CHAPITRE YII
Le pacte de Bordeaux. — Paix avec l’Allemagne. — Les Prussiens à Paris. — Paris et ses dangers. — L'Assemblée à Versailles. — - Les canons de Montmartre. — Journée du 18 mars. — Mort de Flourens. — Siège de Paris. — Ducatel. — Triomphe de l’armée. — L’emprunt de deux milliards. — « Au plus sage. » — La constitution Rivet. — Les impôts. — Les matières premières. — Démission de M. Tbiers et do ses ministres. — Démarche de la Chambre. — M. Thiers reprend sa démission. — Négociations avec l’Angleterre. — Dénonciation des traités. — Les rapports du président de la République avec l’Assemblée. — Le budget de l’armée, — La situation de la France. — L'emprunt de trois milliards et demi. — Les discours de Grenoble. — Expulsion du prince Napoléon. — Message présidentiel du 13 novembre. — La République fondée. — Agitations constitutionnelles. — Maximes gouvernementales de M. Thiers. — M. Thiers et les questions du temps.— Une crise imminente. — Une biographie incomplète.
La responsabilité que M. Thiers acceptait était immense II fallait conclure la paix, assurer partout le maimien de l’ordre, surtout à Paris, dont on ne pouvait se dissimuler la surexcitation. Il fallait enfin que la France, pour se relever de tant de ruines, ne fût pas en proie aux luttes intestines et à la guerre civile, après avoir subi tous les
maux de la guerre étrangère. M. Thiers engagea tous les partis à ajourner leur prétentions respectives, s’engageant à ne rien tenter de défi • nitif contre aucun d’eux. C’est cette convention qu’on a désignée sous le nom de : Pacte de Bordeaux.
M. Thiers entra aussitôt en négociations avec Je chancelier allemand, et, après bien des discussions, qui, des deux parts, furent l’occasion de dus d’une violence et de vives récriminations, a paix fut enfin conclue. Les gens tranquilles 'apprirent, sinon avec satisfaction, du moins avec un courage résigné; mais, l’exaltation d’une partie de la "population parisienne fut portée à son comble.
Une chose avait été très-débattue entre l’homme d’État français et le ministre prussien: c’était l’entrée de l’armée ennemie dans Paris. M. Thiers s’y était vivement opposé: a Je ne puis, disait-il à M. de Bismarck, consentir à une telle exigence; réfléchissez-y bien : si vous voulez entrer dans Paris, la population élèvera des barricades de toutes parts ; il vous faudra les enlever, et Dieu sait ce qu’il en arrivera. — Nous en viendrons à bout, répondit M. de Bismarck. — Ce ne sera pas aussi aisé que vous le croyez, repartit M. Thiers ; mais il y aura combat, et Paris pourrait être dévasté. Pour nous, ce serait un malheur, mais pour vous une honte éternelle. »
Le dernier jour, comme le nouveau chef de la nation française avait enfin réussi, après des eflorts inouïs, à ramener Belfort à la France, le roi lui fît dire : « Si vous voulez abandonner Belfort, nous n’entrerons pas dans Paris . »
M. Thiers n’hésita pas, et il répondit aussitôt:
« Non, plutôt que de perdre notre frontière, j'aime mieux toutes les humiliations qu’il vous plaira de nous infliger ; entrez-y, si vous le voulez, mais je garde Belfort. »
Les Prussiens entrèrent donc dans la capitale; mais ils y furent en quelque sorte parqués dans le quartier des Ternes et des Champs- Élysées, sans pouvoir dépasser la place de la Concorde.
Mais laissons place ici au récit même de M. Thiers:
a Aussitôt après la signature de la paix, je vis que nous aurions une lutte terrible à soutenir contre ces gens de toute sorte accumulés dans Paris. Pendant qu’à Bordeaux, nous nous occupions de faire voter le traité, le Ministre de la guerre, le général L^e Flô, reçut l’ordre d’acheminer des troupes sur la capitale. On m’écrivait tous les jours : « Il n'est pas possible à la distance où « vous êtes de livrer bataille à cette foule furieuse;
« l'Assemblée est trop loin à Bordeaux ; il faut la « rapprocher de Paris. »
« Je n’eus jamais l’idée de faire rentrer immédiatement l’ Assemblée dans Paris. A ceux qui étaient d’avis de l’y ramener sur-le-champ, et ils étaient nombreux, je répondais : « Non, tant que . « Paris sera dans cet état, je ne proposerai pas à « l’Assemblée d’y revenir, parce que je prévois des « événements redoutables. Seulement, je lui don- « nerai le conseil de s'en rapprocher autant que « possible. » Plus les symptômes d’une inévitable journée se révélaient à moi, par les correspondances que je recevais, plus j’étais convaincu qu’il fallait la transporter au milieu même des événements, et en y exposant le gouvernement, ce qui était inévitable, se bien garder d’y exposer l’Assemblée.
« On m’avait parlé de Fontainebleau comme d’une ville où l’Assemblée nationale pourrait siéger en sûreté. Je fis observer que nous serions séparés par quinze lieues, et par toute 1 épaisseur de Paris, de la position de Versailles, la seule vraiment militaire ; que si les réserves chargées de garder l’Assemblée étaient obligées de parür de Fontainebleau pour se rendre au lieu du combat, la distance serait bien grande, et la position des plus mauvaises; qu’il fallait aller à Versailles même,et de là, tâcher de rester maîtres de Paris. Cet avis prévalut auprès de l’Assemblée, et nous vînmes en effet nous placer à Versailles. »
Pour contenir Paris, il lallait au moins quarante à cinquanie mille hommes ; la situation était déplorable. Deux cent cinquante canons de campagne environ étaient tombés aux mains des hommes de désordre, qui dès ce moment déjà pouvaient être appelés des insurgés. Ces pièces furent conduites sur les hauteurs de Montmartre, et à partir de ce moment, le Comité central commandait en maître. L’opinion générale voulait absolument qu’on reprît les canons ; on entra en pourparlers avec ceux qui les avaient pris. Ils commençaient d’ordinaire par dire oui, et finissaient toujours par dire non.
