mars 1869, M. Thiers attaque les agissements financiers de la ville de Paris, et le traité, contraire à la loi, conclu par le préfet de la Seine avec le Crédit foncier. On se souvient à quels reproches donna lieu à celte époque l’administration de M. Haussmann.
Dans la séance du 12 mars, il proteste contre la suppression partielle du jardin du Luxembourg et démontre que l’on ne peut porter atteinte a une propriété de l’État sans l’autorisation de la représentation nationale. M. Thiers, qui toute sa vie professa et pratiqua le plus grand respect pour la légalité, ne pouvait souffrir ces mesures arbitraires qui portaient atteinte aux intérêts publics.
Le 2 avril, au cours de la discussion du budget, M. Thiers présente un état exact de nos institutions pour rechercher quels progrès elles ont pu faire de 1863 à 1869, et quels nouveaux progrès elles peuvent faire encore.
a Pour qu’une nation soit libre, déclarait-il, il faut que le citoyen jouisse dans sa personne d’une i sécurité absolue, quelles que soient ses opinions : i c’est la liberté individuelle.
, « il faut qu’il puisse s'instruire au moyen
d’une presse libre, non-seulement sur les théories, sur les doctrines, mais aussi sur tous les faits qui intéressent le pays : c’est la liberté de la presse.
« il faut qu’il puisse choisir librement sesreprôt sentants, sans être exposé aux menaces ou aux
séductions du pouvoir : c’est la liberté électorale.
« II faut que ses représentants, une fois choisis, puissent connaître toutes les affaires du pays, et faire prévaloir sa volonté par la majorité : c’est la liberté du Parlement.
« 11 faut, enfin, que la représentation nationale rencontre un appareil de gouvernement, qui tasse que l’action du gouvernement ne soit que la pensée réalisée de la nation. »
Et dans la péroraison de ce remarquable discours, M. Thiers revendiquait pour le pays le droit de déclarer la guerre ou de maintenir la paix.
« Cette résolution immense, à qui appartieut-il de la prendre ? A la France seule. Il ne faut pas qu'elle soit exposée, en se levant un matin , à voir ses enfants recevoir l'ordre de marcher à la frontière. »
Le gouvernement lui répondit comme il savait répondre. Un an après, « ce matin » dont parlait M. Thiers se levait pour la nation.
Le 47 avril, il s'élève contre le système des admissions temporaires , si préjudiciable à la prospérité de plusieurs de nos grandes industries.
Au mois de décembre suivant, il attaque violemment l'élection de M. de Campagno, élection qui présentait des vices graves.
Pendant l’année 1870, M. Thiers sembla retrouver toute l’ardeur de la jeunesse : il prit part à toutes les discussions imposantes qui s’élevèrent au sein du Parlement français. Il les passionna de sa passion, les éclaira de la vive clarté de son intelligence, et un avenir, hélas ! trop prochain, se chargea de justifier toutes les craintes qu’il manifesta.
Le ‘13 janvier, dans la discussion des' règlements de la Chambre, il réclame pour cette Assemblée le droit de rassembler dans une adresse toutes les observations auxquelles pouvait donner lieu la politique du gouvernement, ce droit que Napoléon III avait d'abord accordé aux représentants du pays, leur avait été retiré après une courte expérience.
Bientôt après surviennent les interpellations sur la question économique. M. Thiers fournit à cette occasion une longue et brillante carrière. Les limites imposées à- cet ouvrage ne nous permettent
S as de reproduire tous les arguments que l'inlatigale partisan de la protection présenta à la tribune, avec une éloquence qui trouva un écho dans le monde industriel tout entier. C’est chose incroyable que l’universalité des connaissances, des aptitudes spéciales de cet homme étonnant, qui est assurément un de nos économistes le» plus habiles, * les plus sages et les plus versés dans toutes les branches de la science de la richesse nationale .
