ARRÊT DE LA HAUTB-€OUR DE JUSTICE
« En vertu de rartiole 68 de la Constitution,
« La Haute-Cour de jusUce déclare Louis-Napoléon Bonaparte « prévenu du crime de haute trahison, convoque le haut jury natio » nal pour procéder sans délai au jugement.
« £t charge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministère « pablic près la Haute-Cour.
« Fait à Paris, le SI décembre 1851. »
Lorsque des hommes haut placés, recommandables parleur âge, leurs lumières et leur expérience, envisageaient ainsi la sitnation, comment les honmies de parti, les fanatiques de la poUlique, auraient-ils été assez sages pour ne pas faire un appel à l'émeute ?
Le premier sentiment qui s'empara des mécontents de toutes les couleurs, à la nouvelle de l'acte énergique du 2 décembre, ce fut un morne abattement. Rouges, légitimistes, oriéam'stes, est-ce que tous, depuis deux ans, ne se croyaient pas à la veille d'un triomphe? On croit facilement ce qu'on espère. Ils se serraient la main les uns aux autres avec les témoignages de la plus touchante fraternité ; les amis de Barbes et de Blangui étaient le mieux du monde avec les partisans de MM. Baze et Changamier ; mais chacun d'eux se flattait bien d'écraser ces frères d'un jour sur le cadavre du Président : et voilà tout d'un coup cet avenir brisé ! et c'est le Prince Louis-Napoléon, l'honmie que les partis, dans leurs ridicules dédains, qualifiaient d'eunuque, dont l'impuissance prétendue avait si souvent provoqué leurs railleries, dont l'orai- Bon funèbre avait déjà été faite vingt fois, c'est lui qui, sortant à la fin de son rôle d'emprunt, secouant l'apathie apparente qui voilait les ardeurs de son àme, jetant comme le pape Sixte-Quint son masque et ses béquilles, c'est lui qui se redresse subitement, qui apparaît plein de vie et de force, et qui, prenant la parole à son tour, dit à ses ennemis : t Âhl vous « me croyiez mort et vous vous disputiez déjà mes dépouilles I f Vous n'y voyiez pas clair, mes braves, et vous saurez qu'il ne t faut pas vendre la peau de l'ours avant qu'il soit tué ! » Pauvres partis, quelle leçon, et quel réveil I Toutefois, le premier moment de stupeur passé, les factions
rq[^rirent courage. Est-Q possible ae direDt-eUes, que la France, Paris surtout, laissent passer impunément un pareil coup d'autorité? Les lois sont violées. Louis-Napoléon dit brutalement au pays qu'il ne veut plus des institutions dont lepaysacontractérhabitude,... plus de tribune, plus de presse, plus de liberté sans limite et sans frein. Il est impossible que la France y consente 1 de toutes parts on va se soulever, c'est une révolution qui commence ; donnons-en Je signal f
c Mieux vaut Blanqui que le neveu de l'Empereur f PluïbX c le pillage, plutôt la guillotine en permanence, que l'ordre c avec Louis-Napoléon, » dit un homme d'état henriquinqoiste. • Si la France subit l'outrage qu'on lui fait, elle mé- • rite la tyrannie • s'écrie une autre notabilité légitimiste dans un groupe qui se forme rue du Bac. La tyranniei si elle était entrée ce jour-là à Paris dans les bagages d'Henri Y, ce descendant des marqds d'autrefois eût applaudi et lui eût ouvert de sa main parfumée la porte des Tuileries 1 Quand donc le faubourg Saint-Germain deviendra-t-il plus franc ? qui donc croit-il tromper avec ses hypocrisies de langage? La liberté! il n'en voulut jamais qu'à son proût. Quand les autres Viovoquent et qu'U est au pouvoir, comment leur répond-il?.*. Il est vrai que la France est son fief, sa chose, sa propriété. Lorsqu'elle se donne à un autre, elle le vole, 0 en est fermement convaincu... Laissons-lui ses illusions ; mais prioos-Ie d'avoir plus de franchise.
