‹ Histoire complète et méthodique des théâtres de RouenChapitre 10 sur 55 · PERIODE 17S · texte numérisé non relu

PERIODE 17S

A partir de ce moment, nous ferons l'historique de chaque année théâtrale en particulier. Cette division , difficile jusque-Ici, n'eût pas ajouté un grand intérêt à ce qui précède ; nous croyons, au contraire, que maintenant elle aura une certaine importance, en même temps qu'elle facilitera notre étude.

Année théâtrale 17S5-1786.

En avril 1785, la troupe subit de nombreuses modifications ; des sujets furent engagés pour tous les emplois, et la direction conserva ceux que le public affectionnait davantage : Baptiste l'aîné, qui passa de l'emploi des jeunes premiers à celui des premiers rôles ; M""* Baptiste ; jime jjars, pour les rôles de reine ; M''^ Dufresne ; Le Bert, pour les troisièmes rôles; Valleville, comique. Les nouveaux sujets étaient : Desrosières, père noble ; Bérard, qui remplaçait Baptiste l'aîné comme jeune premier; Caumont, financier; Prin, pour les rôles d'Arlequin; M-"' Desrosières, soubrette ; M"* Surville.

Pour l'opéra, la direction conservait MM. Dubusc;

Fradelle; W^ Descoins, duègne (1) ; M"' Grenier, ingénue, qui rendait surtout admirablement le rôle de Denise dans V Epreuve villageoise.

Les nouveaux artistes d'opéra étaient M"^ d'HervilIe, première chanteuse, remplaçant M""' Delahaie ; M"^ Kericheraagne ; MM. Dubreuil, succédant à César; Fuzeller, pour les rôles à tablier; Haillet et Saint-Aubert , tous deux laruette ; Cabousse, maître de musique, c'est-à-dire chef d'orchestre.

M"* d'HervilIe, la première chanteuse, sut bientôt se faire de chauds partisans ; l'un d'eux lui adressa ce poétique éloge :

A Madame d'Herville, première actrice de f opéra de Rouen.

Quand, par des accords enchanteurs, Saint-Huberti frappait mon oreille ravie. Je me disais : Quels sons doux et flatteurs ! Euterpe même, au temple des neuf Sœurs,

Ne l'entendrait pas sans envie.

Déjà le douzième soleil

Parmi nous la voyait encore,

Lorsqu'hélas ! la treizième aurore, Pour annoncer sa fuite, amena le réveil.

A cette funeste nouvelle Ma lyre de mes mains s'échappa malgré moi :

Longtemps depuis, sourde et rebelle,

D'Herville, ce n'est que pour toi

(1) Cette actrice était à Rouen depuis dix-huit ans.

Qu'elle a pris une âme nouvelle.

Tes chants majestueux et doux Nous rappellent sa voix et si noble et si tendre.

Quand je fentends, je crois Fentendre^ Quand je te vois, je la crois parmi nous. Dans mon illusion chérie, Je dis toujours : Quels sons doux et flatteurs! Euterpe même, au temple des neuf Sœurs, Ne l'entendrait pas sans envie.

Immédiatement après les débuts, les nouveaux artistes représentèreni, entr'autres ouvrages, les suivants :

La Fête impromptu, divertissement en un acte et en prose, avec des vaudevilles analogues à la naissance de Mg'"le duc de Normandie.— S. A. R. Louis-Charles, duc de Normandie, fils de Sa Majesté Louis XVI, roi de France, était né le dimanche 27 mars 1785, à sept heures moins un quart du soir. — Cet impromptu fut joué pour la première fois le 2 mai 1785, el ce jour-là la salle était illuminée comme aux jours de redoute. Le succès de la pièce fut complet ; on demanda l'auteur à grands cris, et Haillet, artiste de la troupe, vint nommer M. le chevalier de Limoges, lieutenant des maréchaux de France. A quelques jours de là, le mérite de l'œuvre fut vivement contesté par un écrivain rouennais; une polémique s'établit entre lui et M. de Limoges. Quelques rimailleurs s'en mêlèrent, mais le débat resta sans intérêt littéraire.