Les cotons, les laines, les fers, la fonte, l’acier, les vins, le blé : il sait tout, il connaît tout. Industrie, agriculture, navigation, canaux, usines, n’ont point de secrets pour lui. Et tout récemment encore, dans la discussion du projet de loi sur les matières premières, ne nous a-t-il pas donné une nouvelle preuve de l’intelligence complète qu’il avait des innombrables détails, même les plus inconnus, de notre régime économique î A la suite de ces discussions, la formation d'une enquête parlementaire sur la situation économique de la France ayant été décidée, mais cette résolution ayant été prise sous l’empire des idées opposées à celles de M. Thiers, celui-ci, quoiqu’il eût 14 14
été désigné l'on des premiers pour en faire partie, crut devoir décliner cet honneur.
A cette époque, M. TLiers paraissait disposé à donner son concours, sinon effectif, du moins moral, au gouvernement impérial, qui venait d’inaugurer une ère libérale. Un ministère s’était constitué le 2 janvier, qui comptait parmi ses membres plusieurs hommes qui avaient les sympathies personnelles de M. Thiers. Qui eût pu prévoir alors que le cabinet parlementaire formé par M. Emile Ollivier allait bientôt déchaîner sur la France la plus effroyable tempête au’elle ait essuyée depuis plus de cinquante ans?
Le 30 juin s’éleva une grave question que le destin semble avoir fait naître à ce moment pour montrer l’inanité du jugement de la majorité des hommes, et la clairvoyante supériorité des grands esprits qui, quoi qu’on en dise, forment dans toutes les grandes circonstances une minorité extrêmement restreinte. Et ce n’est jamais cette minorité que suivent les assemblées parlementaires.
Il est bon de rappeler ici des faits, des opinions, des votes, que certaines personnalités ont intérêt à laisser dans l’oubli; il est bon de dire que, à la veille d’une guerre, qu’à la vérité on ne prévoyait pas encore, nombre de représentants alors trèspopulaires, et dont quelques-uns le sont encore, réclamèrent avec autant d’énergie que d’imprévoyance une réduction du budget de la guerre, en un mot le désarmement de la nation alors même où il eût fallu qu’elle fût armée tout entière. Parmi les partisans, les avocats de ces économies qui nous ont si bien perdus, citons M. Garnier-Pagès, M. Ernest. Picard, M. Jules Favre, et jusqu'au ministre même qui acceptait.
que disons-nous ! qui proposait une réduction de 1 0,000 homme» sur le contingent de 1871 .
M. Glais-Bizoin déclarait que 20,000 hommes ne seraient pas une invitation suffisante au désarmement de l’Europe, mais que ce devait être le gage d'intentions plus pacifiques.
Que dit M. Thiersî II ne se doutait certes pas alors qu’à l'horizon allait s’élever un nuage gros d'ouragans terribles. Voici donc ce qu’il disait :
« Je ne viens pas éclairer la question, je viens remplir un devoir de bon citoyen ; je ne puis être suspect aux yeux de personne, j’ai toujours défendu les libertés que j’appelle nécessaires. Je sais persister dans mes opinions, mais je dirai à mes amis de l’opposition qu’ils se trompent ici ; la bonne foi de personne ne peut être mise en doute, mais je vous adjure de ne pas vous tromper sur cette grave question. On m’a fait l’honneur de rappeler qu’on m’avait applaudi il y a * quelques années ; un m’a applaudi, c’est vrai, mais on ne m’a pas écouté.
« J’ai de tout temps observé avec soin, l’état de l’Europe, et surtout depuis les funpstes événements de 1886. Eh bien, lorsque l’aflaire de Luxembourg a été soulevée, U France n était pas sur un pied militaire qui lui permît de se faire respecter. Je n’ai pas toujours approuvé les mesures prises par le maréchal Niel ; mais, il faut le reconnaître, il a rendu un grand service à son pays, et c’est à ses armements qu’il faut attribuer le maintien de la paix : Si vous voulez la paix, restez forts. »
Et M. Thiers examinait alors la situation de ia Prusse, qui, au lieu d’avoir, comme autrefois.
19 millions d’hommes à sa disposition, disposait, grâce à ses traités d’alliance offensive et défensive, de 40 et quelques millions.
« En face de cette force, il laut une organisation militaire nouvelle, plus considérable, ajoutait-il . Sur tous les bancs de cette Chambre, le patriotisme ne suffit pas. Se tromper en pareille matière, serait plus funeste que de manquer de patriotisme.
