‹ Histoire contemporaine de l'EspagneChapitre 10 sur 152 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cinquième période : 1830-1838. — Influenoe de Tècole romantique sur le progrès des lettres. — Résistance que les classiques oherehent à lai opposer. — De la poésie lyri(]ue. «^ Chants en faveur de la reine Christine à propos de l'amnistie. -~ Couronne funéraire de la duchesse de Prias.-- Publication des poésies de Breton de los Her* reros.-* Ventura de la Vega. — Mouvement produit au théâtre p*p le succès des pièces de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas sur les scènes parisiennes,— La critique dans les journaux SI Correo Mer-^ . eantil, La Ab^ja, — Juan Mariano de Larra. Les effets du romantisme se font peu sentir dans les arts, — Regret» qu'à cMé de la nouvelle pléiade de littérateurs 11 ne se soit pas formé à l'étranger une autre phalange d'artistes^ de savants et d'industriels. ^ Lagasca est le seul représentant de la science dgi)i| rémigration espagnole.

La révolution de juillet 1830, due à un puissant mouva^ ment dea esprits en France, a eu pour conséquence immé* diate deux grands faits qui constituent, avep le développement extraordinaire de Tindustrie, Toriginalité du dix-neuvième siècle ; ces deux faits sont Tinvasion du ror mantisme en littérature et la pénétration de la politique par les questions sociales.

Si jamais il fut vrai d'appeler Paris le cerveau du monde^ ce fut certainement dans les premières années qui suivirent ravénement de Louifr-Philippe qu'il mérita 1^ mieux cette belle qualification.

On peut dire que, depuis quarante an9p nous n'avons fait

les uns et les autres que perfectionner et améliorer le9

idées, plans et réformes qui furent alors jetés h pleines

mains, en désordre et sans mesure, il crt vrai, mais avec une

profusion pleine de promesses, par los philosophes, les

po0to8 et le0 écrivains de cette époque*

68 IKTIODUCTIOR*

L'importance chaque jour croissante que prennent en France les questions économiques et sociales sufDt à démontrer le coup d*œii profond dontQrent preuve après 1830 les promoteurs du sobialisme. Tandis que les doctrinaires s'enrermaient dans le système de MontesquieUi ils devi* naienti eux, au contraire, tous les problèmes que suscite notre organisation moderne. Aussi, malgré les erreurs, les chimères qui se joignent aux théories des diverses écoles socialistes^ elles laissent dans Thisloire un sillon profond ; nos générations actuelles obéissent aujourd'hui à Timpulsion que ces doctrines ont communiquée à la philosophie, à l'économie politique^ à Tindustrie, à la littérature.

Trop arriérée au point de vue industriel, disposant encore de nombreux territoires qui offrent du travail à une population clair-semée, n'ayant point de classes en état d'antagonisme réel, ayant d'ailleurs avant tout à effectuer son évolution politique, l'Espagne devait rester indifférente aux premières tentatives du socialisme en France : elle ne pou* vait rien comprendre aux aspirations de nos classes ouvrières ; mais, autant de ce côté elle se maintint en dehors de notre mouvement, autant dès Porigine elle se montra favorable à la transformation que l'école romantique venait introduire en littérature.

C'est avec une profonde satisfaction qu'après i830 le peuple espagnol vit se manifester la réaction contre l'école classique. Jamais les règles de la tragédie, malgré le talent d'artistes éminents, n'avaient été par lui vraiment acceptées ; on les subissait : voilà tout. D'ailleurs, dans ce pays où la forme emporte toujours le fond, les mauvais classiques n'avaient pas tardé à abonder ; ils s'étaient rendus vraiment insupportables en implantant un genre de compositions qui excluait trop systématiquement la passion, là où elle doit être l'accompagnement obligé de toute œuvre

LKTTRBS» 8CIBNGB8 BT ARTS SOUS PEBDINAND VU. •

liltéraire. Loin d'accepter toute» les formes, toutes celles qui convieunent séparément à chaque pays, à chaque reli« giou, à chaque climat, ils prêchaient une seule forme lou« jours semblable, toujours identique, applicable à toutes les sociétés^ quelles que fussent leurs circonstances spér ciales.

Lorsque l'on vit à Madrid que ces mômes Français, coupables importateurs de la tragédie classique, en arrivaient à repousser ce genre vieilli et accueillaient avec ivresse un genre de compositions qui laissait place à tous les élans de l'enthousiasme, à toutes les ardeurs de la passion, ce fut un Applaudissement presque unanime.

Non pas que comprenant bien dès Torigine la portée de cette révolution littéraire, on se bornât alors comme aujourd'hui à voir en elle l'expression de cette loi naturelle que, notre société étant tout autre que celle de Tantiquité, tout autre aussi doit être notre littérature. Le mouvement ne fut pas dès Tabord compris ainsi : beaucoup n'y virent qu^un retour aux antiques romances, aux drames des seizième et dix-septième siècles. Au lieu d'admirer les odes, idylles, églogues, faites dans le goût des anciens auteurs grecs, ou les tragédies exécutées suivant les règles d'Aristote, d'Horace et de Boileau, c'est Calderon, c'est Lope deYegaqui devenaient seuls dignes de Tenthousiasme et du respect universels.