Le canevas de M. le chevalier de Limoges n'avait pas exigé grands frais d'imagination. Des villageois se disposent à célébrer la naissance du duc. Leur bailli a fouillé dans de grands livres et a mis toute la mythologie à contribution ; il a métamorphosé les filles du village en

déesses de la fable ; l'une est Minerve, l'autre la déesse àe la Bonté , celle-ci de la Justice, celle-lh de la Douceur, etc., etc. Les grands mots du bailli, tant d'apprêts, de recherches et de fracas déplaisent aux villageois, qui n'ont pas besoin de chercher si loin ce qu'il faut dire et faire dans la circonstance.

La Femme jalouse, comédie en cinq actes et en vers, par Desforges. Première représentation en mai 1785.

La Confiance dangereuse, comédie en deux actes et en vers, par le chevalier de la Chabeaussière.

Les Deux tuteurs, opéra-comique en deux actes, par Fallet et Dalayrac.

Ces deux derniers ouvrages furent joués pour la première fois en juin 1785.

Le Jaloux, comédie en cinq actes et en vers, par Rochon de Ghabannes.

Julie et Coli7i, opéra-comique en deux actes, en prose et en vauvevilles, de Dorzi ou du chevalier de Limoges. Peut-être Dorzi était-il un pseudonyme du fécond chevalier.

Cette comédie et cet opéra-comique ont été donnés pour la première fois le k juillet dans une représentation au bénéfice de M"^ Dufresne.

Le Mariage de Figaro ou la Folle journée, par Beaumarchais. Première représentation le 20 aoiît 1785. Le rôle de Suzanne a été créé par M-'^ Baptiste, celui d'Almaviva par Baptiste aîné, celui de Figaro par Valleville, celui de la comtesse par M"^ Dufresne , et celui de Bridoison par Bérard.

Alexis et Justine, opéra-comique en deux actes, par Monvel et Dezède. Première représentation en octobre

1785. Le rôle de Justine, créé à Paris par M""' Dugazon, a été interprété à Rouen par M="* Grenier, et celui d'Alexis par Du buse.

V Extravagance amoureuse^ comédie en trois actes et en prose, par Bérard, comédien à Rouen. Première représentation le 3 octobre 1785. L'auteur a été demandé et a paru aux applaudissements du parterre. Voici l'intrigue en deux mots : Cécile est promise par son père à un gentilhomme ; un amant secret de la jeune fille se fait passer pour lui. De là un imbroglio qui se dénoue par l'arrivée de l'oncle de l'amoureux travesti. Ce dernier se fait pardonner son extravagance, et épouse Cécile au nez et à la barbe du gentilhomme. — Baptiste aîné obtint un grand succès dans la pièce de son camarade Bérard.

V Esprit follet, comédie en cinq actes et en vers, par Hauteroche, contemporain de Molière. Cette pièce, qui datait de 168/i, a été mise au répertoire à Rouen en novembre 1785.

Pigmalion, sans autre indication.

Le Barbier de Séville, comédie mise en musique par Pasiello. Première représentation le 21 novembre 1785. Cet opéra a quaîre a^ctes.

Pourquoi pas ? proverbe en un acte et en prose. Première représentation en novembre 1785. Ribié, qui l'avait joué sur le théâtre du sieur Nicolet, débuta à Rouen dans ce petit acte, où il jouait huit rôles différents. On sait que Ribié fut plus tard directeur du théâtre du Vieux-Marché.

Le Jaloux sans amour, comédie en cinq actes et en vers libres, par Imbert. Première représentation en décembre

Les Déguisements amoureux, pièce en un acte, de Patrat.

Le Sabotier, ou les Huit sols , pièce du théâtre de Nicolet.

Ces deux derniers ouvrages, représentés pour la première fois en décembre 1785, servirent aux débuts de Ribié. Dans le premier, cet acteur jouait quatre rôles différents.

V Orphelin, de la Chine, de Voltaire. M"'« d'Hocquière y débuta par le rôle d'Idamé, en décembre 1785.

La Pucelle (ÏOrléans, pantomime nouvelle en trois actes, dont la première représentation a eu lieu pendant la campagne qui nous occupe.

Le Maréchal des logis, pantomime historique, jouée par Baptiste aîné, Bérard, Caumont, M""^' Baptiste et Dufresne. Première représentation le 12 décembre 1785.

