CHAPITRE QUATMÊME
Smoiaibb. —Le Prince est coudait à Paris. —Sa companition de- TaDt la cour des Pain. <- Sa ceUnle. — Son dlscoars à ses juges.— Plaidoiries de MM. Benyer et Ferdinand Barrot. — Sa condamnation et sondépartpoorHam. — Lettres diyerses de Ham, dont deux à M. Ferdinand Barrot.— Blguenrs de la captivité du Prince.— Protestation de Loois-Naixdéon à ce suiet.— Sympathie générale qu'inspire le pris<mnier. — Ouyrages qu'il compose en prison : ses Fragments historiques; brochures diverses : la Question des sucres, le Mode de recrutement, l'Extinction du paupérisme. Théorie de la pile voUàique, Réfutation d:une lettre de M. de Lmwutme, Histoire de rarfîUerte.— Une lettre du poète Bôranger an Prince.— Le percement de llstbme de Panama.— Lamaladieda roi de Hollande.— Lettre à M. Dncbâtel et à Louis* PbiUppe. — Bxigeocee cruelles du Gouvernement finançais. — Projet d'évasion.— M. le docteur Gonneau, Gharles thélin. — Portrait de .M. Gonneau. ^ Louis-Napoléon s'évade. — Sa lettre à M. de Sainte-Aulaire. — n ne peut aller voir son père. — La reine Hortense et la duchesse douairière d'Orléans, mère du roi Louis- Phm^e.— Mort du roi de Hollande et de Joseph Bonaparte.
Le Prince ne resta pas longtemps au ch&teau de Boulogne; iJ partit bientôt, escorté d'un détachement de la garde municipale envoyé tout exprès de Paris. Les ordres donnés par le Gouvernement étaient si implacables, que le colonel de la garde municipale chargé d'accompagner Louis-Napoléon lui dit, en se plaçant à ses côtés dans la voiture, qu'au premier mouvement qu'il ferait on lui brûlerait la cerveUe (1).
On l'amena d'abord à Ham, et de là à Paris, où il fut enfermé à la Conciergerie. Ici, nous voudrions taire un détail
(1} L'un des prisonniers» le général Montholon, alors souffrant, fut recommandé par le Prince à M. Rébillot, alors colonel de la gendarmerie de la Seine, qui le ramena à Paris dans sa propre voiture.
odieux, mais l'histoire a des droits auxquels nous ne pouvons pas nous soustraire. Dans cette prison, on assigna pour cellule au neveu de l'finqxereur celle :fift9a[t £»uillée de sa présence un assassin, Texécrable et ignoble Fieschi.
Dans cette position, ainsi poursuivi ^'jrvaBids, àbetimé d'amertumes, déçu deux fois dans r«spoir d%ie généreuse ambition, tout autre que le Prince se fût sans doute laissé abattre. Sa fermeté, à lui^ ne ra})anâonna pas.
Il ût à la Conciergerie ^ qu'U avait îaàL 4aflB l'exil; il demanda -des oonsolalîpns ^ des ^Bstrac^ns à Pétude, ce médecin de l'esprit et de r&me (1).
(1) Le Prince s'occupa, les praooden jnominlA de ta eaptiTlté, àt la traduction d'une ode de Schiller. Koas creyœs fu'on lira aveciatéiét celte œuvr^, où sont fidèlement rendues Jss beauléi de l'&uleor original, et où, d'autre part, se reflètent les tenlimeolsinélaBcoMgues, les navrantes pensées qui remjdiseaient en eemnnoitl'àmedatEadacleur, sans réussir à y jeter le découiagement.
LIDÉAL DE SCHILI£IL
0 temps heureux de ma jeunesse, veux-tu donc me quitter sans retour ? veux-tu t'enfoir sans litié avec tes joies 01 tes douleurs, avec tes sublimes iUusions ? Rien ne peut-il donc tlrrèter dans ta ftiite perfide ? Tes flots vont-ils inévitablement m perdu dans Pétemité ?
Les astres brillants qui éclafrèrenl mon matin dans la vie ont perdu leur éclat; l'idéal qui gonflait mon cœur, Ivre d'espérance, s^t enfui. EUe est anéantie, cette douœ arofanoe en des âtres croés par mon imagination ; ces rêves si beaux, si diveiSi ils sont tCMObôs on prâie à la triste réalité.
De même qu'un jour Pygmalion étreignlt la pierre de ses brûlants transports, jusqu'à ce que le sentiment eût coulé brûlant dans la fibre glacée du marbre, de même fenlaçais la nature de mes bras amoureux, avec une ardeur juvénUe, Jusqu'à ce qu'elle eût commencé à resphrer et à se réchauffer sur mon cœur de poète.
On 6e garda bien ie traduire le Prince devant la justice natenak représentée parle jury : un jury aurait acquitté. On le tpadnsitàlatore d'un tribunal plus complaisant, celui delà Chanbre des Pairs.
On procéda aune iDBtructkHD sur la tentative du 6 août; et
es transports, ffRes^snlnudt à ma voix, me rendait nés hamn d*iM»v » et eompreaait les battements de mon coror. La fleur, Tarbre, tout vivait pour moi ; le murmure des ruisseaux chantait à mon oreille; même les objets inanimés paraissaient sen- AlBB «a TetenOasement de ma vie.
lioiélrollepvAtfftiiaw AHait, par ira effort tout-puissant, dans un cercle imm^se, et je vooMs entrer dans Ja vie en paroles et en actions, par les ilJnsians comme par la bruit. £omme il était grand ce monde^ tant quH ne fut pas éclos à mes yeux ! Mais comme j'ai vu pea de dioses s^épanouir ! et ce peu, comme il était petit et mesquin !
Avec ^Qifle ladaee H s^élançatt dans la vie, transporté par une noUe ardeur, le jeune homme que le délire de ses rêves rendait beuseuxj et dont aucun souci n'avait encore arrêté la fougue ! Le vol altier des projets Tenlevait jusqu'au sommet du ûrmameM; rien notait trop âevé,Tien n'était trop loin pour lui, qui, dans son ivresse, croyait pouvoir tout atteindre.
Aveeqnene teîBté 11 était transporté! Qu'y avait-il de trop difâcOe à «(m bonheur ? Gomme sur le cbemhi de la vie il était joyeusement aoGOixipagné ! Pamour avec son doux retour, la fortune avec son brillant diadème, la gloire avec sa couronne étincelante^ la vérité avecréid«lduscllB&.
Mais, hélas 1 à peine au milieu de sa route, ses compagnons fidèles Pavaient déjà abandonné, et Pun après l'autre ils s'étaient enfuis précipitamment. Le bonheur au pied léger avait déjà disparu. La soif de la science n'était pas apaisée, et les sombres nuages du doute obscurcissaient l'image de la vérité.
J'ai vu la couronne sacrée de la gloire flétrie sur des fronts vul^
Louis-Napoléon eut à comparaître devant ^MM. le maréchal Gérard, Decazes et Pasquier, pour être interrogé par eux. Le choix de ces commissaires instructeurs n'était ni heureux, ni hahile : M. le duc Decazes, l'ancien secrétaire du roi de Hollande ! le maréchal Gérard, un des favoris de l'Empereur l et enfin M. le duc Pasquier, successivement auditeur au conseU d'État sous l'Empire, puis maître des requêtes, directeur général des ponts-et-chaussées, préfet de police de Napoléon, et qui, dans chacune de ces fonctions, avait Juré fidélité au grand homme et à sa dynastie I
Enfin, le 26 septembre 1840, le Prince comparut devant la cour des Pairs, tribunal exceptionnel, composé, en grande partie, d'hommes dont les antécédents étaient les mêmes que ceux de MM. Gérard, Decazes et Pasquier.
Depuis le 6 août, les journaux du Gouvernement avaient reproduit la tactique suivie quatre ans auparavant : faisant pour Boulogne ce qu'ils avaient fait pour Strasbourg, ils avaient essayé de railler l'insuffisance des moyens mis en oeuvre, et de tuer moralement Louis-Napoléon avec l'arme du ridicule. C'était là pour le Prince une excitation puissante à rétablir la vérité des faits, à déchirer certains voiles, et à faire connaître les encouragements divers qui l'avaient appelé à Boulogne.
gaires. Hélas ! le temps heureux de Pamour n^a eu qu'un trop court printemps, et ma route devient bientôt de plus en plus déserte* ie silence s^accroît, et c'est à peine si l'esprit jette encore une faible lueur sur mon obscur sentier.