M. Thiers consulta le général Vinoy pour savoir s’il serait possible de prendre par la force les bouches à feu que détenait le peuple.
— Nous avons bien peu de monde, répondit le général; enlever les positions n’est pas impossible. Ordonnez, je suis soldat, et j’obéirai.
On fit sortir les trouoes des casernes à trois heures du malin. A cinq lieu res, elles arrivaient au pied des hauteurs de Montmartre, et les eiile-
vèrent avec promptitude et résolution; mais les mesures prises pour enlever les canons ne réussirent pas aussi bien. D’ailleurs, quand les meilleures dispositions auraient été prises pour les emmener. il eût été bien difficile de traverser, sans obstacles, la ville, avec deux cent cinquante attelages. Bientôt la loule entoura les troupes qui occupaient les buttes Montmartre, se jeta dans les rangs de l'artillerie, et la confusion devint extrême.
M. Thiers se trouvait à l’état-major avec le général Vinoy, quand il fut informé de ce qui se passait. Il comprit immédiatement toute la gravité de la situation.
« C’est alors, raconte-t-il, que je fus frappé d’un souvenir, le souvenir du 24 février; j'étais depuis fort longtemps fixé sur ce point que, si nous n'étions pas en force dans Paris, il ne fallait pas y rester.
« Au 24 février, le roi m’avait demandé, lorsque les choses avaient pris une mauvaise tournure, ce qu'il y avait à faire. Je lui répondis qu’il fallait sortir de Paris, pour y rentrer avec le maréchal Bugeatid et cinquante mille hommes.
« Le parti que je proposais au roi fut discuté, mais point accepté. On rappela que les Bourbons, que les Bonapartes eux-mêmes, étaient sortis de Paris et n'avaient jamais pu y rentrer ; et on en avait conclu qu’il ne fallait jamais en sortir.
« Ce souvenir m’était resté dans la mémoire ; et, en outre, je me rappelais l’exemple du maréchal Windischgraëtz, qui, après être sorti de Vienne, y était rentré victorieusement quelque temps après. Je dis au général Vinoy : « H est « clair que nos troupes vont être submergées
« dans cette foule. Emmener les canons estimpos- « sible,- les mouvements de l’armée étant aussi « entravés qu'ils le Sont. Tirons nos troupes du « chaos où elles sont plongées, et faites-les re- « venir vers le ministère des affaires étrangères.» Le gouvernement était réuni en ce moment à l'hôtel de ce ministère. Beaucoup de personnes étaient accourues, et chacun donnait son avis. Je réunis mes collègues dans la salle du Conseil, où nous pûmes délibérer seuls avec nous-mêmes. Là, je n’hésitai point, je me rappelais le 24 février, mon parti était pris ; je l’annonçai. Cette déclaration provoqua de graves objections. Le 24 février, je n’avais pu réussir; mais, ce jour-là, je triomphai des objections, grâce au bon sens et au courage de mes collègues. »
On fit d’abord retirer les troupes derrière la Seine et occuper tous les ponts; puis, quand on eut rallié la plupart des régiments, le général Vinoy eut ordre de les diriger sur Versailles, où le gouvernement était transporté.
M. Thiers donna alors tous ses soins à la reconstitution d’une armée solide et sûre; les plus grandes précautions furent prises pour qu’on ne pût exercer sur elle des tentatives de corruption ou d’embauchage. En peu de jours, l’effectif disponible s’élevait à 50,000 hommes. On put alors commencer, quoique avec prudence, à opérer contre les insurgés. Ceux-ci s'étant portés en forces vers le pont de Courbevoie, furent attaqués vivement et sabrés; c’est dans ce premier engagement que périt Flourens.
Le traité conclu avec la Prusse limitait à 40,000 hommes l’armée de Paris. Après bien des résistances, M. de Bismarck consentit à une augmen-
tation qui fut d’abord de 400,000, puis de 130,000 hommes. On réunit, en outre, un immense matériel, et on amena à Versailles des masses prodigieuses de pièces de canon.
Bientôt, écrasé sous le feu d'une artillerie formidable, le fort d’Issy, réduit au silence, put être pris; peu après, on s’empara du fort de Vanves; sous la protection d’une batterie puissante, établie à Montretout, on put pénétrer dans le bois de Boulogne. On approchait de Paris et l'on allait tenter d'en forcer l’entrée, quand le dimanche 21 mai, le général Douai et quelques soldats de tranchée aperçurent un homme agitant un mouchoir blanc: c’était Ducatel. Au milieu de graves dangers, il était venu en aide à nos troupes en appelant nos soldats, en leur apprenant qu’ils pouvaient entrer. On sait le reste; l’insurrection ne put tenir devant l’armée régulière, elle fut bientôt écrasée au milieu même aes ruines qu’elle avait faites (1).
Au lendemain de la crise effroyable que l’on venait de traverser, on se trouvait en face d'une situation qui ne présentait que des charges à satisfaire et des dangers à redouter. Cinq milliards d’indemnité à payer à la Prusse, plusieurs milliards dépensés pour soutenir la guerre, des centaines de millions à accorder comme secours aux pays envahis, les désastres de la Commune à réparer, tel était le bilan de la France au lendemain de la victoire du parti de l’ordre. Nulle tâche
(l) Nous recommandons à nos lecteurs de se procurer l 'Histoire complète de la Révolution de Paris 'en 1871, contenant toutes les dépêches officielles par M. A. Thiers; l vol. de 300 pages; prix: 1 fr. 20 expédié franco. On reçoit le volume en adressant 1 fr.20 en timbres-poste à la librairie universelle d’Alfred Duquesne, 16, rue Hautefeuille, Paris.
n’était plus lourde, plus périlleuse que celle dont M. Tliiers assumait la responsabilité; mais son patriotisme était plus grand encore que nos malheurs. Il se mit résolument à l’œuvre.
