‹ Histoire complète de Napoléon IIIChapitre 9 sur 62 · CHAPITRE SIXlEiE · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXlEiE

SoniAna. — Les Jonniées de Juin, leurs causes. — Dictature de M. Gayaigiiac. — Rapprochement entre les républicains du National et les ancifflis partis dynastiques. — Elections nouveUes; 11.ouisnapoléon élu par dnq départements. — Son discours du 26 septembre à FAssemMée. ^ On yote la Constitution. — Discussion de rarlicle 49. — Amendements agrcssifîB contre le Prince. — Sa protestation contre le mot de prétendant. — Séance de PAssemblée le 95 octobre; Tiolentes et brutales attaques de M. Clément Thomas. 'Béponse du Prince, le 26, à ces attaques. — La candidature de Lools-Napoléon à la présidence, posée. — L'Assemblée prend sous sa protection celle de M. Gavaignac : les républicains du National lignés ayec d'anciens royalistes contre le Prince. — Faute grave du parti républicain. —n est désavoué par quelques-ims de ses membres, MM. Duderc, Gamier-Pagès, Saint-Hilaire, Pagnenre. — Lalettre de M. Du&ure au président du tribunal de commerce appréciée.— Moyens honteux, pamphlets, caricatures. — L'Assemblée Nationale se fiiit illusion. — Louis-Napoléon et MM. Odiion Barrot et Thiers. — Portraits de MM. Thiers et Barrot. ^ Manifeste électoral du Prince. —Conseils de M. Thiers à ce sujet -Les divers concurrents pour la présidence. —Signification de rélection du 10 décembre 1818. — Louis-Napoléon est proclamé le 20 déconbre. Son programme.

Tandis que le Prince attendait à Londres des jours plus tranquilles, l'orage qui s'amassait depuis quatre mois, éclatait terrible dans les rues de Paris. Le 15 mai n'avait été que le prologue de la pièce ; le véritable drame se joua dans les trois Journées des 24, 25 et 26 juin.

Il était impossible qu'il en fût autrement. La Conunissioù executive avait laissé se prolonger l'état de choses anarchi ques toléré par le Gouvernement provisoire. En mai et en

juin, les clubs démagogiques étaient restés ouverts, comme dans les mois de mars et d'avril ; les doctrines les plus subversives trouvaient une tribune dans ces réunions, où se pressait une foule de malheureux jetés dans la misère par les difficultés des temps, la méfiance générale, et Tinhabileté des gouvernants. Des esprits ignorants et exaltés étaient encore tout pleins des théories prôchées au Luxembourg par M. Louis Blanc, et tous se rappelaient que, lorsqu'au mois de mars des délégués d'associations ouvrières s'étaient présentés à l'Hôtel-de-Ville pour dire au Gouvernement provisoife : « Noi» aurons encore de la patienee, mais h&tes-voiis; « nous n'avons plus que trois mots de misère à ofirir à la t République ; » tous se rappelaient que le Gouvernement provisoire n'avait rien répondu, et qu'il avait ainsi tackement aceq)té cette lettre de change que l'émeute et la faim tiraient sur loi.

Comment les événements de juin ne seraîent-fls pas arrivés? La Commission executive, divisée d'opinions, comme les onze dictateurs qui l'avaient précédée, ne faisait tim pour conjurer la catastrophe, et mettait toute sa poHtîque à dégager sa responsabilité dans l'avenir et à jeter sur l'Assemblée tout le poids des affaires. Le plus important de ses membres, M. de Lamartine, continuait, avec les meifieares intuitions sans doute, à flatter tour-à-tour tous les partis, à prodiguer des promesses qu'il ne pouvait tem'r, à hésiter sans cesse, annonçant tous les jours des mesures nouvelles, des lois pratiques, qu'il ne présentait pas, sachant bien qu'elles seraient rejetées. Ajoutez à cela que le Gouvernement pro\1soire avait eu l'imprudence d'armer tous les gardes nationaux, et qu'il avait mis tout le monde dans la garde nationale ; et enfin, que les cadres de l'armée insurrectionnelle étaient tout prêts <\'avance, car c'étaient ceux des ateliers nationaux.

Ces ateliers nationaux ftirent le prétexte dont se couvrirent les chefç de cette émeute, dans laquelle du reste, s'il fout en

croire des documents qui ne manquent pas de valeur, on re* connut la main de plusieurs partis dlfTérents.

Une Commission spéciale, choisie par l'Assemblée, avaft été chargée d'aviser aux moyens d'éteindre ces foyers de désordre. Le 23 juin, un rapport venait d'être présenté dans ce sens.

De là, ces trois sanglantes journées où périrent plusieurs Représentants, de nombreux généraux, et un pieux prélat, et qui mirent à deux doigts de leur perte la France, la société, la civilisation toute entière.

Nous n'entreprendrons pas le récit détaillé de cette bataille f acharnée, livrée au nom de la République démocratique et • sociale.

Le st^la Commission executive s'était spontanément rendu justice, aux applaudissements de tous, en envoyant àrAssem- Liée sa démission.

Des barricades de juin sortit la dictature de l'honorable général Cavaignac. Seulement, nous devons dire ici que le général fht violemment accusé ^our sa conduite dans cette circonstance : accusé d'abord de n'avoir pas obéi aux ordres de la Commission executive ; accusé ensuite de ne pas avoir attaqué l'émeute à temps, et de l'avoir laissé grandir et se développer pour mieux assurer le triomphe de son ambition et se ménager le mérite d'une plus éclatante victoire.

Quoi qu'n en soit de ces reproches, dont le général essaya plus tard de se laver, la Commission executive fit place au pouvoir unitaire de M. Cavaignac.

C'était un pas vers le rétablissement du principe d'autorité. C'était quelque chose en attendant mieux.

Malheureusement, ce pouvoir, M. Cavaignac le tenait de l'Assemblée, et, soit par déférence pour l'autorité d'où la sienne émanait, soit conscience de son insuflisance personnelle, le chef de ce nouveau Gouvernement mit tous ses soins à n'avoir pas de politique à lui, à s'effacer devant le corps 16-

gidatif, à dire chaque fois qu'il montait à la tribune : c que c l'Assemblée prononce, j'obéirai. •

Le général mettait son orgueQ et sa gloire à n'être que le bras de la représentation nationale, qui était appelée à jouer le rôle de la Convention de 1792, sauf la diflërence des hommes et des temps.

Il résulta de cette situation, qu'on vit reparaître les intrir gués parlementaires qui avaient signalé la carrière des Chambres de la monarchie. Les coteries ressaisirent leur ascendant, et des minorités gouvernèrent encore le pays.

M. Cavaignac, le vainqueur de juin, représentait la fraction républicaine rangée sous le drapeau du National. Sa victoire avait détrôné le parti qui suivait les inspirations du journal la Réforme.

