ÉGALITÉ ET FRATERNITÉ
'< aujourd'hui SPECTACLE DE PAR ET POUR LE PEUPLE.
« Art. 3. — En exécution de Tarrêté du comité de salut public, le répertoire des pièces qui seront données sur les deux théâtres de par et pour le peuple, sera envoyé à l'administration du district, au plus tard la veille des représentations.
« Art. 4. — Le conseil général prévient ses concitoyens que la distribution des billets aura lieu provisoirement d'après le mode suivant :
« Chaque membre du conseil général distribuera dix billets aux patriotes de sa connaissance.
« Il sera envoyé, par le secrétaire-greffier, cent billets à l'ad-
DE LA ^lONTAGNE. :J39
rainistration de rHospice-Général, pour être distribués aux vieillards, aux femmes et aux enfants de l'un et de l'autre sexe, de l'âge de huit ans et au-dessus.
•• Art. -5. — Le comité d'instruction publique remettra trois cents billets aux instituteurs des écoles primaires, qui les distribueront à leurs élèves âgés de huit ans et au-dessus.
« Le même comité enverra pareil nombre de billets aux treize bureaux d'humanité, qui les distribueront aux patriotes de leur connaissance.
0 11 en sera envoyé neuf cent dix à la Société populaire, qui en fera la distribution tant à ses membres qu'aux citoyens et citoyennes des tribunes qu'elle jugera dignes de les obtenir.
« Art. 6. — Le conseil charge son comité d'instruction publique de lui présenter, dans le plus bref délai, un mode invariable et uniforme pour la distribution des billets.
« Art. 7. — La présente sera imprimée, affichée et envoyée aux directeurs des spectacles, afin qu'ils aient à se conformer aux dispositions qui les concernent.
« Signés PiLLON, maire,
a et lUvARD , sécrétai re-grefiier, « Avec paraphes. »
En même temps que paraissait cet arrêté, le directeur du théâtre de la Montagne et celui du théâtre de la République étaient invités à faire savoir au conseil général de la commune combien ils avaient dans leur répertoire d'ouvrages de nature à stimuler l'énergie du peuple et à le façonner aux mœurs et aux vertus républicaines, et quels étaient les titres de ces ouvrages. Cabousse adressa la liste que voici :
<( Tragédies: Caïns Gracchus, 3 actes; Régulas, idem; La Mort de César, idem ; Brutus, cinq actes ; Guillaume Tell, idem ; Mucius Scœvola, un acte.
« Comédies: La Première réquisition, un acte; l'Ami du Peuple, trois actes ; la Veuve du Républicain, idem ; le Véritable Ami des lois, quatre actes ; les Tu et les Toi, trois actes ; le Siège de Landau , idem ; la Fête des Bruyères, un acte ; le Divorce par amour, trois actes ; les Portefeuilles, deux actes ; le Départ des Volontaires, un acte ; le Marchand de Smyrne, idem.
« Opéras : Les Deux Prisonniers, trois actes; Alexis et Rosette, un acte ; V Heureuse décade, idem ; la Seconde décade, deux actes ; Au Retour, un acte ; le Mariage de Roussel, deux actes ; Encore un curé, un acte ; le Siège de Lille, idem ; les Rigueurs du Cloître, deux actes. »
Le premier spectacle de par et pour le peuple a eu lieu le quintidi 15 germinal an II. Le conseil général, sur l'avis de son comité d'instruction publique, avait fait choix de trois pièces.
1° L'Ami du Peuple ;
2" La Seconde décade ;
3° Le Repos des Bruyères. %
Le second spectacle a été donné le quintidi 25 germinal, le troisième le quintidi 5 floréal et ainsi de suite.
Lors de ces représentations, le spectacle le plus curieux devait être, sans contredit, dans la salle elle-même. Tous les patriotes de la connaissance des membres du conseil général, les vieillards, les vieilles femmes et les enfants de l'Hospice-Général, les élèves des écoles primaires, placés dans l'origine aux troisièmes et plus tard aux secondes, tous les patriotes des treize bureaux d'humanité, et tous les membres de la société populaire étaient là de droit, aux termes de l'arrêté du 13 germinal;
bientôt, le comité d'instruction publique s'est empressé d'accorder vingt billets à l'atelier d'armes établi à Maclou (Saint-Maclou), pour les ouvriers et leurs femmes. Plus tard, on en a donné également aux personnes occupées à la fabrication des armes, place Voltaire, au ci-devant Ouen et aux employés de la fabrique de salpêtre. Puis, l'agent supérieur militaire du département et du district a obtenu vingt-cinq billets de chaque théâtre pour des jeunes gens de la première réquisition. Enfin, trente billets ont été octroyés aux sans-culotte des bureaux de l'administration révolutionnaire du district.
Le conseil général recevait d'ailleurs des demandes très-pressantes, telles que celle-ci :
(( Rouen, ce 16 germinal l'an deuxième de la République une, indivisible et impérissable en dépit des tyrans. " Aux citoyens composant le conseil général révolutionnaire de Rouen,
(( Liberté, égalité, fraternité ou la mort.
« Citoyens,
« Et nous aussi, nous sommes des sans-culotte et des enfants de la patrie ; nous avouons avec sincérité que nous n'avons pas su sans quelques regrets que nos concitoyens, élèves comme nous des écoles nationales, étaient allés hier (le quintidi dernier) à la comédie, avec des billets que vous leur aviez fait distribuer.
« L'école d'hydrographie ne contient que des patriotes ; loin de nous, périssent tous ceux qui n'aiment pas la République ! mais nous désirons nous instruire ; nous demandons à aller attiser à des pièces patriotiques le feu qui embrase nos âmes.
342 THÉAT[IE
« Vous ne verrez pas à la suite de notre pétition une longue série de noms : le nombre de nos camarades diminue. Déjà la plupart sont partis pour monter les vaisseaux de la République ou ceux qui vont transporter chez ces insolents Bretons nos braves et intrépides frères d'armes. Ils nous ont promis de revenir vainqueurs, de combattre l'Anglais corps à corps. Pour la plupart, jeunes encore, nous travaillons à acquérir des connaissances nécessaires aux marins ; nous voulons être dignes d'eux ; nous voulons les surpasser, s'il est possible.
« Daignez donc ne pas nous oublier, faites-nous partager les bienfaits de la Patrie, notre mère commune; nous lui paierons avec usure les sacrifices qu'elle fait pour nous, et vous, magistrats du peuple, continuez à bien mériter de vos concitoyens, vous pourrez compter sur leur imperturbable reconnaissance.
« Salut et fraternité , les élèves de l'école nationale d'hydrographie. »
(Suivent vingt-une signatures.)
Tout alla bien tant que les directeurs des deux théâtres ne réclamèrent pas ce qui leur était dû, mais à la fin de l'an II ils présentèrent leur note.
Le conseil général, dans sa séance du 1" vendémiaire an III, entendit le rapport fait par Carré, au nom du bureau municipal, sur la pétition Cabousse et Ribié, directeurs des théâtres, tendant h obtenir paiement des représentations de par et pour le peuple. Aux victoires remportées sur les ennemis de la France, il y avait eu des représentations données gratis; les directeurs ne demandaient aucune rétribution pour ces représentations, non
plus que pour celles qui avaient été données pour venir au secours des braves frères d'armes, prisonniers et autres. Ils ne réclamaient que les spectacles des quintidis.
Or, tels étaient les comptes établis en commun par les deux directeurs :
« Pour le théâtre de la Montagne, la dépense annuelle (c s'élève à 180,796 livres, soit chaque mois 15,066 livres (( 6 sols 8 deniers, et par jour, y compris les frais de bu- « reaux, postes, habilleuses, bougies, huile, imprimeur et <( afficheur, 638 livres Ik sols 3 deniers.
« Pour celui de la République , la dépense annuelle « s'élève à 187,900 livres, y compris les dépenses cice dessus, soit par jour blk livres 16 sols,
« Dans ces sommes ne sont pas compris les frais d'au- « teurs, loyer de la salle, frais de magasin , de peinture, (( serrurerie, menuiserie, l'entretien des ballets, non plus « que les appointements que pourraient réclamer, savoir : « Cabousse comme maître de musique du théâtre de la « Montagne, et Ribié comme acteur du théâtre de la Ré- « publique et dont ils font l'abandon en faveur de la « République.
(( Il revient à Cabousse, pour dix-sept représentations (' jusqu'au 1" vendémiaire an III, à raison de 638 liv.
« U s. 3 d. chaque, ci 10,858 1. 2 s. 3 d.
« et à Ribié, pour pareil nombre de
(( représentations 8,751 18 »
19,610 1. Os. 3 0,
Le conseil général, l'agent national entendu, a décidé que ces tableaux seraient envoyés aux maire et secrétairegreffier pour être signés, puis aux administrations du dis-
tricl et du département pour être soumis à leur approbation respective, delà enfin au comité de salut public pour de la part desdits directeurs en obtenir le paiement.
On eût sans doute préféré trouver des ressources à Rouen pour faire face à cette dépense, mais on n'y avait pu réussir; des souscriptions, il est vrai, avaient été ouvertes pour les fêtes civiques; or, les spectacles de par et pour le peuple constituaient au premier chef des fêtes civiques, mais ces souscriptions étaient bien insuflfisantes à payer les 19,610 livres dues aux directeurs, puisqu'au 1" vendémiaire , les fonds disponibles ne s'élevaient qu'à 2,000 livres.
