JEUX DE PAUME
de paume, celui des Braques, avait aussi sa troupe de comédiens. Ils versèrent dans la caisse des pauvres 38 liv., produit d'une soirée.
Là se place un fait bien digne d'être noté. Molière, qui avait passé le carnaval de 1658 à Grenoble, jouait la comédie à Rouen depuis les fêtes de Pâques, lorsqu'il obtint, au mois d'octobre, avec l'agrément du cardinalministre, la permission de s'essayer devant le roi, sur un théâtre qu'on avait dressé exprès dans la salle des Gardes du vieux Louvre.
Revenons aux bénéfices des pauvres. Nous trouvons, le 30 juillet 1660, une représentation ayant fourni 175 liv.; fin août 1660, une autre donnée par la troupe du sieur de la Roque, dont le produit a été de 261 liv. ; enfin le 2 septembre 1661, une représentation dont ia recette s'éleva seulement à [\5 liv. 4 s. En 1660 et en 1661, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu remercièrent les comédiens en leur envoyant une douzaine de boîtes de confitures.
La Ghampmeslé (Marie Desmares) débuta à Rouen en 1668, probablement au jeu de paume des deux Maures. Nous ne pouvons mieux faire, pour ce qui concerne cette artiste célèbre, que de renvoyer le lecteur à l'excellent ouvrage de M. Théodore Lebreton : Biographie normande.
Deux autres jeux de paume doivent être ici mentionnés, celui de la Cornière, rue Dinanderie, dans lequel M"*" de Saint-Marcel, chanteuse de Paris, donna des concerts en 1771, et celui de la Poissonnerie, sur l'emplacement duquel fut construit le Théâtre-Français en 1792.
A une époque qu'il est impossible de préciser, le jeu de paume des deux Maures fut disposé en salle de spectacle proprement dite. Il perdit et son nom et sa destination. On l'appela la COMÉDIE. La modification fut telle qu'il put contenir environ sept cent cinquante personnes, savoir : quatre cents au parterre, vingt-quatre dans chaque gradin de l'un et l'autre côté du théâtre, trente-deux sur les bancs destinés au public dans l'orchestre, quatrevingt-dix dans l'amphithéâtre, vingt-quatre dans chaque balcon et cent vingt au paradis.
Dès lors, il y eut à Rouen un directeur, une troupe spéciale et régulière, un répertoire suivi, en un mot un vrai théâtre, auquel toutefois une concurrence terrible fut faite par ce qu'on appelait le CONCERT. Ce concert, organisé par l'Académie de musique de Rouen, avait lieu une ou deux fois par semaine, aux Consuls, dans une salle du premier étage affectée à cet usage.
Laissant de côté, à dessein, tout ce qui regarde le Concert pour ne nous occuper que du théâtre, nous allons rapidement passer en revue les faits les plus importants jusqu'à la fermeture de la salle de la rue des Charrettes, qui coïncide avec l'ouverture de celle de la porte Grand- Pont, le Théâlre-des-Arls actuel.
Un opéra-comique, la Guirlande, fut représenté pour la première fois, à Rouen, le 2k mars 1757, puis, plus tard, mais dans la môme année, à Paris sur le théâtre
de la foire Saint- Laurent. Cet opéra paraît avoir été composé par un de nos compatriotes. En effet, il porte pour litre la Guirlande, opéra-comique, 1757, chez E.-V. Machuel, imprimeur-libraire, rue Saint-Lô, Rouen.
En 1763, le directeur était un sieur Bernault. Pendant plusieurs années, il conserva cette position, en ne tenant toutefois la salle ouverte que pendant l'hiver. La troupe d'opéra-comique était ce qu'il avait de meilleur.
Le 18 mars, pour la dernière tragédie de l'année, on représenta Tancrède, de M. de Voltaire.