M. Cavaignac essaya d'un rapprochement entre les hommes de sa nuance et quelques fractions royalistes.

Pendant qu'il se préoccupait de consolider, par ces petits expédients, sa position politique, des élections nouvelles se préparaient, et le Prince Louis-Napoléon se mettait sur les rangs des candidats.

Les temps étaient en effet devenus plus calmes.

Cinq départements l'envoyèrent à l'Assemblée, et Paris, qui l'avait déjà nommé, porta pour la seconde fois ses suffrages sur lui. Le 26 septembre il se montrait à ses nouveaux collègues, et , admis cette fois sans contestation , il demanda la parole pour prononcer cette allocution au milieu d'un profond silence : « Gtoyens Représentants, il ne m'est pas permis de garder le « silence après les calomnies dont j'ai été l'objet. J'ai besoin « d'exprimer hautement, et dès le premier jour où il m'est « permis de siéger dans cette enceinte, les vrais sentiments « qui m'animent, qui m'ont toujours animé.

« Après trente-trois ans de proscription et d'exil, je re- « trouve enfin ma patrie et mes droits de citoyen. La Repu- « blique m'a fait ce bonheur ; qu'elle reçoive mon serment de

« reconnaissance et de dévouement, et que les généreux com-

• patriotes qui m'ont porté dans celte enceinte soient bien « certains quilsme verront toujours dévoué à cette noble tâ- « die, qin est la nôtre à tous : assurer l'ordre et la tranquilt lité, premier besoin du pays, développer les institutions dé- € mocratiques que le peuple a le droit de réclamer.

« Longtemps, Messieurs, je n'ai pu consacrer à mon pays « que les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui « la carrière où vous marchez m'est ouverte. Recevez-moi

• dans vos rangs, chers collègues, avec le sentiment d'affec- « tueuse sympathie qui m'anime moi-même. Ma conduite,

vous ne devez pas en douter, sera toujours inspirée par

un dévouement respectueux à la loi, elle prouvera à tous « ceux qui ont tenté de me noircir que nul plus que moi n'est « dévoué à la défense de l'ordre et à l'affermissement delà < République, t

Cependant le vote de la Constitution commençait : l'Assemblée, après un travail de trois mois au sein d'une commission spéciale, élaborait enfin cette œuvre monstrueuse, ce monument de déraison législative, où les plus vulgaires notions des nécessités sociales étaient dédaignées, méconnues, où les principes les plus rudhnentaires de la science politique Aaient foulés aux pieds.

Nous nous contenterons d'indiquer en passant les vices les plus samants de ce produit informe de l'Assemblée Constituante: le pouvoir exécutif paralysé, anmhilé, dépouillé de prestige et de toute autorité morale par cet absurde et fatal ' article t5, qui ne lui donnait pas de lendemain, exclu de toute partidpation à l'action législative, n'ayant pas même la faculté de nommer le conseil d'État, subordonné en toutes choses à une Chambre um*que, sans contre-poids et sans contrôle.

Le 5 octobre, on entamait la discussion sur le mode de nomination du Président de la République; trois systèmes se

présentaient : !<> faire nommer ce Présiâeni par le peuple au moyen du suffrage universel ; 2* foire nommer par TÂssemblée une espèce de.Président du conseil pour un temps illimité, et révocable à volonté ; 3<> faire noînmer par l'AssemUée un Président irrévocable, mais à temps limité.

Les deux derniers modes d'élection étaient un pas de plus dans la voie où marchait TAssemblée, c'était Téclipse totiSe do pouvoir exécutif. L'un laissait le pouvoir sans force morale, sans racines profondes; poiu* l'autre, c'était encore pis, c'était le provisoire passé en politique à l'état permanent, c'était la confiance disparaissant pour toujours. L'Assemblée le comprit, et 621 voix contre 130 décidèrent que le Président de la République serait nommé directement par le su&age universel.

D'après ce qu'on a d^à vu, U était impossibte qu'une pareille discussion se terminât sans donner lieu à de nouveaux actes d'hostilité contre Louis-Napoléon. Le 10 octobre, M. Antony Thouret, quand le principe fut voté, proposa un amendement ainsi conçu : « Aucun membre des familles qui ont ré- « gné sur la France ne pourra être élu Président ou vice-Pré* « sident de la République. •

La personnalité était flagrante, car, dans les circonstances où on était placé alors, on ne pouvait songer à l'exclusion d'un autre que Louis-Napoléon ; aussi le Prince crut-il devoir à sa dignité personnelle de repousser cette nouvelle attaque : t atoyens, dit-O, je ne viens pas repousser l'amendement « Certainement j'ai été assez récompensé en recouvrant tout- « à-coup mes droits de citoyen, pour n'avoir nuôntenant au- « cune autre ambition.

• Je ne viens pas non plus réclamer pour ma conscience t contre les calomnies qu'on se plaît à répandre, contre ce « nom de prétendant qu'on s'obstine à me donner. Mais c'est « au nom des trois cent mille électeurs qui m'ont donné itét rativement leurs suffrages, que je viens désavouer ce nom i qu'on me jelte toiyours à la tête. »

L'araendemeiit de M. Antony Thoureft ftit r^té, et, aprds eelui-là, ^ingt antres lenduil au même but«

Louis-Napoléon, qui, le 10 octobre. n'avait pas encore de ftitlprîs w sa candidature àla Présidence delà République, ne tarda pas à apprendre que les masses populaires jetaient les yeux sur lui de toutes parts. D songea alors à se mettre si^ les rangs, et il n'en ftdlut pas davantage pour exaqiérer les colères de tous ses «tinemis.

Us l'attaquèrent de nouveau, et toi^yours avec ce langage de si bon goût dont nous avons déjà cité des preuves.

Le 23 octobre, Jérôme Bonaparte avait adressé à plusieurs journaux une lettre conçue en ces termes : • Des personaes « bien informées, ayant averti le Représentant Louis-Bona-

• parte que des insensés travaillaient dans l'ombre à pré-

• parer une émeute en son nom, dans le but évident de le t compromettre aux yeux des hommes d'ordre et des ré-

• pubKcaîns sincères, Louis-Napoléon a cru devoir faire « part de ces bruits à M. Dufaure, Ministre de l'intérieur : il t a lyouté qu'a repoussait énergiquemeot toute participa-

• tion à des menées si complètement opposées à ses senti- I ments politiques et à la conduite qu'il a tenue depuis le Si^

• février, i

Dans la séance du 25, M. Grandin, Représentant, demanda à M. Dufiuire des explications sur cette lettre et sur la démarâieflBite auprès de lui par le Prince. Le Ministre répondit qu*il avait lui-même entendu parler de ces bruits, et ajouta, avec une malice fort peu sincère (car il savait bien le contraire), qu'il avait immédiatement rassuré Louis-Napoléon, en lui afflnnant qu'O était mal informé, et qu'il ne s'ourdissait, en réalité, aucun complot de cette nature.

L'auteur de la lettre, M. Jérôme Bonaparte, Représentant du peuple, se dirigea alors vers la tribune.