Telle est cette traduction , qui nous amène à dire un mot d'une appréciation du caractère de LouJs-Napoléon par M. de La Guéronnière.
Le brillant écrivain, dans une étude d'un beau style, et souvent d'une haute impartialité sur le Prince Président , lui reproche de n'a voir pas le sentunent de l'art et de la poésie, de n'avoir que la bonté du cœur et non Vémotion de Vàme, Sans doute, le Prince est avant tout un esprit positif; mais , de là à ce jugement de M. de La Guéronnière, il y a loin. La citation que nous venons de Étire le réfuta sufiisanmient.
n ne succomba pas à cette tentation, et persista à protéger de son sOenoe les hommes qui, au jour dû péril, lui avaient bit défaut.
Personnellement appelé à s'expliquer, il paria haut et tnrme, et l'accusé se fit accusateur et juge.
Yoid tout ce qu'il dît :
t Pour la première fois de ma vie fl m'est enfin permis d'éc lever la voûl en France, et de parler librement à des Français.
f Malgré les gardes qui m'entourent, malgré les accusations « que îe \iens d'entendre, plein des souvenirs de ma première « enfance, en me trouvant dans les murs du Sénat, au milieu « de vauê que je amnatê, Messieurs, je ne peux croire que
• vous ayez ici l'espoir d'entendro une justification, ni que t vous puissiez être mes juges,
t Une occasion m'est oiferte d'expliquer à mes concitoyens « ma conduite, mes intentions, mes projets, ce que je pense, « ce que je veux.
« Sans orgueil, comme sans faiblesse, si je rappelle les t droits d^>06és par la nation dans les mains de ma famille, « c'est uniquement pour expUquer les devoirs que ces droits
• nous ont imposés à tous.
« I>q)uis cinquante ans que le principe de la souveraineté « du peuple a été consacré en France par la plus puissante t révolution qui se soit faite dans le monde, jamais la volonté « nationale n'a été proclamée aussi solennellement, n'a été « constatée par des sufirages aussi nombreux et aussi libres, « que pour l'adoption des constitutions de l'Empire.
t La nation n'a jamais révoqué ce grand acte de sa souvct raineté, et l'Empereur l'a dit : Tout ce qui a été fait sans t elle est UUgUime. Aussi, gardez-vous de croire que, me t laissant aller au mouvement d'une ambition personnelle, t j'aie voulu tenter en France, midgré le pays, une restaura- I tion impériale. J'ai été formé par de plus hautes leçons, et
• j'ai vécu sous de plus nobles exemples.
« Je sius né d'un père qui deseendft du tr6ne sans regret/ le jour où 0 ne Jugea plus pcysifble de concilier atec les In* térôls de la France les intérêts du peuple qu'il avait été appelé à gouverner.
f L'Empereur, mon oncle, aima mieux abdiquer l'Empire que d'accepter par des traités lés frontières restreintes qui devaient exposer la France à subir les dédains et les menaces que l'étranger se permet ai]\)onrd'hui. Je n'ai pal respiré un Jour dans l'oubli de tels enseignements. La proflcriptionimméritéeet craeOe qui, pendant vingt ans, a traîné ma vie des marches du trône sur lesqueDes Je suis né, Jus» qu'à la prison d'où Je sors en ce momeut, a été impuissante i irriter comme à fatiguer mon cœur : die n'a pu me rendre étranger un seul Jour à la gloire, aux droits, aux intérêts de la France. Ma conduite, mes convictions s'expliquent c Lorsqu'en 1830, le peuple a reconquis sa souveraineté, J'avais cru que le lendemain de la conquête serait loyal, comme la oonquète éUMnême, et que les destinées de la France étaient à Jamais fixées. Mais le pays a bit la triste expérience des dernières années. Fai pensé que le vote Ae quatre millions de citoyens qui avaleni étevé ina famflle nous imposait m mbins le devoir de /birs €Q)p4 é la natlofi et éFinierroger sataUnUé. J'ai cru même que si, au sein du congrès national que je voulais convoquer, quelques prétentions pouvaient se faire entendre, J'aurais le droit o'y réveiller les souvenirs éclatants de l'Empire, d'y parier du frère aine de l'Empereur, de cet homme vertueux qnî, avant moi, en est le digne héritier, et de pîaeer m face de la France oujouréFhiti affbiblie, passée soue sHenee dans U congrès des rois, la France d'alors, si forte au dedans, au dehors si puissante et si rebpectée. La nation eût répondu : RépuUique ou monarchie, empire ou royauté. De sa libre décision dépend la fin de nos maux, le terme de nos dissensions.
f <^wntàiiK)ncntwpfteeJetortpète,Jetfdpoto compKce ; seul j'ai tout résolu : personne n'a connu à Pat»ca ni mes projets, ni mes ressources, ni mes cspé. rances. Si je sois coupaUe cnren quelqu^in, c'est enven mes amis; toutefais, qu'ib ne m'accusent pas d'avoir abusé légèrement de courages el de dévouements comme les leurs; Us eamprendrani Us motifê éthatmeur et iepru^ defUfefmfiepemeUmipa9dirMhrâeiÊm^^ em^ bim éUrieni iimlim el jwîmm«i «m nimm$ funètet
• Dn dcraiermot, Méesteors. Je repiésente devant vous un prîn<^, une dâèite, une cause. Le principe, c'est Ht souveraineté du peuple; la cause, celle de l'Empire; ladé* ihite, Waterloo I Leprâidpe, vonsFaves lecemm ; la cause, vous raves mrmi la défiyte, vous aves voulu h venger! JNbn, irn> apas de dësacerad entre vous et moi, et je ne veux pas croire que je puisse «tre dévonéà/ioner fo|ieffie
t Représentant d'une cause poliOgue, je ne pois accepter; comme juge de mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes n'abusent personne dans la lutte qui s'ouvre; il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu, ffl vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, et je ne veux pas de générosité, t On voit avec quelle hautaine conviction et quel respect jiour les droits du pays l'accusé de Boulogne se servît de cette Iffibune que le prudent Louis-Hiil^pe lui avait refusée après l'affirire de Strasbourg, mais qu'a ftit obligé cette fois de lui donner. Un tel discours, ce n'étsôt pas une déflsnse, c'était plutôt un éloquent et fier réquisitoire contre tout ce qui sTétait ftft en France, et malgré la France, depuis vingtcinq ans.
La cour des Pairs vengea Louis-Pifflinpb, se vengea eBe* B£me de ce ferme langage.
Louifl-Napoléon avait rappelé à ses juges leurs précédents
impériaux.
Un de ses avocats, M. Berrycr, qui parla après lui, se montra digne de la tâche confiée à son éloquence; U compléta l'œuvre du Prince, pénétra hardiment dans les replis les plus secrets des consciences, et lut à haute voix au fond des cœiurs.
Le procureur général, devenu l'écho des journaux du pouvoir, avait cru devoir faire allOfiion dans son discours à la faiblesse prétendue des moyens de l'entreprise, et à l'invraisemblance d'un succès. C'était servh* des vues intéressées, c'était peut-étre aussi le langage d'un homme poUtique, mais, certes, ce n'était pas celui d'un magistrat. La justice ne jette pas dans sa balance les chances bonnes ou mauvaises d'un fait; la loi ne considère qu'une chose, le droit, et ceux qui parlent en son nom ne doivent se préoccuper que des seuls intérêt» de la SQpét^ et des droits éternels de la morale.
C'est de cette imprudence volontaire du ministère public que profita habilement M. Berryer: « Vous faites allusion, « s'écria-t-il, à la faiblesse des moyens, à la pauvreté de l'en- « treprise, au ridicule de l'espérance du succès I Eh bien! si i le succès fait tout, vous qui [êtes des hommes, qui êtes « même les premiers de l'Etat, qui êtes les membres d'un t grand corps politique, je vous dirai : Il y a un arbitre inéi vitable, étemel, entre tout juge et tout accusé. Avant de
• juger,devant cetarbitre,etàlaface du pays qui entendra vos « arrêts, dites-vous, sans avoir égard à la feiblesse des « moyens, le droit, les lois, la Constitution devant les yeux, « la main sur la conscience, devant Dieu et devant nous qui i vous connaissons, dites: S'il eût réussi, s'il eût triomphé, « ce droit, au nom duquel était tenté le projet de Boulogne, « je l'aurais renié, j'aurais refusé toute participation à ce pou- « voir, je l'aurais méconnu, je l'aurais repoussé. — Moi, j'ao-
• cepte cet arbitrage suprême , et quiconque devant Dieu*
f devant le pays, se lèvera et me dira : S'il eût réussi, j'au- I rais nié ce droit ! celui-là je râccepte pour juge. »
Personne ne se leva, et le Prince fût déclaré coupable.