Au lieu de faire l'analyse de la pièce, nous reproduisons les vers suivants adressés à celui qui en est le héros :

A monsieur Lodis Gillet, maréchal des logis (1), sur sa belle action rapportée daiis le Mercure cZm 14 novembre 1785.

Dans le fond des forêts, une fille égarée, Seule, et par sa faiblesse, à deux monstres livrée, Allait perdre, dit-on, ou la vie ou l'honneur. Tu parus : sous les coups de ton sabre vengeur, Leur brutale fureur bientôt fut terrassée.

(1) Dans le régiment d'Artois depuis vingt-un ans et au service du roi depuis quarante-cinq ans.

l.a nouvelle Andromède eut un nouveau Persée. L'Amour en ce combat ne fa pas engagé : Par la main d'un vieillard le beau sexe est vengé. Ta victoire, à nos yeux, s'ennoblit par ton âge ; Tu tiens de la vertu la palme du courage. Tu nous rends les hauts faits de nos preux chevaliers; Us orneraient ton front de myrthe et de lauriers. Comme ils la commençaient, tu finis ta carrière, Et le temps, à regret, t'a fermé la barrière. C'est assez. Vas goûter dans l'ombre du repos Les bienfaits de Louis (1) et l'honneur des-- héros. Des héros ! oui, comme eux lève ta tête altière, Et comme eux, en effet, c'est avoir combattu, Qu'avoir puni le crime et sauvé la vertu.

La Bomie Mère, comédie en prose et en un acte, de M. le chevalier de Florian. Première représentation le 16 janvier 1786. Acteurs: Prin, Baptiste cadet, M™"' Mars et Baptiste.

Gabrielle de Vergy, tragédie de du Belloy, bien interprétée par Baptiste aîné et M*'^ Dufresne.

h' Habitant de la Guadeloupe^ comédie en trois actes et en prose (reprise).

V Amant statue, opéra en un acte, par des Fontaines et Dalayrac.

Melcour et Verseuil, comédie en un acte et en vers, par de Murville.

Ces deux derniers ouvrages ont été joués pour la pre-

(1) Le roi lui avait accordé un brevet de retraite et 200 livres de pension.

DE KOUEN. m

mière fois le 6 février 178G. Les deux suivants l'ont été le 13 du même mois.

Les Trois Folies, divertissement en un acte et en vaudevilles, par Favart, acteur du Théâtre-Italien.

Le Mariage de Chérubin, comédie en un acte.

VAmanl bourru, comédie.

Crispin rival de son maître, comédie.

Les Chasseurs et la Laitière, opéra.

Les Deux Comtesses, opéra-bouffon en deux actes, imité de l'italien et parodié sous la musique de Pasiello par Framery. Acteurs : Dubusc, Dubreuil , M""' d'Herville et Fradelle.

Le méfiant, comédie en cinq actes et en vers, par un Rouennais nommé Borel. Première représentalion en mars 1786. Acteurs: Baptiste l'aîné, Bérard, Valleville, M'""' Baptiste et Dufresne.

L'intrigue de cette comédie est trop compliquée pour que nous puissions l'analyser ici, quoique nous aimions à nous étendre sur les ouvrages des Rouennais ; nous préférons citer quelques» passages , par exemple cette peinture des jeunes gens d'alors :

J'aime fort à vous voir, au printemps de votre âge, Philosopher du ton de grave personnage.

Un époux d'âge mûr ! Hélas ! nos jeunes gens Lèsent plus qu'il ne faut quelquefois à vingt ans... A trente ans, que sont-ils? Déjà de vieux garçons. Qui, n'étant plus fêtés, pour fonder leurs maisons. Pour se donner du poids, quettent de porte en porte, S'informant si la dot est ou plus ou moins forte. Us s'embarrassent peu des grâces, de l'esprit ; La beauté, l'amour même, ont perdu tout crédit.

m THÉÂTRE

C'est de Tor qu'il leur faut ; quand ce mérite brille. Pour épouser la dot, ils demandent la fille.