Donnons ici un extrait du compte-rendu de cette séance, pour montrer jusqu'à quelles aberrations inouïes, jusqu'à

quelles misérables chicanes et quels grossiers outrages, la haine entraînait certains adversaires du Prince.

Foicodela gauche à M. Jér&me Bonaparte, Ce n'est pas àTOOS de IMurler ! c'est à l'autre I C'est à Louis Bonaparte !

Plusieurs membres, n est absent. t

(Plusieurs membres de la gauche se lèvent et se tournent du A^té où siège d'ordinaire M. Bonaparte; ils s'aperçoivent que sa place est occupée par un aatre Représentant. Ils n'en crient pas moins avec force à M. Jérôme Bonaparte qui s'achemine vers la tribune : Non non, pas vous ! L'autre ! l'autre !)

M. Jérôme Bonaparte à la tribune. Je ne viens pas... {Interruptùm bruyante.)

Foix nombreuses- Non, non, pas vous ! Pautre, Pautre !

(M. Jérôme Bonaparte lutte un quart d'heure contre les interruptions; enfin le silence se rétabUt un peu, et U étabUt qu'il a droit de parier sur l'incident, puisqu'U est l'auteur de la lettre. Puis il explique que la note envoyée aux journaux a eu surtout pour but de constater que la fomiUe Bonaparte n'a jamais pactisé et ne pactisera jamais avee l'émeute.

A pehio a-t-il quitté la tribune , que le Représentant Clément Thomas Ty remplace.)

Messieurs , dit M. Clément Thomas , J'ai peut-être le tort d'aller d'ordinaire trop nettement au fond des choses, et je vais peut-être tomber aujourd'hui dans le même Inconvénient {bruit); mais je suis étonné que lorsqu'un fait, concernant personnellement un membre de cette Assemblée, est produit à cette tribune, ce soit un autre membre qui vienne répondre à sa place. (Interruption, Bruyante agitation.)

Une voix. L'autre est absent.

M. Glémaot Tbomas. Ce n'est pas la première fois aujourd'hui que je remarque l'absence, dans rAssemblée, du Représentant Loolt Bonaparte.

Plusieurs membres, Qu*est-ce que cela vous fait ?

Un membre. C'est indécent !

M oièmeot Tbomas. Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle ici au nom de personne, pas plus au nom d'une partie quelconque de

FAflsemblée qa'en celui du cabinet. Personne, donc, ne doit être rea ponsable de mes paroles; c'est moi seul qui dois Têtre. Eh bien ! je répète que ce n'est pas la première fois que Je remarque l'absence de M. Louis Bonaparte. (Nouvdie inUrrupiUm.)

Une voios. 11 n'y est jamais.

(pie aiUre voix, n ne vote jamais.

M. dément ThooiM. Et quand je dis cela, je sais pourquoi. Vous nepooFez pas nier qu'il y ait un certain nombre de membres de l'Assemblée qui Yont sa présenter au pays comme candidats à des fonctions très-élevées cl très-graves. (Eosclamalions bruyantes. Plusieurs membres groupés dans le couloir qui est à droite de la tribune, et parmi lesquelles se trouvent MM. Jérôme Bonaparte, Pierre Bonaparte, Piétri,etc., interpellent vivement l'orateur.)

K. «èr«BM BonapMttt. Mais, Monsieur, cela ne vous regarde pas.

M. to Pvériaent. Je prie les Représentants qui sont dans le couloir de i^rendre leurs places.

(En ce moment ime vive agitation règne dans toute la salle.)

K. démoitThonMc. Je dis que plusieurs membres de l'Assemblée vont se présenter devant le pays. Eh bien ! ce n'est pas en ne venant que très-rarement à vos séances, ce n'est pas en s'abstenant de prendre part aux votes, ce n'est pas en évitant de dire d'où on vient, o& on va, ce qu'on veut, qu'on prétendra gagner la confiance d'un grand pays comme la France. Pour moi, je me défle d'une pareille tactique. (Interruption nouvelle •)

M. Jérôme Booapatte vivement. Eh bien ! vous voterez contre. {Rumeurs.)

Quelques membres. A l'ordre ! à l'ordre !

K. MttrvMt. Monsieur Jérôme Bonaparte, si vous interrompez encore, je vous rappellerai à l'ordre.

M. Olément Thomas. Puisque M. Jérôme Bonaparte est si disposé à répondre pour saa cousin

Plusieurs voix. U a parlé pour lui.

M Clément Thèmes. Je lui demanderai s'U n'est pas vrai qu'en ce moment on parcourt les départements pour y porter la candidature de M. Louis Bonaparte.

Qiie(9«08 «nemôres. Eh bien ! et après ? et après ?

». Je lui demandecai s'il n'est pas vrai que par-

tout dans les départements mi présente oetle candidstive à la partie la moins éclairée de la population, et, slcela est vrai» je demande^ M. lérôme Bonaparte À çtMf tUre §m mmin vietU m ^éêenUr àia candidature. {IrUemÊptUmijfugÊntê.)

. En yertadesondroitde oMifen.

M. lérteM Bonaparte. Est-ce qvB noos sommes ici povdisqiter les candidats à la Présidence ?

K. Olément Thomas. 8. Isambert me dit que tsift ctteyen aie droit de se présenter aux suffrages du pays ; il me semble , & mol, qw les prétentions de ce genre doivent être appuyées sur ^ titres réels..,.

M. Pierre Bonaparte. C'est une impertinence y ce que yous dites là!

M. Flétri. G*est une indignité ! Et ces titres dont vous parlez, estce donc vous qui en êtes le Juge ? (Confusion et tumutte dans fJlssemblée.)

n faut avouer, après avoir lu un pareil aocument, en présence d'un tel oubli de toutes convenances, d'un langage à la fois si vulgaire et si grossier, il faut avouer, disoasnmns,'qiie si M. Clément Thomas parlait au nom d'une candidarture rivale, cette candidature avait bien mal choisi son avocat. M. Gément Thomas demandait compte au Prince de son absence, de la rareté de ses votes, comme si les autres membres de l'Assemblée ne se permettaient pas aussi de s'absenter souvent, et de s'abstenir de voter. Enfin illui dém'ail insolemment le droit de se présenter comme candidat à la Présidence.

Heureusement de pareilles injures n'atteignaient pas Louis- Napoléon, et toutes ces violences maladrettes manquàroot leur b)it : elles ne firent que grandir celui qu'on insultait.

Cependant le Prince se femà pas pouvoir se dispeaaer^'y répondre : c'est ce qetil fit le lendemain dans tm cKfloours -à l'Assemblée.

f Citoyens Représentants, dit-îl, llnctdent regrcttaMe ^ < s'est élevé hier à mon «ijet ne me permet pasde me taire. Je

« déplore profoodéniCTt 'l'obligation où je suis de parier tn-

• eore de mol, car il me répugne de vous entretenir sans oease

• de questions personnelles, «lors que nous n'avons pas un « moment i perdre pour nous oocaper des graves intérêts de «iapatn^

€ Je ne parle pas ici de vies eentiments et de mes opinions ; c je les ai déjà manifestés, et jamais personne n'a pu encore € douter de ma parole.