11 ouvrit la souscription d’un emprunt de deux milliards cinq oents millions, qui obtint un succès que l'on n'osait pas prévoir. Le premier milliard était payé à la Prusse. On proposait, en outre, à l’Assemblée une série de projets de lois financiers qui devaient assurer promptement l’équilibre du budget. On créait, de plus, un fonds d’amortissement annuel de 200 millions. L’excédant de la dette publique résultant de la guerre et qui s’élevait à huit milliards environ , devait être soldé dans une période de quarante ans, et tout porte à croire qu’il le sera beaucoup plus tôt.
Après la grande victoire financière qui venait d’affirmer notre crédit, et de prouver que ni les Français, ni les étrangers ne désespéraient de la fortune de la France, M. Thiers, dans un discours resté célèbre ? traça le programme que le gouvernement devait suivre pour réparer les désastres passés, assurer le présent et préparer l’avenir. Paris se pacifiait, la France se réorganisait, et son chef, en lui parlant de sa gloire impérissable, la consolait, la réconfortait. 11 présentait les ressources de la France sous un jour éclatant, et ce qui dominait dans cet exposé si lucide de notre situation et de nos ressources, c’est l’espérance que le p«ys pourrait bientôt, grâce à son activité, grâce aux efforts de ses populations laborieuses, giâce au maintien de l’ordre et à l’économie de notre gouvernement, satisfaire bien vite à toutes les charges que la guerre étrangère et la guerre civile lui avaient léguées.
Tandis que le chef du Pouvoir exécutif, secondé par un ministre d’un talent reconnu et éprouvé, pourvoyait ainsi à toutes les difficultés financières du moment, il s’attachait à empêcher le choc des partis, à supprimer, pour ainsi dire, la question politique; continuant à s’appuyer sur le pacte de Bordeaux, il maintenait un juste équilibre entre les différentes fractions de la représentation nationale. Il ne repoussait aucune des solutions proposées par les parlisansdes divers principes. Et, comme on lui demandait à qui serait le pouvoir, il répondit un jour : « Au plus sage! » Cependant l’Assemblée nationale était souveraine, et le pouvoir de M . Thiers n’émanait que d’elle seule. A la vérité, le parti avancé contestait à celte Assemblée, non pas tous ses pouvoirs, mais certains de ses pouvoirs, « Elle avait été, disait-il, nommée dans un certain but, pour un objet spécial; elle devait conclure la paix et accomplir tous les actes qui assuraient l’exécution des traités, mais, en aucun cas, elle ne pouvait aller au delà de cette mission bornée, et s’attribuer des pouvoirs constituants.))
Cette question étant posée, la majorité de l’Assemblée nationale s’empressa de la résoudre. On niait ses pouvoirs, en partie du moins; elle voulut les affirmer; elle se déclara constituante et constitua. La constitution quelle fit trouva tous ses développements dans quelques lignes à peine. Elle constatait simplement le caractère souverain dont elle était revêtue, et la faculté qu’elle avait de se prononcer sur la forme du gouvernement; enfin, elle attribuait à M. Thiers le titre de président de la République.
Si cette déclaration qui, du nom de ton pro-
moteur, fut appelée la Constitution Rivet, donna satisfaction aux sentiments conservateurs et monarchiques de la majorité, elle accordait cependant une concession au parti républicain , puisqu’on proclamant un Président de la République, elle constatait l’existence de la République ellemême.
M. Thiers cependant ne se départait point de sa conduite de conciliation et d’apaisement: il attendait le résultat de l’expérience pour se prononcer, et tout en pratiquant la politique de I’Essai loyal, il continuait à admettre la possibilité d’un choix dans l'avenir, entre des institutions purement républicaines et une monarchie constitutionnelle. Et même, quelques mois après les événements que nous racontons, le chef de l'Etat prononçait ces paroles :
« L’ordre existe à New -York et à Genève, comme à Londres, et la liberté est au moins aussi grande en Angleterre qu’aux Etats-Unis. Les peuples qui se respectent et qui savent se conduire, peuvent donc choisir entre ces deux grandes formes, qui toutes deux ont mené les nations à la prospérité, à la grandeur et à la liberté. »
Laissant donc toutes les questions politiques de côté, l’Assemblée nationale ne s’occupait presque exclusivement que des projets d’utilité générale et de la création de nouvelles ressources financières. C’est ainsi qu’elle étudiait successivement :
1° Un projet de loi ayant pour objet de prélever un droit de 80 millions sur les revenus ;
2° L’établissement d’un impôt de 100/0 sur les transports des voyageurs et des messageries, en chemins de fer, voitures publiques, bateaux à vapeur, etc. ;
3<> La création d’on impôt de 2 millions sur les cercles et sur les billards ;
4° Le rétablissement des charges fiscales appli-
S uées par la loi de 1862 aux voitures et chevaux e luxe.
On préparait, en outre, un projet d’augmentation de l’impôt du tabac, dont M. Thiers disait jadis : . *
« Utile aux marins, contre le scorbut, aux militaires, contre les souflrances du bivouac, il n’est, chez un habitant paisible de nos cités, qu’un vice, un vice peu élégant, peu digne de faveur, mais digne d’encouragement dans l’intérêt des finances (11. »
Enfin, on voulait taxer les allumettes, les valeurs étrangères, les valeurs mobilières même fran- *
çaises, et les matières premières. L’impôt sur le revenu fut écarté; ceux des valeurs nfobilières étrangères et françaises, des cercles et billards, des voitures, du tabac, furent décidés. Mais l’impôt sur les matières premières, dont le gouverne- * ment attendait des ressources considérables, resta longtemps en suspens, et donna lieu à une discussion mémorable, qui dura plus de vingt jours, passionna tous les esprits, sema l’alarme dans le camp des industriels, troiibla profondément le marché et agita la nation tout entière.