Les discussions que souleva l'apparition de Técole romantique immédiatement après i830, déterminèrent dans l'esprit des écrivains l'adoption de méthodes nouvelles, d'efforts distincts de ceux qu'ils avaient tentés jusque-là. Tictor Hugo, lord Byron, Lamartine, Walter Scott sont lus partout ; ils sont analysés, étudiés. Les compositions diverses s'imprègnent d'un nouveau parfum : elles sont souvent religieuses, au fond antimatérialistes et en même

temps patriotiques. Dan« le détail, plus de réalisme que d*idéal; la mythologie est Tennemi principal : tous les traits sont dirigés contre elle. Le style est généralement affecté; on recherche la périphrase au détriment de la clarté et de la précision ; un maladroit besoin d^imltation pousse les écrivains à une certaine mélancolie tout à fait en désaccord avec Téclntant soleil et les belles nuits du Midi.

Tel est le caractère du romantisme en Espagne ; nous avons dû le signaler, car il se retrouve désormais chez tous les écrivains vraiment dignes de ce nom.

Ce n*est pas qu'une résistance sérieuse ne lui soit opposée par tous ceux qui, imbus des règles d'Aristote et de Boiléau, n'admettent rien en dehors de ce qulls avaient eux* mêmes appris et pratiqué. Parmi les meilleurs esprits que comptait alors TËspagno, beaucoup ne voulurent voir dans la nouvelle révolution qu'un faux appétit de licence et ^'émancipation. Lista^ Rermosilla, Martines de la Rosa, opposèrent une digue au courant qui se déclarait contre «ux ; devenus maîtres des positions académiques, ils prétendront même arrêter dnns son dé veloppement le triomphe du romantisme; mais leur impuissance est démontrée par ce seul flÈdt que toute leur action se borne désormais à de nombreux articles de discussion pure, tandis que leurs ad- -versaires, produisant de nouvelles œuvres, lès distancent de tout Tespace qui sépare le vrai créateur du -simple cri*- 1lque.

C'est dans la poésie lyrique que cottimencèrent à apparaître, après 4830, les premiers symptômes d'une vitalité •nouvelle chez les écrivains espagnols. Sous la vive impres*sion produite par les tendances moins absolutistes des dernières années de f^erdinand, à l'ombre des espérances que fidiait naître ralliànee déjà pressentie de Christine et du -parti eoustitutioânel, dans Tauréolé d'enthousiasme qui

LKTTHBSi 6CIBKCM BT AftTB SOUS FERDINAND TII. 71

entourait le berceau dd la jeune princesse Isabelle, tous les poêles sentaient, Tun après l'autre, déborder leur cœur plein ti'allégresse et de ]oie.

Ventura de la Vega, Gallego, Breton de loe Herreros dirigent le chœur de ces ardents enthousiastes auxquels s*Hssocie Quintana lui-même ; leurs vers, avidement recherchés par une population ivre d'espérance, étaient lus et répétés dans tous les salons et tous les cafés ; on s'arrachait les journaux et les recueils qui les contenaient. Chaque incident donnait lieu à de nouvelles créations poétiques. La proclamation de Tamnistie, la naissance d'Isabelle, la mort de la duchesse de Prias, dont l'époux s'était fait le Mécène de celte brillante cohorte, devenaient le prétexte de véri*tables joutes littéraires.

Le théâtre résistait davantage à Tinnovation ; cependant on avait connaissance des pièces de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas, représentées alors avec tant de succès k Paris. De jeunes auteurs venaient chaque jour importuner les acteurs les plus répu.tés pour les engager à abandonner de vieilles tragédies dont le public ne voulait plus. Acteurs et compagnies défendaient avec acharnement leur Tépertoire ; mais les poètes dramatiques se montraient généralement favorables à la nouvelle mode de France. Ceux qui, comme Gil y Zarate avec sa pièce de Blanche de Boutton» voulurent à ce moment rester fidèles à Fécole classique, 8*expo8àrent aux sifflets des habitués du Café del Principe ; au lieu de traductions de tragédies françaises, les spectateurs demandaient des arrangements des vieux drames de Galderon et de Moreto ; avant de créer un nouveau genre, il semble qu'on voulait se retremper dans les souvenirs de rage d'or de la littérature espagnole.

Enfin, stimulé par le succès que venait d'obtenir un poète de Cadix, avec une nouvelle pièce intitulée Coquetterie et

Présomption^ Breton de los Herreros se décida à abandonner le genre de versiGcation légué par Moratin; il fit représenter, en iSdi, la Morcela^ et la faveur extraordinaire dont cette comédie fut l'objet, rompit les dernières barrières qui s'opposaient encore à Tinvasion du romantisme sur la scène.