« Quant à ma coiuluite pariementaire, de même que je ne fl me pimiettrai jamais de demander compte à aucmi de mes « collègues de celle qu'il aura choisie, de même je ne recon- « nais à personne le droit de m'interpeUer sur la ijienne. Ce « compte, je ne le dois qu'à mes commettants.

t De quoi m'accuse-t-on? d'accepter du sentiment populaire « une candidature que je n'ai pas redierchée. Eh bieni oui Je

• J'accepte, cette candidature qui m'honore. Je l'accepte, € parce que des élections successives et le décret (1) unanime « de J'issemblée contre la proscription de ma famille, m'au- « torisent à croire que la France regarde mon nom comme « pouvant servir à la consolidation de la société. {Nom-

• breusesexclamalioru. Interruption bruyanU et prolongée.) « Ceux qui m'accusent d'ambition connaissent peu mon

t eœur. Si un devoir impérieux ne me retenait pas ici, si les « sympathies de mes concitoyens ne me consolaient de l'ani- A mosité de quelques attaques et de l'impétuosité même de

• quelques défenses, il y a longtemps que j'aurais regretté « l'exil. {Interruption.)

i On voudrait que j'eusse montré de grands talents, et « et occupé briUanimeiit cette tribune. Mais il n'est donné € qu'à peu de perspnues dTjapporter une parole éloquente a au service d'idées justes i^>aines. N'y a-t*îl qu'un seul

(1) Les lois de proscrlpUoii eontre la (àmille impériale ont été légaiement abrogées Ja 10 octobre 1848.

« ipoyen de servir le pays ? Ce qu'il lui faut surtout, c'est ud

• gouvernement stable, intelligent, ferme, sage, qui pense

• plus à guérir les maux de la société qu'à les venger. « Quelquefois on triomphe mieux par une conduite habile et i prudente que par les baïonnettes, de théories ^ on fondées t sur rexpérience et sur la raison.

« Citoyens Représentants, on veut, je le sais, semer mon « chemin d'écueils et d'embûches. Je n'y tomberai pas ; je « suivrai la voie que je me suis tracée, sansm'inquiéter, sans

• m'irriter. Je saurai montrer toujours le calme d'uH homme « résolu à faire son devoir. Je ne veux que mériter l'estime de i i'Asseioblée Nationale et de tous les hommes de bien, )a € confiance de ce peuple magnifique qu'on a si légèrement f traité hier. {MouvemetUs divers,)

• Je déclare donc à ceux qui voudraient organiser contre « moi un système de provocations , que , dorénavant , je « ne répondrai à aucune interpellation, à aucune espèce « d'attaque. Je ne répondrai pas à ceux qui voudraient me « faire parler alors que je veux me taire. Je resterai inébran- « lable contre toutes les attaques, impassible contre toutes « les calomnies, t

Par ce discours, la candidature du Prince k la première magistrature de la République se trouvait firanchement et solennellement posée.

Quelle est donc la conduite qu'aurait dû tenir, dans cette circonstance, l'Assemblée Nationale? Elle avait repoussé, par son vote, les divers amendements qui tendaient à faire nommer par elle-même le Président de la République; pour être conséquente, et aussi par respect pour la volonté nationale, elle devait laisser au pays la pleine liberté et It spontanéité de son choix, puisqu'elle avait hautement reconnu le droit du pays en cet|e matière.

Au lieu d'agir ainsi, elle intervint dans la lutte des candidats, et crut devoir peser sur les élections de tout le poids de

868 influences. Son devoir était de tenir la balance égale entre les concurrents; elle essaya, au contraire, de la ftdre pencher au profit d'un d'entre eux. C'était peut-être foire acte de reconnaissance envers un général qui, tous les jours, comme nous l'avons dit, prosternait le pouvoir exécutif aux pieds de la représentation législative; mais ce n'était pas de la bonne politique, car elle préparait ainsi des conflits et des chocs d'autorité pour l'avenir, si le candidat de ses préférences venait à succomber.

Mais qu'importait cela à l'Assemblée? Elle voulait un instrument docile, et comme elle savait que le Prince ne consentirait pas à jouer un tel rôle, elle le repoussait. *

Plus des trois quarts de la représentation nationale se prononcèrent contre Louis-Mapoléon. Royalistes, républicains, tous s'étaient coaBsés en faveur de son principal concurrent. Peu de jours après le vote sur le mode de nomination du Président de la République, M. Cavaîgnac s'était rapproché plus que jamais des anciens partis dynastiques, en appelant au Mimstère de l'intérieur, des travaux publics et de l'instruction publique, trois hommes appartenant à ces partis, MM. Dufiiure, Freslon et Vivien.

Si on désire connaître les éléments dont se composait cetts ligue anti-bonapartiste, nous dirons qu'on y remarquait, d'une part, presque tous les hommes qui, sous la Monarchie, ne s'étaient occupés des affaires publiques que pour satisfoire leur intérêt ou leur ambition, et d'autre part, tous les Républicains qui formaient l'armée de M. Marrast, et ne voyaient aussi dans la politique qu'un marche-pied, Romains de parade qui affectaient une sainte horreur pour les princes et pour les prétendants, et ne redoutaient, en réalité, qu'une chose, la perte de leur influence et des places qu'ils s'étaient distribuées. Ajoutons, cependant, qu'on voyait aussi avec regret, dans les rangs de cette coalition, quelques hommes honorables qui, préoccupés de craintes sincères pour l'établisse-

de la république naissante, et trompés par la calomnie, avaient pris au sérieux la comédie jouée par MM. aément Thomas et Thouret, et s'imaginaient que le Prince était un prétendant

n faut ici le reconnaître, les hommes du parti républicain firent une fiuite, une fiuite grossière, car, par leur hostilité, ils mirent Louis-Napoléon dans rimpossibilité absolue de s'appuyer sur eux après son élection. La chose était d'autant pte grave, qu'Us ne lui étaient pas nécessaires et qu'il pou^ marcher sans eux, tandis qu'euxne pouvaient se passer defion concours.