Quoi qu'il en soit, il y a encore eu un spectacle gratis le quintidi 5, le quintidi 15 et le quintidi 25 vendémiaire; mais il était facile de prévoir la fin prochaine de ces enseignements républicains. En elTet, le 13, le comité d'instruction publique avait été saisi de la question de savoir si les spectacles de par et pour le peuple devaient être continués. Il avait prudemment passé à l'ordre du jour. Enfin, le 1" brumaire, le conseil général de la commune, considérant qu'il n'avait encore reçu aucune réponse du comité de salut public, a arrêté qu'à l'avenir ces représentations seraient suspendues jusqu'à la réponse dudit comité.
Ces spectacles ont donc duré six mois et demi, et il y a eu en tout vingt représentations.
A la dernière , à celle du 25 vendémiaire an III, les vieillards, hommes et femmes de l'Hospice-Général, ainsi que les enfants des deux sexes de cet établissement, brillaient par leur absence ; les administrateurs de l'Hospice avaient demandé que les citoyens de cette maison n'ai-
DE LA MONTAGNE. lUo
lassent plus au spectacle. «Une partie des personnes qui y étaient conduites quittaient leurs concitoyens pour entrer dans des cabarets ; une autre partie, composée de jeunes citoyennes, se répandait dans les corridors et par là échappait à toule surveillance. Les spectacles se prolongeaient jusques à neuf heures et demie et faisaient revenir les assistants trop tard et après l'heure du coucher. Les vieillards et enfants ne pouvaient qu'avec peine revenir d'aussi loin pendant la nuit. » Le conseil général décida, le 23 vendémiaire an III, qu'à l'avenir il ne serait plus délivré de billets aux citoyens et citoyennes de l'Hospice-Général.
La ville de Rouen, en ce qui touche les spectacles de par et pour le peuple, s'est montrée la première après Paris. Qu'on nous pardonne, en faveur de cette considération, d'en avoir tant dit sur ce sujet.
LA POLITIQUE SUR LA SCÈNE. — Après ce quc l'on vient de lire, on ne s'étonnera pas de voir le répertoire s'enrichir d'un grand nombre de pièces de circonstance. Les spectacles de par et pour le peuple devaient bientôt achever la transformation de la scène en une tribune. C'est en effet ce qui est arrivé. Voici dans l'ordre chronologique le bulletin du répertoire politique :
30 Germinal an IL — Représentation de il/MciwiiS'cœroZa au camp de Porsenna. Quelques jours après, Léon Levavasseur, officier d'artillerie au port de la Montagne (Var), a envoyé au conseil général de la commune de Rouen un exemplaire de ce mélodrame qu'il avait composé , deux ans auparavant, avec plusieurs patriotes. Il venait, disaitil, d'augmenter considérablement cette pièce; il y joignait
UG THEATRE
V Apothéose de Lepelleticr et demandait que ces œuvres fussent autorisées pour la scène.
25 Prairial. — Représentation de Epicharis , ou la Conspiration contre Néron pour la liberté, tragédie en cinq actes et en vers, par G. Legouvé, appelée aussi Epicharis et Néron. Cette tragédie était, depuis peu de jours, au répertoire et le conseil général de la commune n'aurait pas voulu manquer l'occasion de la faire entrer, au plus prochain quintidi, dans un spectacle de par et pour le peuple.
11 Messidor. — Première représentation de la Fête de V Egalité, mélodrame-pantomime lyrique en un acte et en vers, paroles de Planterre, musique de Desvignes. Il était terminé par un ballet de la composition de Ledet, maître de ballet de ce théâtre. Cadet, premier danseur, et M"" Grangée et Gamerer, premières danseuses, y paraissaient à la fois.
12 Messidor. — Première représentation d'une pièce improvisée par Ménonval , acteur du théâtre, à propos de la tentative d'assassinat faite par Admirai sur Geoffroy, représentant du peuple ; elle était intitulée le Crime et la Vertu, ou Admirai et Geoffroy, fait historique en deux actes.
30 Messidor. — On donnait la Noce, ou la Férocité autrichienne, comédie en deux actes, et la Discipline républicaine, ou la Guerre de la Vendée, opéra en un acte Le 15 thermidor, même représentation. On sait que ces deux jours étaient, l'un jour de fête décadaire, l'autre jour de spectacle de par et pour le peuple.
23 Thermidor (10 août 179Z», jour de la fêté comméraorative du 10 août 1792). — Première représen-
lation de la Reunion du Id août, ou V Inauguration de la République française, pièce sans-culotide dramatique en cinq actes et en vers, mêlée de chants et de déclamations, etc., par les citoyens Fouquier, membre de la Convention nationale et du comité d'instruction publique, et Moline, secrétaire-greffier attaché à la Convention , mise en musique par le citoyen Porta, ornée de tout son spectacle, marches, cérémonies , évolutions militaires exécutées par les enfants de la patrie, de quatre ballets de la composition du citoyen Ledet, maître des ballets du théâtre de la Montagne, et de cinq décorations nouvelles représentant la place de la Bastille, l'arc-de-triomphe élevé sur le boulevard de l'Opéra-Gomique-Nalional, la place de la Révolution, ci-devant Louis XV, l'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars. Il y avait même une danse exécutée par les citoyennes et les forts ou porteurs de la Halle de Paris. — Cette pièce, qualiûée quelquefois de grand-opéra, a porté aussi le titre de : les Sans-Culotides.
13 Fructidor. — Première repi^ésentation de Alisbelle, ou lés Crimes de la Féodalité, opéra en trois actes et en vers, par Desforges, musique de Jadin.
Voici la principale romance de cet opéra; elle est mise dans la bouche d'un troubadour :
Savez-vous, aimables époux,
Ce que c'est que le mariage?
C'est le départ pour un voyage
Qui doit durer autant que nous.
Par un beau temps quand on s'embarque,
On a l'espoir d'un heureux sort,
Ce n'est pas toujours une marque
Qu'on doit arriver à bon port.
11 ne suffit pas que d'amour Les doux soupirs enflent la voile Et que sa séduisante étoile Nous éclaire le premier jour.
Du frêle navire qui flotte Sur un océan dangereux Que la raison soit le pilote, Je réponds d'un voyage heureux.
On ne peut dire trop souvent, Dùt-on paraître un peu sévère, Que la raison est une mère Et que Tamour est un enfant.
De tous les deux je suis l'apôtre Pour guider nos cœurs et nos sens, Ils ne peuvent rien l'un sans l'autre, L'un par l'autre ils sont tout puissants.
La scène se passe au treizième siècle, cependant l'auteur prête à ses personnages le langage de la liberté, le langage de la fin du dix-huitième.
Premier jour des sans-culotides. — Première représentation de r£«/ance rfe Vean-yac^wes Rousseau, opéra en un acte, musique de Dalayrac. Le poème renferme des idées républicaines et fait allusion à la translation des cendres de Jean-Jacques au Panthéon. M"' Delisle représentait le jeune Rousseau.
Quatrième jour des sans-culotides. — Première représentation de Tout pour la République, ou Y Ingi-atitude punie, drame en cinq actes et en prose, du citoyen Ménonval, pensionnaire du théâtre de la Montagne. Un mois après, l'auteur, — qui signait Daage-Ménonval, — a demandé au comité d'instruction publique un certificat at-
DE LA MONTAGNE. '.m
testant la pureté des principes développés dans sa pièce et le bon effet qu'avaient produit toutes les représentations qu'elle avait eues. On a décidé que Cabousse la ferait jouer le 3 brumaire an III en présence de tous les membres du comité. En effet, ce soir-là, ils se sont réunis, entre les deux pièces, dans un appartement offert par le directeur et ont délibéré ; après quoi ils ont rédigé un certificat ainsi conçu : a La pièce nous a paru marquée « au coin du républicanisme le plus pur et le plus désin- « téressé. Déjà connue par plusieurs représentations, elle « attire encore un concours nombreux de spectateurs, et (I plusieurs scènes entre autres ont excité l'enthousiasme « général des patriotes. »
18 Vendémiaire an IIL — Charles et Caroline, ou les Abus de Vancien régime, comédie en cinq actes, par Pigault- Lebrun.
27 Vendémiaire. — La Noce républicaine , pièce donnée aussi sur la seconde scène rouennaise.
. 13 Brumaire. — Première représentation de Timoléon, opéra en trois actes, de M. J. Ghénier, musique de Méhul. Le sujet est tiré de l'histoire de la Grèce ; il s'agit de Timoléon le Corynthien, le vainqueur de Denys tyran de Syracuse. Le public a remarqué avec regret que les artistes, pour jouer le rôle de Corynthiennes, s'étaient habillées à la française.
Ce nouvel ouvrage de Ghénier a remis en mémoire un article du Journal des Hommes libres (deuxième année, n" 359, page 15H) dans lequel les Rouennais étaient accusés de modérantisme, pour avoir, comme nous l'avons dit plus haut, beaucoup applaudi cet hémisliche de Caius Graccus, tragédie du même auteur :
3r)0 THKATP.E
Des lois et point de sang
Le Journal de Bouen a relevé le gant avec autant de force que de courage. Il en fallait à cette époque pour défendre l'ombre uièrae du modérantisme.