On le punissait de o'avoîr pas réussi.
C'est là ce que prouva M. Ferdinand Barrot, autre avocat du Prince, qui, dans sa plaidoirie, eut de beaux* mouvements : « La pensée qui a présidé, dit-0, à l'entreprise de Boulogne,
• est une pensée d'ordre. Est-il donc vrai, comme le prétend
• le ministère public, que le prince Louis-Napoléon soit venu
• réclamer les droits d'une dynastie et redemander un sceptre
• et une couronne? Eh mon Dieu I quelle est donc la pauvre
• ambition que peuvent aujourd'hui tenter une couronne et i on sceptre? Non, ce ne sont pas ces joyaux de la souverali Deté qu'amlûtîonnait le Prince. M. le procureur général n'a
• pas bien inventorié la succession Impériale, s'il n'y a vu que « ces hochets; en cherchant à côté, au-dessus, il y aurait i trouvé quelque chose de mieux, la gloire nationale, nos f frontières recalées, le pays respecté partout et donnant son
• avis à haute voix dans les affaires du monde : n'est-ce rien? « Ohl pourquoi aijgourd'hui parler de gloire? il n'est pas « temps encore. Mais si un jour l'insulte soulevait la nation, t alors ce serait bien le moment de rappeler ces temps de f fièvre héroïque où nous allions frapper à toutes les capitales
• de l'Europe!...
f Messieurs les Pairs, le fiiit que vous avez à juger est au « nombre de ceux qu'on ne qualifie justement que le lende^ i main : qu'il réussisse, c'est une révolution ; qu'il échoue, c c'est un crime. »
On n'osa point appliquer la loi telle quelle, et oondanmer Louis-Napoléon à mort. Un reste de scrupule arrêta les juges et celui qui les inspirait. La cour des Pairs, justice de fontaine, créant arbitrairement et pour les besoins de la circonstance une peine exceptionnelle non prévue par le Gode, condamna Louis-Napoléon à une détention perpétuelle dans une
forteresse sitiiée sur le teiritoire continental du royaume (i).
Ainsi, on enfermait pour tout le reste de sa vie œt homme, qu'on affectait de ne pas â:iUndre.
Le 6 octobre, à quatre heures de l'après-midi, la sentence de la cour des Pairs fat lue au Prince dans sa prison» Il récouta, sans donner aueune marque d'émotion. «— A minuit» on le fit monter en voiture avec un colonel de la garde muni* cipale, qui l'accompagna jusqu'à Ham. C'est là qu'il devait subir sa peine.
Le Prince, à son départ de Paris, n'avait pu obtenir de voir aucun de ses amis. Cependant le docteur Gonnean et le gêné» rai Montbolon, condamnés pour l'affoire de Boulogne, l'un à 5 ans, l'autre à 30 années de détention, ayant sollicité, avee tout l'élan d'une vieille amitié, l'autorisation de partager la
(1) Sur dnguante-trois inculpés dans cette afiEEdre , trente-trois forent mis hors de cause» et vingt en jugement avecle Prince.
Voici les noms de ces derniers , et les peines dont ils faronl frappés
Comte de Montbolon (le général)^ Stt ans de détention. DePersigny, Id.
DenisParquin, Id.
Jules Lombard, Id.
0e Mésonaa, 15 ans de détentioa.
Napoléon Ornano, 10 ans de détention. Colonel Voisin , id.
Théodore Forestier , id.
«fienri Gomieau, 5 ans d'emprisonnement.
Bouffet de Montauban, 5 aos de détention* Joseph Orsi, id.
Eugène Bataille , id.
Etiemie Laborde, S ans d^empriscmn^nent.
Charles Aladenise, déporUtien.
Prosper Desjardins» acquitté* Mathieu Galvani, id.
Alfred d^Albert, id.
François Bure 9 td.
Henri de Querelles, contumace.
prison de Loois-Napoléon, le Afiaîstère, qui n'y voyait «uous danger, y consentit
Voilà donc le neveu de TEioperear enfermé au château d« Bara»
U supporta avec un stoîque courage cette épreuve nou- TuDe.
On se raqppelle qu'à Strasbourg, en voyant fermer derrière lui les portes de la prison, 11 s'était écrié : • Tant mieux, si t je suis prisonnier I au moins je ne mourrai pas dans l'exil. »
Void maintenant une lettre adressée par le Prince, un mois environ après sa translation, à M. Ferdinand Barrot, l'ami et l'avocat de son malheur, devenu plus tard son ministre aux jours de sa prospérité.
On va voir si Louis-Napoléon était toujours le même.
n Ham f le 2t noveaibre IMO.
« Mon cher Monsieur Ferdinand Barrot,
« Je profite d'une occasion pour me rappeler à votre soiw venir, et vous prier de vouloir bien faire paraître dans les journaux la lettre ci-jointe, que le général Montholon a écrite au président du conseil. Je voudrais que cette lettre ne parût qu'environ huit jours avant la translation des cendres, et qu'on ne pût pas croire qu'elle vient d'ici. Si vous me répondez, n'ayez pas l'air d'avoir reçu de lettre de moi; car cell&ci vous parviendra par contrebande, et toutes les lettres que je reçois et que j'écris sont lues et analysées. • Je ne puis guère me louer de la manière dont on a été pour moi depuis que je suis ici. Pas le moindre égard, et la surveillance la plus active, jointe aux mesures les plus inutiles de précaution, hds ministres de Charles X étaient mieux traités que nous... Cqpendant, je voudrais être en* €ore plus mal, si cela p^ucait inspirer quelque sympathie dMescoMfMUrtotei eiservirauÈriomphedemacause, queja
« crois Hre celle des iniérits populaires et de la civïlisaiion
• européenne. Je sais qu'on voudrait m'envoyer en Amérique, t parce que ma présence ici inquiète. Dans Tarmée surtout il f y a beaucoup de sympathies pour moi. Mais, comme ma i translation en Amérique serait une illégalité J'espère que « mes amis protesteraient, quoique dans le malheur on ait « peu d'amis.
« Adieu, croyez que je n'oublierai jamais, etc.
Voici une autre lettre adressée à une femme illustre de TAnglelerre, deux mois après la précédente .
« Ham, le 13 Janvier 18li« f MUady, « Je reçois seulement aujourd'hui votre lettre du 1^^ j|^.
• vier, parce que, étant en anglais, il a fallu qu'elle fût en- « voyée au Ministère à Paris, afin qu'elle y iût lue. Je suis c bien sensible à votre bon souvem'r, et c'est avec douleur c que je pense que jamais auparavant vos lettres ne m'étaient t parvenues. Je n'ai reçu de Gore-House qu'une lettre du « comte d'Orsay, auquel je me suis empressé de répondre « lorsque j'étais à la Conciergerie. Je regrette vivement qu'cm « ait intercepté ma réponse, car je lui témoignais toute ma « reconnaissance de l'intérêt qu'il prend à mes malheurs. Je « ne vous ferai pas le récit de tout ce que j'ai soufiert : votre t âme poétique et votre noble cœur ont deviné tout ce qn'a « de cruel une position où la défense a des limites inflran- « chissables, et la justification des réserves obligées. Dans ce t cas, la seule consolation contre toutes les calomnies et cont tre les rigueurs du sort, c'est de sentir dans le fond de son « cœur ttutf voix qui vous absout; c'est de recevoir des témoi- « louages de sympathie de la part de ces natures exception- « pelles qui, comme vous. Madame, se séparent de la foule
« parVélévation de leurs sentiments, par l'indépendance de leur • caractère, et ne font pas dépendre leurs affections et leur « jugement des caprices de la fortune et de la fatalité du sort. « le suis depuis trois mois au fort de Ham avec le général m Montholon et le docteur Gonneau; mais toute communica* m tion avec Feitérieur est défendue : personne n'a pu obtenir « devenir me voir. Je vous enverrai, un de ces Jours, la vue « de la citadelle, que j'ai faite d'après une petite lithogra- « phie, car je ne connais pas, vous le pensez bien, le fort vu
• au dehors.