Cela fût bien compris par quelques-uns d'entre enx : ainsi, le 18 novembre, MM. Garnier-Pagès, Duderc, Barthélémy Saint-HUaire et Pagnerre, faisaient publier par les journaoi une note qui contenait les passages suivants: c Tout ce qui c tend à exercer une influence abusive sur lesuilrage univis^ c sel, et conséquemment à le fausser, est de nature à blesser c et à compromettre la République elle-même; et Ton doit i s'abstenir de toute démarche inconstitutionnelle avec d'au-

• tant plus de soin, qu'on est placé plus haut dans la conf fiance du peuple. Quand le peuple accomplit lui-même, di-

• rectement, sans intermédiaires, un acte de sa souveraineté, c l'intervention de ses Représentants serait tout à la fois peu € respectueuse pour lui et pleine de périls. L'Assemblée Na- « tionale, qui entretiendra prochainement des relations i

• graves et si complexes avec le Président de la République, c ne doit pas les altérer à l'avance par des engagements qw f provoquent imprudemment des intiriis personnels, mais

• qui compromettent les intérêts généraux de la patrie. •

Si les membres de la représentation nationale intervenaient ainsi dans l'élection, conmient donc les ministres de M. Cavaignac n'en auraient-ils pas fiait autant? M. Dufaure, anciea membre de l'opposition dynastique, un des hommes qui, avant i9M^ avaient le plus énergiquement réprouvé l'action ministé-

SOT fctâeelions des dépoftés, piAlia «tne lettre aA'esBfe ■Il tm'iÉfcHl ûm tf&unftl de oommerce delà Seine, lettre où il «Etemt taBcheraent le drapeau de M. Cavaignac; ce qui ae r^mpèûaii paa fb» tard d'aooepter le portefeuille de l'Inlérieur sous la présidence de Louis-Napoléon.

MeuB rnoof vn qseqDdfues républicains s'étaient séparés de leurs amis politiques sur eette question de la Présidence. U eo fiit de même dns k parti royaliste. Ainsi, la réunion par:> Jwniif aine dite de faimedePoitiarsgardauneneotraGtéqni inclinait pourtant visiblement vers la candidature du Prince.

Dirons-nous mainfenant les indignes manoBurres, les moyens faontmix emfieyés pour foire triompher le candidat 4e la ligue ]iM)iitrekieo4<^iaUicaine ? Parierons-nous de ces ivocbores calonmeoses, de ces articles de journaux, ridiculea pir l'escès des ëhges prodiguésàun général qui comptait Yiilgt égaux dans l'armée, odieux h force de meiKonges et d'al* taques passionnées contre un nom qme ia France vénère defuis on demi-siècle ? Tirerons-nous de la boue où l'opision pidilique les a laissés tomber, ces ignoUes caricatures, ces immofides pamphlets où la vérité, la décence et le boo goût étaient scsAdaleusenent outragés?

Afisuoément, ee n'était pas une guerre loyale, digne d'un peuptecîvilisé, qu'on faisait là au Prince.

Mais jetons un voile sur.ioette page du passé, que nous vovdrîoBs pouvoir effiicer de l'histoire. N'arrêtons pas plus longtemps nosiegardssur œs tatnmales d'une coterie en déliro

Ce <qu11yeal d'étrange, c'est qoe r Assemblée Nationale, composée eependaactd'homin» éminents, se fit illusion, et ne douta jamais, Jusqu'au dernier moment, du succès de son ft- «orL Tant I est vrai qu'on peut étreorat^ir distingué, habile afacat, homme d'esprit, et ignorer ecmii^ement les besoto et ies voeu de son pays. D^ aux mois d'octobre et de no- VBoyire, une voix inuneiBe, celle du pays, voix qui grandiasaft

tous les jours comme celle de l'Océan quand la tempête approche, commençait à gronder contre la République telle qu'on Favaii faite, contre et l'Assemblée ; et l'Assemblée, pour ne pas l'entendre, se bouchait les oreilles, et les répubUcains flGûsaient les sourds.

A ce déchaînement d'hostilités ouvertement déclarées contre lui, que répondait Louis-Napoléon ?

Il répondait par un manifeste, par une profession de M dans laquelle U disait au pays ce qu'il avait l'intention deftîre si le pays le choisissait.

Mais retournons un instant sur nos pas.

Louis-Napoléon, en arrivant en France, voulut voir et entretenir tous les personnages politiques de cette époque. Pa^ mi ces hommes, s'en trouvaient deux, appartenant au parti libéral et modéré, qui furent consultés par lui sur son manifeste, MM. Odilon Barrot et Thiers.

Un mot sur chacun de ces deux hommes.

M. Odilon Barrot est un des maîtres de la parole ; il a été très-iiQUStement rabaissé dans ces dernières années. Sans doute il a pu se tromper, sans doute aussi c'est avant tout et beaucoup trop l'homme de la légalité et du principe parlementaire, poussant jusqu'à l'idol&trie la religion de formes poiïtiques surannées et pourries. Mais, d'un autre côté, c'est bien làk ffir prohus dicendi peritus de l'orateur romain ; les erreurs de M. Barrot ont toujours été celles d'un esprit élevé et d'an cœur généreux, jugeant lesautres d'après lui-même, et voyant les hommes tels qu'ils devraient être, et non pas tels qu'ils sont

Voyons maintenant M. Thiers.— M. Thiers a d'incontes tables et éminéntes facultés, mais il a aussi des déflaots ploa incontestables encore.

Elocution nette et limpide comme un cristal, habile iftîi^ ouroiter toutes les facettes de la pensée, admirable dam l'exposé des faits, mais manquant d'élévation et de pbilosophie; parole alerte, glissant avec dextérité sûr la surftce de

tontes dioses, mais oe pénétrant pas dans leurs intimes profMidenn ; esprit vif et fertile en expédients pour sortir des flfcultés du moment, mais peu ouvert aux larges conceptîoos qui tarissent la source de ces difficultés et coupent la racine du mal ; couBdence flexible, qui trouvait la réforme parlementaire indiqiensable tant qu'il était dans Topposition, et la répudiait eomme inutile quand 0 arrivait au pouvoir ; vanité tmbulente et brouillonne, qui suscitait des situations sans issoe, comme il fit en 1840, car U savait bien que le roi Louis- Philippe ne ferait pas la guerre ; — courage équivoque, qui, aux banquets de la réforme, se cachait derrière M. Duvergîer , de Hauranne, et qui, le 2b février, battait en retraite devant la rérdotion ; — dévouement douteux à ce roi qui l'avait feit es qu'il était, et qu'il osa un jour prendre corps à corps en pleine tribune, en prononçant ce mot plein de menaces et d'oiignefl : « II Allait nous dire cela en 18301 » Enfin le Voltaire de la politique, excellent pour détruire, impuissant pour fonder ou conserver ; — homme d'Etat manquant de cœur, si la maxime de Yanvenargues est vraie, si c'est du cœur que viennent les grandes pensées.

Tel était, avant 1848, tel est demeuré depuis lors M. Thiers.

M. Thiers a été le plus grand ennemi du Gouvernement qu'O avait la prétention d'aimer et de défendre ; il n'a jamais servi que les Gouvernements qu'il a combattus; 0 est vrai qu'il les a servis sans lo vouloir.

Donnons maintenant connaissance du numifeste électoral du Prince.

Le YOid textuellement :

A MBS CORCrrOVBRS.

« Pour me rappeler de l'exil, vous m'avez nommé Repréc sentant du peuple ; à la veille d'élire le premier magistrat < de la République, mon nom se présente à vous comme i symbole d'ordre et de sécurité.