Le méfiant, en parlant des femmes, conclut ainsi:

Dans ce dédale obscur de vertus et de vices, De charmes séduisants, mais trop souvent factices. Je m'égare ; et, tenté de les mésestimer, Un pouvoir inconnu me force à les aimer.

La comédie de notre compatriote avait été jouée à Paris, sur le Théàlre-Italien, le 20 décembre 1785.

A la fin de cette année théâtrale, M""^ Saint-Aubin, sujet distingué de l'Académie royale de musique, a joué au théâtre de Rouen : Biaise et Babet, Rose et Colas, l'Epreuve villageoise, la Veillée villageoise, le Droit du Seigneur, enfin la Jeune Indienne. — Celte chanteuse, comme cela se voyait fréquemment alors, jouait alternativement la comédie et l'opéra. Le premier jour des représentations à Rouen de M'"* Saint-AuMn, au milieu d'une, scène qu'elle jouait admirablement, un violent coup de sifflet se fit entendre du milieu du parterre. L'actrice fondit en larmes et un honnête citoyen que l'on prit à tort pour le siffleur fut brutalement jeté dehors. De pareils faits n'ont pas besoin de commentaires.

M""' Saint-Aubin, qui était attendue au Havre, joua, la veille de son départ, le rôle de Marine dans la Colonie. M. Saint-Aubin, son mari, également attaché à l'Opéra, s'est fait entendre, à la même époque, dans la Belle Arsène, le Devin de village, VAmi de la maison et la Rosière. Pour faciliter ces ropréscn talions, une demoiselle Valville,

venant du Havre, a rempli le rùle de la slaliic dans Ja Belle Arsène.

M'"' Saint-Huberli, qui, pour nos lecteurs, est déjà une connaissance, a donné des représentations dans les premiers jouji's d'avril, après celles de M'"" Saint-Aubin. Le k , elle a reparu , avec un succès toujours égal, dans le beau rôle de Didon. Un M. de Boucheville ne put contenir son admiration, et il l'exprima de cette façon ;

Malheureuse Didon, que j'ai versé de pleurs

En te voyant abondonnée !

Mais calme tes chagrins, car, en perdant Enée, Tes charmes, tes talents, t'ont gagné tous les cœurs.

Au nombre des représentations extraordinaires, nous devons mentionner un spectacle — composé du Père de Faînille, drame, suivi de Sylvain, opéra, — qui fut donné le 4 mai 1785, au bénéfice des hôpitaux. Le produit net de cette représentation, additionné h celui de la précédente (voyez page 103), forme un total de 1,199 liv. 13 s.

Enfin, le 22 mars 1786, on a joué , également au bénéfice des hospices, le Sage étourdi, le Devin de village et Biaise et Babet, Il nous est impossible de donner isolément le produit net de celte soirée; le montant en a été joint à celui d'une représentation que nous rencontrerons plus tard.

La clôture de l'année théâtrale a eu lieu le 8 avril ; Facteur Bérard a lu un compliment de clôture qui était de sa composition et dont voici le principal passage :

Des talents, sur vos cœurs, on connaît Tinfluence, Combien d'arts parmi vous ont puisé la naissance ! Peuple libre et savant, favorisé des cieux, Le génie est chez vous, son trône est en ces lieux ; Dans le sein de vos murs sont nés les deux Corneille. L'un, père du théâtre, a consacré ses veilles A donner à la scène un sublime ascendant Que TEurope étonnée éprouve en l'admirant ; Et l'autre, sur ses pas, entrant dans la carrière, Prenait quelques lauriers dans la main de son frère. Combien de fois son vers facile, harmooieus, Vous a-t-il fait verser des pleurs délicieux ! De son art imposant, si l'aîné fut le père, Thomas, par ses talents, fut digne de son frère. La gloire a couronné ces deux mortels fameux ; L'honneur que je leur rends est trop indigne d'eux. Quel éloge jamais embellirait leur vie?

Le seul génie a droit de chanter le génie. Sans oser les louer, tombons à leurs genoux. M'est-il encor permis de vous parler de vous? Ce goût siir, décidé, que vous faites paraître. Attend-il que ma voix le fasse reconnaître. Que je vous représente, et surtout en ces lieux, Des arts sur votre esprit le pouvoir glorieux? Non, messieurs, quel que soit le zèle qui m'inspire, Je me tairai, ces arts ont ici leur empire ; Le talent parmi vous trouve des protecteurs ; Qu'il en ait l'assurance ; il verra dans vos cœurs Ce désir de former, d'étendre la science. Et la saine critique auprès de l'indulgence.