'29 Brumaire. — V Intérieur d'un Ménage républicain, opéra-comique et en vaudevilles, en un acte, par Chastenet de Puységur, musique de Fay.
29 Pluviôse. — Première représentation à'Arabelle et Vascos, ou V Inquisition de Goa , opéra-drame en trois actes et en prose, du citoyen Lebrun-Tossa, musique de Lesueur. C'était une œuvre fertile en allusions aux événements qui venaient de se passer en France. Elles ont été saisies et applaudies avec enthousiasme. — Acteurs : Fleury, BulTard, Collin ; M"'" Micalefîet Delisle.
On n'a pas oublié que V Hymne des Marseillais , par arrêté du comité de salut public, devait être chantée sur la scène tous les dix jours au moins^ et que Cabousse avait commencé le 12 frimaire an II à se conformer à cetordre. Voici une plainte rédigée 'presque jour pour jour un an après :
« Le 15 frimaire an III de la République française une, indivisible et impérissable.
« Liberté. Egalité.
« Les citoyens soussignés, membres de la Société populaire et républicaine de la commune de Rouen,
« Aux citoyens composant le conseil général de ladite commune.
('. Citoyens.
« Les républicains doivent célébrer leur sainte révolu-
DE LA MONTAGNE. [iU
tion par des hymnes faites en sa mémoire, et on ce point l'esprit public ne doit point rétrograder en leur préférant des chansons et complaintes qui n'y ont aucun rapport.
« La Convention nationale elle-même en a senti la nécessité, puisqu'elle a décrété que V Hymne des Marseillais serait chantée tous les décadis sur les théâtres de la République. En conséquence , les soussignés observent au conseil général que les directeurs des théâtres de cette commune n'exécutent pas cette loi ; c'est pour vous demander son exécution qu'ils vous adressent la présente.
« Connaissant votre zèle pour tout ce qui peut propager l'amour de la révolution dans le cœur de vos concitoyens, nous espérons que vous accueillerez notre réclamation. »
(Suivent cinquante signatures.)
Si on négligeait V Hymne des Marseillais, à coup sûr on ne peut pas en dire autant du répertoire politique. Ea effet, aux ouvrages que nous venons de passer en revue, il faut encore ajouter ceux-ci que l'on a donné souvent, quelque connus qu'ils fussent :
Alexis et Rosette, ou les Les Rigueurs du Cloître.
Houlans. La Seconde Décade.
heDé'part des Volontaires Le Siège de Lille,
villageois. Les Tu et les Toi, ou la
Le Divorce par amour. Parfaite égalité.
Encore un Curé. Le Véritable Ami des Lois.
hQ Marchand de Sniy me. La Veuve du Républicain.
Les Portefeuilles.
:m TiiÉATiu:
LA POLITIQUE DANS LA SALLE. — La scène étant devenue une tribune, la salle ne tarda pas à être un véritable forum. Nous citerons tous les faits de quelqu'iraporlance qui s'y sont passés pendant cette année théâtrale.
Le 15 pluviôse an III, on demanda de tous les points de la salle une chanson patriotique à la mode — nous ne savons plus laquelle. L'officier municipal de service voulut rétablir l'ordre. Un citoyen du nom de Dubois , demeurant rue Haranguerie, 7, se mita pérorer; on lui rappela la teneur des règlements et on le contraignit au silence, mais le 18 paraissait dans un journal une longue lettre de ce spectateur turbulent par laquelle il annonçait à tous « qu'il n'avait pas voulu troubler l'ordre public, (( qu'il aimait sa patrie et qu'il rédamait un gouvernece ment sage et solide, un gouvernement doux et paisible, « qui assurât â chacun sa liberté individuelle et qui pro- « tégeât à la fois le droit non moins sacré des propriétés, « en un mot un gouvernement fondé sur la justice, la (( raison, l'humanité et la bienfaisance. » Le citoyen Dubois n'était pas exigeant !
Le 16 du même mois, la soirée a été signalée par une triple émotion. Depuis plusieurs jours le buste de Marat, placé à l'un des côtés du théâtre, était l'objet de l'indignation publique ; il en avait été ôté, puis replacé. Avant la première pièce, ce jour-là, il fut trouvé en morceaux ; le théâtre fut déblayé de ses débris au bruit des applaudissements. Presqu'au même instant, le bonnet rouge placé au-dessus de la loge ordinaire de l'officier municipal fut couvert par une très-large cocarde tricolore, au milieu des bravos. Enfin un artiste, nommé Prin, qui avait été soupçonné de délation et forcé d'abandonner
son emploi, reparaissait pour la première fois, après s'être pleinement justifié. Il était père de famille, le public ne Yen accueillit que plus chaleureusement.
Ainsi a été devancé de quelques jours, dans la salle du principal théâtre de Rouen, le décret rendu par la Convention nationale, dans sa séance du 20 pluviôse, portant entre autres choses que le buste d'un citoyen ne pourrait être placé dans les lieux publics que dix ans après sa mort. C'est en vertu de ce décret que le conseil général de la commune de Rouen a , dès le lendemain , arrêté « que les bustes de Marat, Chalier et autres, ainsi que les « portraits de ces divers personnages qui se trouvaient (( exister dans les lieux, rues et places publiques de la (; commune de Rouen, seraient enlevés et soustraits aux « regards des citoyens, excepté ceux des bustes qui re- <( présentaient Descartes, Rousseau, Voltaire, Brutus et « autres grands hommes pour lesquels la postérité existait « déjà et dont la gluire est à l'abri de toutes les révolu- « tiens futures. »
La cocarde dont il vient d'être question nous rappelle un autre arrêté du conseil général de la commune de Rouen, de pluviôse également, qui était un rappel à l'ordre et non pas une injonction nouvelle. L'article l^"" était ainsi conçu : «Conformément à la loi, il est enjoint (( à tous les citoyens de porter, d'une manière ostensible, « la cocarde nationale. » Les considérants commençaient par cette phrase qui nous ramène k notre sujet: «Le con- « seil général est informé que des citoyens et notamment" « des citoyennes, ont été rencontrés dans les rues, et « même se sont présentés au spectacle, sans être porteurs « de la cocarde nationale. »
Le 6 ventôse an III (24 février 1795), dans la salle du grand théâtre, pendant un entr'acte, Victor Lefebvre, officier municipal, a prononcé un long discours, à l'occasion d'une nouvelle reçue à Rouen dans la journée ; la Convention avait décrété que tout ce qui rappelait la Montagne disparaîtrait de la surface de la République. Victor Lefebvre a pris pour texte l'oubli des offenses, et ses paroles ont été couvertes d'applaudissements (1).
Ce jour-là, pour célébrer l'heureuse nouvelle, on jouait au bénéfice des indigents ; le spectacle se composait du Festin de Pierre^ comédie, des Prétendus, opéra, et de la Roscy ballet. Des couplets sur la démolition de la Montagne ont été chantés entre les pièces ; nous pourrions en reproduire dix, mais un seul suffit :
Air : Ramoiiez-ci, ramonez-là, etc.
On a rasé la Montagne
Au champ de Tégalité,
On a fait rase campagne
Pour courir en liberté :
Hé hut, hé aye, hé hut, hé pousse, lié aye, hé hut,
Et voilà comme il arrive ; A tous ceux qui bâtiront là Autant il en arrivera:
Ecoutez-ci, écoutez-ça (bis.)
Tous ces couplets du haut en bas. {bis.)
Après le spectacle, il y a eu bal aux deux théâtres, également au bénéfice des indigents ; le bal du grand
{{) Le nom du théâtre rappelait la xMontagne ; on verra plus loin ce quiiest advenu.
théâtre a été très-animé ; les danses et les jeux se sont prolongés jusqu'à six heures du malin. — A la séance publique du conseil général de la commune révolutionnaire de Rouen, le 7 nivôse an III, un membre a déposé sur le bureau 709 livres, produit du bal du théâtre de la République, et 3,016 livres 7 sous, produit de la représentation et du bal du grand théâtre. Les directeurs n'en avaient pas même distrait le montant des frais et les auteurs d'une des pièces avaient renoncé à leur droit.
PERSONNEL. — Le documcnt que l'on va lire faisait partie des pièces envoyées par Cabousse à l'appui de sa demande quand, au commencement de vendémiaire an III, il réclama le paiement des représentations de par et pour le peuple :
Cabousse, entrepreneur et maître de musique. Verteuil, agent du théâtre, c'est-à-dire régisseur 3,000 liv.
Lacroix, agent du théâtre 1,800
Total pour les régisseurs ^,800 liv.
Beaiival, premier rôle 5,500 liv.
Duguay, jeune premier 3,600
Bérard, premier comique Zj,300
Prin, second comique 2,/i00
Chaperon, troisième rôle 1,800
Ménonval, financier et grime 3,000
Valmore, père sensible Z»,000
Marsilly, troisième amoureux 1,200
A reporter 25,800 liv.
Bepori 25,800 liv.
M"'" Béravd, preniier rôle 5,300
Desfossés, jeune première (et sa ûUe). . . Z(,600
Valmore, caractère 3,000
Derville, idem 3,000
Gontliier, soubrelte 3,000
Beauval, deuxième soubrette 1,500
Vanloo, deuxième amoureuse 1,200
Total pour la comédie 47,400 liv,
Fleury, basse-taille. . 4,900 liv.