• Ces témoignages d'une confiance si honondUBs'adrosent, je le sais, bien plus à es nom qu'à moMnême qsà n*â rien fait encore pour mon pays ; mais plus la raéimne de TËmpereur me protège et ini^ire yos sufirages^ piv je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mt& principes. Il ne faut pas qu'il ; ait d'éfuhoqne oïlre ve» et moi.

t Je ne suis pas un ambitieux qni rO?e tantôt l'Emfnre ^ la guerre, tantôt l'application de théories sobverâm. Elevé dans des pays libres, à l'école du malheur, je resterai toiyours fidèle aux devoirs qœ m'imposeront vos safflrages,

• Si j'étais Présidentyje ne reculerais devant aucon danger, devant aucun sacrifice, pour défendre la sodété si audadeùsement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière-pensée, à l'affermissement d'une République sage par ses lois, honn^par ses intentions, grande et forte par ses actes.

€ Je mettrais mon honneur à laisser, an boni de quatre ans, à mon successeur le pouvoir alEonid, laliberté intacte, un progrès réel accompli.

« Quel que soit le résultat de l'élection, je m'indinerais devant la volonté du peuple, et mon concours est acquis d'avance à tout Gouvernement juste et ferme, qui rétaUine l'ordre dans les esprits comme dans les choses ; qui protège efficacement la reUgion, la famille, la propriété, bases éte^ nelles de tout état social ; qui provoque les réformes possibles, cakne les haines, réconcilie les partis, et permelle ainsi à la patrie inquiète de compter sur un lendemain.

• Rétablir l'ordre, c'est ramener la confiance, pourvoir par le crédit à l'insuffisance passagère des ressources, restaortf les finances, ranimer le commerce.

• Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté € des cultes et la liberté de l'enseignement

€ Protéger la propreté, deA maintenir l'inviolabilité des produits de tous les travaux ; c'est garantir Tindépendance et la sécante de la poooesrieHy fondements indispensables de la liberté crviie.

• Quant anx réformes possibles, voici celles qui me pa- Tttfiseni lésons u^entes:

« Admettre toutes les économies qui, sans désorganiser les serdces publics, permettent la diminution des impôts les plus onéreux au peuple ; encourager les entreprises, qui, en défetoppant les richesses de ragriculture, peuvent, en France et en Algérie, donner du travail aux bras inoccupés; pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance ; introduire dans nos lois industrielles les modifications qui tendent non à ruiner le riebe au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous.

t Restreindre, dans de justes limites, le nombre des emplois qui dépendent du pouvoir, et qui, souvent, font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs. Evi(^r cette tendance funeste qui entraine TÉtat à exécuter lui-même ce que les particuliers peuvent faire aussi bien et mieux que lui. La centralisation des intérêts est dans la nature du despotisme. La nature de la République repousse le monopole. « Enfin, préserver la liberté delà presse des.deux excès qui la compromettent toujours : Tarbitraire, et sa propre licence.

t Avec la guerre,poîntdesouIagementànosmaux. La paix serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de sa première révolution, a été guerrière ,'*T)arce qu'on Ta forcée de Tétre. A l'invasion elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne jamais parler en vain.

• Songer à la dignité nationale, c'est songera l'année

• dont le patriotisme si noble et si désintéressé a été souvent

• méconnu. Il faut, tout en maintenant les lois fondamentales i qui font la force de notre organisation militaire, alléger et t non aggraver le fardeau de la conscription. Il faut xëller au i présent et à l'avenir non-seulement des oDSciers, mais aussi « des sous-offlciers et des soldats, et préparer aux hommes t qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existeoœ c assurée.

« La République doit être généreuse et avoir foi dans soo

• avenir : aussi, moi qui ai connu l'exU et la captivité, j'appelle

• de tous mes vœux le jour où la patrie pourra, sans danger « faire cesser toutes les proscriptions et effacer les dernières

• traces de nos discordes civiles.

• Telles sont, mes chers concitoyens, les idées que j'apporc terais dans Texerdce du pouvoir, si vous m'appeliez à la c Présidencede la République.

• La tâche est difficile, la mission immense, je le sais * mais f je ne désespèreiais pas de l'accomplir en conviant à l'œu- « vre, sans distinction de parti, les hommes que recomman. f dent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur f probité.

t D'ailleurs, quand on a l'honneur d'être à la iéte du peu- « pie français, U y a un moyen inMlible de faire le bien : € c'est de le vouloir.

c L0UIS-NlP0L«0N BONAPAtVTB. •

Revenons maintenant à M. Thiers.

M. Thiers, consulté par le Prince sur la rédaction de ce manifeste, désapprouva deux phrases, celle relative à l'amnistie, qu'il appela une imprudence, et celle-ci encore : « Je mettrais i mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon suci cesseur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès < réel accompli. •

• Qn'allet-vous faire ? s'écria Tancien Ministre de Loui»- I Philippe; gardez-vous bien d'engagements de cette sorte. • Ainsi, à cette époque, M. Thiers faisait bon mairché de c^e Constitution dont il se déclara plus tard le champion.

Il donnait à Louis-Napoléon le conseil de ne pas s'engager à la respecter.

Louis-Napoléon reftisa d'écouter ce conseO.

Mais, dira-t-on peut-être, Louis^Napoléon n'a pas donné l'amnistie, et il a conservé le pouvoir' au mépris de la loi fondamentale.

A ces deux objections la réponse est facile.

En ce qui concerne l'amnistie, que disait le Prince? « J'apf pelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra, sans « danger, faire cesser toutes les proscriptions et effacer les fl dernières traces de nos guerres civiles. » Eh bien ! est-ce que cejour est venu? Est-ce que depuis le moment où cette phrase a été écrite, le danger a cessé? est-ce que dans le cours de ces trois dernières années il ne s'est pas accru et aggravé?

Quant à l'engagement de respecter la loi fondamentale, le Prince était sincère en le prenant. Mais pouvait-il prévoir ce qui se passerait? Cet engagement n'était-il pas subordonné à la volonté du pays? Et le jour où le Prince se trouva placé entre les partis, d'une part, qui lui signifiaient, la Constitution à la main, un insolent congé, et, d'autre part, la France suppliante, q)erdue, lui criant par toutes ses voix : t Restez et sauvez nous! f ce jour-là, pouvait-il hésiter?

Hésiter, (^eût été manquer à son devoir.

Est-ce que les actes des hommes politiques, des chefs de nations, peuvent se peser dans la même balance que ceux des amples citoyens? Est-ce qu'on peut leur appliquer la mesure commune?

Céder, en de pareilles circonstances, à des scrupules de légalité, c'eût été, de la part de Louis-Napoléon, bien moins un fait de probité vulgaire, qu'une sorte de défection, tranchons

le mot, une lÀcheté. Il aurait ressemblé au factfomiaire qui déserte son poste.

Obéir au Toeu populaire, c'était du déTOuement, du eourage, c'était un acte de haute moralité politique.