Cette discussion faillit amener les complications les plus graves, et, sans le bon sens des représentants du pays, et leur esprit de concorde, nous eussions eu le malheur de voir M. Thiers renoncer à la tâche qu’il avait entreprise, celle de réorganiser la nation, de réparer ses pertes, et de lui -
(1) De la propriété, — t. IV.
rendre à la fois son crédit et son influence dans le monde.
Le gouvernement, disions-nous, tenait beaucoup à ce qu’on adoptât son projet de loi sur les matières premières. D’une part, les nouvelles taxes devaient être fort productives; et d’autre part, elles devaient atténuer les conséquences de la révolution économique opérée en 1860 par l’Empire.
On connaissait les tendances protectionnistes de plusieurs des membies du gouvernement, et particulièrement de M. Thiers et de M. Pouyer-Quertier. On ne vit, dans cette proposition, qu’une tentative de réaction, on entra en défiance et l’on témoigna d’une telle répugnance pour le projet de loi des matières premières, que l’on chercha pour le repousser tous les prétextes plausibles, voire même ceux qui l’étaient le moins. Toutes les sortes d’impôts imaginables furent proposées à la Chambre pour remplacer celui-là. Une vive propagande avait été faite dans tous les grands centres industriels; de toutes parts, arrivaient des protestations énergiques. Cette agitation, M . Thiers, au terme de la discussion, la caractérisait dans ces paroles énergiques:
« Je pense que nous avons besoin, ne fût-ce que pour nous-mêmes, de donner au pays, puis au monde qui nous regarde, et qui nous regarde avec attention, parcourir les phases de cette révolution, provoquée, amenée par les défaillances d’esprit du gouvernement précédent, de leur donner, dis-je, un plus digne spectacle.
« Je vous en supplie, messieurs, présentonsnous au monde, si vous voulez que nous ayons son estime, son appui et ses vœux, présentons-
nous comme une nation grave, sérieuse, qui sait dominer, non pas seulement les partis, comme je vous le disais il y a quelques jours, non pas seulement la confusion des esprits, comme je vous le disais encore, mais les intérêts matériels surexcités, perdant toute pudeur, quand il s'agit de se satisfaire. »
L'Assemblée hésitait; la discussion menaçait de se prolonger, ou plutôt de recommencer après . une résolution ambiguë de la Chambre. M. Thiers, qui, à la vérité, ne parut jamais plus irritable, et pour tout dire, plus irrité, posa nettement la question en ces ternies :
« S’il est admis que cette grande discussion est terminée, comme l a été celle de l’impôt sur le revenu, il ne reste à régler que le quantum de cet impôt sur les matières premières, quantum qu'on ne peut déterminer, qu'a près avoir vidé les discussions des divers impôts qui ont été proposés, alors, soit î il n’y a pas d’équivoque, et nous acceptons. Mais si l’on entend par des équivoques, nous amener à ce doute qui ferait recommencer la discussion, — que nous voulons terminer, — nous ne l’acceptons pas, dussions-nous perdre des voix.
« Je crois me conduire aussi en honnête homme, en bon citoyen, digne de votre confiance. Si je faiblissais ici, vous feriez bien de me retirer votre confiance : je ne serais pas digne d'avoir dans les mains le gouvernement de la France. »
Ces dernières paroles indiquaient nettement que l'intention arrêtée du président de la République, était de poser la question gouvernementale, dans le cas où la Chambre inclinerait vers un parti contraire aux propositions du pouvoir.
Cette considération n'arrêta pas l'Assemblée, et
eHe vota effectivement contre l’admission en principe du système de droits sur les matières premières, « considéré comme complément desliné à établir l'équilibre du budget».
Ainsi qu'on devait s’y attendre, une crise gouvernementale éclata.
A la séance suivante, M. Grévy donna à l’Assemblée communication de la lettre suivante que le président de la République venait de lui adresser.
<t Monsieur le président,
« Je vous prie de vouloir bien transmettre à l'Assemblé nationale, ma démission de président de la République. Je n’ai pas besoin d’ajouter, que jusqu’à mon remplacement, je veillerai à toutes les affaires de l'Etat avec mon zèle accoutumé. Cependant l’Assemblée comprendra, je l'espère, qu’il faut prolonger le moins possible la vacance du pouvoir.
« Les ministres m’ont donné aussi leur démis- ' sion, et j'ai dû l’accepter. Comme moi, ils continueront à expédier les affaires avec la plus grande application jusqu’à la désignation de leurs successeurs.
« Recevez, Monsieur le président, l’assurance de ma haute considération .
« A. TniKBs.
« Versailles , 20 janvier 1872. »
A cette communication, une émotion inexprimable s'empara de l’Assemblée; tout le monde comprit alors que M. Thiers était non-seulement nécessaire mais indispensable. Quel autre que lui pouvait, en effet, être porté au pouvoir, sans
qu’aussitôt, toutes les questions de partis fussent soulevées, et sans que les passions politiques, se déchaînant dans 1 Assemblée, gagnassent rapidement la nation. r
M. Baibie exprimant les sentiments de la majorité proposa la résolution suivante •
« Considérant que l'Assemblée, dans sa résolution d hier, s est bornee à réserver nne queslion économique: que son vote ne peut être, à aucun
un acte de déüance ou a hostilité, et ne saurait impliquer le refus du concours qu elle a toujours donné au gouverne-
«L Assemblée passe à la discussion des différents projets d impôts qui lui ont été présentés. » Une vive discussion s'engagea sur les termes mêmes de cet ordre du jour, et M. Deseillignv en proposa un autre ainsi conçu :
« L'Assemblée nationale, convaincue que l'accord le plus complet des pouvoirs de l'Etat est la condition même du salut de la patrie dans les épreuves difficiles qu’elle traverse, déclare que cet accord n’a jamais cessé d’exister, et que l’As- £e • . n a P as en tendu l’affaiblir en réservant sa décision sur une question purement économique,
« Confirme à M. Thiers le témoignage de sa confiance, fait un nouvel appel à son patriotisme et refuse d’accepter la aémission qu'il a donnée au nom du gouvernement. »
Mais ces deux ordres du jour divisaient la Chambre, il en fallait trouver un sur lequel on Pût s’accorder d’une façon presque générale, et qui satisfît la presque unanimité. M. Laboulaye en proposa un troisième qui ne fut pas accueilli.