« Il ne faut pas se faire d’illusion, c’est pour-
3 uoi j’adjure tout le monde de songer à la gravité e la situation, et je vous supplie de faire votre devoir de bons patriotes et de bons Français. » Puis, dans une réplique à M. Jules Favre, qui l’invitait à se mettre d’accord avec les ministres, « ses nouveaux clients, » suivant son expression, M. Thiers faisait cette réflexion si juste :
« Pourquoi Sadowa a-t-il donné au monde un spectacle imprévu ? Parce qu’on n’était pas préparé à Vienne, et qu’on l’était à Berlin. C’est ainsi que les empires périssent ! »
C’est ainsi, en effet, que devait périr l'empire de Napoléon III.
Quatre jours après, le conflit qui amena la guerre éclatait.
Le 5 juillet, M. Cochery déposait, au nom de plusieurs de ses collègues et au sien une demande d’interpellation sur la candidature éventuelle d’un prince de la famille royale de Prusse au trône d’Espagne. Le lendemain, le duc de Gramont déclarait que la France ne souffrirait pas «qu'une puissance étrangère, en plaçantun de ses princes sur le trône de Charles-Quint, pût déranger à notre détriment l’équilibre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et l’hon-
neur de la France. «Après des alternatives de Crainte et de désespoir, d’apaisement et de colère, après avoir cru la paix assurée par la renonciation du prince de Hohenzollern et celle du roi de Prusse, la France apprit tout à coup que la guerre, longtemps incertaine, était devenue à peu près inévitable. A vrai dire, elle avait été moralement déclarée par une explication beaucoup trop catégorique qu’avait portée à la tribune M. Emile Ollivier, garde des sceaux et président du conseil.
Cette déclaration rendait évidemment impossible toute négociation.
Alors M. Thiers se leva. Arrêté par M. Schneider, qui faisait observer qu’on devait être unanime, et oublier les dissentiments de détail, il répliqua vivement. Mais ses paroles sont trop importantes, la séance trop solennelle, pour que nous nous bornions à les analyser. Il nous faut reproduire cette scène capitale d’une des phases les plus graves de notre histoire en résumant à peine :
« M. Thiers. — Quand la guerre sera déclarée, personne ne sera plus empressé que moi de donner au gouvernement les moyens de le rendre victorieux. (Très-bien ! très-bien 1)
« Mon patriotisme est égal à celui de tous, ici. Mais s'agit-il en ce moment de donner ou de refuser les moyens qu’il réclame ? Non, je proteste contre cette pensée. Il s'agit d'une déclaration de guerre faite à cette tribune par le ministère. Eh bien ! est-ce au ministère seul à la faire ? Ne devons-nous pas avoir, nous aussi, la parole ? Pour la prendre, il nous faut le temps de la réflexion. (Interruption.)
« L'histoire, la France, le monde entier nous regardent. Messieurs, de la résolution que vous alh'Z prendre peut résulter la mort de milliers d'hommes et dépend peut-être la destinée de notre pays. Pour moi, avant cette décision redoutable, il me faut un moment de réflexion. (Nouveau bruit, — Approbation à gauche). Souvenez-vous du 5 mars 1866. Vous m'aviez refusé la parole, alors que je signalais les moyens... (Exclamations.)
« Ce souvenir devrait vous inspirer le désir de m’écouter sans m’interrompre. Je suis très-résolu à entendre vos murmures et à les braver. (Trèsbien ! autour de l’orateur. — Bruit.)
« La demande principale du gouvernement, celle qu’il a assuré être la seule qu’il eût laite a reçu une réponse favorable. (Non ! Non !)
« J’écoute, en ce moment, non les emportements du pays, mais ses intérêts réfléchis; j’ai la conscience que nous devons résister à des passions généreuses, mais imprudentes. (Rumeurs à droite. — Approbation à gauche.)
«Sur un sujet si grave, messieurs, tout membre, fût-il seul, fût-il le dernier dans votre estime, s’il a un doute, devrait pouvoir l’exprimer. (Parlez ! parlez!) Or, je ne suis pas seul... (Interruption.)
