A THALIE
Ingénieuse institutrice, Je rends hommage à ton talent :
Tu peins et corriges le vice Par le plus nimable artifice Et par l'appât le plus charmant.
La leçon qui sait plaire est la mieux entendue ! Censeurs, voilà notre art : votre peine est perdue.
Ici des doctes sœurs reconnaissons Tempire ; Melpomène attendrit et fait couler des pleurs; Le grand art de Thalie est de plaire et d'instruire. En corrigeant le vice elle embellit les mœurs.
Contemple-toi dans ce miroir, Regarde bien, tu dois t'y voir.
Je folâtre, je pleure, et tout n'est qu'apparence. Corriger en riant fait toute ma science.
Si je trompe vos yeux, la scène vous éclaire, Elle s'adresse à tous et dit ce qu'il faut faire.
C'est ici que les arts ont fixé leur séjour, Et pour l'orner d'un nouveau lustre, Rouen y place le poète illustre, A qui jadis elle donna le jour.
Il ne faudrait pas croire que toutes les muses de la fin
du siècle dernier dédaignassent le latin. Ainsi, on a proposé les vers suivants :
Melpomene vel rnsesta gemat, ludat ve Thalia ; Hoc velata patent morum prsecepta Theatro.
Hic tibi Melpomene luget ; ridetque Thalia ; Utraque dissimili munere diva docet.
Jura hic Melpomene, dat et hic sua jura Thalia nia flet errores, errores altéra ridet.
On proposa aussi de s'accommoder tout simplement à^ ces deux vers :
Quidquid agunt homines, votum, timor, ira, voluptas Gaudia, discursus, nostri est farrago theatri.
J«r., Sat. 1.
Après la copie, l'imitation; et ce n'est rien moins qu'Horace que l'on a voulu imiter. Qu'on en juge :
Hic vos scena duplex, ludo fallente laborem, Respicere exemplar vitse morumque jubebit.
Un autre auteur a exprimé ainsi une pensée qui est fausse dans la circonstance, et pour récompense il a demandé aux entrepreneurs ses entrées franches : Vitia virtute pellit.
Nous ne voulons pas , dans la crainte d'ennuyer nos lecteurs, citer tous les vers latins ; voici les meilleurs :
Eradit crimen lacrymis et vitia risu ;
Illa animos terrore trahit vero, altéra plausus.
Quelques auteurs ont cherché le laconisme. Exemples :
Totius œtatis schola.
Sexuuni correctrix anibornm.
Mores commendat et arte^
Publicis, post privata negotia, ludis.
Enfin, un Rouennais a découvert, dans un exemplaire des Œuvres d'Horace , imprimé îi Orléans , une épigramme de Sanford adressée ci Horace, et dont l'extrait suivant lui paraît approprié à la circonstance :
Arte Poetam Instruit, exagitat crimina, corda domat.
L'auteur modeste de cette découverte déclare qu'il ne demande aucune récompense, pas même son entrée franche une seule fois au théâtre.
On s'attend, après tant de détails sur ce concours poétique, à apprendre quelle fut l'inscription choisie. Il nous a été impossible de le savoir. Nous supposons seulement que les mots : Casligat ridendo mores furent placés sur une banderolle, au-dessus de la toile, entre celle-ci et les quatrièmes.
En ce temps-là, janvier 1776, les questions littéraires étaient prises chaudement , et le respect pour tous les concitoyens illustres était professé avec ardeur. Nous n'en voulons pour preuve que la lettre suivante, écrite à MM. les intéressés dans la construction de la nouvelle salle de spectacle :
« Messieurs , « Le dessein que vous avez formé de placer le buste ou le médaillon de Pierre Corneille sur le frontispice de votre salle, est généralement applaudi ; mais vous avez
résolu, dit-on, d'y mettre pour pendant celui de Voltaire. Sans parler de la préférence que vous donnez à ce dernier sur les Racine, les Molière , les Crébillon , serait-il possible, messieurs, que vous sortissiez de l'enceinte de cette ville pour chercher ailleurs des richesses que vous trouvez dans son sein ? Quoi ! vous donneriez l'exclusion au frère même de Corneille, à l'auteur d'Arianne et du Comte d'Essex, qui a tant de conformité avec Tauteur de Cinna !
« C'est cette conformité, lui disait Racine, au nom de l'Académie française, que nous avons eue en vue, lorsque tous d'une voix nous vous avons appelé pour remplir sa place, persuadés que nous sommes que nous trouverons en vous, non-seulement son nom, son même esprit, son même enthousiasme , mais encore sa môme modestie , sa même vertu, etc.
(( Et vous, messieurs, vous pourriez lui refuser sur votre façade une place à côté de son frère !
«Né avec un goût universel, dit encore un illustre académien (Lamotte), il connaissait également les beautés de l'une et l'autre scène ; la France le comptera toujours entre ses Sophocle et ses Ménandre.
« Et vous, messieurs, vous le compterez pour rien !
« A ces autorités si respectables se joignent une foule de témoignages en faveur de cet homme célèbre et tous les suffrages de son siècle consacrés par le jugement de la postérité.
« Et l'on vous verrait, à Rouen, dans un monument public, séparer deux de vos concitoyens aussi proches, en quelque sorte , par le génie que par le sang, deux frères unis par l'honneur des lettres et pour la gloire de
DE KOUEN. Gl
leur patrie! Souffrircz-vous que vos compatriotes et les étrangers puissent vous adresser le juste reproche d'avoir fait il la mémoire de ces deux grands hommes une iujure aussi réelle? Non, messieurs, vous les unirez comme a fait l'Académie ; votre zèle éclairé nous assure d'un acte d'équité, dont vous devenez pour ainsi dire responsables h vos contemporains et à vos descendants. (( J'ai l'honneur d'être, etc. »
Le désir exprimé dans celte lettre est fort louable; cependant on n'en tint pas compte, et la mémoire de Pierre Corneille seul fut honorée dans l'ornementation extérieure et dans le sujet du plafond de la salle.