Buffard, idem 4,800
AUaire, deuxième basse-taille 2,400
Monier, idem 1,500
Duberneuil, haute-contre 5,100
Canard, - idem 5,000
Desfossés, haute-contre-colin 3,000
Desroraains, trial et laruette 3,000
Lemaire, trial 1,350
M*"" Pauline , première amoureuse 5,500
Caroline, dugazon 4,000
Delisle, idem 3,000
Bonnet, deuxième chanteuse , . 900
Micalef, première duègne 4,000
Norton, deuxième duègne 900
Bourdonnée, deuxième chanteuse 300
Total pour l'opéra 49,650 liv.
Chœurs. — Schneider , 600 liv.; Joly, 720; Lauce, 432 ; Linguel fille, 600 ; Fourico, 400 ; Monbrun et son fils, 1,200; Deronne, 800; Desonnes, basse-taille, 900 ;
DE LA MOiNTAGME. 3o7
Frauville, haute-contre, 1,200; Joly, 600; Bellemanière, 900. — Total pour les chœurs : 8,352 liv.
Ballet. — Ledel, raaîlre de ballet, /i,000 liv.; Dutarque, premier danseur (et sa femme), 3,600; Grangée, première danseuse, /4,000 ; Camerer, première danseuse, 2,400; Linguet mère, 900; Louise Marigny , 800. M"'" Frauville, 800 ; Murât, 800; Hébert, 1,200; Julienne, 1,200 ; Saint-Etienne, 600 ; Marigny cadette, 600 ; Bordeaux, 600; Adam, 800; Liicet et son fils, 1,400 ; Dourdée, 1,200; Gambac, deuxième danseur, 1,150 ; Gricourt, deuxième danseur, 1,200; Soudre, 1,000; Ledieutre, 432; Lenfant, 1,000; Duverrie, 432; Etienne, 432. — Total pour le ballet : 30,546 liv.
Orchestre. — Laroche, maître de musique, 2,000 liv.; Griot, premier violon, 1,200 ; Granier, idem et répétiteur, 1,400; Varin, premier violon, 800; Rochet, idem, 792; Rousset, idem, 1,200; Vilig, idem, 720; Kerstenne, idem, 800; Rebours, hautbois, 1,000; Schindelere, idem, 1,000; Schneider et son fils, cors, 2,000; GralF, contrebasse, 792 ; Valentin, idem, 900; Réthaler aîné, basson, 1,008; Christophe, idem. 800; Réthaler cadet, clarinette, 800; Valéry, alto, 800; Lieuret, basse, 1,500; Hartuiig, violon, 1,000. — Total pour l'orchestre, 20,512 liv.
Employés divers. — Andrée, contrôleur, 1,200; Baron, idem, 1,800; Sophie, commis, 1,000; Protin, peintre, 3,000; Pinel, souffleur, 1,200; Tèted'homme , machiniste, 1,200; Sansom, magasinier, 1,300; Rosel, pour les contremarques, 300; Fiée, perruquier, 504; Choquet, portier, 432 ; Legée, menuisier, 1,020; Parisien, idem, 1,020; Grenet, pour le luminaire, 720; Careault, idem, 1,000; Chauvain, pour le théâtre, 540; Marais, idem,
Ikh', Bidon, idem, bOk; Amand, idem, 504; Leclerc, idera, 540; Mayne, idera, 504; Bonnami, idem, 504. — Total pour les employés divers : 19,536 liv.
Les appointements seuls de tout le personnel portaient donc ia dépense annuelle à 180,796 liv., soit par mois 15,066 liv. 6 s. 8 d. et par jour ... 502 1. 4 s. 3 d. Pour chaque jour il faut ajouter :
Frais de bureaux, postes, habilleuses. 13 10 »
Dix livres de bougie 55 » »
Huile 60 » )>
Imprimeur et afficheur 8 » »
Total de tous les frais pour un jour. 638 1. 14 s. 3 d.
RÉPERTOIRE. — L'année théâtrale qui nous occupe s'étend du 30 germinal an II au 8 germinal de l'année suivante (19 avril 1794 — 28 mars 1795). Procédons au classement méthodique des pièces représentées durant ces onze mois.
COMÉDIE. — La liste des comédies dont nous n'avons pas encore parlé se réduit à huit ouvrages :
Cange, ou le Commissionnaire de Saint-Lazare, fait historique en un acte, par Garaas, joué en brumaire an IIL
Claudine, ou les Deux petits Commissionnaires, brumaire an III également.
Contentement -passe richesse, ou les Cent cens, dans le même mois.
Le Divorce, comédie en deux actes, de Demouslier. Première représentation en lloréal an IL
Les Dragons et les Bénédictines, comédie en un acte, jouée le 2/i prairial an II,
DE LA MONTAGINE. 359
Les Dragons en cantonnement, comédie en un acte, suite de la précédente, donnée en messidor de la même année.
Le Malentendu, ou // ne faut jurer de rien, comédieproverbe en un acte, par Sédaine de Sarcy, neveu de Sédaine, jouée en brumaire an III.
Minuit, ou V Heure propice, en vendémiaire de la même année.
Les comédies classiques maintenues au répertoire sont au nombre de dix, savoir :
V Avare.
Les Châteaux en Espagne.
Le Dépit amonreux.
Le Dissipateur .
Don Juan.
h' Ecole des Pères.
Les Femmes savantes.
Les Folies amoureuses.
Le Médecin malgré lui.
Tartufe.
Enfin une dernière catégorie renferme les ouvrages suivants qui ont continué à jouir de la vogue :
V Aveugle clairvoyant.
U Avocat patelin.
Le Bourru bienfaisant.
Les Caquets.
Le Conciliateur.
Le Conteur.
Les Dangers de V absence.
La Femme jalouse.
Le Fou raisonnable.
La Gageure imprévue.
^Impatient.
La Jeune Indienne.
Le Mariage secret.
Nanine.
Le Philosophe marié.
Le Somnambule.
Le Sourd, ou V Auberge pleine.
La Surprise de l'Amour français.
DRAME. — On a représenté Beverley, Eugénie, le Déserteur et Y Habitant de la Guadeloupe, drames connus depuis longtemps, et, de plus, deux nouveautés :
360 ÏIIÉATKE
Bérinville et Scrcours , ou les Erreurs de V Amour, drame en cinq actes et en vers, par le citoyen Valmore, artiste à Rouen. Première représentation en pluviôse an III.
Les Egarements de la jeunesse, ou le Nouveau Père de famille. Première représentation en fructidor an II,
TRAGÉDIE. — On n'a donné dans cette campagne que trois tragédies : Mahomet, Fénélon et la Veuve du Malabar, ou V Empire des Coutumes.
OPÉRA. — Cinq ouvrages ont été montés ; quatre ont trouvé leur place dans le chapitre réservé à la politique; il ne reste pour celui-ci que :
La Famille indigente, fait historique, paroles de Blantter, musique de Gaveaux. Première représentation en brumaire an III. Un rôle de voyageur y était rempli par Fleury, c'était celui d'un honnête homme, ce qui a fait dire « que ce rôle n'était pas joué, mais qu'il était rempli au naturel. » Fleury avait su profiter de la leçon que Dorât a donnée, par le vers suivant, à tous ceux qui montent sur le théâtre :
Opposez-lui [le public) des mœurs, il va vous respecter.
Nous devons, toutefois, mentionner les opéras déjà connus joués dans l'année, ce sont :
Alexis et Justine. La Caravane du Caire.
h\Amant jaloux. La Chasse.
L' Amant statue. Le Devin de village.
Amhroise. Le Directeur dans Vem-
Ariane abandonnée. barras.
Azemia, U Epreuve villageoise.
Fanfan et Colas, ou les Philippe et Georgette. Frères de lait. Les Prétendus.
La Fausse Magie. Renaud d'Ast.
Félix. Rose et Colas.
Jean et Geneviève. Les Sabots et le Cerisier.
Le Jugement de Midas. La Servante maîtresse.
Lodoïska. Le Sorcier.
La Mélonianie. Sylvain.
Nina. Les Visitandines.
Paul et Virginie.
La citoyenne Gontier, actrice de l'Opéra-Goraique-National de Paris (ci-devant les Italiens), s'est fait entendre en fructidor an II, dans RJaise et Bahet, rôle d'Alix.
BALLET. — Très-souvent le spectacle se terminait par un ballet sans autre désignation. Quelquefois, c'était par le ballet de la Chasse,, opéra, le ballet du Déserteur, pan^ tomime, elc. Dans les opéras on dansait toujours des ballets analogues, par exemple dans les Prétendus. Les nouveautés ont été:
La Chercheuse d'esprit, grand ballet-pantomime.
La Rose, ballet-pantomime nouveau.
CONCERTS. — Il n'y a pas eu de concerts au théâtre. Ils ont au contraire été très-fréquents dans les locaux aflfectés alors aux soirées musicales. Nous n'en mentionnerons que trois.
Un giand concert vocal et instrumental a été organisé le 25 fructidor an II, dans la salle des ci-devant Consuls, au bénéfice des citoyens Garât, Boïeldieu (Boïeldieu fils aîné, comme on disait alors) et Sallentin, haut-bois, professeur de musique de l'Institut national de Paris. Mon-
nier, artiste du théâtre de la Montagne, y a chanté un air à'OEdipe à Colonne. Boïeldieu a exécuté deux morceaux de sa composition et a été très-chaleureusement applaudi.