« Ma pensée se reporte souvent sur les lieux que vous babi- « tez, et je me rappelle avec plaisir les moments que j'aipas- « ses dans votre aimable société, que le comte d'Orsay em- « bellit encore par sa spiritueUe et franche gaîté. Cependant « je ne désire pas sortir des lieux où je suis, car ici je suis « d fna place : avec le nom que je porte, H me faut f ombre
• d'un cachot j ou la lumière du pouvoir.
• Si vous daignez, Madame, m'écrire quelquefois et me fl donner des détails de la société de Londres, vous me fe- « rez le plus grand plaisir, etc., etc.
« Louis-Napoléon. •
9 Je ne désire pas, » disait le Prince dans la derm'ère de ces deux lettres, • sortir dCici;fy suis à ma place: H me t faui Vombre d'un cachot, ou la lumière du pouvoir. >
« Cependant, » disait-il à M. Ferdinand Barrot, « je vou- « drais être encore plus mal, si cela pouvait inspirer quelque c sympathie à mes compatriotes et servir au triomphe de c ma cause, que je crois être celle des intérêts populaires. §
Ces deux phrases sont remarquables ; elles expriment un sentiment profond.
Louis-Napoléon préférait donc une prison en France à la liberté sur la terre étrangère, t Dieu fasse^ 9 disait-il en effet dans un touchant passage d'une autre lettre à M. Ferdinand
Barrot, en date du 12 janvier iWi^uDieu fasse que, queïic « qw soit ma destinée, je ne quitte pltu la France, et qu^an i me laisse comme à chacun ma trente-deux mUlioniémepar' « tiedairnatalquim'appartietU comme enfant de Parie. •
Cette pensée est aussi délicate que l'expression en est exquiee.
La prison était dure cependant pour le PrincOi et sa patience était mise à de rudes épreuves ; il n'était pas une vexation qui lui fût épargnée. On voit par ces lettres que, dans les premiers temps de sa captivité, il était au secret le plus absolu ; ensuite, on lui permit quelques communications avec le dehors. Mais, pour arriver jusqu'à lui,il était nécessaire d'avoir un ordre écrit du Ministre de l'intérieur, qui ne l'accordait qu'avec les plus grandes difQcultés. La signature même du Ministre ne suffisait pas, et le commandant de la forteresse ne devait admettre Tordre que revêtu du contre-seing du commissaire de police. Ce n'est pas tout: de nombreuses sentinelles veiUaientsur le captif» soit en dehors, soit en dedans de la citadelle \ on en plaçait à la porte même de son appartenient. Eh hienl tout ce luxe de précautions ne semblait pas encore suffisant ; et quand Louis-Napoléon allait se promener et prendre Tair sur les remparts, dans un espace de 40 pieds de long sur 20 de large, on attachait à ses pas un gardien qui le suivait comme une ombre. On allait même jusqu'à mettre des obstacles à l'accomplissement des devoirs du fidèle Charles Thélin, le valet de chambre du Prince ; on empêchait souvent ce digne serviteur de sortir du château pour aller faire les commissions que nécessitait le bien-être du prisonnier.
Cet intérieur de prison était tel, que le général Montholon écrivait à l'époque dont nous parlons : « Ce quim'aiXIige le plus « pour mon pays, est de penser que l'Empereur n'a pas été si i maltraité par les Anglais, dans une prison aoglaise, que ne « l'est son neveu par des Français dans une prison française, t
On n'avait pas eu le courage de le tuer ; on le piquait, on le martyrisait à coups d'épingle.
Lui, o^eodant, portait, oeonne nousPayons dit, cette erok sans fléchir. Tant de tracaBseries, de tortures sans cesse rd* oouvelées, Tirritaieni parfois on instant; mais un calme dÀ* daîgneux succédait nte à ces colères. Son corps appartenait ises geàlierB, et était retCDo piu* des verrom ; mms sapenaéel eUe était lOune, et elle avait des ailes pour Tarracber aux réalités du présent et le transporter, à travers ces barreau, dans les cbaiaps du passé on dans les régicms de favenâr.
Pénétrons en efiCst dans o^e chambre de prisonnier ; Jetons les yeui sur ce visage rêveur, sur ce front pensif et voilé d'un nuage. Voyeat-vous loul^HXNip cet hoomie qui se transfigure, ce visage qui resplendit, etcere^rd qui s'illumine? Que s'est* li donc passé? Pourquoi cette soudaine métamorphose?
Pourquoi? C'est que le prisonnier n'est plus dans sa pri* son; c'est qn'il suit, dai^ sa course à travers l'Europe, ce géant qui, à chaque ayambée, n'avait qu'à soofQer sur un trOne pour que ce trône s'écroulàt; n'avait qu'à dire un mot, qu'à Dure un geste pour fidre revivre et mareher à la conquête du monde des peuples à demi morts; c'est que le prisonnier entend encore résonner à ses oreilles les dernières vibrations de cet hymne magnifique chanté à la mémoire de l'homme^des temps modernes par l'Europe contemporaine; c'est qu'il voit, qu'il entend, avec les yeui, avec les oreilles du cœur, ce hé* ros par laqul pensaient des miUrâns d'hommes, qui ftit i lui tout seul, pendant qninae ans, toute l'àme et le cerveau d'un grand peuple! — Cest qu'ébloui d'une pareille vision, il dit à l'esprit de l'Empire qui est venu le visiter; « Inspire^noil t g&iie des temps modernes ;éclaire-mdl Que dois^e faire, i et que dois-je espérer ?» — Et maintenant, regardez encore ; un sourire rayonne sur les lèvres du captif: c'est que l'esprit ^'il invoquait loi a répondu, lui a dit : c Ne te plains pas, i jeune bomme, et sache attendre ; ne te {rfains pas, car c Diea mesure les souffrances de sa créature sur la gran i deur du sort qu'il lui prépare ; ne te plains pas, car tous les
« homineB prédestinés ont leur calvaire: J'ai eu le mien, résiti gne-toi au tien ; soit fort, et espère. L'organisation de la « société moderne est commencée, elle n'est pas finie; je fus « l'ouvrier providentiel qui fis, avecl'épée, la premfére moitié « de cette œuvre divine ; l'autre moite, c'est toi qui la feras : t à toi d'achever dans la paix ce que J'ai commencé dans la t guerre.»
Telle était la vie idéale dont les brillants mirages faisaient oublier à Louis-Napoléon les dégoûts de la vie réelle et les souffrances de la captivité.
« Jem'occupe beaucoup, disait-U dans la lettre du ISJanvîer « 1842 à M. Barrot ; de sorte que j'oublie ma prison et me ris « des entraves humaines. Le bonheur est beaucoup plus dans « l'imagination que dans la réalité;- et 'comme je porte avec « moi mon monde imaginaire, formé de souvenirs et d'espé- « rances, Je me sens tout aussi fort dans l'isolement que dans « la foule. »
Cependant les rigueurs de l'autorité redoublaient (1) : eOes devinrent si intolérables, que le Prince crut devoir enfin à sa
(1) Pour donner une idée de Tesprit de convenance qui présidait à toutes les mesures prises envers le Prince , nous citerons encore on fait.
Quand n arriva au château de Ham, on lui fit habiter d'abord Pancienne chambre de M. de Polignac» qa'U dut quitter bientôt après pour Pappartement de M. de Peyronnet. Or» cet appartement était dans le plus misérable état ; les plafonds en étaient troués , les papiers de tenture en lambeaux, le carrelage du sol inégal et brisé, les portes et les fenêtres mal closes et laissant un passage à toutes les intempéries de Pair.
n est vrai que les amis du Prince ayant cru devoir réclamer contre cet état de choses, M. de Rémusat, ministre de Pintérieur, et fils d'un ancien cbambeUan de PEmpereur, accorda, pour faire les réparaUoos et acquisitions nécessaires, la somme de 000 francs.
Ajoutons à cela qu^on accordait, pour les dépenses de table,6 fjr. par jour, tandis qu^on en avait aUoué 10 pour chacun des ministres de Charles X.
dignité personnelle, à celle de son nom, de protester contre cette oppression de tous les jours et de tous les instants.
Voici cette protestation : la persécution a arraché un cri ao prisonmer,mais c'est un cri plein de noblesse et de fierté.