Nous n'avons pas besoin de dire que ce n'est pas des salons du faubourg Saint-Germain que sortirent les soldats de Témeute. De pardls grands-seigneurs se battre! FI donc! Faire battre les autres, à la bonne heure I Faire verser le sang des ouvriers, de pauvres artisans égarés, les exciter contre la troupe, voilà qui est plus digne d'eux I Pour atteindre ce but, ils ne ménagent ni les paroles provocatrices, ni l'or qu'ils prodiguent à pleines mains. La dépense fut telle dans quelques hôtels aristocratiques, que, selon M. Bélouino, auteur de VHûtoiref^
CampJ^Éuaj une feinme de chambre, dans une de ces maisons, 4toaltà aa maîtresse : • Mais, Madame, prenez garde, je donne là beaucoup d'argent. ~ Allez toujours, M répondit la grande dame, donnez tant qu'on vous demandera. »
Tandis que de ricbes patriciens ouvraient leurs caisse à TinsfUTedion, la montagne s'agitaft. Nous avons vu plus baut que plusieurs membres de la gauche se réunissaient le 2 au malin flwis la préadence de M. Grémleui. Il se tint d'autres assemblées i fieUeville^ à Montmartre, à la barrière des Trois-CourmmeBi une des plus nombreuses fut cdle qui s'établit rue du Faubourg Semt-Denls, 168. Outre ces réunions, il y eut celles auxquelles les journaux Ml-disant démocratiques prêtèrent le local de leurs bureaux. Rien de pittoresque, de curieux eMune le péle^méle de ces tumultueuses assemblées. On voyait là tous les généraux el tous lea caporaux de l'émeute, tous lest proftaenr» de ééeùtéte et tous les bacheliers ès-barrîcades. C'était Fornin, dit la/Miiie 4é 6ofo, un des rois de THôtel-deyUk après février; cTètait encore Joanny, tm anden capftaîne des aventuriers de tous pays qui , en 18&9, combattirent l'armée {jraBC^dBe prête à entrer dans Rome, et firent couler tant de sang. L'habit noir coudoyait une blouse en guenilles toute tadiéede vin ; un grave Représentant tendait non sans répugnance sa flMdn à un bandit dont la mine sinistre annonçait un repris de ju^lfce ; et quel tapage pendant lès délibérations ( tous vou Ment parler h la fois : les bleus se défiaient des rouges, les rouges se défiaient des bleus, chacun avait son opinion et ne voulait pas en démordre; c'était un Yéritabte tofau-bohu. Gomment d'une panâle anarchie aurait-il pu sortir un Gouvernement f
Dans ces réunions on annonce que les délégués des corporations ouvrières, que les ehefe de sections démagogiques sont prêts à mardier dans l€S9«, S^, (^, 8« et 9^ arrondissements, que le ftiubourg Saint^Antoine se lève en masse i ta voix du doeteur RecuH, anden Ministre du Gouvernement provisoire;
que rarmée n'attend qu'un prétexte pour se langer soas le drapeau de rinsurrection. On assure que ce prétexte est tout trouvé, qu'un régiment, le 44® de ligne, va, le jour même, se joindre aux Insurgés. Enfin, sgoute-t-on, des munitions de toutes sortes, et surtout des bombes portatives à la main, seront dans la journée distribuées à tous les combattants des barri» cadcs.
Ce n'étaient-là, ainsi qu'on va le voir, que de trompeuses espérances; mais, sous l'impression de ces bonnes nouvelles, on décide que des proclamations seront faites au Peuple, que des émissaires se répandront immédiatement à travers les mes de Paris pour appeler aux armes tous les bons citoyens, qu'on se transportera dans les églises pour sonner le tocsin, et qu'enfin, à dix heures du soir, le premier coup de fusil sera tiré. Les principaux quartiers choisis pour faire des barricades sont les faubourgs du Temple, Saint^Ajitoine, Saint-Martin, Saint-Denis et Saint-Marceau. Les chefs se trouveront le soir à dix heures sur la partie du boulevard comprise entre les portes Saint- Denis et Saint-Martin.
Ces résolutions prises, on se met sur-le-champ en devoir de remplir le programme. On porte des proclamations, des appels au peuple chez des imprimeurs qui, presque tous, refusent leurs presses. On a alors recours à des presses duidestlnes. On va dans les églises; mais Tautorité, prévenue de ce qui se passait, avait pris les devants : les clochers étaient occupés partout, et les cordes des cloches étaient coupées. On parcourt ces quartiers, où commencent depuis trente ans toutes les insurrections, les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin^ de la Bastille; les journalistes, les Représentants montagnards restés libres soufDent partout le feu de la révolte. « La Constitution est violée I disent-ils ; le Président s'est rendu coupable de haute trahison! envoyons4eà Yincennesl Aux armes f » Et tout cela se fait avec tant de conflision, et il y a dans ce parti de la Montagne si peu de discipline et tant de préten-
tioos outrecuidantes, qu'on voit apparaître sur le boulevard Saint*Deni8, à deux heures, la ridicule pièce suivante :
« Nous, citoyens françaiSi
« Vu I^irgence,
« Yn rarttde 68 de la Constitution^
m An nom de la Haute-Cour de justice, ordonnons à tous les huis- « siers, sergents et autres, de saisir et arrêter partout où sera possible m le dtoymi Louis-Napoléon Bonaparte, ex-Président de la Répu- « bUque» et tous ses complices dans l'afttenut de ce jour.