Enfin, M. Batbie, de concert avec les signataires de son premier ordre du jour, proposa cette nouvelle rédaction :
«Considérant que l’Assemblée dans sa résolution d’hier, s’est bornée à réserver une question économique, que son vote ne peut être à aucun titre regardé comme un acte de défiance ou d'hostilité et ne saurait impliquer le refus du concours quelle a toujours donné au gouvernement,
« L'Assemblée, fait un nouvel appel au patriotisme de M. le Président de la République et déclare ne pas accepter sa démission. »
C'est à cette dernière motion que l'on s'arrêta; elle fut mise aux voix, et obtint l'unanimité, moins huit voix. En conséquence, l'Assemblée ordonna que le bureau allât porter à ¥. le Président de la République la résolution qu’elle venait d’adopter.
M. Benoit d’Azy, vice-président, deux de ses collègues, également vice-présidents, les questeurs et plusieurs secrétaires du bureau, se rendirent chez M. Thiers. M. Benoit d’Azy lui fit connaître les sentiments de l’Assemblée, et lui donna lecture de l’ordre du jour qui avait été l’objet d'un vote presque unanime.
M. Thiers se montra profondément ému de cette démarche; il pria le chef de cette députation de dire à l'Assemblée, que ï « lorsqu’il soutenait une opinion avec une certaine vivacité, c'est que ses convictions étaient très- profondes: qu'il n’avait éprouvé ni irritation, ni susceptibilité, mais qu’il avait effectivement, en lui-même, une profonde persuasion qu’il avait cru devoir manifester. »
En même temps il ajoutait qu'en pré.^emx de
la démarche qui était faite auprès de lui, et de la pemée exprimée dans l’Assemblée tout entière, il fui était impossible de ne pas taire un nouvel appel au peu de forces qui lui restaient pour se dévouer à la patrie et aux devoirs qu'il pouvait remplir encore auprès de l’Assemblée.
11 parla de sa fatigue, de sa santé et de la crainte qu’il éprouvait de ne pouvoir répondre à tout ce que l’Assemblée avait le droir d’attendre de lui; il chargea enfin les envoyés de la représentation nationale de déclarer qu'il ne pouvait refuser de se rendre à ce qu'on lui demandait. Ainsi, sa démission était retirée. Les membres de • la députation l’assurèrent, en outre, que, dans le témoignage exprimé par l'Assemblée, se trouvait également manifesté le désir de maintenir le gouvernement tel qu'il était constitué. Le ministère restait donc aux affaires; malgré l'échec partiel et tout momentané qu'il venait de recevoir.
Cette crise avait profondément ému la nation; cependant, elle avait eu son utilité, et les esprits clairvoyants ne manquèrent pas de la signaler.
« Nous en sommes aujourd'hui, écrivait alors un publiciste distingué (1), au même point qu'avant ces longs débats, avec cette différence, toutefois, que chacun comprend mieux ses devoirs, que le rôle de l’Assemblée souveraine est nettement tracé, et celui du pouvoir exécutif trèsexactement déterminé.
« Nous savons maintenant ce qui passionne la nation. Ce ne sont plus. Dieu merci, les questions politiques, constitutionnelles ou autres, niais les questions d’affaires. Quel contraste entre l'ani-
(1J M, Alfred Neymarck, — Aperçus financier u
mation déployée sur tous les points du pays à propos des matières premières, et l’indifférence avec laquelle sont accueillies les propositions touchant à la politique purement théorique, purement dogmatique, si nous pouvons nous exprimer ainsi! »
Quelques jours après l'heureux dénoûment de ce conflit, le Président delà République remontait à la tribune pour réclamer l’autorisation de dénoncer le traité de commerce qui nous liait avec l’Angleterre, traité expiré, mais qui, en vertu d’qne clause spéciale, subsistait par reconduction tacite et dont reflet devait se prolonger jusqu’à ce qu’une déclaration officielle le suspendît.
Au fond, c'était la question économique tout entière qui se posait do nouveau et presque dans les mêmes termes qu’elle avait été posée à l’occasion des matières premières. Si le gouvernement obtenait la dénonciation des traités de commerce, il devait bientôt obtenir au moins des concessions sur l’autre question, surtout lorsqu’il aurait démontré, ce qu’il comptait bien faire, l’inanité, l’impossibilité, l’insuffisance de tous les autres projets d’impôts soumis à l'Assemblée.
Dans la situation financière où se trouvait la France, il importait de demander des ressources à toutes les branches de-revenu public; il n’y avait aucune raison d’en exclure les douanes ; on avait, au contraire, sur ce point un exemple récent et des plus concluants. Au lendemain de la guerre de la sécession, le gouvernement des Etats-Unis, pour réduire sa dette devenue énorme, avait eu recours à des augmentations de tarifs considérables à l’importation. Il en avait retiré des produits qui l'avaient puissamment secouru.
Ou avait déjà ouvert avec le Foreign-Office des négociations qui n’avaient pas abouti. Le gouvernement français était sans armes; le traité subsistant, l'Angleterre n’avait aucune raison d’abandonner ses prétentions. M. Thiers insistait donc pour qu’on lui donnât les moyens de pouvoir reprendre ces négociations avec quelques éléments de succès.