« M. Dugué de la Fauconnerie. — Vous êtes quatorze.
« M. de Choiseul. — Si les élections avaient été libres, nous serions plus nombreux.
« M. le marquis de Piré. — Rappelez-vous les défections de 1815. (Bruit confus.)
« M. Thiers. — Est*il vrai qu'au fond votre réclamation avait été écoutée ? Est-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité? Voulezvous que l’Europe dise que, lorsque le fond vous
était accordé, pour une question de forme, vous avez fait verser des torrents de sang? (Bruit prolongé.)
a utiacun ici ne doil accepter que la responsabilité qu'il lui convient de porter. Quant a moi, j’ai souci de ma mémoire, et je décline toute responsabilité. Oui, c’e»t la forme qui vous a blessés. (Non ! Non 1 — Si ! Si !)
a Je demande à la face du pays, qu’on nous fasse connaître les dépêches qui ont déterminé de votre part une résolution qui est une déclaration de guerre. Je sais ce dont les hommes sont capables sous le coup de leurs émotions. Si j’avais eu, dans cette circonstance, l’honneur de diriger les affaires de mon pays... (Bruit.) Ce n'est pas un regret que j’exprime, vous le savez bien, l’aurais voulu lui laisser quelques instants de réflexion avant de prendre une résolution si grave.
« Je regarde cette guerre comme très-imprudente. J’ai été plus douloureusement affecté que personne des événements de 1866; plus que personne, j'ai le désir d’une réparation, mais l'occasion est mal choisie.( Interruptions. — Trèsbien 1 Très-bien à gauche.)
« Oui, lorsqu'on vous avait accordé la satisfaction à laquelle vous aviez droit ; lorsque la Prusse avait expié par un échec la faute grave qu’elle avait commise de sortir du terrain de l’Allemagne, où est sa lorce, et de préparer tout à coup sur nos derrières une candidature hostile ; lorsque l’Europe, avec un empressement qui lui fait honneur, avait déclaré que vous aviez raison, écouter des susceptibilités sur la question de forme (Bruit), c’est s’exposer à regretter un jour sa précipitation. (Exclamations.)
« M. le marquis de Piré. — Vous êtes la trompette des désastres de la France. Allez à Coblentz! (Bruit prolongé.)
« M. Thiers. — Je répète, malgré vos cris, que vous choisissez mal l’occasion de la réparation que je désire comme vous, et quand je vois que sous le coup de vos impressions, vous ne voulez pas prendre un moment de réflexion et demander la communication des dépêches, je dis que vous ne remplissez pas dans toute leur étendue les devoirs qui vous sont imposés. (Réclamations bruyantes. — Très-bien, à gauche.)
« Vous avez bien tort de laisser soupçonner que votre résolution est une résolution de parti. » (Exclamations.)
Puis, quelques instants après, comme M. Jérôme David, l’un des membres de la droite qui poussait à la guerre, l’accusait de tenir un langage néfaste pour le pays, il remonta à la tribune et revint à la charge avec plus d’énergie encore:
« M. Thiers . — Ce n’est pas moi qui ai fait du mal à la France. (Exclamations.) Jamais je n’en ai fait ; ceux qui en ont fait, ce sont ceux qui n’ont pas voulu écouter mes avertissements, quand je parlais ici de Sadowa et de l’expédition du Mexique. (Nouveaux bruits.)
« Quand vous vous dites prêts à accepter un régime libéral, vous vous étonnez qu’on discute des laits si graves, et vous imputez une conduite dangereuse à ceux qui veulent vous en entretenir. (Bruits.)
« Il n est pasexact qu’on ait voulu combattre une politique qui a été combattue de tout temps. Vous auriez été dans le vrai, si on vous avait refusé le
retrait de la candidature du prince. (Nouveaux bruits.) Oh! alors, il n'y aurait eu dans le pays, dans l’Europe, qu'une voix pour soutenir la France.
a Tout le inonde disait, il y a trois jours, que si on obtenait le retrait de la candidature (Bruit), il fallait s'en tenir là. Il était évident que, si après l’avoir obtenu, on fait naître des querelles de mots et des susceptibilités, la guerre en résultera. Le plus simple bon sens suffisait pour prévoir que si, après une concession du roi de Prusse... (Interruption . )
« M. le garde des sceaux . — Il n'en a fait aucune.
a M. Thiers. — Comment I devant le monde entier , le roi de Prusse retire ou laisse retirer (Bruit) la candidature du prince de Hohenzollern, et ce n’est pas une concession? Pouvez-vous le soutenir? (Nouveaux bruits.)