A partir du 20 de ce mois, M"* Le Mière et Larrinié, premiers acteurs de l'Opéra de Paris, ainsi que d'autres acteurs et actrices du même théâtre, donnèrent une série de représentations extraordinaires qui commencèrent par Isméne, opéra. D'autres opéras, ainsi que des ballets exécutés par des danseurs de l'Opéra, attirèrent la foule au théâtre pendant toute une semaine; ces mêmes artistes représentèrent VAnglais à Bordeaux ou VAntipathie vaincue, pièce en un acte, avec un divertissement. C'était un à-propos sur la paix conclue entre la France et l'Angleterre.
La clôture de l'année théâtrale 1762-1763 eut lieu le samedi 26 mars. On donnait Eglé, Alcibiade, Bacchus et Erigone , avec les Troqueurs. Les sieurs et demoiselle Larrinié (ou Larrivée) et la demoiselle Fontenay, acteurs de l'Opéra de Paris, jouaient dans ces quatre actes. Gardel dansait ce jour-lh la chacone d'Iphigénic , de la composition de M. Le Breton , maître de musique de l'Opéra , et Grosset exécutait différents pas.
Le théâtre de la rue des Charrettes devait rester fermé jusqu'au mois d'octobre suivant. En effet, à la fin de mars.
Bernault, le directeur, annonçait que jusqu'à cette époque il tenait la salle à la disposition de tous ceux qui voudraient la louer pour des spectacles quelconques.
La Guirlande, opéra, fut reprise avec succès au théâtre de Rouen, le 20 janvier 1764. Voilà tout ce que nous savons de l'exercice de 1763-1764.
Le dimanche 12 août 1764, il y eut grand bal paré et masqué dans la salle du spectacle, à onze heures du soir. On prenait 3 liv. par personne.
Bernault avait su conserver la direction ; ses comédiens firent l'ouverture de la campagne le 15 octobre 1764, par V Ecole des Femmes, comédie, et Mazet, opéra boulTon. Le discours suivant fut prononcé sur la scène à cette occasion :
« Messieurs , « Le spectacle en général ne doit le degré de perfection où il est maintenant qu'au goût d'un siècle éclairé, aux jugements d'un public connaisseur et à la protection dont l'honore aujourd'hui une nation supérieure en tout genre ; cette ville nous en donne les preuves les plus évidentes. On y voit en même temps les loix soutenues par le corps le plus respectable, appui du peuple et défenseur de l'Etat, les arts cultivés, le commerce florissant, enfin l'amour du prince et de la patrie dans le cœur de tous les citoyens. Comment oserons-nous nous flatter de les détacher de tant d'objets importants pour les attirer quelquefois à nos jeux? Cependant , messieurs, l'entrepreneur de cette troupe attend tout de vos bontés qu'il a déjà éprouvées, sacrifiant à sa reconnaissance des avantages qu'on lui ofl^rait ailleurs ; il ne s'est occupe que du soin de les
SALLE DE LA RUE DES CHARRETTES. fl
mériter encore. Des difficultés sans nombre ont retardé son empressement : il a fallu remplacer des sujets qui lui ont manqué, et réunir des talents plus dignes de votre jugement. Malgré ses efforts, il ne pourra réussir à rendre sa troupe complète que vers la fin de ce mois.
« Nous allons travailler avec ardeur à vous faire oublier ce délai; mais que votre générosité et votre indulgence daignent guider notre zèle : c'est une faveur qui nous flattera d'autant plus qu'elle a fait la gloire des plus grands talents. »
Le 26 octobre suivant, on jouait les Pré;M<jfé5 à la mode et les Caquets , pièce qui n'avait encore été donnée que deux fois. Au commencement de cet hiver 176Zi-1765, Bernault fit établir pour la commodité des spectateurs des petites loges à l'instar de celles de Paris, en sacrifiant à cet effet les deux loges qui étaient dans le fond de l'amphithéâtre. Elles furent donc coupées par la moitié et louées par abonnement, pour quatre dames, soit par mois, soit pour l'hiver entier.
Enfin , pendant cette campagne, mademoiselle Beaupré avait toutes les faveurs du public. Aussi M. Dupont, membre de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, fit-il son portrait, qu'il exposa k l'hôtel Vatel. Voici quelques vers inspirés par ces circonstances :