Garât et Boïeldieu ont donné, en vendémiaire an III, deux autres concerts dont ils se sont partagé la recette.
INCIDENTS
La nouvelle de la victoire de Fleurus, parvenue à Rouen le 12 messidor an II (30 juin 179/i), y a produit une grande allégresse. Les musiciens du théâtre de la Montagne se sont rendus le soir au Champ-de-Mars et, grâce k eux, des jeux et des danses ont pu s'y former.
L'air mortellement infect que les prisonniers respiraient dans la conciergerie a causé parmi eux, en thermidor an II, une cruelle épidémie. On fut forcé de les transporter d;ins une autre prison située à Sever, faubourg de l'Egalité (Saint-Sever). Une souscription a été ouverte par la Société populaire afin d'acheter pour eux des linges et des vêlements. D'autre part, une représentation a été donnée à leur bénéfice sur les deux théâtres, le 1" fructidor; au théâtre de la Montagne, elle se composait de Mucius Scœvola, de Paul et Virginie et de la Fête de V Egalité.
Pendant cette campagne, beaucoup d'artistes de la troupe et de l'orchestre ont prêté, comme d'usage, à l'autorité le concours le plus empressé pour la célébration des fêtes civiques et décadaires. Il paraît que c'était là une recommandation d'une grande valeur, car aucun d'eux n'a négligé de demander au comité d'instruction
publique un certificat attestant le zèle qu'il avait mis à seconder l'exécution des fêtes patriotiques. Il y a plus, un chanteur du lliéâlre de la Montagne a sollicité l'exemption du service militaire parce qu'il était utile aux fêles décadaires de Rouen.
A la fêle décadaire du 30 vendémiaire an III, on a exécuté une hymne patriotique , paroles de Beauval , premier rôle au théâtre et membre de la Société populaire, musique de Frauville, haute-contre des chœurs.
L'incident le plus marquant est, sans contredit, la fermeture du théâtre pendant quelques jours. Voici les faits: Dans les premiers jours de pluviôse an III, l'ordre et la tranquillité des spectacles furent gravement compromis. Tantôt un spectateur en apostrophait un autre et le traitait de jacobin. L'inculpé tentait en vain de se justifier ; on le passait à la porte, non toutefois sans un grand tumulte. Tantôt on demandait telle ou telle chanson patriotique ; d'autre fois, un billet tombait tout-à-coup sur la scène et la lecture en était bruyamment demandée. En conséquence, le 10 pluviôse, par arrêté du conseil général de la commune, les règlements de police concernant les théâtres furent rappelés à la population.
La continuation d'ime turbulence dangereuse motiva la lettre significative que l'on va lire :
« Rouen, le 18 pluviôse an III.
« Le conseil général de l'administration révolutionnaire du district de Rouen,
« A la commune de Rouen.
« Tous les nonodis de chaque décade nous rendons compte au comité de salut public de la Convention natio-
nale des impulsions que reçoit l'esprit public dans notre district. Les spectacles sont ordinairement les lieux où il se manifeste librement et d'une manjpre plus expressive ; mais nous ne pouvons en juger nous-mêmes, et vous seuls pouvez nous donner sur cet objet ies renseignements dont nous avons besoin, puisque tous les jours un membre du conseil général de votre commune se rend dans chacune des salles de spectacle qui se trouvent dans votre arrondissement pour y exercer la police et la surveillance voulues par les lois.
« Nous vous invitons en conséquence, frères et amis, à nous faire connaître pour demain, dix heures du matin au plus tard, quel a été l'objet des mouvements qui ont eu lieu aux spectacles, dans le courant de la présente décade, et dont nous n'avons eu qu'une connaissance fort indirecte, et quel a été le vœu le plus général et le plus prononcé des citovens qui s'y sont trouvés. Vous voudrez bien y ajouter toutes les observations et tous les renseignements que vous croirez propres à nous instruire et h nous mettre à même d'en rendre compte au comité de salut public de la Convention.
<( Nous vous serons en outre obligés, citoyens, de continuer à nous informer pour les décades subséquentes et^ au plus tard, les octodis de chacune, de l'esprit public qui se sera manifesté dans les différents spectacles de votre commune.
(( Salut et fraternité.
« Signé F. Reverdun et Houdeville. »
En ventôse, des mouvements d'un caractère plus grave se sont manifestés, à Rouen, notamment dans les théâtres
et pendant les fêtes publiques. Un soir, le commandant de la force armée s'est vu contraint par les clameurs du parterre de quitter la loge de l'officier municipal où il avait été appelé pour y recevoir les ordres que les circonstances exigeaient. Des citoyens ont été insultés pendant les représentations mêmes. Le bonnet de la Liberté a été arraché de la place où il avait été mis dans la salle du grand théâtre. Cet attentat a eu lieu à plusieurs reprises. Une fois un spectateur s'est élancé du parterre pour escalader la première loge et arracher des mains d'un magistrat du peuple ce bonnet de la Liberté qu'il avait mis sous sa sauvegarde. Par un nouvel arrêté, le conseil général de la commune, dans sa séance du 11 ventôse, s'efforça de rétablir la tranquillité dans les rues, lieux et places publiques.
Le théâtre resta ouvert jusqu'au 2k ventôse inclusivement (14 mars 1795) ; à partir de ce jour, les représentations cessèrent, mais le conseil général de la commune, à la date du 28 ventôse, décida ce qui suit :
1° Les spectacles de la République et des Arts seront rouverts à compter de demain 29 de ce mois ;
2» Vu l'article 7 de la loi du 19 janvier 1791, le commandant de la troupe soldée sera requis de fournir un détachement pour la garde du spectacle, concurremment avec la garde nationale ;
3o Cette précaution auia lieu jusqu'à ce que la tranquillité publique soit assurée.
Quelques jours restaient pour finir l'année théâtrale 1794-1795; ils se sont passés à peu près sans encombre.
La première scène roiiennaise apris le nom de Théâlredes-Arts le 6 nivôse an III (26 décembre 119k), à la place du nom de théâtre de la Montagne qu'elle portait encore la veille. La tragédie de Fénélon et l'opéra la Fausse Magie ont, pour ainsi dire, inauguré la nouvelle dénomination.
Ce fut seulement en ventôse an III que la Convention nationale a décrété que tout ce qui rappelait la Montagne disparaîtrait de la surface de la République. On sait que le 6 de ce mois il y a eu à cette occasion une fête au grand théâtre de Rouen. Comme on le voit, on n'avait attendu ni ce décret, ni cette fête pour faire disparaître le nom du théâtre de la i\lontagne.
Pour nous, si nous n'avons pas consigné plus tôt le
titre de Théâ(re-des-Arts, c'était afin de ne pas scinder, pour une question de mots, i'iiisloire d'une campagne bien délimitée.
Année théâtrale 1795-1796.
Ce sixième exercice de la direction Cabousse a commencé le 17 germinal an III (6 avril 1795), lundi de Pâques, et a fini le 29 ventôse an IV (19 mars 1796), samedi veille des Rameaux ; c'est dire que Cabousse a encore une fois traversé des temps bien difficiles, puisque la France, à cette époque, était affligée h la fois par la disette, par la guerre à l'étranger et par des troubles à l'intérieur (1).
La troupe n'a été que très-peu modifiée. Nous retrouvons pour la comédie, le drame et la tragédie : Beauval, Valmore, Chaperon, Ménonval, Prin, Verteuil et M"° Brulo ; pour l'opéra : Fleury.
jyjme Bérard-Dufresne a été remplacée par M'" Desrosières. Les seconds rôles étaient joués par M""= Vandalaise.
Dans l'emploi des premiers comiques, Bérard a été remplacé par Barré.
Enfin les débuts d'opéra ont été favorables pour Grandville, première haute-contre ; Boniolis ou Bonioni, première basse-taille ; CoUin, colins ; Velu, dit Perceval,
(I) Les deux théâtres, qui avaient été de nouveau suspendus par suite des événements, ont été rouverts le 17 germinal an ni.
308 TilEATUE
trial ; M"" Richardy, première chanteuse, en remplacement de M"^ Pauline; M"' (irandville (fille de (irandvillc), seconde amoureuse d'opéra. Au milieu de l'année, M"^ Kreutzer a débuté avec succès dans le principal rôle de Camille, ou le Souterrain.
LA POLITIQUE SUR LA SCÈNE. — Quoique moins nombreuses, les pièces républicaines doivent occuper encore un chapitre spécial :
17 Germinal an III. — Réouverture du théâtre et première représentation du Souper des Jacobins, comédie en un acte et en vers. Les jacobins y sont peints avec les couleurs les plus hideuses.
9 Floréal. — Première représentation du Concert de la rue Feydeau, petite pièce eu vaudevilles dans laquelle le zèle outré de certains membres des comités révolutionnaires était attribué à une rapacité coupable. — L'auteur de cette bluette est René Perrin, journaliste de Paris, qui vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. M. Eugène Guinot rapporte ainsi une anecdote qu'il a entendu raconter à Perrin lui-même :
« Peu après le 9 thermidor, — on voit qu'il datait de loin, — René Perrin fit jouer à l'Ambigu-Comique un vaudeville intitulé : le Concert de la rue Feydeau. C'était une pièce de circonstance, qui mettait en scène des soirées musicales très à la mode alors et dans lesquelles se faisait entendre le célèbre chanteur Garât. Il y avait dans la pièce un rôle de jeune fat parfaitement ridicule, qu'un autre personnage apostropha du titre de muscadin. A ce mot, un orage éclata dans la salle.