Le tableau du travail dramatique, pour l'année 1 785- 1786, a été publié tout au long; il se résume ainsi :

DE ROUEN. Ho

Comédies nouvelles en cinq aclcs 5

— en trois actes 1

— en deux actes 2

— en un acte 0

Pièces en musique nouvelles 6

Pantomimes nouvelles 2

Pièces remises, en cinq actes 9

— eu quatre actes 1

— en trois actes. . . 4

— en un acte 3

Pantomime remise [Quatre fils Aymon, quatre a.) 1

Nouveautés et reprises forment un total de. . . . ^0

A cette époque, le régisseur, le sieur Valville (ou Valleville), était exclusivement chargé de diriger le répertoire.

INCIDENTS

Un incident , qui s'est dénoué par une sentence du siège de la police du bailliage de Piouen, a troublé le spectacle dans la soirée du dimanche 27 novembre 1785. La teneur de cette sentence, qui condamne Pierre Becquet, garçon tailleur, à 3 liv. d'amende envers le roi et à garder prison fermée pendant quinze jours pour avoir troublé le spectacle par des clameurs indécentes, trouvera sa place tout naturellement quand nous traiterons de la police des théâtres de Rouen.

A la fin de novembre 1785, le célèbre artiste Volange était cl Rouen et avait formé le projet de donner quelques représentations. Nous ne pensons pas qu'il ait paru — à cette époque — sur le théâtre de Rouen.

En mars 1780, les comédiens annoncèrent qu'ils se proposaient de donner le Brave Homine, ou les Naufragés. Le Normand de l'Osier fit savoir au public qu'il ne s'agissait pas de sa comédie en vers et en trois actes, intitulée également le Brave Homme (à propos d'une courageuse action d'un pilote- côlier appelé Boussard). Le Normand de l'Osier était aussi l'auteur d'un opéra en trois actes intitulé les Charisies, ou la Fête de la Beauté. Il avait fait des démarches pour que l'on représentût à Rouen ses deux productions, mais comme on ne s'y mettait pas assez vile à son gré, il relira ses manuscrits.

année théâtrale 1786-1787.

Dès le 2h avril 1786, le th(^âtre se rouvrit, el de Rozières, artiste aimé du public, prononça un discours de sa composition dans lequel nous lisons :

« C'est ici, c'est dans le sanctuaire des muses, que sont renfermées les plus douces consolations de la vie civile. Princes, héros, guerriers, magistrats, citoyens, tous y viennent oublier leurs travaux, charmer leurs loisirs et puiser ces délassements de l'esprit et du cœur qui semblent renouveler les forces de la trop faible humanité. . .

La carrière s'ouvre, les jeux commencent et nos juges sont assemblés. Pénétrés de la sagesse de leurs opinions, nous avons une confiance unanime en leur indulgence. Je dirai plus ; oui, messieurs, c'est une justice pour vous d'être indulgents, vos plaisirs sont si étroitement unis avec nos succès qu'ils dépendent absolument du parfait équilibre que vous daignerez mettre entre une censure judicieuse et une bienveillance encourageante; laissez même pencher la balance de ce côté ; nous y gagnerons peutêtre des talents estimables, et vous, le droit et la satisfaction de jouir de votre ouvrage. Mais, qu'ai-je besoin de vous indiq^uer une route que vous connaissez ? La France entière et sa capitale même savent que le vrai goût a dans cette ville, où sont nés tant de grands hommes, un

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de ses premiers tribunaux. Trop heureux les artistes qui lui sont soumis ! Regardez avec intérêt, messieurs, ceux qu'un choix honorable pour eux destine h contribuer h vos amusements. Nous lâcherons de nous acquitter envers vous, pour tout ce qui pourra donner un nouveau prix aux agréments de notre art, et satisfaire au vœu général de vous plaire. »

Après ce discours, la toile s'est levée pour la représentation de la Femme jalouse et pour celle du Bourru bienfaisant.