Mais laissons là cette digression.

Parmi les hommes peu nombreux qui soutinrent loyalement la candidature du Prince, on remarqua, au premier rang, M. Ferdinand Barrot, qui, en réponse à certains articles du SUcle, publia la lettre du 19 novembre, dont nous croyons devoir citer les passages suivants :

« Un mot d'abord, dit M. Barrot, pour repousser toutes les t allégations d'incapacité , armes banales des polémiques per- « sonnelles, et dont on se sert avec ardeur et effronterie. L'exii f et la prison ont conseillé l'étude au Prince. Depuis vingt « ans il écoute leurs rudes conseils, et, appliqué aux recber- « ches les plus approfondies, aux méditations les plus sérieo- « ses, il y a peu de questions agitées i nos tribunes ou dans « la presse, dont il n'ait attentivement cherché la s(^tioo. M Best arrivé^dans d autres temps, au National lui^nime, « de donner aux écrits du studieux exilé des éloges que ne t pouvait lui refuser une impartialité aujourihui tmse en « oubU. Qu'on demande aux hommes spéciaux, qu'on de c mande à M. François Arago ce qu'il pense, ce qu'il disait de « Y Histoire de VartiUeriej dernier ouvrage dû aux longues 'c et cruelles veilles de Ham, on saura alors ce que valent « ces propos répandus avec art, entretenus avec persistanoe, « sur l'incapacité de cet adversaire incommode, paries amis f officiels et ol^cieux des autres candidats.

« On me dit que, dans le pays, U y a une majorité acqnisi t dès aujourd'hui à la candidature de Louis-Napoléon Bonai parte ; dès lors j'incline de ce côté, et me voilà du parti qu'on « dit ôtrecdui du grand nombre.

« Vous parlez (la lettre était adressée à M. GhamboUe, ré-

M daeteor en chef du Siêde)^ vous parlez d'aveugle engoue- « menti Le peuple n'a pas de ces engouements subits et irré- € fléchis : ees instincts sont sûrs ; ceux qui le gouvernent « peuvent quelquefois le tromper ; livré à lui-môme, il ne € se trœnpe jamais. J'ai eu peur du suffrage universel, je l'a- € voue ; coraMen j'avais tor! I Ce que j'ai vu depuis le 24 fé- « ^rrier, le bon sens si parftit, la volonté si ferme dont le t peuple a donné tant de marques, ont affermi en moi la foi

• nmvéOt que j'ai mise dans le suffrage universel.

« Au lieu de diereber uniquement dans la séduction des

• souvenirs la raison de cet élan général vers Louîs-Napo- « léon, il serait raisonnable delà chercher, et on la trouverait t dans la situaticm même (tes choses. Ce sont les fautes acf cunmlées, ce sont les désastres et les menaces qui préoccut pent l'opinion, ce «ont les doutes que chaque jour accroît t et dont s'assoHibrît l'avenir, qui ont fait la fortune de la t candidature de Louis-Napoléon Bonaparte.

f n y a des t^nps où 0 ne suffit pas pour gouverner du

• dévouement à ses devofrs, du sens pratique des affaires,

• d'un coup d'œil sûr en politique, et d'une volonté persévé^ t rante ; où 0 faut, avant tout, être désigné aux peuples par

• la foi qui surgit, la foi qui, en venant à vous, vous donne la « force, ralBe les esprits, et vous assure l'avenir. Cette fol

• d'où sort^Ue? Elle sort presque toujours des pressentit ments qui s'éveiltent dans les coeurs, de ces courants invi-

• ^lea, insaisissables, dans lesquels up jour les idées et les c sympathies se sentent entraînées. Cesoptles instincts de

• l'humanité qui la révèlent, elle ne se décide pas par la lo-

• gique rigoureuse; elle éclate hiopinément, elle natt d'un « souvenir, elle s'attache à Un nom.

€ Un nom! dit-on ; faire d'un nom un titre aux suffrages du « pays! n'invoquer qu'un tel titre, quelle insolence! C'est

• trop de colère, vraiment, et l'indîgnaUon manque de sens.

« Pourquoi méconnaître l'influence du nom ? et comment

• guérir l'esprit humain de cette faiblesse ? Tant qu'un fils

• s'appellera du nom de son père, tant qu'un frère s'appel- « leradumôme nom que son frère, résignez-vous à voir se

• perpétuer l'héritage des sympathies et des répulsions. Le « nom n'est pas une illusion, c'est une présomption de na- « ture : le nom, ce sont les traditions de la famille, les exem* « pies et les préceptes du foyer.

« C'est cette présomption qui fait de Louis-Napoléon Bona- « parte un candidat sérieux à la présidence. Que signifie donc f ce nom aux yeux de ceux qui s'y rallient? que signifle-t-il « pour la propriété ? que signifle-t-il pour le commerce et 4 Tindustrie, que sigm*fle-t-il pour la France?

« Il signifie un gouvememewt national, une organisation « féconde, une puissante administration. '

« Il signifie les capacités appelées sans esprit d'exclusion « les talents glorifiés, les coteries impuissantes.

« Il signifie la société régulière, la propriété défendue, l'int dustrie et le conunerce ravivés, encouragés et récompensés. « C'est là le seul sens que puisse avoir aujourd'hui ce grand « nom, qui peut servir de symbole aux ères de paix et d'or- « ganisation, aussi bien qu'aux ères de guerre et de conquête.

a Louis-Napoléon Bonaparte, vous écriez-vous, est le signe « de la réaction contre la République. Vous affectez de redou- « ter la.force que l'élection lui donnera. Oui, sans doute, il c aura derrière lui les masses, la population des campagnes, « c'est-à-dire l'élément d'ordre et de fécondité ; la population « ouvrière, c'est-è^re le travail et la force ; les soldats, c'esta à dire la nation éveillée et armée ; oui, il arrivera à la prési- .M dence de la République, salué par l'enthousiasme qu'inspi- « rent de grands souvem'rs ; oui, il aura cette puissance qu'on « appelle|)optiIanté, puissance qui, depuis trente ans, à man- « que à tous les Gouvernements.

« Ce qui, âmes yeux, est une raison puissante de décider en

• faveur de Louis-Napoléon Bonaparte, c'est qu'il n'a d'enga- « gement avec aucun parti, qu'il n'a épousé aucune de nos que-

• relies, qu'en arrivant au pouvoir il n'y amène aucune coterie ; « c'est enfin que personne ne peut, aussi bien que lui, fondeJ t un gonveroement national : et j'entends par là un gouver-

• nement qui, ayant pour but le repos, la prospérité et la « grandeur de la France, appelle également au service de ces « grands intérêts les hommes les plus éminents de tous les

• partis, et rallie à lui tous les éléments d'action et de bonne € influence que comporte la nation.

« Enfin, dans ma conviction la plus profonde, la présidence t de Louis-Napoléon serait la plus sûre défense de notre sof dété républicaine, non-seulement contre les attaques de la t démagogie, mais encore contre les tendances rétrogrades « et monarchiques. »

Le jour où cette lettre flit publiée, la France avait déjà pris son parti.