« Gtadelle de Ham, i2 mai 1841.
ff Pendant les neuf mois que j'ai passés dans les mains du t Gouvernement français, je me suis patiemment soumis à ses t indignes traitements de tout gemre; je ne veux pas, cepen- « dant, garder un plus long silence, qui semblerait une adbé«
< sion aux mesures oppressives dont je suis l'objet.
t Ma position doit être considéii^e sous deux points de vue : « l'un moral, et l'autre légal. Quant au premier, le Gouverne-
• ment,qm a reconnu la légitimité du chef de ma fiimiile, est t forcé de me reconnaître conune prince, et de me traiter t comme teL
i La politique a des droits que je ne prétends pas contester:
• que le Gouvernement agisse à mon égard comme envers un t ennemi, qu'il me prive des moyens de lui nuire^ je n'aurai « pas à me plaindre ; mais en même temps sa conduite sera t inconséquente s'U me traite comme un prisonnier ordinaire, i moi, fils d'un roi, neveu d'un empereur, et allié à tous les t souverains de l'Europe.
« Quand j'en appelle aux alliances étrangères, je n'ignore
• pas qu'elles n'ont jamais protégé le vaincu, et que le mal- « heur brise tous les nœuds ; mais le Gouvernement français
< devrait reconn^tre le principe qui m'a iledt ce que je suis, t car c'est par ce principe qu'il existe Jui-même. La souverai* t noté du peuple a fait mon oncle empereur, mon père roi, et ff m'a fait prince français par ma naissance. N'ai-je donc pas t droit au respect et aux égards de tous ceux pour qui la voix ff d'un grand peuple, la gloire et l'Infortune sont quelque t chose?
« Si, pour la première fois de ma vie, je m'appuie sur le ha*
— no —
« sard qai a présidé à ma nateaiice, c'est que la fierté con-
• vient à ma position aotneHe, et qm f ai adieté les anciennes % fayeurs dusort aa prix de tingt-sqit ans de souffrances et i de chagrins*
c En ce qui touche ma position légale, la cour des Pairs a i créé pour moi une pénalité exceptionnelle.
• En me condamnant à un emprisonnement perpétuel, on € n*a &it que légaliser le décret du destin, qui voulait que Je « fiisse prisonnier de guerre. On a essayé d'adoucir la poli- « tique par l'humanité, en m'infiigeant la peine la moins dure t pour le plus long temps possible.
« Mais, dans l'application, le Gouvernement est allé au-delà « des intentions que j'aime à attribuer à mes Juges. Accoutumé , « dès ma jeunesse, à une vie simple, je ne me plains pas de «l'inconvenante médiocrité dans laquelle on me place : mais «ce dont je me plains,c'estd'étre la victime de mesures vexa- « toires que ne commande en rien le soin de ma surveillance.
« Durant les premiers mofs de ma captivité, toute espèce « de communication avec le dehors m'était interdite, et, au « dedans, J'étais astreint è l'isolement le plus rigoureux. De- « puis que plusieurs persomies ont été autorisées à me voir, « ces mesures restrictives âlntérieur ne peuvent plus avoir « d'objet, et c'estcependant lorsqu'elles sont devenues inutiles, « qu'on affecte éTen augmenter la riguewr.
« Tout ce qui sert à mon usage personnel est, chaque jour, « soumis à l'examen le phis minutieux.
« Le zèle de mon unique et fidèle serviteur, qui a été auto- « risé à me suivre, est entravé par des obstacles de tout genre.
« Cil tel système de terreur a été mis en oeuvre dans la c garnison et parmi les employés du château, que nul n'ose
• lever les yeux sur moi, et qu'il finit [id à un homme beau- < coup de courage pour être simplement poli.
• Gomment en serait-il autrement, lorsqu'un regard est « considéré comme un criiM, et que ceux qui voudraient
adoucir nia posKioii sans manqner à lenr devoir, sont dénoncés àPaatorité et menacés de perdre leur place ? Au mi* lien de cette France que le chef de ma femQle a rendue si grande, Je sois traité comme Tétait un excommunié au xnf riède. Cliacun ftiit à mon approche, eti'on semble redonter mon contact, comme si mon souffle même était contagienz.
t Cette insultante inquisition, qui me poursuit jusque dans ma diambre, qui s'attache à mes pas lorsque je vais respirer Tair dans un coin du fort, ne s'arrête pas à ma personne ; elle veut encore pénétrer jusqu'à mes pensées. Les effusions de mon coonr, dans les lettres que j'adresse à ma famille, sont soumises au plus sévère contrôle ; et si quelqu'un m'écrit ^i termes trop sympathiques, la lettre est confisquée et son auteur dénoncé au Gouvernement.
• Par une fbole de moyens trop longs à énumérer, n semble que l'on prenne à tâche de me faire sentir ma captivité à diaqne minute du jour, et de faire retentir à mes oreilles ce cri Itanèbre et incessant : Malheur aux t>aincus 1
• On remarquera qu'aucune des mesures dont je parle n'a été pratiquée à l'égard des ministres de Charles X, dont J'occupe aujourd'hui le triste appartement. Et cependant, c^ ministres n'étaient pas nés sin* les marches du trône ; ils n'avaient pas été condamnés à un simple emprisonne* ment ; leur suprême sentence paraissait devoir les destiner i mi sort plus rigoureux que le mien; et enfin, ils ne représentaient pas une cause que la France entoure d'un souvenir de vénération.
c Le traitement que j'endore est donc tout-à-teiit injuste, illégal, et inhumain.
« Si l'on croit arriver ainsi à me réduire, on se trompe. Ce n'est pas l'outrage, c'est la bienveillance qui subjugue les ecBuns de ceux qiiÀ savent 80u£EUr«
Le Prince trouvait heureusement autour de lui des dédommagements à sa captivité, dans la sympathie qu'il inspirait. Admiré pour la dignité de son caractère, il se faisait aimer par ses bienfaits, par cette bonté charitable qu'il tenait de sa noble mère. Il n'était pas dans les environs du château une misère qu'il ne fît soulager, pas une infortune qui invoquât en vain sa libéralité. Aussi les sentiments qu'on éprouvait pour lui s'exaltèrent-ils peu à peu jusqu'à une sorte d'idolâtrie, dont le Gouvernement s'eiïaroucha bientôt, mais dont il essaya en vain de réprimer l'élan.
Ainsi, il arrivait fréquemment aux soldats de la garnison de s'approcher des fenêtres et de crier : Vive V Empereur I lorsque le prisonnier faisait sa promenade habituelle sur les remparts. On faisait alors murer les fenêtres de ce côté, on punissait disdplinairement ces témoignages d'intérêt spontané. Inutiles précautions! Les murs de la salle de police, de toutes les chambres du fort, se couvraient tous les jours d'inscriptions enthousiastes, qui, soigneusement effacées tous les matins par la main des geôliers, reparaissaient le lendemain* Ainsi encore, les instituteurs de la ville de Ham, pour encourager leurs élèves au travail, ne trouvaient rien de mieux que de fah^ intervenir le prisonnier lui-même dans les récompenses qu'ils leur distribuaient, et c'est avec bonheur qu'ils recevaient de lui, pour les donner à ces enfants, des médailles rappelant les victoires de FEmpereur, ou récemment frappées en commémoration da retourdeses cendres (1). Nous n'avonspas besoin de dire que
(1) Ces démonstrations diverses en faveur de Louis-Napoléon inquiétèrent tellement le pouvoir, que, dans les premiers temps, li garnison fut précipitamment changée à plusieurs reprises, et qu'à la fin on se décida à la relever tous les quinze jours pour ne pas lui laisser le temps de se trop passionner pour une infortune si courageusement portée.
Quant aux médailles impériales décernées dans les pensionnats , le recteur ne tarda pas à défendre aux instituteurs de se senrir à Pavenir de ce moyen d'émulation.
le Gouvernement fit cesser, aussitôt qu'U en eut connaissance '•usage de ces nobles stimulants, qui ne pouvaient que lui porter ombrage, à cause de la main qui les avait donnés.