Il posait donc la question en ces termes :
« J’ai dit moi-même à l’ambassadeur d’Angleterre : « Ces traités sont contraires à nos convie- « tions, mais ils ont dix ans d’existence. Quelques « mesures que nous avions prises, notamment « celles qui ont fait cesser les acquits-à-caution « et les admissions temporaires d'Alsace, ont « déjà produit un soulagement. Mais il est incen- « testable qu’à l’égard de certaines industries, il « y a eu des souffrances que la guerre a fait mo- « mentanément disparaître, mais qui, la paix re- « naissant/ le développement des affaires se réta- « blissant, peuvent se produire de nouveau. » Nous nous sommes donc bornés à demander :
premièrement, la modification de quelques articles, qui n’ont pour but que les tissus, car, sur toutes les autres industries, nous n'avons rien demandé, rien! Et puis, lorsque la nécessité d'impôts nouveaux s’est présentée, nous nous sommes armés d'un article, qui est non-seulement dans le traité avec l'Angleterre, mais dans les traités avec toutes les puissances, et qui nous confère, en principe, le droit, si nous établissons des impôts sur les matières premières, d’exiger des droits compensateurs sur les produits similaires venant de l’étranger, sur les produits fabriqués avec ces matières premières qu'on imposerait en France,
« Nous"n’avons pas trouvé une seule objection sur le projet de droit compensateur. Quant au relèvement du tarif, relèvement si modéré sur certains points, on ne nous a pas dit : Non. Seulement, on nous a montré moins de dispositions à s’y ranger; maison ne nous a fait aucune réponse positive.
« Tel a été le premier état de la négociation au début il y a douze mois ; tel es* encore son dernier état aujourd’hui. Nous n’avons jamais ajouté à nos propositions quoi que ce soit qui pût les rendre moins acceptables. Nous avons été animés de l’esprit de paix, et nous avons tâché, en maintenant les traités, d'obtenir cependant quelques soulagements indispensables pour notre industrie.
« Nous avons, de plus, tâché d'obtenir notre liberté fiscale, c'est -à dire la liberté d’établir en France certains impôts, sans que les industries qui seraient frappées de ces impôts fussent écrasées par les produits étrangers qui ne les supporteraient pas.
« Quelle est donc actuellement notre position?
« Quand on traite, il faut pouvoir dire à celui avec lequel on traite : « Si vous ne voulez pas ce « que nous vous proposons, eh bien l nous ne nous « séparerons pas brouillés, mais nous nous sépa- « rerons déliés. » Mais quand vous traitez, et que celui auquel vous vous adressez n’a qu’à ne pas répondre pour que vous soyez battu, comment voulez-vous qu’on puisse s’en tirer? »
Et l’illustre homme d’Etat concluait ainsi :
« Vous n’avez pas à vous défier de l’esprit et des dispositions que nous apporterons dans la négociation, lorsque vous nous aurez armés de la faculté de dénoncer le traité.
« Mais cette facilité nous est indispensable, car, si vous ne nous accordez pas, non pas la dénonciation elle-même, mais la faculté de dénoncer, nous sommes impuissants : les négociations ne feront pas un pas de plus qu'elles n’en ont fait, et, n’en faisant pas avec l’Angleterre, elles n’en feront avec personne. »
Ce discours produisit un effet décisif. A la séance suivante, l'Assemblée décida que le gouvernement serait autorisé à dénoncer, en temps utile, les traités de commerce faits avec l'Angleterre et la Belgique, et que les tarifs conventionnels resteraient en vigueur jusqu'au vote des tarifs nouveaux par l’Assemblée nationale.
M. Thiers avait, depuis quelque temps, manifesté son dédr, attendu l’apaisement des esprits et le calme complet de la capitale, de voir l’Assemblée revenir siéger à Paris. Peut-être eut-il l'intention de faire à cet égard une proposition directe à la Chambre, mais il fallait tenir compte des craintes parfois trop justifiées, mais, en tout cas, exagérées, d’une partie de la majorité. Le président de la République se réserva donc, et, quelle que fût son opinion personnelle à cet égard, il s’abstint. Cependant, plusieurs députés crurent devoir prendre l’initiative de cette motion, et ils la produisirent au sein de l’Assemblée. Celle-ci vota pour le maintien du siège du gouvernement à Versailles. En dépit de cette décision, la question n'est qu'ajournée, et, dans un avenir sans doute très-prochain, le désir persistant de M. Thiers, qui, en cela, n’est que l’organe de la population parisienne, se réalisera infailliblement. La présence du chef de l'Etat et des représentants de la nation à Paris sera une manifestation utile, néces-
saire au calme des esprits, à l’ordre qui règ France, et donnera en même temps le signal nouvelle reprise des affaires.
Peu de temps après (16 février 1872), M liirel, un des députés de la droite, dépos; proposition ayant pour objet de détermii forme des relations du Président de la Répu et de l’Assemblée nationale. Cette propositb tait déjà du 9 septembre 1871, c’est-à-d quelques jours à peine après le vote de la c tution Rivet.
« On accordait, disait-il, à M . Thiers un voir qui n’a jamais appartenu à persom monde. On lui avait donné le pouvoir d< verner le pays et d’entrer dans l’Assemblée bon lui semblerait. On ne pouvait citer cas d’un chef de pouvoir exécutif entran une Assemblée nationale et discutant 1 faires. »
M. Dahirel trouvait cette prérogative € tante. Elle ne lui semblait pas être régh même par la constitution élémentaire sous pire de laquelle on vivait. Ce député légi voulait qu’une crise semblable à celle qui produite le 20 janvier précédent, devînt dés impossible, et il demandait à ce que le Pr< de la République ne pût pas monter à la t chaque fois qu’il le jugerait à propos, ( qu’on ait déterminé la forme même dans b ce droit devrait être exercé. Enfin, cette sition allait plus loin; elle renfermait, d’um dissimulée et quelque peu perfide, le pr< borner les communications du pouvoir ave semblée nationale aux seules limites d’un M auquel il serait répondu: c’était ainsi ress
cet élément important des discussions parlementaires: I'Adresse.