Elle ne voulait pas de l'honorable général Cavaignac, qui n'était à ses yeux que la personnification d'un amalgame de coteries hétérogènes, et qui, par ses antécédents, par son nom peu connu, par la notoriété de ses alliances politiques, ne pouvait apporter au pouvoir suprême une autorité suffisante.

EUe voyait devant elle l'homme qui, à Strasbourg et à Bou* logne, avait risqué ses jours pour la rendre maltresse d'ellemême, l'héritier du génie puissant qu'elle avait appelé sur le trône en 1804. Elle resta fidèle à son culte pour le nom de Napoléon.

Afin de bien juger le sens de l'élection du 10 décembre 1848, jetons un regard sur la lice où combattirent les candidats.

Les deux plus importants, c'était, nous l'avons vu, le Prince, d'une part ; c'était, de l'autre, M. Cavaignac. -

M. Cavaignac représentait ce «[u'on appelait la lépuklique modérée.

Venaient ensuite les candidatsdecequ'onappelait larépublW que extrême : AI-Ledru-RôUin^rhomme delà fraction jacobÎDe iHi montagnarde ; Mv Raspoil, le préféré des sectes soeialistea.

Voici maintenant comment se répartirent les suffrages :

Louis-Napoléon obtint 5,562,83t voix .

M. Cavaignac 1,469,166

M. Ledru-Roffin 877,236

M. Raspail 8^,106

Trois millions cinq cent vingt-un mille six cent soixante* quinze votes sur 3,524,234 votants, avaient élevé N^apoléon à r£mpire : cinq millions cinq cent mille élevaient l'béciUer de £on nom à la Présidence de la République»

Le général Cavaignac succombait malgré toutes les resaourcts, tous les moyens d'influence que lo pouvoir lui mettait dans les mains, malgré la pression exercée par une grande partie de TAssemblée.

Il n'était pas le seul vaincu resté sur le carreau de ce champ de bataille électoral.

Le scrutin avait solennellement condamné tous les répo- Mcains de la veille, ardents ou modérés, tous ceux qui avaient mis la main aux affaires depuis le 24 février, tous ceux dont Tanarchie et la ruine publique avaient signalé le passage au pouvoir, qui ne s'étaient révélés au pays que par rimp6t des quarante-cinq centimes, et les journées de mai et de juin.

Ce n'est pas tout : la France ne connaissait guère le Prince alors que par les calomnies des journaux de toutes les couleurs; or, que disaient de lui tous ces journaux, que répétaieat, du haut de la tribune, comme nous l'avons vu, les orateinra du parlement? Ils disaient que Louiâ-Napoléon était un prétendant.

L'élection du 10 décembre, si elle ne flit pas tout-à-faît une protestation contre la République, fut donc quelque chose de plus qu'un désaveu formel et éclatant de la politique suivie depuis le 211 février ; ce ftit aussi au moins le symptôme d'une profonde indifférence pour cette forme républicaine à laquelle on disait Louis-Napoléon hostile.

Cesl de cette façon que la comprirent tous les hommes que l'esprit de parti n'aveuglait pas. Ils y virent un encouragement tacite à ces prétentions impériales qu'on prétait à Louis-"Napoléon.

Cet encouragement, nous verrons tout à l'heure comment fl crut devoir y répondre.

Louifi-Napoléon Bonaparte fût prodamé chef de l'État, dans la séance du 20 décembre.

La plupart des Représentants étaient présents.

Le Prince, sur l'invitation du Président de l'Assemblée, M. Marrast, prêta serment de fidélité à la République, et lut le programme politique suivant ;

« Qtoyens Représentants,

i Les suffrages de la nation et le serment que je viens de

• prêter, commandent ma conduite future : mon devoir est

• tracé, je le remplirai en homme d'honneur.

• ]e verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui

• tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la

• France entière a établi.

« Entre vous et moi, citoyens Représentants, il ne saurait

• y avoir de véritables dissentiments. Nos volontés, nos dé-

• rirs sont les mêmes. Je veux, comme vous, rasseoir la so- 1 ciété sur ses bases, affermir les institutions démocratiques,

• et rechercher tous les moyens propres à soulager les maux « de ce peuple généreux et intelligent qui vient de me donner

• un témoignage si éclatant de sa confiance.

• La majorité que j'ai obtenue, non-seulement me pénètre

« de reconnaissance, mais elle donnera au Gouvernement « nouveau la force morale sans laquelle il n'y a pas d'auto- « rite. Avec la paix et Tordre, notre pays peut se relever, gué- « rir ses plaies, ramener les hommes égarés, et calmer les « passions.

« Animé de cet esprit de conciliation, j'ai appelé près de « moi des hommes honnêtes, capables, et dévoués au pays, « assuré que, malgré les diversités d'origine'politique, ils sont i d'accord pour concourir avec vous à l'application de la « Constitution, au perfectionnement des lois, à la gloire de la

• République.

« La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit

« remercier celle qui l'a précédée des efforts qu'elle a faits

« pour transmettre le pouvoir intact, pour maintenir la tran-

« quillité publique. La conduite de l'honorable général Cavai-

« gnac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sen-

• timentdu devoir qui est la première qualité du chef d'un « État.

• Nous avons, citoyens Représentants, une grande mission « à remplir, c'est de fonder une République dans l'intérêt de « tous, et un gouvernement juste, ferme, qui soit animé d'un « sincère amour du progrès, sans être réactionnaire ou uto- « piste.

i Soyons les hommes du pays, non les hommes d'un par- « tl, et, Dieu aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne « pouvons faire de grandes choses. »

En descendant de la tribune, après avoir prononcé ce discours, le Prince quitta le palais de l'Assemblée et se rendit à l'Elysée, accompagné des trois questeurs, MM. Le Breton, Degousée, et Bureaux de Puzy.

Tout était consommé, ce nom de Bonaparte, sorti de Fume électorale avec une si imposante majorité, donnait enfin à la France le premier gouvernement national qu'elle ait eu depuis

1815, le seul qui, depuis cette époque, ait pu se dire le légitime flis de la souveraineté populaire.

La France avait payé sa dette à son créancier de Strasbourg et de Boulogne.

Le principe d'autolité faisait un pas de plus, et cette fois, le pas était inunense.

Un mot maintenant sur M. le général Cavaignac, avant de terminer ce chapitre.

M. Cavaignac trouva à cette époque beaucoup d'admirateurs qui le vantèrent de sa soumission à la volonté du pays, et qui Vérifièrent son abnégation. Nous n'avons jamais compris ces éloges: d'abord, M. Cavaignac ne fit que son devoir; et nonseulement sa conduite ne fût pas de la vertu, mais ce fut même de la prudence : la résistance était chose impossible, elle aurait été insensée devant une manifestation écrasante comme celle du 10 décembre.

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