Pour abréger le coure des heures qui, en prison, se traînent avec tant de lenteur et paraissent des siècles, le Prince s'était créé des occupations volontaires. Pour satisfaire son besoin accoutumé d'activité physique, il n'avait que ses promenades sur le rempart bornées dans cet étroit espace, et les soins qu'il donnait à un petit jardin planté par lui dans un coin de son réduit. Il cultivait avec amour, dans ce parterre, certaines fleure, celles que préférait jadis sa mère. Pour remplir son cœur, il n'avait que l'amitié toujoure présente, toujoure la même, de MM. Conneau et Montholon, que le zèle vigilant et inCatiguable de Charles Thélin. Pour occuper son esprit affamé de science et de solutions de toutes sortes, il avait les mille sujets divers que la réflexion ou les événements du jour offrent successivement à sa plume.
La poUtique, la science, Thistoire, Tart militaire se partageaient le temps de sa captivité.
n publia, en 1841, une brochure sur les amorces fulminantes et sur les attelages ; puis, dans la même année, une œuvre plus importante, ses Fragments hisioriqtêes. Ces fragments sont précédés d'une courte pré&ce, où l'écrivain exprime les sentiments patriotiques que nous lui connaissons déjà, et dans laquelle il montre du doigt au lecteur un avenir prochain.
« Loin de moi, s'écrie-t-il dans cet avant-propos, la pensée i de recommencer une polémique où les passions luttent toui Joureavec plus de succès que la raison; il me suffit, pour t venger mon honneur, de prouver que si je me suis embarqué f sur unémer orageuse, ce n'est pas sans avoir d'avance médité
• sur les causes et les effets des révolutions, sur les écueils
• de la réussite comme sur les gouffres du naufrage.
I Pendant qu'à Paris on déifie les restes mortels de l'Em- « pereur, moi, son neveu, Je suis enterré vivant dans une
« étroite enceinte. Mais j'ai appris à ne pas m'étonner de l'io- « conséquence des hommes, et je remercie le ciel de m'avoîr « donné comme refuge, après tant d'épreuves cruelles, une « prison sur le sol français. Soutenu par une foi ardente et par f une conscience pure, je m'enveloppe dans mon malheur « avec résignation, et je me console du présent en voyant « l'avenir de mes ennemis écrit en caractères inefFaçablesdans « l'histoire de tous les peuples. »
Les Fragments historiques sont la réfutation de l'opinion par laquelle M. Guizot assimilait la révolution de 1830 en France à celle de 1688 en Angleterre. Le Prince démontre aisément que Guillaume d'O nge assit son édifice sur une base de granit en marchant d'un pas ferme à la tète des idées de son temps et de son pays, tandis qu'au contraire Louis» Philippe, cheminant au rebours des instincts de son siècle, ne pouvait rien bâtir que sur le sable.
Louis-Napoléon fit paraître, l'année suivante, un travail sur une question fort débattue en ce moment, la question des sucres. Ce travail renfermait des vues si pratiques, si justes, qu'il servit de point de départ à presque toutes les observations présentées sur ce point aux deux Chambres législatives par les conseils généraux des départements du Nord.
En mai 1843, le Prince envoya à l'académie des sciences de Paris une théorie|explicative de la pile voltaîque, qui obtint les honneurs de l'insertion dans les procès-verbaux de cette savante compagnie. C'est aussi dans le cours de la même année qu'il commença à envoyer au journal le Progrès duPa$-de Calais de nombreux articles, traitant les uns de questions wir Ikaires, les autres d'économie politique.
Enfin, cette année 1843 vit paraître une lettre adressée par le Prince à M. Ghapuys-MontlaviUe. Cette lettre, qui eut un grand retentissement, était destinée à combattre une aigra diatribe du Consulat et de l'Empire publiée récemment par M. de Lamartine. L'auteur avait une belle cause à défendre,
«éBc de son glorieux onde ; il la défendit dignement. CWon» quelques phrases de eet opuscule remarquable, qui prouvait à te fois ch» le neTOU de l'Empereur la connaissance de l'époque actueQe, et une int^gente étude des temps antiques, et dans lequel Louis-Napoléon signalait, avec une légitime amertume , des aberrations au moins fort singulières dans le patriotisme de l'orateur poète, c li est pénible, disait le Prince en terminant, de voir un
• homme de génie comme M. de Lamartine méconnaître de < si grandes vérités, et maltrtfter aussi injustement une épot qat immortelle. Mais comment s'en étonner, lorsqu'on se
• souvient qu'il y a un an le Député de M&con, dans un disfl cours à ses commettants, se plut à nier l'action de Rome t sur la civilisation du monde, et attribua à Garthage une ff influence qu'elle n'eut jamais ? Le poète qui oublie que, nous « antres peuples de l'Occident, nous devons tout à Rome, i tout jusqu'à notre langue, i laqudle kd-méme prête un t nouveau lustre, oe poète, dis-{e, peut aussi oublier la gloire
• civile, l'in&uenee civilisatrice de l'Empereur ; car les traces « du génie de Home, cmàune les traces du génie de Nq)oléon, « iontgravéesen caractères ineffaçables sur notre sol comme
• dans nos lois.
i Je ne puis comprendre qu'un homme qui accepte le mor « gniflque rôle d'avocat des intérêts démocratiques, reste in» « tensîbld aux prodiges enihntés par la lutte de toutes les aris»
• toeraUes européennes contre le représentant de la révolur « tion; qu'il soit inflexible pour ses erreurs, sans pitié pour « ses revers, lui dont la voix barmonieiœe a toujours des ac^ t eenti pour plaindre les malheurs, pour excuser Us fauUt m des Bourbons. Eh quoi! M. de fjamàrUnè trouve des re- « greis et des larmes pour les violences du ministre PoUgnao, s et son Qsàl reste sec et sa parole amère au spectacle de nos c aigles tombant à Waterloo, et de notre Empereur plébéien fl mourant à Sainte-Hélène t
— ne ^
« C'est au nom de la vérité historique, la plus belle chose « qu'il y ait au inonde après la religion, que M. de Lamar- « tine vous a adressé sa lettre ; .c'est au nom de cette même « vérité que je vous adresse la mienne. L'opinion publique, « cette reine de l'univers, Jugera qui de nous deux a saisi « sous son véritable aspect l'époque du Consulat et de l'Em-
• pire. •
Dans l'année 184&, Louis-Napoléon publia des Réflexions sur le mode de recrutement de V armée, brochure où abondent des aperçus aussi nouveaux que lumineux. Mais sa publication la plus importante de cette année fût son livre sur l'exiinciion dupaupérism^.
A Boulogne, à Strasbourg, le Prince avait prouvé qu'U observait fidèlement la première moitié de la devise de l'Empereur Napoléon : Tout par le peuple ; à Ham, dans la brochure dont nous parlons, il prouva qu'il en comprenait aussi la seconde moitié : Tout pour le peuple. Dans cette œuvre, en effet, produit de longues méditations sur le sort des dasses laborieuses, l'auteur parcourt toutes les bruyères, toutes les landes qui couvrent une bonne partie du sol français, et dont la mise en culture pourrait accroître la somme des richesses agricoles du pays ; puis il termine par l'exposé lucide d'un plan A'organisution du travail^ ayant pour but d'utiliser les bras inoccupés.
Ce travail, empreint d'une saine philanthropie, attira à Louis-Napoléon une lettre du plus populaire de nos poètes, de l'homme qui chanta d'une voix si puissante les gloires de l'Empire, et sut si magnifiquement Mre pleurer sa lyre sur nos revers.
« L'idée développée par vous dans cetécrit, disait au Prince « l'illustre Béranger, est une des mieux conçues pour arriver « à l'amélioration du sort des classes laborieuses. Ce n'est pas < dans ma retraite que je puis juger du mérite des calculs
* dont vous appuyez vos plans ; mais des rêves de même sorte
— Hï —
« (mi souvent traversé mon cerveau, et m'ont mis à même « d'apprécier tout ce qu'il y a de généreux dans ce projet. Par « une coïncide ne ;dont je m'enorgueillis, les utopies de mon ff coin du feu ressemblent de tous points à ce que vous avei
• si clairement exposé, en l'appuyant d'arguments si irrésis- « Ubles.
« Je vous parle ici. Prince, de mes méditations sur ce sut jet, beaucoup moins pour en tirer vanité, que pour vous « fiiire juger du plaisir que m'a causé la lecture de votre our t vragc.