(( Tous les jeunes élégants qui figuraient parmi les
spectateurs se trouvèrent olFensés. Ils ne voulaient pas souffrir que l'on jouât avec cette qualification de muscadin qui leur était appliquée comme un sobriquet dérisoire. Leur colère fut si violente que quelques-uns, non-contents de l'exprimer par des sifïlets et des vociférations, s'élancèrent sur la scène, appelant l'auteur pour le sommer de rayer le mot qui les avait blessés.
« L'auteur parut et s'avança au milieu du groupe menaçant. Un grand silence se fit aussitôt, et René Perrin, prenant la parole, dit d'une voix ferme : « Messieurs, le « mot n'était pas dans le manuscrit, mais il y sera demain <( et l'acteur le répétera. » Cette déclaration si nette et si imprévue produisit un instant de stupéfaction , bientôt suivi d'un tumulte furieux. Les acteurs se précipitèrent au secours du vaillant auteur, et le rideau tomba sur la mêlée.
(' Le lendemain, l'affiche de l'Ambiga-Comique annonçait la seconde représentation du Concert de la rue Feydeau.
(( Tous les muscadins de Paris se donnèrent rendez-vous au théâtre pour avoir raison de l'insulte qu'ils prétendaient leur être faite. Ils y allèrent de bonne heure pour avoir de bonnes places. Le commerce, toujours k l'affût des circonstances, exploita celle-ci. Sur toute la ligne des boulevards stationnaient des marchands de cannes qui firent un immense débit de leur marchandise. Ce n'étaient que cannes au théâtre de l'Ambigu. Chaque spectateur avait sa canne. Les acteurs jouaient la canne â la main. Les musiciens de l'orchestre, les machinistes, les garçons de théâtre, étaient armés de joncs et de bambous.
370 THÉATIIE
(( La pièce de René Perrin terminait le spectacle. On ratlendait avec impatience. Un frémissement parcourut l'assemblée lorsque la scène critique arriva.
« Ainsi que l'auteur l'avait annoncé, le mot muscadin fut répété, et, comme la veille, la tempête éclata.
<( Aux représentations suivantes, il en fut de même. Toujours la foule, toujours le mol et toujours la bataille.
(i La police aurait pu défendre la pièce, mais au milieu des scènes de désordre si fréquentes et si énormes à cette époque, celle-ci n'était qu'une bagatelle, et l'administration républicaine connaissait trop bien ses devoirs pour ne pas laisser aux citoyens le plein exercice du droit sacré de se donner des coups de bâton.
« De sorte que, grâce â son mot irritant, la pièce, qui n'était jamais achevée, fit salle comble pendant un grand nombre de représentations, et que le théâtre encaissa de superbes recettes.
«De plus, la victoire lui resta dans cette lutte. Ce furent les muscadins qui, de guerre lasse, abandonnèrent le champ de bataille. »
15 Prairial an IIL — Première représentation des Suspects, ouïes Fédéralistes, opéra à vaudevilles, par Martinville. C'est l'anecdote d'un maire de village sommé par le comité de salut public de dresser la liste des suspects et qui met sur son tableau les meilleurs patriotes, dans l'indécision et l'ignorance de la valeur expressive de ce nouveau mot, quiproquo qui déjoue la malveillance des agents de l'oppression.
27 Prairial. — Première représentation de Pausanias, tragédie en cinq actes et en vers, par Trouvey. Celte
DES AUTS. 374
pièce retrace une des principales époques de l'hisloire de Sparte. On y a remarqué ce vers :
Qui sert bien son pays ne fait que son devoir.
9 Thermidor. — On a célébré en grande pompe , k Rouen et notamment sur le Théàtre-des-Arts, l'anniversaire du fameux 9 thermidor de l'an II (chute de Robespierre) ; on a donné une pièce analogue, ornée d'un divertissement ; nous pensons qu'elle était intitulée : le Aew/ thermidor.
15 vendémiaire an IV. — Première représentation de la reprise du Club des Bonnes gens, ou le Curé français, comédie en deux actes et en vers, mêlée de vaudevilles, par le cousin Jacques (BeiTroy de Reigny). On y voyait un bon curé prêchant la paix, l'amour de l'ordre et l'oubli des ofTenses.
La partie officielle du chapitre que nous avons intitulé la politique sur la scène n'est certainement pas la moins curieuse. On peut en juger :
L'arrêté du comité de salut public de la Gonventicwi; nationale qui ordonnait de chanter VHijmne des Marseillais (1) amenait sans cesse des orages nouveaux. De graves désordres survenus à celle occasion au théâtre du Havre, au commencement de thermidor an III, suggérèrent à Casenave, représentant du peuple en mission dans le département de la Seine-Inférieure, l'idée de faire cesser de chanter la Marseillaise sur les théâtres de
(l) Voir pages 32^2 et 350.
372 TIIÉATfŒ
Rouen, mais il ne tarda pas h recevoir du comité de sûreté générale une lettre de rappel fort pressante.
On se conforma à cette nouvelle injonction, et des troubles continuèrent à s'élever à Rouen, comme au Havre, pendant les représentations, ci tel point que le 21 brumaire an IV, Gabousse, directeur du Théâtre-des-Arts, fit observer aux maire et officiers municipaux composant le conseil général de la commune, que le retard apporté par le tumulte résultant, entre les deux pièces, de V Hymne des Marseillais lui faisait dépenser plus de luminaire qui, indépendamment de sa cherté, devenait extrêmement rare (textuel) ; il demandait en conséquence que l'on chantât ces couplets soit au commencement soit à la fin du spectacle.
Le lendemain 22, le conseil de la commune de Rouen publiait sa délibération ainsi formulée :
(( Considérant que lors de l'exécution de l'arrêté qui ordonne de chanter V Hymne des Marseillais il s'est élevé des troubles dans les salles de spectacles ;
(( Que cet arrêté ne fixe pas l'heure à laquelle cet hymne sera chanté ;
(( Que tous les artistes attachés au théâtre pour chanter doivent concourir à l'exécution de la loi,
(.• Arrêle :
('. Art. 1". — V Hymne des Marseillais &Qrd.d\î\.w\.é dorénavant à cinq heures et demie précises.
(( Art. 2. — Les artistes attachés au théâtre, les chanteurs des chœurs exceptés, chanteront cet hymne tour â tour en commençant par le premier emploi. Tous les musiciens seront tenus de se trouver à l'orchestre pour accompagner le chanteur. »
Les choses ne devaient pas en rester Va.
Le directoire exécutif, à la date du 18 nivôse an IV, a arrêté :
« Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris sont tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des républicains, tels que la Marseillaise, Ça ira, Veillons au salut cIq, l'Empire et le Chant du départ.
« Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours VHijmne des Marseillais ou quelques chansons patriotiques.
« Le Théàtre-des-Arts (1) donnera chaque jour de spectacle une représentation de V Offrande à la Liberté avec ses chœurs et accompagnements ou quelques autres pièces républicaines.
« Il est expressément défendu de chanter , laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réveil du Peuple.
« Le ministre de la police générale donnera les ordres les plus précis pour faire arrêter tous ceux qui, dans les spectacles, appelleraient par leur discours le retour de la royauté, provoqueraient l'anéantissement du corps législatif ou du pouvoir exécutif, exciteraient le peuple à la révolte, troubleraient l'ordre ou la tranquillité publique et attenteraient aux bonnes mœurs.
« Le ministre de la police mandera, dans le jour, tous les directeurs et entrepreneurs de chacun des spectacles de Paris; il leur fera lecture du présent arrêté,
(Ij De Paris, bien entendu.
leur intimera, chacun à leur égard, les ordres qui y sont contenus ; il surveillera l'exécution pleine et entière de toutes ses dispositions et en rendra compte au directoire. »
Le 27 nivôse suivant, le directoire exécutif a décidé que les dispositions de son arrêté du 18, concernant les spectacles de Paris, seraient communes ci tous les spectacles du territoire de la République.
La ville de Rouen ne se montra pas, h ce qu'il paraît, Irès-ardente pour ces manifestations réglementées à l'avance. En efïet, immédiatement après la fête civique du 1" pluviôse an IV, Merlin, ministre de la police générale de la République, écrivit à l'administration municipale du canton de Rouen pour lui faire savoir qu'il avait vu avec peine, par le compte-rendu que cette administration lui avait fait de la fête du 1" pluviôse, le refroidissement d'une partie de la garde nationale. «J'ai été informé aussi, ajoute (( le ministre, que dans votre commune, le jour de la fête, (( la Marseillaisti n'a pu être chantée au spectacle et que (( les militaires l'ayant commencée eux-mêmes le silence (( leur a été imposé par un officier municipal ; j'ai peine à « croire à un tel fait et j'attends avec impatience des « renseignements exacts. »
Le représentant du peuple Casenave, commissaire du département de la Seine-Inférieure, avait, lui aussi, été frappé de ce refroidissement de la population rouennaise, puisque, dès le 3 pluviôse, il publiait un arrêté sur les théâtres de Rouen qui reproduisait les termes mêmes employés par le directoire, le 18 nivôse.