Parmi les artistes conservés par l'administration, il faut citer :

MM. Baptiste l'aîné, premiers rôles.

Baptiste cadet, pour la comédie.

Pr.iN, rôles d'Arlequin.

Le Bert, troisièmes rôles.

Des Rozières, père noble (1).

Bérard, jeune premier.

Valville, comique.

DuBUsc, premier chanteur.

FfiADELLE, première basse-taille.

M'""' Baptiste, pour la comédie.

DuFRÊNE, pour la comédie.

D'Herville, première chanteuse.

(1) Désigné plus haut sous le nom de De Rozières, parce qu'à cette époque on trouve tous les noms propres écrits tantôt d'une manière, tantôt de l'autre : Valleville, Valville et Walville, Dubusc et Dubus, Fradcl et Fradelle, etc.

Quant aux artistes nouveaux, on remarquait surtout :

MM. DuvERGER, financier, qui a débuté par le rôle du bourru bienfaisant, par celui d'Orelly des Deux Amis, et enfin par celui du commandeur du Père de Famille.

Delloye, laruette.

Le Fèvre, premiers rôles tragiques.

Lapérière, troisièmes rôles et confidents.

Le Vert, première haute-contre, dont un des débuts fut fait dans le Devin de village, rôle de Colin.

BiLLEMONT, basse- taille, rôle de Jacques des Trois Fermiers.

D'Ozinville, engagé pour la comédie et l'opéra, rôle de Mathurin dans les Trois Fermiers.

Saint-Denis, première basse-taille pour seconder Fradelle.

Juillet, deuxième basse-taille , emploi désigné aussi sous le nom de rôles à tabliers , parce que la deuxième basse-taille représentait souvent un ouvrier, un artisan portant un tablier.

M""* Malherbe, pour la comédie.

M"" Eugénie, comédienne et chanteuse qui a débuté par le rôle de la fausse Agnès, par celui de Roxelane des Trois Sultanes et par celui de Denise dans V Epreuve villageoise.

Fradelle, même rôle dans V Epreuve.

GuÉRiN, chanteuse, qui a débuté successivement dans la Fausse Magie, Zémire et Azcr et la Belle Arsène.

Saint-Pair, rôle de Babet dans les Trois Fermiers.

m THÉÂTRE

Les repiéscnlalions extraordinaires ont été nombreuses^ pendant celle campagne.

Le lundi 10 juillet, 1786, on jouait au bénéfice des hôpitaux et l'on avait le concours de M"* Adeline, du Théâ- Ire-Ilalien et pensionnaire du roi, qui a rempli les rôles d'amoureuse dans V Epreuve villageoise et dans le DroU du Seigneur. Une couronne accompagnée de vers lui a été jetée sur le théâtre ; Dubus, qui était en scène avec elle, s'est empressé de la poser sur la tète de l'actrice. Alors les bravos ont redoublé. — Vu la destination de la recette, M'^'' Adeline n'a voulu accepter aucun honoraire; le produit net de cette brillante soirée, ajouté à celui de la représentation du 22 mars précédent (voyez page 113) s'est élevé à 2,908 liv. 15 s. 6 d.

Après M"'= Adeline est venu, à fa fin du même mois, le sieur Courcelles, pensionnaire et comédien italien ordinaire du roi ; il a joué le rôle de d'Aranville dans la Femme jalouse^ celui du père dans le Père de famille, dans Sylvain, opéra, et dans le Déserteur, drame de Mercier, et celui du notaire dans V Indigent, drame du même auteur.

En août. M"' Aurore, de l'Académie royale de musique, est venue donner quelques représentations. Elle a joué le rôle de Sérairamis dans la tragédie de Voltaire qui porte ce nom. Elle avait choisi notre scène pour une tentative bien hardie ; en effet, c'était la première fois qu'elle chaussait le cothurne, aussi n'a-t-elle eu qu'un succès d'estime. Elle a paru ensuite dans le Déserteur, drame, par le rôle de Clari, et dans le Devin de village, opéra, par le rôle de Colin.