« Je vais plus loin. D’après les pièces lues tout à l'heure, le roi de Prusse a consenti à déclarer par l’organe de son gouvernement, qu’il avait connu et approuvé le retrait de la candidature.
« Vous voulez un échec à la Prusse, et je le veux comme vous. (Mouvements divers.) Appelezmoi, si vous voulez, un ami de la Prusse, le pays jugera entre vous et moi. (Bruit.)
« Je me borne à poser ces faits incontestables. La candidature a été retirée. Le roi l'a connue et a consenti à ce que le gouvernement le déclarât. Il était évident que si on ne s’en tenait pas là, que si on voulait élever une discussion sur le mode de retrait, on ferait naître des susceptibilités nouvelles, on exciterait l’orgueil de la Prusse et on arriverait à la guerre.
« Je dis donc que c'est une chose déplorable que, l'intérêt de la France étant sauvegardé, on ait, par des excitations jetées dans le pays, rendu la guerre inévitable. (Biuit.) On s’est jeté dans des questions d’étiquette où l’orgueil des deux pays s’est rencontré.
« Je vais descendre de cette tribune sous la fatigue que vous me faites éprouver en ne voulant pas m’écouter. J’aurai toutefois démontré que les intérêts de la France étaient saufs-, et que vous avez fait naître des susceptibilités d’où la guerre est sortie. C’est là votre faute. (Bruits divers.)
« La faute commise, que devait-on faire? 11 fallait, puisque l’Europe vous témoignait tant de bonne volonté, lui donner le temps d’intervenir de nouveau (Interruption), et ne pas apporter à la tribune des déclarations qui rendent la guerre inévitable. Ce n’est pas pour les intérêts essentiels do la Chambre, c’est par la faute du cabinet, que nous avons la guerre! «(Très-bien! approbation à gauche. — Bruyantes protestations sur un grand nombre de bancs. — La clôture !)
La guerre fut donc déclarée. On ne tarda pas à recueillir les fruits de l’imprudence, de l’incurie et de la légèreté de nos gouvernants. .
Ce qui advint, on ne le sait que trop, et nous gardons tous dans la mémoire, ces noms funèbres de Forbach, Wissembourg, Reischoffen et Sedan.
Comment ce qui devait accabler la France naguère si forte et si puissante, n’eût-il pas renversé le trône impérial que de récentes agitations politiques avaient déjà ébranlé? L’empire tomba; le peuple de Faris indigné, exaspéré, viola le sanctuaire delà représentation nationale; il exigea la dé-
chéance de l’empire. Les chefs de l'opposition ramassèrent le pouvoir que le gouvernement laissait échapper, et, le 4 septembre, à l’Hôtel de ville, la République fut proclamée.
Cependant, une grande partie des députés put se rallier.
Ils se réunirent dans la salle à manger de la présidence, d'abord à cinq heures*- puis à neuf heures. Ce fut M. Tliiers, qu’en l’agence de M . Schneider la réunion désigna pour diriger sa délibéralion.
« Je le verrai toujours, dit M. Jules Favre, dans cette grande et belle salle à manger, éclairée avec un grand luxe et semblant prêter son caractère, à la fois somptueux, intime et triste, à cette consultation funèbre marquant la dernière heure d’une Assemblée qui ne pouvait survivre à l’Empire. Nos honorables collègues étaient assis autour d’une longue table. M. Thiers, debout, grave, réservé, nous reçut avec bienveillance et nous fit part des résolutions qu’il était chargé de nous communiquer. Je répondis avec une entière franchise, exprimant combien j'étais touché des sentiments qui nous valaient cette entrevue; à quel point j’aurais désiré une conciliation, mais par quelles raisons décisives elle me paraissait tout à fait impossible.