L’Adresse avait disparu sous le second Empire; on n’en avait plus entendu parler depuis, et la proposition de M. Dahirel fut indéfiniment ajournée. Cependant, cette question n’était pas supprimée, il s'en fallait de beaucoup ; et à l’heure même où nous écrivons ces lignes, il semble probable que le dernier Message du Président de la République donnera lieu à une réponse étendue. Or, qu’est-ce autre chose qu’une Adresse ? et nous devons dire que M. Thiers lui-même a complètement adhéré, en principe, au rétablissement de cetie ancienne formalité parlementaire.
Dans la même session, la discussion du budget du ministère des finances fut l’occasion de demandes nombreuses d’économie, réclamées surtout par M. Baudot qui présenta quantité d’amendements dont l’intention était assurément de beaucoup supérieure à leur valeur réelle. M. Thiers défendit ardemment son budget, car il était le sien plus encore, peut-être, que celui de ses ministres. Non-seulement, on exigeait de nombreuses réductions dans -les divers services, mais encore on voulait ajourner l'amortissement des 200 millions par an destiné au remboursement à faire à la Banque. M. Thiers maintenait comme indispensables les crédits affectés aux services publics, il maintenait encore comme engagement d’honneur la promesse faite à la Banque de la rembourser.
« J’ai examiné, disait-il, à propos des réductions demandées, j’a 5 examiné les budgets de toutes les époques, j’ai relevé et critiqué aes tendances; j'en ai relevé sous le dernier régime qui
étaient fâcheuses à won avis, et qui devaient nous conduire, tôt ou tard, à des budgets excessifs. Mais, si j’ai vu des tendances à réprimer, h arrêter, je n’ai pas vu un seul jour, depuis quarante ans, la possibilité de réaliser 50 millions d’économie flans une année.
a Maintenant, ce budget, que nous discutons, n’est pas à nous. Nous l’avons trouvé surchargé d’une dette énorme, car la guerre, soit en indemnités, soit en dépenses de tous genres, a coûté plus de 8 milliards. Il n'y a pas dans ce budget une seule dépense qui nous appartienne, il n’y en a pas une qui ne vienne du passé et pas une non pins que nous ayons cru pouvoir réduire immédiatement. Par conséquent, ne n’est pas notre œuvre que nous défendons ici, c'est l’œuvre du t^mps, de la nécessité, — nécessité cruelle, mais dans laquelle nous pouvons dire, devant notre pays, que nous n’avons pas la main.
« Quant aux dissimulations que l'on reprocherait au gouvernement, il n’y en a aucune. Dans le message, que j’ai eu l’honneur de présenter à l’ouverture de cette session, j’ai exposé notre système financier; j’ai dit que, sans renouveler l'usage des budgets extraordinaires, que, pour ma part, j’ai toujours désapprouvé, à la suite de malheurs comme ceux qui ont affligé la France, il y avait, évidemment, des dépenses qui n j devaient pas se reproduire, et qu il était impossible, en agissant raisonnablement, de placer dans les budgets permanents de la Francs. Nous venons de déposer, non la budget, — e’est une mauvaise expression, elle est feinte, ce n’est pas un budget, — mais le compte ouvert exclusivement aux malheurs de la guerre et à ses cruelles et
coûteuses conséquentes; nous l’avons mis à part. Ces dépenses une fois faites, ne se reproduiront plus.
« Quant à la Banque, nous étions non-seulement obligés de la rembourser annuellement, rapidement, à cause de la nature de prêteur qui n'était pas un prêteur ordinaire, qui était un banquier, mais de plus, nous avions intérêt à la rembourser le plus tôt possible, et je déclare que si, suivant l’exemple^ de l’Amérique, nous avions cru possible de mettre sur le pays plus de 650 millions d’impôts nouveaux, si nous avions cru pouvoir en mettre 400 millions de plus, j'aurais pensé faire une chose très-sage et très-raisonnable, en vous proposant de rembourser à la Banque 300 millions au lieu de 200.
« Il y a, j’en conviens dans le budget, des dépenses qui nous appartiennent et que nous réclamons, et je vous le dis tout de suite, avec franchise, nous demandons une augmemation pour le service de l’armée. Au lieu d’en être embarrassé devant tous, je m’en honore, parce qu’il y a un vrai patriotisme, un vrai courage à venir demander b un pays déjà aussi chargé que le nôtre de se charger davantage pour avoir une armée.
« Et cela, messieurs, ce n’est paspourla guerre, ce n’est pas pour la revanche, dont je vois le mot imprudemment écrit, imprudemment prononcé, par beaucoup de gens. Oui, je le dis devant l’Europe, parce que si je le dis ici. à cette tribune, c’est que je l’ai déjà dit à tous les représentants des puissances; oui, nous dépensons pour l’armée, mais ce n’est pas pour la guerre.
« J’engage ma parole d’honneur et celle de mon pays. Non, ce n’est pas pour la guerre, mais c’est pour que la France reprenne la situation
qu’elle a toujours eue dans le monde, pour que, quand la France croit avoir une armée, ce ne soit pas une illusion, mais que ce soit une armée véritable.
« Il n’y a qu’un point sur lequel des dépenses puissent nous être imputées. Ce sont les dépenses que l’armée exige, ce sont les efforts que nous avons faits pour rendre à l’armée française, la vi-
f ^ueur do constitution qu'elle a eue autrefois, qui ui a fait défaut un moment, mais qu’elle retrouvera, je l’espère, grâce à votre patriotisme et à vos lumières. » (Applaudissements prolongés.)
La session législative devant être suspendue du 30 mars au 15 avril, afin de faciliter aux membres de cette Assemblée leur présence aux conseils généraux qui allaient s’ouvrir, le Président de la République crut devoir présenter dans un résumé rapide et éloquent, le tableau de la situation du pays.