D'aussi grandes modifications dans la manière de juger les œuvres littéraires, n'avaient pu s'obtenir sans de longues discussions critiques ; il s'était créé, en effet, pour étudier les questions littéraires, de nombreux journaux qui, rédigés par tout ce que la république des lettres comptait de plus remarquable, donnaient une grande valeur à tous les articles de critique et de goût. C'est Tépoque du Correo Mercantile de la Abeja^ de el Artisia, recueils dont il est très-difficile aujourd'hui de se procurer des exemplaires.

La censure existait toujours, quoique moins sévère et plus disposée à laisser flotter les rênes au gré des coursiers qu'elle refrénait auparavant avec tant de violence. Elle permettait à Mesonero Romanos de publier, sous le pseudonyme de El Gurioso Parlante, et sous le titre de Escenas MatritenseSj un tableau vif et piquant des mœurs de Madrid, écrit dans un style clair et élégant qui rappelle la touche d'Addison et de Jouy. Un autre écrivain, don Serafin Galderon> cultivait le même genre avec moins de succès, mais avec une égale érudition, et s'attachait à peindre et à représenter au naturel des scènes de la vie andalouse. Mais le plus distingué de tous les auteurs de l'époque, celui que la nature avait doué du génie le plus original, et qui était capable d'exercer le plus d'influence sur ses compatriotes, ne put trouver grâce dei^ant elle; c'était don José Mariano de Larra, âgé de vingt et un ans en i830 et déjà célèbre dans le monde littéraire. Il commença vers 1832 à publier,

LBTTRBg, SCIXNCBS ET ÀITS 80DS FERDINAND YJI. 73

SOUS le titre de Lettres du pauvre Parleur ^ une série de satires en prose, si vives, si animées, si puissantes par lo style et par ridée> que la clémence des gouvernants se sentit défaillir en présence d'attaques aussi rudes. Ce n'était pas que la mesure manqu&t à Técrivain, ni qu'il lui arrivât jamais, par des propos trop virulents ou des critiques trop amères, de dépasser lé ton d'une polémique raisonnable; mais il frappait si juste, il attaquait si directement les abus, les misères, les sottises de la société espagnole, il savait si bien capter tous les suffrages, si bien flageller par le ridicule, tous ceux qui masquaient leur ambition sous des dehors trompeurs, que le gouvernement se crut perdu s'il ne lui imposait silence. A force de mettre des entraves dans sa publication, on le força à la suspendre, et le public madrilène se vit privé de l'enseignement le plus fécond et le plus sérieux qu'il eût encore possédé depuis l'inimitable Quevedo.

Le succès des beaux romans de Walter Scott décidait, en outre, quelques écrivains à consacrer leurs efforts à la nouvelle historique. Escosura publiait le premier son Comte de Candespina, tandis que Larra préparait en silence l'intéressante et trop courte notice intitulée : Le Page de don Entique et Dohente, d'oti il devait tirer son célèbre drame Macias. Malheureusement, ce genre qui, vu le côté pittoresque des mœurs espagnoles, serait susceptible de fournir de si beaux arguments, ne pouvait donner de fruits sérieux à cause du peu de profondeur avec lequel les siècles antérieurs ont été jusqu'à présent fouillés et analysés par les historiens et les chroniqueurs espagnols.

Nous chercherions en vain dans les beaux-arts le même courant que nous venons de signaler dans la littérature ;

1 Carias M pobreciio Haàlachr, por el boohUler don Juan Ferez de Mnnguia.

H mmoDUCTtox.

aucun artiste ne se sent l'énergie sufflsante pour réagir victorieusement contre les disciples de Técole de David. La très-courte période que nous étudions est principalement occupée en peinture par les œuvres de José Aparicio et de Tejeo, jeune artiste envoyé comme pensionnaire à Rome et sur lequel depuis son retour on fondait de grandes cspé* rances.

Autant rémigration espagnole devait profiter utilement de son séjour à ^étranger au point de vue de toutes les idées philosophiques et littéraires^ autant elle semble s'être montrée indifférente en tout ce qui concerne la science et Tindustrie. Quel savant, quel industriel pourrions-nous mettre eu parallèle avec les Galiano, les Saavcdra, les Toreno et les ^nriinez de la Rosa, qui allaient revenir dans leur pritrle avec une récolte abondante de nouvelles connaissances? Quant à Tancien directeur du Jardin botanique, Mariano Lagasca, qui représentait le mieux à Londres la science espagnole, r&ge et le découragement produits par la perte de SCS manuscrits, Tempèchèrent d'utiliser autant qu'il aurait pu le faire son séjour dans la grande capitale britannique.

L'époque de la science et de l'industrie n'était pas encore arrivée, en 1833, pour la civilisation espagnole ; le seul côté par lequel elle promettait de briller bientôt était celui de la littérature.

Page 1