« n y adelagrandeurà savoir songer comme vous le faîtes,
• au milieu des soucis et des souffrances de la captivité ^ aux miff sères d'une si grande partie de vos concitoyens. C'est la
< plus noble manière d'occuper vos instants, et c'est aussi la « plus digne du grand nom que vous portez. Vous ferez ainsi « senUr à nos hommes d'Etat qu'il est odieux de tarder aussi
< longtemps à vous rendre à la liberté et à votre pays. • Outre ces différents travaux, le Prince s'occupa beaucoup
dans sa prison d'une gigantesque entreprise, le percement de Fisthme de Panama. M. Castellon, ministre plémpotentiaire de Nicaragua auprès du roi Louis-Philippe, ayant été autorisé à visiter le prisomuer de Ham, lui proposa, au nom de ces Etats, de le mettre à la tête de l'exécution du canal destiné à réunir les deux Océans. Cette offre, dont l'acceptation était subordonnée à l'élargissement du Prince, avait été principalement suggérée par tout ce qu'on savait de ses nombreuses connaissances scientifiques.
Le dernier ouvrage du Prince dans sa captivité ftit son Histoire de l'artillerie {le passé et V avenir de VartiUerie), production remarquable, et regardée parles hommes spéciaux comme l'un des ouvrages les plus complets sur la matière.
Nous sommes arrivés à l'année 18^5. Cinq années s'étaieni déjà écoulées depuis la condamnation du Prince. Depuis cinq ans le jeune aiglon étouffait dans sa cage, et demandait sou-
•vent à Dieu Tair, le soleil, la liberté ; mais il continuait à ne vouloir de tous ces biens qu'en France : il lui fallait toujours sa trente-deux millionième partie iair natal^ comme il le disait dans sa lettre à M. Ferdinand Barrot. Cela est si vrai, que, des offres sérieuses de lui procurer des moyens d'évasion lui ayant été faites plusieurs fois dans le cours de ces cinq années, il les repoussa toutes ; car quitter sa prison c'était quitter la France. Cela est encore si vrai, que, à l'époque où nous sommes arrivés, de vagues rumeurs d'amnistie ayant couru dans les régions de la presse quotidienne, Louis-Napoléon disait, à l'occasion de ces bruits : « Si l'on devait ouvrir demain c les portes de ma prison, en m'annonçant que je suis libre et « que je puis m'asseoir comme citoyen au foyer national, t dans cette France qui ne répudierait plus aucun de ses en-
• fants, certes, un torrent de joie viendrait inonder mon * « cœur ; mais si l'on m'ofirait d'échanger mon sort actuel
• pour un nouvel exil, je refuserais sans hésitation, car j'y « verrais une aggravation de peine. •
Le Prince persistait dans ces généreux sentiments, quand il apprit que son père, Louis, l'ancien roi de Hollande, menacé d'une mort prochaine parla vieillesse et parla maladie, demandait à le voir une dernière fois. On comprend aisément qu'une semblable nouvelle devait modifier ses résolutions, et qu'il ne pouvait rester sourd à cette voix expirante qui l'appelait.
Il est utile à la vérité historique, et opportun au moment où nous sommes, de raconter les principaux détails de cette phase de la captivité du Prince. On verra d'un côté que Louis-Napoléon, pour remplir les devoirs de la nature, s'offrit à faire tout ce que son honneur lui permettait ; on verra d'un autre côté avec quelle rigueur étrange le Gouvernement de Juillet abusa de la force qu'il tenait dans la main, et à quel prix il voulut vendre quelques instants de liberté à un flls justement impatient d'aller s'agenouiller au pied du lit de mort de son père.
Informé de la triste nouvelle, Louis-Napoléon avait écrit à M. Duchfttcl, alors ministre de Tintérieur, la lettre suivante :
— t Monsieur, mon père, dont Tâge et les infirmités réclament « mes soins, a demandé au Gouvernement de m'autoriser à
• aUer les lui rendre. Sa démarche n'a pas été suivie de résult tat : d'après ce que j'entends dire, on exige de moi des ga-
• ranlies formelles. En pareille circonstance, ma détermina-
• tîon ne saurait être douteuse, et je suis prêt à faire tout ce « qui sera compatible avec mon honneur pour parvenir à offrir c à mon père les consolations auxquelles il a droit de ma part.
• Je vous dédare donc. Monsieur, que, si le Gouvernement « français consent à me permettre le voyage de Florence pour « y remplir ce devoir sacré, je promets, sur l'honneur, de re- « venir et de me remettre à sa disposition aussitôt qu'il m'en « exprimera le désir, t Recevez, etc.
« L.-N. Bonaparte. 9
Le consefl des ministres, appelé à délibérer sur la demande de Louis-Napoléon, se déclara incompétent et renvoya le Prince au roi lui-roême. Ce n'était pas un fait de bon augure; mais le captif de Ham, décidé à aller jusqu'au bout et à ne s'arrêter que devant cette sainte barrière : l'honneur et la dignité de son nom, se résigna à s'adresser directement au roi.
— • Sire, écrivit-fl à Louis-Philippe le 14 janvier 1846, ce n'est c pas sans uue vive émotion que je viens m'adressera Votre i Majesté pour lui demander la permission de quitter la France ff pour un temps très-court. Depuis cinq ans le bonheur de « respirer l'air de ma patrie a compensé pour moi les tour- « ments de la captivité. Mais l'ftge et les infirmités de mon t père réclament impérieusement mes soins. Il a fait appel au « concours de personnes bien connues par leur attachement é à Votre Majesté, et il est de mon devoir de joindre mes ef- « forts aux siens
« Le conseil des ministres n'a pas pensé que la question i fût de sa compétence. Je m'adresse donc à vous, plein de f conflance dans Thumanité de vos sentiments, et je soumets f ma requête à votre haute appréciation.
« Votre Majesté, j'en suis convaincu, comprendra une dé* f marche qui, d'avance, engage ma gratitude, et, touchée de • TLsolement d'un proscrit qui a su gagner sur le trône l'estime i de toute l'Europe, elle exaucera les vœux de mon père et les c miens.
« Je vous prie, etc., etc.
t L.-N. Bonaparte. »
Assurément ces deux lettres, où le Prince s'adressait àl'huraanilé du roi, où il prenait l'engagement de revenir dans sa prison à la première demande du Gouvernement, ces deux lettres renfermaient toutes les garanties morales qu'on pouvait honorablement attendre de lui.
Mais cela ne pouvait suffire au Gouvernement de Juillet. Ce Gouvernement, qui déjà en 1838 avait essayé de flétrir le retour en Europe de Louis-Napoléon, en lui reprochant calomnieusement la violation d'une promesse qu'il n'avait jamais faite, ce Gouvernement, disons-nous, en 1846, ne craignit pas de mettre à une liberté temporaire des conditions dégradantes.
Ce qu'on voulait, c'est que le Prince s'abaissât à la face de la France, qu'il demandât sa grâce. On avait essayé vainement de le tuer sous le ridicule, on s'occupait de le perdre par la honte.
Cette lâcheté, on voulait d'abord qu'il la fit en termes explicites et formels; puis on parut se contenter de termes équi- j voques qui n'en révoltèrent pas moins la fierté du captif, l « — Plutôt mourir mille fois en prison, s'écria-t-il, que d'avilir l « mon caractère I Mon père me pardonnera, et il comprendra « les motifs qui m'empôclient d'aller fermer ses yeux.»
Il fallut donc renoncer à Tespoir de se voir ouvrir, par la main du pouvoir, les portes du fort de Ham. Cependant, le Prince entendait sans cesse murmurer à son oreille cette voix paternelle et plaintive qui implorait sa présence. L'évasion était le seul moyen qui lui rest&t d'accomplir son devoir filial, de moyen qu'il avait d'abord rejeté, 0 se détermina à s'en servir.
Amêlons^ous ici quelques instants, et voyons quels étaient les deux bonmies qui prêtèrent leur aide à cette tentative d'évasion.