Le 11 ventôse suivant, le ministre de la police générale de la République, après avoir pris les ordres du direc-
DES AKTS. 375
toire exécutif, a formulé un arrêté par lequel il enjoignait aux directeurs de Paris de continuer à faire chanter les airs patriotiques avec toute la pompe et la dignité convenables. Afin de parler aux yeux, on y ajoutera, disait-il, tous les accessoires dont ces airs sont susceptibles. On pourra les encadrer dans des scènes analogues aux sujets, etc. — Il est probable qu'à Rouen on ne négligea pas ce nouveau moyen d'aviver l'esprit public , d'entretenir le feu sacré du patriotisme, pour nous servir des expressions de Merlin, ministre de la police, et que l'on sut éviter ainsi un second rappel à l'ordre.
LA POLITIQUE DANS LA SALLE. — L'extrême disette de subsistances et la réduction de la quantité du pain que recevaient les citoyens, dont une très-grande partie avait même été rayée de la liste des distributions, ont occasionné des troubles à Rouen les 13, 14 et 15 germinal an III. Ils ont été promptement réprimés. Cependant, un mois après, les mouvements qui avaient précédé cette insurrection se manifestèrent de nouveau ; le conseil général de la commune fut forcé de prendre, le 13 floréal, un arrêté sévère (1).
Dans ces circonstances, la salle de spectacle surtout offrait des signes inquiétants pour la tranquillité publique et il y régnait presque sans cesse une fermentation malveillante. C'est ainsi que le 2 floréal, le citoyen Vallois, capitaine de la compagnie des canonniers du septième bataillon de la légion de Rouen, a été insulté au Théâlre-
(1) Sur lequel nous reviendrons en temps et lieu.
des-Ar(s ; traité de terroriste, il a dû fuir pour ne pas être victime de la fureur de ses ennemis.
Nous n'avons que l'embarras du choix parmi les soirées orageuses qui se sont succédé pendant cette campagne. Esquissons les plus remarquables :
Il y a eu, le 3 thermidor an III, au Théâtre-des-Arts, un tapage épouvantable; des ofTiciers volontaires ont demandé que l'on jouât la Marseillaise, Ça ira, d'autres voulaient le Réveil du peuple. A la rumeur ont succédé les voies de fait, les volontaires ont fait usage de leurs armes; on est parvenu cependant à les mettre tous dehors.
Le 23 fructidor an III, des cris: Cabousse! Valmore! Caboussef \ii\more\ ont éclaté après la première pièce. Une partie du public a demandé le Souper des Jacobins à la place de la deuxième pièce annoncée sur Tafifiche. Le chant le Réveil du Peuple a été entonné et la représentation n'a pu être achevée. Deux jours après, les citoyens Thirion et Osemanne fils comparaissaient devant le tribunal de police municipale de la commune de Rouen et s'entendaient condamner l'un à 50 liv. d'amende et l'autre à 12 liv. aussi d'amende, et. l'un et l'autre, à garder prison pendant huit jours ))Our avoir occasionné du trouble dans la salle du spectacle des Arts.
Le soir même du jour où cette condamnation était prononcée, le 25 fructidor an III, pendant la représentation de Turcaret et du Concert de la rue Feijdeau, on a crié : A bas les jacobins ! A bas les terroristes ! A bas les royalistes! Une rixe générale s'en est suivie; le spectacle n'a pu être achevé ; la garde a dû faire évacuer la salle. Neuf citoyens ont été cités, h. la suite de ces faits, devant le tribunal de police municipale. Deux ont été condamnés
chacun h 2k liv. d'amende et vingt -quatre heures de détention à la maison de Lô (Saint-Lô), quatre ont été invités par le tribunal à être plus circonspects h l'avenir; les trois autres ont été déchargés de l'action (séance du 15 vendémiaire an IV).
Dix jours après ce jugement, le tapage recommença de plus belle. Les soirées du 18 et du 19 brumaire furent également très-chaudes. Un citoyen s'obstinait à entrer dans la salle un fouet à la main, un autre voulait empêcher de chanter la Marseillaise, un troisième sifflait cet hymne. A bas les chouans du parterre f criait l'un; On fera des logements (1) aux femmes qui resteront à écouter l'Hymne des Marseillais, criait l'autre; pendant *qu'ci chaque strophe le public criait Vive la République ! les tapageurs criaient par dérision Vive les jacobins ! De tout cela sont résultés deux jugements du tribunal de police de l'administration municipale du canton de Rouen ; le premier, à la date du 8 frimaire an IV, condamnait trois citoyens chacun à 50 liv, d'amende. A l'égard du citoyen
L , vu qu'il n'y avait pas de charges suffisantes contre
lui pour mériter la peine d'une amende, il a été condamné seulement aux dépens. — Le second jugement, à la date du l/i frimaire, condamnait les citoyens Desomme, fabricant d'indiennes, boulevard Mont-Riboudet, 25, et Lemonnier fils, employé dans les fourrages, demeurant rue Laurent, à chacun 50 liv. d'amende, pour avoir voulu
(1) Souvenirs de Tannée 1787-1788 (voyez page 152). Cette menace d'ailleurs a été suivie d'effet; les cabaleurs, au commencement de l'an IV, ont fait des alïïches qui diffamaient les femmes.
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empêcher que l'on chanlàt \a Marseillaise comme d'usage sur le théâtre.
La fermentation qui régnait sans cesse dans les théâtres détermina Casenave à prendre, le 4 thermidor, un arrêté pour défendre de lire ou chanter aucun écrit ou aucune chanson au spectacle qui ne fissent point partie de la pièce. Quelques jours auparavant, le 28 du mois de messidor, le comité de salut public avait fait afficher à Paris pareilles défenses ; ce qui explique la lettre suivante, lue le 8 thermidor dans la séance de la Convention nationale :
0 Casenave^ représentant du peuple en mission dans le déjjartement de la Seine-Inférieure, au président de la Convention nationale.
« Rouen, le -4 thermidor an IH de la République.
« Citoyen président, les désordres qui se sont manifestés aux spectacles de Rouen m'ont paru n'être que la répétition de ceux que la Convention nationale a fait sagement réprimer à Paris. 11 est affligeant pour la société qu'elle soit sans cesse exposée à être privée de son repos par l'intrigue et le mécontentement de quelques individus qui furent toujours sans aveu aux yeux de la liberté et de l'égalité, et qui ne se vantent d'avoir été persécutés que pour tâcher de devenir impunément des persécuteurs outrés. Ils se plaignent de l'arbitraire qui fut inventé par les scélérats qui organisèrent la terreur, mais ils tendent, par la domination insolente qu'ils veulent exercer, à ressusciter l'arbitraire de la royauté. L'horreur que doivent inspirer aux vrais amis de la justice et de la République les hommes de sang, sert de prétexte aux factieux mo-
dernes qui entraînent dans leur parti des citoyens qu'ils trompent en les aveuglant à la faveur de ces idées dont ils frappent les esprits crédules et bornés, de manière ti leur faire entendre que la Convention et les comités de gouvernement sont disposés à rétablir le terrorisme. De telles absurdités ne rapprochent que trop de leur but les espérances de nos ennemis.
« Pénétré de la nécessité de faire rentrer promptement dans l'ordre les perturbateurs, j'ai pris un arrêté qui leur a servi de bonne leçon, et je déclare qu'ils auront à se repentir d'en violer les principes. Je périrai plutôt que de souffrir que la dignité de la Convention nationale soit avilie, mais les circonstances lui reooramaiident de plus en plus de se raidir contre les obstacles que Ton entreprend d'élever h sa marche pour l'empêcher de conduire la République à sa consolidation, par l'établissement d'un
gouvernement durable.
(( Salut et fratei'nité.
« Gasenave. »
COMÉDIE. — Les débuts, très-peu nombreux d'ailleurs, ont été faits dans la Femme jalouse, de Desforges ; le Légataire îmiversel, etc. , etc.
Les pièces nouvelles sont :
Paméla, ou la Vertu récompensée, en cinq actes et en vers, par François de Neufchâteau, qui a scénifié l'intéressant roman de Fielding. Première représentation en vendémiaire an IV. Cette pièce, dans la soirée du 12 brumaire, servit de prétexte aux perturbateurs, qui allèrent jusqu'à jeter des pierres aux artistes.
La Petite Ecole des 3Ières, comédie en un acte, par de M. , en floréal an IIL
Les Savoyards, en un acte, mêlée d'ariettes, par Piis.
La Soubrette française, en trois actes. Première représentation en ventôse an IV,
Ont été maintenues h la scène :
Crispin , rival de son Le Sourd, ou V Auberge maître. pleine.
L'Ecole des Femmes. Tartufe.
La Fausse Agnès. Turcaret.
Le Fou raisonnable. Le Retour imprévu.
Le Consentement forcé. Le Philosophe marié>
La Coc[uette corrigée. Céphise.
Le Jaloux sans amour. L'Homme du jour.
DRAME. — Deux ouvrages anciens , Beverley et la Piété filiale, ont seuls figuré sur l'afliche.