€ Paris, 9 décembre 1851. >
Signé : Rougit, Ed. Mêqubt.
Ce document aurait été signé Crémieux, Michel (de Bourges), Tictor Hugo, qu'il n'eût surpris personne. Mais MM. Rouget et Méquetl Qui donc connaît cela ? Encore des soldats de la d^onagogie qui se croyaient des généraux !
Cependant, aux bonnes nouvelles succèdent les mauvaises. Les agitateurs sont surpris et consternés tout à la fois de Taccsaeil fait de toutes parts à leurs cris de révolte. Le peuple, qu'ils croyaient prêt à se lever en masse, ne bouge pas; il n'a pour eux que des paroles de bl&me et de mépris. L'armée, sur laquelle ils comptaient, parait bien résolue à faire son devoir. Le faubourg Saint-Antoine lui-même, ce pourvoyeur habituel des insurrections, est sourd à toutes les excitations. Quel désappointement I II parait qu'à Paris les chefe de la démagogie étaient beaucoup moins bien renseignés sur leurs chances de succès que ne l'étaient leurs frères et amis de Londres, ttû faut en croire la lettre suivante, écrite au Con$iiiuiionnel par son correspondant anglais :
i J'ai su de source certaine qu'il y a eu ici une réunion des démagogues français, et qu'on y a mis en délibération le parti à prendre au sujet des événements de Paris. Louis Blanc, Mazzini, Caussidière et tous les principaux chefs y assistaient. Les avis ont été partagés, mais Caussidière les a dissuadés de
tien tenter, parce qu'Q savait que Yvtmi^ém lovle AÉvoofo, et qu'il pouvait les aœurer que le» gem dnpeofblas peur wm coup de main ne dépassaient pas qnatre mille, et que les autres n'étalent pas en disposition de faire des barricades, et surtout de les défendre devant une attaque énergfque. Il a ajouté qu'au faubourg Saînt-Ântoifie les femmes seraient très^pposées â tout mouvement et retiendraient leurs maris, parce fue l'ouvrage était abondant ot que les barrîette ne lear «Mtei pas profité. Cette dédaration oat^iique a fcff éésappofmé ceux des membres du cénacle qui étaiest pour m omt^ement. •
Toutefois, les meneurs n'ont pas entièrement perdu courage, ils attendent toujours des bombes portatives, et la déibction promise du kk* régiment de ligne. Mais bfe&m ils apprennent qu'il ne faut plus compter ni sor œ figinmi, dont on a essayé en vain d'ébcanler la fidélité, ni sur les bonîbea. D» vont pourtant à dix beorea du eoir ao rsndea^vot» eonvena entre les portes Saint-Denis et Saint-MartiB. Maisimrrelle et amère déception 1 Us remarquent avec MnA l'^îmûOB de ta plupart d'entre eux. Le préfet de police, nom Vmm déjà dil, avait fait arrêter dès le matin plusieurs dangereux déoofgi^ gués ; mais malbeureusement plus d'un était resté en Uberté. Or, dans l'après-midi, il avait, à la suite des rq^ports de sei agents, fait incarcérer la plupart de ceux qui s'étaieiif êigtth lés dans les conciliabules et dans les rues par leurs pnkBoh tîens anarchiques. A l'aspeet des vides que la police prenait de faire dans ses rangs, l'émeute se sentit déMUlr, et en «e i^ para. La nuit, dit'K)n, porte conseil, et reâde^Dua ftit prb pour le lendemain à sept heures, au foubottiig SatalrAntoina.
Maintoiant que nous avons dit les fiiits et gestes de rinsirnection dans cette première journée du 3, acbeveos ila ftiira connaître les actes du Gouveroement et du chef de l'i&tat peu» dant cette même journée.
Vers trois heures, Lotiie-NapÉléea paiconraît la ligne éai
By oA il ét&H aecaeflli comme il l'avait été le matin sur les quais. A quatre heures, il passait en revue la division ' de grosse cavalerie KoHe, venue de Versailles et stationnant dans les Champs-Elysées. Les troupes racclamaîent avec enthousiasme. Le soir, fl assistait à un dîner, donné par M. de Turgoty Ministre des afiaires étrangères, au corps diplomatie fue. Cttn qw l'ont vu durant cette Journée, ont tous porté témoîgiiage de son admirable sang-froid. C'était Thomme de
tons les jours, et il n'était pas plus ému qu'à l'ordinaàre.
Nous avons vu ce que fit M. de Maupas dans la soirée du 2, les obstacles apportés à ce qu'on sonn&t le tocsin, l'émeute privée de ses principaux capitaines. Voyons maintenant ce qu'écrivait de son côté le Ministre de la guerre.