Le 30 mars, il monta à la tribune et, dans son style vif, concis, presque familier, et pourtant si intéressant, disons plus, si émouvant, il définit avec une rare lucidité l’état dans lequel se trouvaient et le gouvernement et la nation.
« Au moment, dit-il, où nous allons nous séparer, permettez-moi de vous adresser brièvement quelques paroles, que vous reporterez au pays en allant de nouveau vous plonger dans son sein. »
Ainsi dans les lignes qui vont suivre, ce n’était pas seulement aux représentants de la nation que s’adressait le Président de la République, mais à la France elle-même.
« Il y a, messieurs, la spéculation des partis qui consiste à alarmer toujours le public.
— ÎS’.i —
« Vous voyez, par l'expérience de chaque semaine, que les alarmes qu’on veut jeter dans l’esprit du pays sont parfaitement dépourvues de tout fondement. L’ordre ne court aucun danger, je vou3 prie de le croire. Je ne suis pas un esprit téméraire et aventureux ; c'est après une grande expérience et des hommes et des choses, après une observation sincère de l’état du pays, que je puis vous dire que l’ordre ne court aucun danger.
« Je ne dis pas que les partis malintentionnés soient convertis. Je n’ai pas la prétention de convertir des hommes que le temps et l’expérience n’ont pas convertis, mais j’affirme que, grâce à la solidité, à la fidélité de l’armée qui se regarde aujourd’hui non pas comme l’armée de tel ou tel parti, mais comme l’armée de la loi, et la loi, c'est vous, messieurs, vous et le gouvernement, celui-ci ou un autre, qui sortira de vos votes ; j’affirme, je le répète, que Tordre est assuré.
« Eh bien, l’armée est là tout entière, soldats, officiers, généraux, prête à exécuter la loi, si la loi pouvait courir un danger; mais je n’en prévois aucun.
« Il y a deux choses que je proclame, parce qu’elles sont vraies : c'est l’incorrigibilité et l'impuissance des partis.
« Je ne voudrais pas, messieurs, en vous adressant des paroles bien sincères, bien sérieuses, que je voudrais employer à calmer les esprits, je no voudrais pas que de ces paroles il sortit autre chose que le sentiment très-réel, très-justiflé d’une sécurité profonde.
« Oui, vous laissez sur ces bancs un gouvernement dévoué à ses devoirs, faisant tout ce qu’il peut, décidé à faire tout ce qu’il pourra pour
vivre d’accord avec la majorité de cette Assemblée, et pour remplir envers elle tous les devoirs nonseulement de Français, mais de citoyen reconnaissant. Maintenant, je ne dois pas me borner à vous dire ces quelques mots sur le maintien de l’ordre; je dois vous en adresser quelques-uns encore, et tout aussi sincères et tout aussi vrais sur le maintien de la paix.
« Ne croyez pas ceux qui disent que la paix est aujourd’hui menacée. Non, elle n'est pas menacée; non, il n'est pas vrai, comme on le dit quelquefois, que la Fiance soit isolée, que la France soit sans alliance.
•« Il faut expliquer ces mots qui ont été imprudemment porlésquelquefoisàcette tribune, et qui ont été propagés dans la presse : l'Etat de l’Europe est tel qu’on peut le souhaiter à la suite d'une commotion si violente, une des plus gran< ks dont l’histoire des peuples fasse mention.
« L’Europe actuelle n’est pas plus l’Europe de 1815, que la France actuelle n'est la France de
« L'Europe a réfléchi; elle a réfléchi à tout ce qui s’est passé en France. Si nous noue sommes instruits, elle s'est instruite ausd. L’Europe ne nous demande pas telle ou telle forme de gouvernement; elle nous respecte trop pour s’occuper de la forme de gouvernement qui existe en France.
« Ce que l'Europe demande à notre pays r elle le lui demande, non pas comme ayant des droits sur lui, mais comme un voisin intéressé à ce qui se passe chez son voisin; elle nous demande l’ordre uniquement.
« De môme que ia France aussi demande l’ordre à son gouvernement, l’Europe ne désire pas chez
uous autre chose que l'ordre. Que l’ordre règne, l’ordre appuyé sur la loi, et vous trouverez l’Europe bienveillante, pleine d’estime pour vous; et j'affirme que, aujourd'hui, autant qu’à aucune époque, la Fiance est entourée de bienveillance, de cette bienveillauce qu’on doit à d’honnêtes gens qui font leur devoir, qui veulent maintenir la paix, et qui n’entendent la troubler à aucun degré, ni directement ni indirectement.
« L’Europe sait que nous nous occupons de nous reconstituer, et que, dans la grande œuvre de notre reconstitution se trouve comprit e l’œuvre de reconstitution de l’armée française. Ce n’est que par la franchise, et une franchise soutenue dans ses paroles comme dans ses actes, qu’on inspire la confiance. Eh bien, je n’ai pas cessé de dire, dès le premier jour, dès le jour où vous m’avez chargé de venir négocier ici dans ces mêmes lieux, une paix douloureuse, mais nécessaire, je n’ai cessé de dire ceci : La France veut la paix; elle ne songe pas, comme on le lui prête, à venir troubler de nouveau la paix de l’Europe pour réparer ses malheurs.
« La France veut la paix, nous le déclarons en honnêtes gens. Moi, à la fin de ma carrière, je le *
déclare sur mon honneur, tant que je serai à ce banc-là, je n’aurai pas une autre pensée qne de maintenir la paix, soit en France, soit dans le monde. Mais je l’ai dit en tête-à-tête à tous les représentants distingués des puissances étrangères qui sont auprès de nous, et je le répète tout haut à cette tribune : Vous ne pouvez pas attendre que je laisse l’armée française, si l’Assenib'ée me soutient dans cette œuvre, que je laisse l’armée française dans l’état où nos malheurs l’avaient mise,
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