« En reprenant la parole, M. Thiers, avec son exquise finesse, voulut bien m’appeler son cher ancien collègue . Il dit qu'il ne pouvait approuver ce qui se passait; qu’il n’en formait pas moins des vœux sincères pour que le courage de ceux de ses collègues qui n’avaient pas reculé devant une tâche redoutable, pût profiter à la patrie et lui procurer le succès, qui était le plus ardent désir de tous les bons citoyens.
« Un honorable député avait essayé de faire entendre un langage violent.
« M. Thiers l’avait arrêté avec l’assentiment visible de la réunion. »
Comme MM. Buquet, Pinard, de Saint-Germain protestaient, M. Thiers les calma.
« M. Thiers. — De grâce, leur dit-il, ne rentrons pas dans la voie des récriminations 3 cela nous mènerait trop loin, et vous devriez bien ne pas oublier que vous parlez devant un prisonnier de Mazas. (Mouvement.)
« J’espérais que nous nous séparerions profondément affligés, mais unis. Je vous en supplie, ne nous laissons pas aller à des paroles irritautes! Suivez mon exemple. Je réprouve l’acte qui s’est accompli aujourd’hui ; je ne peux approuver aucune violence; mais je songe que nous sommes en présence de l’ennemi qui est près de Paris.
« M. Girault. — Je partage l’opinion de M. Buffet, qui a protesté. Nous ne devons pas faire de politique ni nous diviser. Amenons le gouvernement à s’entendre avec la Chambre. De cette façon, nous serons d’accord avec les départements. Soutenons- nous et soutenons la France. Je vais aller à l'Hôtel de ville. Si on ne veut pas m’écouter, je protesterai.
« M. Thiers. — Voulez- vous renouveler toutes les discussions des dernières années? Je ne crois pas que ce soit convenable.
« Je proteste contre la violence que nous avons subie aujourd'hui ; mais ce n’est pas le moment de donner cours aux ressentiments. Est-il possible de nous mettre en hostilité avec le gouvernement provisoire en ce moment suprême?
« En présence de l’ennemi, qui sera bientôt
sous Paris, je crois que nous n’avons qu’une chose à faire, nous retirer avec dignité. » (L'émotion profonde de M. Thiers se communique à toute l'Assemblée.)
La séance est levée à dix heures.
Le gouvernement de la Défense nationale était constitué. Mais ce n’était rien, en des circonstances si graves, d’avoir constitué un gouvernement. Il s'agissait de le faire accepter, de le faire reconnaître par les autres puissances, par celle surtout qui nous tenait accablés sous sa main victorieuse. Toutes les ressources vives de la nation semblaient épuisées. Sans désespérer de la fortune, on ne pouvait cependant se dissimuler la détresse dans laquelle nous avaient plongés des désastres si subits et si complets. Il était évident que le mieux était de traiter. Et comment traiter sans le concours de l'Europe?
M. Jules Favre sonda les membres du corps diplomatique sur la possibilité d'une démarche collective à faire au quartier général pour entrer en pourparlers et connaître à quelles conditions la Prusse consentirait à suspendre les hostilités. Les ministres d’Italie,- d’Espagne et de Turquie se mirent sans réserve à sa disposition ; mais ils reconnaissaient eux-mêines qu'il n’y avait rien à espérer sans le concours de l'Angleterre ou de la Russie .
C'était donc ce concours qu’il fallait obtenir, et nul, c'est M. Jules Favre qui l'affirme, nul n'y parut plus propre que M. Thiers. Sa légitime illustration, écrit l' ex-ministre des affaires étrangères, le rôle courageux et brillant qu'il avait joué au Corps législatif depuis qu'il était rentré dans la vie publique, sa noble et patriotique attitude au mo-
ment de la déclaration de la guerre, en faisaient certainement le premier personnage de l’État; sa volonté seule l’avait écarté du gouvernement de la Défense nationale. En consentant à s’y associer, il lui donnait une force considérable, il devenait sa caution aux yeux de l'Europe; en même temps il amenait à lui le grand parti des hommes modérés, timides et incertains, de l’appui desquels, même en temps de crise, un gouvernement a toujours beaucoup de peine à se passer.