Il écrivait au général Magnan la lettre suivante:
c Mon ebar ipéoénl,
« Aajoordlliai, 1 n'y a i)his de ménagements à garder, plus de « précaatiODS à prendre pour eacker les mesures que le Gouverne- « ment croit nécessaires an salut de Ut nation, an maUitieu de « Tordre partout; nous devons nous préparer à an ecHubat qui peut « être long et acharné. Pespère qu'A n'en sera pas ainsi, mais notre € devoir est de lout prévoir.
m. Donnez donc Immédiatameat des ordres pour que dans toute « retendue de votre feommandemeat les munitions de guerre soient « prêtes, les réserves complètes et en état» les caissons en asflK « grand nombre et assez bien attelés pour que les gargousses et car- « touches puissent être transportées rapidement sur le point indiqué.
« Recommanâes à rartiHetfe de ne négliger aucun détail.
« IXe perdez pas de vue que les troupes se battent mal quand les « vivres leur manquent.
m Que vos intendants soient donc prévenus, et que. les distribo- « tions soient apurées partout. H faut que dans la journée toutes € les troupes aient dans le sac quatre jours de vivres de campagne; « on les remplacera de suite dans les réserves.
« rappelle aussi votre attention d'une manière particulière sur la « caralerio.
« B ne tait pas que les etiavanx manquent un instant de leur
« ration Si la cavalerie est au bivouac, ordonnez que les cliefraux « soient aussi bien pansés et soignés que dans les quartiers.
« Vous aurez à prendre des mesures pour que, dans le cas où les « troupes seraient obligées de rester. ddiorSy elles puissent Cadre da « feu et avoir de la paille.
« c^est dans les moments difficiles que les bommes de cœur et c d'intelligence prennent leur place, et je n'ai pas besoin de vous « répéter, mon cher général, à quel point Je compte sur vous. Vous « servirez de modèle à cette armée si flère de vous avoir ponr chei; « vous lui ferez comprendre toute la grandeur de sa mission, et « votre première comme votre plus douce récompense sera d'aycûr « contribué à sauver la France de Panarçbie et du désordre.
« Aecevez, etc.
« Le Ministre de la guerre,
« A. DB Saint-Autadd. »
Paris, du reste, avait le soir le même air rassuré, la même confiance que dans la matinée. Tous les théâtres étaient ou* verts, comme sll ne se fût passé rien d'extraordinaire. Aux Italiens, un public élégant assistait aux débuts du ténor Guasco dans Emmi; aux Français, on battait des mains à la représentation des Demoiselles de SaintrCyr; même a£Eluence et même sérénité dans l'auditoire des autres salles de spectacle, que remplissait une foule empressée.
En résumé, pas une seule goutte de sang* versée, découragement de rémeute qui recule devant FindifTérence publique et la certitude d'une vigoureuse répression : tel est l'inventaire de cette première journée.
Arrivons maintenant au 3 décembre.
La nuit porte conseil, avons-nous dit plus haut; eUe en donne quelquefois de mauvais. De minuit à sept heures du matin, les chef^ de l'insurrection s'établissent en permanence. On délibère : dans vingt réunions différentes on y attend et oa 7 reçoit des nouvelles. On se confirme de plus en plus dans la navrante conviction que le peuple ne se lèvera pas, que les masses restent insoudantes ou satisfaites, et cependant oa décide qu'on se battra, c EhbiensoitI on se battra, font alors
observer quelques vieux émeutiers à che\Tons, démagogues endurclsmais ombrageux, et qui n'ont pas oublié le passé; on se battra, et, s'fl le faut, on se fera tuer, mais nous n'entendons pas que les choses se passent cette fois-ci comme les autres ; nous ne voulons plus nous brûleries doigts pour vous retirer les marrons du feu, messieurs les beaux parleurs ! non, non, cette fois-ci à chacun sa part de marrons, entendez vous? et aussi à chacun sa part de dangers. Messieurs les Repréaentants, vous viendrez^ avec nous aux barricades, ou nous ne bougeons pas. » Nous devons dire, à Thonneur des Représentants présents, qu'ils acceptèrent d'assez bonne grâce les conditions qu'on leur faisait.
Voici la tactique qu'ont adoptée les stratégistes de l'insurrection: fatiguer, harceler les troupes en n'engageant que des luttes partielles sur une multitude de points à la fois, et en abandonnant à la première attaque les barricades, pour y retourner peu après.
Rue des Jeûneurs et carré Saint-Martin, les insurgés ont reçu des armes.
On a fait imprimer des appels au peuple ; d'autpes proclamations ont été lithographiées ou écrites à la main. Celui de tous ces documents qui fut publié le premier, c'est le suivant qu'on avait,afBché pendant la nuit aux boulevards et dans les quartiers Saint-Martin et Saint-Dem's.