TRAGÉDIE. — Les acteuFS Ont représenté la Mort d'Abel et Fénélon, dont le succès s'est maintenu et ils ont monté une tragédie républicaine dont nous avons parlé plus haut.
OPÉRA. — Les débuts se sont faits dans les Prétendus, dans la Fausse Magie, dans Raoul Barbe-Bleue, dans le Déserteur, Félix, Sylvain, enfin dans Camille.
Les nouveautés sont :
Zélia, en trois actes, de Dubuisson, musique de Deshayes. Première représentation en brumaire an IV.
Rosalie et Mirza, en trois actes, par Boïeldieu; c'est le deuxième ouvrage de notre compatriote qui ait été joué à. Rouen. Pi-emière représentation le 6 brumaire an IV (28 octobre 1795).
La Pauvre Femme, en un acte, par Marsollier et Dalayrac. Première représentation également en brumaire an IV.
DES AKTS. :)81
Ont été maintenus au répertoire :
Alexis et Justine. Pygmalion.
h' Ami de la Maison. Le Tonnelier.
Le Comte d'Albert et sa Les Deux petits Sasuite. voijards.
BALLET. — Aussi négligé que possible, ce genre existait cependant au Théâlre-des-Arls durant celte campagne ; il n'en est question que dans la représentation du 9 thermidor an III (voyez page 371).
CONCERTS. — Aucun concert n'a été donné au théâtre ; mais, continuant la dérogation que nous avons faite jusqu'à présent en ce qui touche Boïeldieu, nous enregistrons ici :
1» Un concert vocal et instrumental donné le 16 prairial an [II, par Jadin et Boïeldieu, dans une des salles du ci-devant évêché, avec le concours de la citoyenne Richardy, prenaière chanteuse, et des citoyens Grandville, première haute-contre, DesmeuUes, violoniste, et Goulay, chanteur ;
2» Un concert du 30 prairial, par les mêmes et dans le même lieu. Boïeldieu y a exécuté sur le piano un concerto de sa composition. Goulay a chanté des romances de notre compatriote. La soirée a été terminée par un duo potpourri de la composition de Jadin, exécuté par lui et par Boïeldieu, sur deux pianos, — redemandé. — Prix des places : 10 liv. ; on commençait h six heures et demie du soir ;
3o Un concert seîublable, h la date du 28 messidor. — Prix des places: 25 liv.
REPRÉSENTATIONS EXTRAORDINAIRES. — Lcs sGules représentations de cet ordre qui aient eu lieu en 1795-1796, ne sont pas dignes d'un théâtre de premier ordre. En effet, le 15 floréal an III, des expériences de physique et des tours nouveaux furent faits sur la scène de Corneille et de Boïeldieu, par un émule des Cornus et des Pinelti, le sieur Val, artiste de Paris. Ce prestidigitateur donna deux autres séances de physique amusante, le 17 floréal et le lli prairial.
INCIDENTS
Le 25 fructidor an III (11 septembre 1795), le conseil de la commune faisait aOicher un arrêté du comité de salut public, que lui avait envoyé le directoire du district, et en vertu duquel les jeunes gens mis en réquisition pour les charrois militaires, accusés d'exciter dans les lieux publics, et notamment dans les spectacles de Rouen, des désordres qui y avaient eu lieu, devaient être poursuivis et traités comme perturbateurs du repos public, suivant toute la rigueur des lois.
Le 18 vendémiaire de l'an IV, le Théâtre-des-Arts a été cerné par la force armée afin de signaler les perturbateurs, de rechercher les jeunes gens qui s'étaient soustraits h. la première réquisition el de noter ceux qui, appartenant à quelque corps ou établissement militaire , se déguisaient en ne portant pas l'uniforme, enfin de rechercher les gens sans passeport. Beaucoup ont été amenés ci la commune; les uns ont été notés comme étant dans l'habitude d'exciter du trouble, d'autres ont
été renvoyés à la police municipale, un seul a été mis en arrestation et le surplus a été renvoyé.
Le programme de la fête nationale du 1" pluviôse an IV, rédigé par l'administration du département de la Seine- Inférieure, contenait un article 16 que nous ne laisserons point passer inaperçu :
(( Les directeurs des dilFérents spectacles de la commune de Rouen seront invités de faire trouver leur musique à midi précis, pour exécuter pendant la cérémonie les airs patriotiques chéris des bons Français. » Cette invitation pure et simple évitait le quart d'heure de Rabelais que les ordres formels donnés les années précédentes avaient rendu fort onéreux.
Voici enfin un incident qui jetera peut-être un peu de gaîlé dans notre récit. Nous lui laissons la forme épislolaire qu'une dame de Rouen lui a donnée. Nous sommes au commencement de l'an IV ; cette dame écjivait :
« Au milieu des grands événements qui vous occupent ainsi que tout bon Français, puis-je espérer, monsieur, que vous voudrez bien donner une petite place dans votre journal à de très-petites observations sur la police des spectacles? Depuis quelques temps, les circonstances m'ont entraînée dans ces assemblées tumultueuses dont j'ai peu d'usage.
« Livrée jusqu'ici à l'éducation de mes enfants et à la société de quelques amis de choix, je vivais beaucoup chez moi et j'y trouvais le bonheur. Mais mon fils a seize ans, il est aux frontières. Ma fille m'a quittée pour entrer dans une maison de commerce où malgré ses treize ans et sa jolie figure, elle court les rues toute seule avec '100,000 fr. de linon sous les bras et ne rentre qu'à la
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nuit. Mon niari, excellent patriote, est tout le jour aux assemblées de section, le reste du temps il lit les journaux et ne me dit pas un mot. Aussi presque tous les jours, vers six heures, je cherche au spectacle une distraction devenue nécessaire.
« Dernièrement, j'étais k une représentation de Fénélon; étant arrivée un peu tard, je fus obligée de prendre une place de derrière ; deux jeunes courtisanes étaient devant moi parlant ouvertement de leurs intrigues et de leurs plaisirs. Une d'elles, belle et faible comme l'amour, s'amusait, pour attirer les regards, à briser les brins délicats de son éventail; ensuite les portant à sa bouche, elle les transformait en petits moulins qu'elle essayait de faire tourner avec son souffle et ses jolis doigts. Cela faisait rire beaucoup de jeunes gens qui, étant derrière moi, se penchaient pour lui parler et me chatouillaient le visage avec leurs cheveux en oreilles de barbets. A ma droite était une femme avec deux enfants, l'un d'environ six ans, l'autre encore à, la mamelle ; le plus petit n'était pas le plus incommode, mais l'aîné avait mille besoins, il fallut le faire sortir dix fois ; il finit par casser une caraffe de limonade qui nous inonda tous, A ma gauche, était une autre femme âgée ; un grand raantelet qu'elle arrangeait toujours recelait le plus joli chien du monde et dont elle nous eût dérobé la présence si des applaudissements multipliés ne l'avaient fait sortir en japant, comme un petit furieux, du giron de sa maîtresse.
« Alors, tout le monde se retournant vers noire loge, on cria longtemps : .4 bas le chien ! — La dame ne s'en inquiéta guère et le spectacle suspendu recommença enfin.
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«Cependant, la pièce avançait et l'intérêt croissait avec elle, il commandait si impérieusement l'attention, que chiens, enfants, jeunes gens et courtisanes se taisaient. Les mouchoirs se tiraient, les larmes commençaient h couler, on n'entendait plus que ce murmure causé par l'attendrissement. Quelques personnes, dont les larmes retenues prenaient une route intérieure, se mouchaient b. petit bruit. Tout-h-coup une clameur épouvantable s'élève du parterre, criant tous à la fois: A bas le nez! A bas le nez ! Le commandement est précis, mais l'obéissance difficile, car enfin, comment se séparer de son nez ou comment ne le pas moucher quand l'impérieux besoin nous y contraint ? D'ailleurs, ces gens si en colère contre les larmes n'éprouvent donc aucune émotion? ils ne sont pas alors la partie la plus précieuse des spectateurs. De quel droit veulent-ils commander le silence à l'expression d'une sensibilité vertueuse et douce que l'on devrait cultiver comme le don le plus aimable de la nature ? — Les tigres qui viennent d'opprimer la France et de verser tant de sang ne pleuraient pas à Fénélon et criaient : A bas le nez! Pourquoi d'ailleurs le parterre, qui n'est qu'une fraction du public, deviendrait-il despote au point de faire ouvrir et fermer les loges <\ sa volonté? Il réprouve telle parure, il ne veut pas qu'on se retourne, il jette des cris quand un mantelet traîne sur la loge, il exige qu'on applaudisse ce qui lui plaît, enfin c'est un tyran capricieux qui mène k la baguette une portion de société plus nombreuse que lui, qui met dans la balance autant de goût, souvent plus d'instruction et un peu plus d'argent.
« La connaissance de nos droits et des bienséances sociales, l'intérêt même de nos plaisirs n'exigeraient-ils pas I. 25
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que l'assemblée des spectacles fût soumise comme les autres h des lois réglementaires consenties librement mais obligatoires pour tous? On pourrait y trouver alors instruction, décence, repos et plaisir; les mœurs et le bonheur y gagneraient également, »
Cette lettre, inventée peut-être à plaisir par un journaliste facétieux, pourrait encore, de nos jours, trouver place dans le compte-rendu de la soirée à certain théâtre de province.