M. Duverger, comédien à Rouen, auteur de logogryphes

en vers et d'une grande comédie dont nous parlerons idlérieurement, crut devoir, à l'occasion du début de M""^ Aurore dans la tragédie, s'exercer dam le genre pompeux, et composa cette consolation poétique:

A Mademoisdlc Aurore, de V Académie royale de musique, Je hndemain de son début à Rouen.

Des bras du vieux Tithon tu t'échappes à peine, Et ton nom, belle Aurore, est chanté dans ce jour Au temple d'Apollon, au temple de T Amour

Ainsi qu'aux rives de la Seine.

Tu fais succéder tour-à-tour Les accents de ton luth, les chants d'une sirène

Aux fiers accents de Melpomène Et de ïhalie encor tu vas grossir la cour ! Cependant, dès l'abord, le cothurne te gêne ; J'ai vu dans tes beaux yeux les traces du chagrin. Ah ! c'est trop t'alarmer ; on voit plus d'un matin L'horizon se voiler d'un crêpe triste et sombre, Mais au lever du jour qui vient dissiper Tombre D'un ciel tranquille et pur l'éclat paraît soudain Et d'un matin douteux renaît un Jour serein. Je l'ai dit bien souvent et je le dis encore, Le théâtre jamais n'est exempt de retour. Mais on voit aisément que ta naissante aurore Nous promet à coup sûr l'éclat du plus beau jour.

M"'' Aurore avait déjà deux cordes à son arc : l'opéra et la tragédie ; elle voulut en avoir une troisième, la poésie, et fit, en réponse au galant Duverger, cette pièce de vers qui n'était pas d'ailleurs son coup d'essai ;

Votre muse légère, aimable, Cherche à dissiper mes ennuis, Et par un prestige agréable Espère calmer mes soucis.

Malgré votre douce harmonie Et votre augure trop flatteur, L'espoir ne séduit pas mon cœur Et mon âme est anéantie.

Mon luth glacé, mes tristes chants N'ont sur les cœurs aucun empire.

Melpomène semblait sourire Aux faibles et premiers accents Que pour elle formait ma lyre, Mais le sourire était trompeur, La gloire paraissait aisée, Je reconnais ma folle erreur Et suis enfin désabusée.

A la même époque (août 1786), Dugazon, le célèbre comédien français, était à Rouen ; il s'est fait connaître dans les Fausses confidences, Amphitryon, la Fausse Agnès, le Mercure galant, le Barbier de Séville, le Grondeur, le Festin de Pierre, l'Anglais à Bordeaux, le Roi de Cocagne et le Mariage de Figaro.

La représentation de ce dernier ouvrage a fourni une anecdote piquante que l'on trouvera avec plaisir consignée ici. Le public ayant demandé la répétition du couplet de BridoisoD, Bérard, qui jouait ce rôle, annonça que Figaro allait en chanter un qu'on entendrait siireraent avec plaisir ; aussitôt Dugazon, faisant allusion aux encouragements qu'avaient reçu ses premiers essais sur notre

théâtre où il avait débuté en 1761, chanta les vers suivants sur l'air du vaudeville de la pièce :

Figaro dans son jeune âge

Débuta dans ce pays ;

Son succès fut votre ouvrage,

Il le dut à vos avis.

Tout fier de votre suffrage,

Messieurs, qu'il me soit permis

De m'en vanter à Paris.

L'auditoire, sous le charme du plaisir qu'il venait d'éprouver, accueillit ce couplet avec un véritable transport.

Enfin, M""= Dugazon, pensionnaire du roi et actrice du Théâtre-Italien, secondée par Rosières, artiste du même théâtre, a donné, à la fin de l'année théâtrale, pendant la semaine de la Passion, du 21 mars au 31 inclusivement, des représentations fort suivies ; elle a paru dans la Dot, Annette et Lubin, le Droit du Seigneur, le Tableau parlant, Nina et le Déserteur. Cette grande actrice, après la représentation de Nina, reçut du public une couronne de tleurs et plusieurs pièces de vers. Le dernier jour, Thomassin et Solier, comédiens italiens ordinaires du roi, se sont réunis h M""= Dugazon et â Rosières , de sorte que le public rouennais a pu, ce soir-là, se croire à Paris.

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