C'était d'abord le docteur Conneau. — Il est des médecins de deux sortes bien diiférentes. Le contact quotidien des souffrances humaines émousse la sensibilité des uns et endurcît leur àme en rétrécissant leur esprit. — Il n'en est pas ainsi des autres. Ce spectacle, au contraire, les rend meilleurs; il élève leur âme et leur intelligence ; il les rend tendres et croyants ; il leur donne la foi et la bonté, ces deux vertus di» vines. — M. Conneau appartient à cette dernière catégorie. Sensible et doux comme une femme, il sait faire preuve au besoin de la froide bravoure d'un soldat. Il l'a prouvé lors de l'aifaire de Boulogne, où il était présent, comme nous l'avons déjà dit. — C'est aussi un de ces dévouements d'autant plus méritoires, qu'ils sont plus sincères et plus naïfs. Ainsi, après révasion du Prince, traduit devant un tribunal, et accusé d'en avoir été le complice, M. Conneau ne s'excusa ni ne fit parade de l'acte qu'on lui reprochait; il dit simplement qu'en faisant ce qu'il avait fait U avait obéi à son cœur, à son attachement, à la reconnaissance (i). — Et aujourd'hui, l'a-t-on vu demander le prix de ce service, d'une afiéction de tous les jours et de
(1) Le doctear Conneau, né en Lombardie, d'une famille française, a été pendant quelque temps secrétaire de Pex-roi do HoUande. Ayant dorme les soins de sa profession à un ami, qui dans l'insuirectioil italienne de 1831 avait reçu cinq coups de baïonnette, il dut quitter ntalie, en présence d'un décret qui punissait des galères tout médecin non révélateur, et se rendit auprès de la reine Hortense, qui habitait
tous les instants? VoOà trois ans que le prince Napoléon eet à la tête de la France, et le docteur Gonneau n'est encore aujourd'hui que ce qu'U a toujours été, le médedn, Tami du Président, rien de moins, rien de plus : — homme taillé sur le patron des temps antique^ bien digne par ses ccHmalssances et son désintéressement d'ôtre de la famille scientifique de cet Hippocrate qui refusait si noblement les [nrésents de Xercès I
C'était ensuite Charles Tbélin, un de ces serviteurs qu'on ne peut comparer, pour l'ardeur de leur zèle, qu'au Caleb de Walter Scott; qui mettent tout leur cœur dans l'accomplissement de leurs modestes fonctions, et les élèvent presque à la hauteur d'un olBce d'ami.
Tels étaient les deux hommes qui préparèrent le plan d'évasion. Malade en ce moment, le général Moniholon, dont on voulait d'ailleurs ménager la vieillesse, ne fut pas mis dans la eonfidence de ce qui se passait.
Nous voudrions pouvoir dàre id toutes les fines précautions, toutes les mille ruses ingénieuses employées en cette circonstance par les amis du Prince ; mais les limites nécessaires de eet ouvrage ne nous pennettent qpe de fture connaître les faits les plus saillants.
Le 25 mai au soir, Charles Tbélin avait eu soin de retenir à Ham un cabriolet pour le lendemain, prétextant un voyage à fidre àSaint-Quaitin. Deux jours «vant, le 23 du même mois, des voyageurs an^s étant venus rendre visite au Prince dans sa prison, lui avaient, sur sa demande, prêté leurs passeports.
Le 26, à sept faeui^s du matÈa, Loms^Napoléon, après avoir
alors Arenenberg. C'est à partir de ce moment qu'il dévoua sa vie an Mnce.
Après révaslon de Ram, on le conduisit à Péronne, lesmefwttes auoDfnains. Le tribunal de cette ville le condamna, pour la forme, à trois mois de prtson.
Cbaries Thélinfat condanmé à six mois delà mtae peine par contumaoe.
coup6 ses moustaches et son impériale, s'être noirci avec de la peinture les mains et le visage, passa, par-dessus son gilet, une grosse cliemise de toile coupée à la ceinture, se couvrit d%me blouse et d'un pantalon bleu, plaça sur sa tête une perruque noire et mie mauvaise casqu^te, chaussa des sabots, mit dans sa bouche une pipe de terre^ et posa upe planche sur son épaule conune font les menuisiers. Malgré le danger qu'il pouvait y avoir à garder sur lui des papiers qui dénonçaient son identité, Q n'avait pas voulu se séparer de deui lettres, l'une dé sa mère, Fautre de ITmpereur. On comprendra l'importance religieuse qu'il attachait à celle-d, quand on saura qu'elle renfermaSi un passage ainsi conçu : t J'espère que • Louis-Napoléon grandira pour se rendre digne des destinées « qui r attendent, t Cétait de lui quTil s'agissait.
Ainsi vêtu en ouvrier, le Prince descendit Tescaliar qui con^ doisait à son appartement, précédé de Charles Thélin, qui avait demandé la veille an commandant du fort la permission de sortir pour aller à Saint-Quentin. Tenant sa planche de mani^ à masquer son visage, il traversa les cours, la loge du concierge, et francUt enfin la dernière grille, non sans avoir risqué plurieurs fols d^être reconnu durant ce court tn^et, tantôt par les sentinelles, tantôt par les ouvriers employés depuis quelqasB Joura an cb&teau pour des travaux de réparations.
Enfin, après dnq ans de captivité, Louis-Napoléon redevenait libre.
Pendant quelques instants il respira avec délices cet air si doux de la p^e, puis il s'élança tout fiévreux d'émotion et de Joie en pleine campagne et dans la direction de Saint-Quentin, pendant que son fidèle serviteur allait chercher à flam la voiture qu'il avait retenue la vefilc. Il ne s'arrêta qu'un instant à Taspect d'un cimetière qu'O rencontra en route, et se mît à genoux pour remercier Dieu de lui avoir rendu la liberté.
Quelques instants après, Charles Thélin le rejoignait. Os
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montaient en voiture, allaient à Saint-Quentin, de là à Valenciennes, et puis en Angleterre par Bruxelles et Ostende.
A peine Louis-Napoléon eut-il touché le sol hospitalier de la Grande-Bretagne, qu'il se h&ta d'écrire la lettre suivante à M. de Saltite-Aulaire, al9rs ambassadeur français à Londres :
« Monsi Ar le Comte,
« Je viens déclarer avec franchise à Thomme qui a été « l'ami de ma mère, qu'en m'échappant de ma prison je n'ai i eu nullement le projet de recommencer contre le Gouverne- « ment français des tentatives qui m'ont été si désastreuses ;
• mon seul but a été d'aller voir mon vieux père.
f Avant de prendre cette détermination, j'ai épuisé tous les
• moyens de sollicitation pour obtenir la permission d'aller &
• Florence, et j'ai oiFert toutes les garanties compatibles avec « mon honneur. Mais mes démarches ayant été repoussées, a j'ai fait ce que firent sous le règne de Henri lY, dans des c circonstances semblables, les ducs de Guise et de Nemours.
f Je vous prie d'informer le Gouvernement français de mes f intentions pacifiques, et j'espère que cette déclaration toute « spontanée de ma pari hâtera la délivrance des amis que j'ai « laissés en prison.
i L.-N. BOHAPAETB.
« l/oudres, ce 28 mai 1846. •
Ainsi, Louis-Napoléon renonçait pour l'avenir à une lutte à main armée. Il pressentait la fin prochaine de la dynastie de Juillet, et comptait sur l'appel spontané de la FMnce.
C'était, comme on l'a vu, pour embrasser son père qu'il s'était décidé à la fuite. Ce douloureux bonheur lui fut cependant refusé. Le représentant de la cour de Toscane à Londres ne voulut pas lui accorder de passeports, et le grand-duc luimême, pressé de consentir au voyage du Prince en Italie, ré. pondit que ï influence française ne lui permettait pas de tolé-
rcr, même pendant vingt-quatre heures, le séjourde Louis-Napoléon à Florence. Le roi de Hollande expirait peu de temps après, sans avoir pu presser d'une suprême étreinte la main, d'un fils chéri.
Cette dureté singulière avec laquelle Louis-Philippe fit intervenir les rigueurs de la diplomatie entre un fère et son 41s, entache d'autant plus sa mémoire, qu'U oublia dans cette circonstance des obligations de famille. Ce roi n'ignorait pas qu'en 1815 sa mère ne s'était pas vainement adressée à la généreuse bonté de celle de Louis-Napoléon, et que la reine Hortense avait obtenu de l'Empereur à cette époque, pour la duchesse douairière d'Orléans, une pension de 400 mille francs.
Loui&-Napoléon ressentit vivement la perte qu'il venait de Cèdre ; déjà, un an avant, en 1845, il avait eu à pleurer sur la mort de son oncle, le frère aîné de l'Empereur, Joseph Bonaparte.
Le Prince, désolé, vivait dans la retraite, aux environs de Londres, travaiUant âses MUangeêpolUiqtieêy lorsqu'édata la tempête de février.
Mais U nous faut ici revenir sur nos pas, et raconter sommairement ce qui s'était passé en France dans l'espace compris entre octobre 1840 et février 1848.
C'est ce que nous ferons dans le commencement du cba* pitre suivant