Mais il semblait, à tous les points de vue, difficile qu'après s'être retiré au 4 septembre, il acceptât la mission que lui offraient les collègues dont il s’était séparé, sans vouloir approuver ni blâmer leur conduite.
« J'avais prévu ces objections, dit M. Jules Favre, je comptais pour les résoudre sur son amour ardent de la France; elle avait de ses services un besoin si impérieux que les lui refuser eût été un acte cruel. Seul, il était capable de plaider sa cause au tribunal de l'Europe, et, s’il . ne la gagnait pas, il demeurerait constant qu’il n’y avait plus aucun eflort à essayer. Je lui dis toutes ces choses et beaucoup d’autres encore, en allant le voir dans son hôtel de la place Saint- Georges, le 9 septembre, et j’insistai avec une extrême chaleur pour emporter son consentement. Il était alité et fort souffrant d’un rhume accompagné de lièvre.
« Vous me troublez infiniment, me dit-il, en « me communiquant une proposition à laquelle « j’étais loin de m’attendre. Vous connaissez mes « sentiments : ils ne sont point hostiles au gou- « vernement de la Défense nationale ; je désire « son succès, mais je voudrais y rester étranger :
« vous me voyez peu en état d'être son messager.
« C’est là cependant le moindre obstacle; le prin- « ci pal, c’est la dureté de cœur des cabinets de « l’Europe : il me serait douloureux de me briser « contre leur indifférence, et j’ai le pressentiment «c que tel sera le résultat de la mission que vous « m’oflrez. Néanmoins, je suis si malheureux de « nos désastres, que j’ai peine à ne point secon- « der les hommes qui entreprennent de les dimi- « nuer. Je vous demande quelques heures de ré- « flexion. Demain, je vous ferai savoir ma ré- « ponse. »
« Le lendemain il vint me voir, il était alerte et bien portant : l’idée de donner à son pays une nouvelle preuve de son infatigable dévouement l'avait guéri. C’est là, en effet, un des traits de cette nature privilégiée: au physique comme au moral, elle a des ressources inépuisables et des soubresauts qui confondent ceux qui ne sont pas familiarisés avec sa prodigieux richesse. Pour moi, tout en l’écoutant m’expliquer les motifs de l'acceptation qu’il m'apportait, j’admirais la simplicité et la vigueur avec lesquelles, malgré tant de raisons excellentes de s’épargner les fatigues, les périls, les dégoûts d’une entreprise ingrate, un homme de son âge, et qui avait tant de fois payé sa dette à la patrie, courait au-devant de cette nouvelle épreuve, sans paraître même se douter du mérite qu’il y avait à ne point la refuser. Je lui avais demandé d’aller à Londres, il m’offrit de se rendre également à Saint-Pétersbourg et à Vienne, où il espérait trouver un accueil favorable. Je le remerciai avec effusion.
« Les représentants de l’Autriche, de Htalie et ■ de la Russie ont fait savoir que leurs gouverne-
ments étaient disposés à appuyer les efforts de l’Angleterre pour amener la conclusion d’un armistice. Le comte de Cbaudordy insiste sur ce que le gouvernement français actuel ne peut donner aucune assurance relative aux conditions de paix, mais doit laisser la discussion de ces conditions à la future Assemblée nationale. La conclusion d’armistice devra donc être strictement bornée aux questions militaires. »
Ces points étant réglés d'un commun accord, lord Granville écrivait le 25 octobre au comte de Bernstorff pour lui faire savoir que le gouvernement français était disposé à accepter l’armistice, et le 27, il demandait pour M. Thiers un sauf-conduit, qui lui permît de venir conférer avec nous à Paris avant de négocier avec M. de Bismarck. Le cabinet prussien reconnut la justesse de cette réclamation et fit remettre un saufconduit conforme.
Le voyage de M. Thiers, de Tours à Paris, fut pénible et cruel. Forcé de ne marcher que trèslentement d’abord au milieu des rassemblements de nos soldats qui formaient l'armée de la Loire, puis au travers des masses ennemies qu’il rencontra au-dessus de Blois, il eut le loisir d’observer, et son cœur patriotique se gonfla lentement de douleur^ l’aspect navrant de la désolation de nos campagnes et de la force de nosenuemis.il fut frappé du courage et de l’entrain de nos recrues. Ces pauvres jeunes gens, pris à la charrue ou à l’atelier, mal vêtus, mal équipés, mal nourris, bivouaquant au milieu de la boue, montraient une admirable abnégation. Ils ne demandaient qu'à combattre, et l’illustre voyageur fût plus d’une fois touché jusqu’aux larmes du dévouement avec lequel ils
cceptaient leurs misères. Chez les Prussiens, le oup d’œil était différent. La bonne tenue, ladisipline, la santé de la troupe y étaient remarquables; l’esprit d’obéissance y effaçait la tristesse et l’inquiétude, et c'était par surprise qu’on devinait ledesir de paix qui agitait tous les cœurs. M.Thiers reçut partout l’aocueil le plus empressé et le plus respectueux ; les chefs de corps lui donnèrent toujours des officiers distingués pour escorte; ils cherchèrent par tous les moyens en leur pouvoir à abréger son épreuve. Le 29, dans la journée, il arrivait à Versailles.
Le roi et M. de Bismarck le reçurent avec politesse; ils consentaient à le laisser pénétrer à Paris, où ses pouvoirs devaient être complétés. Le chancelier prussien lui donna deux officiers pour le conduire jusqu’aux avant-postes. M. Thîers se rendit aussitôt à Paris et apprit au gouvernement de la Défense nationale la véritable situation de l’Europe, ainsi que la capitulation de Metz, qu’ils ignoraient. Il les pressa de traiter de la paix.
La nouvelle de la reddition de Metz produisit dans Paris une vive effervescence; le lendemain, éclataient les troubles du 31 octobre, dans lesquels le gouvernement faillit disparaître. M. Thiçrs était retourné à Versailles pour négocier. 11 s’agissait d’obtenir un armistice de vingt-cinq jours, avec ravitaillement proportionnel, et de faciliter de procéder aux élections d’une Assemblée nationale. M. de Bismarck semblait prêt à céder, lors-, que les nouvelles reçues de Paris changèrent les dispositions du roi de Prusse et de son ministre . Après une nouvelle entrevue avec les membres du gouvernement de la Défense nationale, M.Thiers
dut reconnaître que la paix était impossible. Les événements du 31 octobre avaient surexcité toute la partie exaltée de la population. L'idée de la résistance è outrance s'était emparée des esprits, et il était évident que tout espoir de traité devait être ajourné à plus tard. Les négociations furent donc suspendues (1).
Revenu à Tours, M. Thiers, qui ne gardait aucune illusion sur la situation, s’efforçait de convertir tous ceux qui l’approchaient à l’idée de la paix, qui devait être d'autant plus onéreuse, qu’elle serait plus tardive.
Bientôt Paris capitula, et, l’armistice ayant été conclu, les électeurs furent convoqués. Vingt-six départements nommèrent M. Thiers, et, peu de jours après, l’Assemblée nationale le choisissait comme chef du pouvoir exécutif. Elle rendit, le 17 février, le décret suivant:
a L’Assemblée nationale, dépositaire de l’autorité souveraine de la nation, en attendant qu’il soit statué sur les institutions de la France, considérant qu’il importe de pourvoir au gouvernement actuel au pays et à la conduite des affaires, décrète :
« M. Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République française. Il exercera ses fonctions sous le contrôle et l’autorité de l'Assemblée nationale et avec le concours des ministres qu’il aura choisis et qu'il présidera. »
(1) Nous recommandons vivement de lire l’intéres3ant volume intitulé Histoire complète de la Guerre contre la Prusse (1870-1871), par Laurent Martin; 1 volume de 320 pages, avec gravures; prix : 1 fr. 20." Pour le recevoir franco, il suffit d'envoyer 1 fr. 20 en timbres-posle i la * librairie universelle d'Alfred Duquesne, 16, rue Hautefeuille, Paris. .