CHAPITRE I. — LB 1I1NISTÈ1|E-EÉGBNG
Si rbonnèteté sufQsait pour le rôle difficile de chef de natioD, on pourrait presque dire que les Espagnols n'auraient eu qu'à se féliciter de leur choix ; mais plus les posi"* lions sont élevées» plus les facultés d'intelligence deviennent nécessaires, surtout chez les hommes qui n'ont pas été habitués dès leur naissance à se préoccuper des règles qui président au gouvernement des peuples. Celui dont tous les choix dépendent est obligé de savoir connaître les hommes ; il ne lui sufQt pas d'avoir des amis sincères et de leur être lui-même fidèlement attaché ; il faut encore qu'il sache grouper autour de lui tous les talents, toutes les capacités susceptibles de favoriser le triomphe de ses idées et le succès de sa politique.
Espartero avait au plus haut degré cette qualité si estimable de la vie privée, d'aimer sincèrement ses amis , et de leur être dévoué en toute circonstance. Aussi devait-il arriver qu'incapable de juger par lui-même, et disposé à écouter le jugement de ceux dont il aimait à s'entourer, il accorderait une excessive intluence à ceux qui lui inspire* raient confiance et le séduiraient soit par des flatteries, soit par l'évocation des souvenirs de jeunesse.
Les événements au milieu desquels il prit possession effective de la présidence du conseil placèrent auprès de Ini un homme d'Etat de grande valeur, grftce auquel le pays put pendant quelque temps se faire illusion sur la valeur personnelle de son idole. Nous voulons parler du ministre de l'intérieur, don Manuel Gortina, qui avait été envoyé en mission à Barcelone dès les premiers jours de septembre par la junte de Madrid, et que plus tard nous avons retrouvé à Valence discutant avec Christine les termes de l'acte de renonciation.
Cortina était vraiment doué 'd'un grand talent ; avocat éminent du barreau de Séville, il s'était distingué dans
T. rv. 16
2iS LIVRB tll. — lÉGEKCB d'eSPASTIIO.
Cette cité noa-seulement par une parole claire, facile, cor* recte, précise, mais encore par le cournge civil qu'il avait eu occasion de déployer en maintes circonstances. Trètinstruit, très-préparé par ses études et son éducation à la >ie politique, il avoit cette généralité de vues qui permet de comprendre d*un seul coup d'œil Timportance des questions, et cette perspicacité qui vous pousse à ne négliger aucun détail, même ceux qui paraissent les plus insignifiants. De même que dans la junte de Madrid il avait été désigné comme Thomme le plus digne d'aller au nom de la capitale traiter avec Espartero, de même sous le ministèrerégence il fut bientôt accepté et reconnu comme le plus capable de donner l'impulsion^ de déterminer la ligne à suivre : ses collègues eurent le mérite de s'incliner devant sa supériorité et de se soumettre à son programme. Aussi, malgré les nombreux désordres que la révolution avait occasionnés dans toute la Péninsule, bien que l'impuissance du pouvoir central eût été absolue pendant plusieurs mois, le ministère-régence, manœuvrant avec habileté, eut-il le bonheur de rétablir Tordre avec une rapidité exlrême.
Deux grandes difficultés le menaçaient : d'une part, la multiplicité des juntes provinciales qui s'étaient organisées dans presque toutes les grandes villes, comme à toutes les époques de pronunciamentos depuis 1808; d'autre part, la nécessité de réduire le personnel de l'armée, à raison de la conclusion de la guerre civile.
Voici comment il triompha de ces deux obstacles : Par décret du 14 octobre, il décida d'abord que les juntes créées dans les capitales de province seraient partout employées comme auxiliaires du pouvoir central, et rempli* raient les missions qui leur seraient confiées. Par oûntre, elles devaient rendre aux autorités les fonctions qu'elles leur avaient usurpées : les juntes créées dans toutes les
CBàPITRE I. — LU MlNtSTÈRS-BÉGIlfCB. iiî
autres ville» étaient immédiatement supprimées. Ainâi le gouvernement se réservait d'utiliser toutes les individua** lités qui pouvaient lui apporter un concours utile et se trouvait en mesure d'écarter toutes celles qui pouvaient le' gêner dans son action. L'obéissance à ce décret était la pre* mière condition du rétablissement de Tordre ; Gortinà fut assez heureux pour l'obtenir; avide dès lors d'iissurer dans toute son intégrité l'autorité centrale, il songea à se débarrasser au plus vite de tout ce qui pouvait rappeler l'agitation révolutionnaire, et un autre décret du 25 novembre ordonna la dissolution de toutes les juntes, même de celles qui avaient été admises par le décret d'octobre. Ce serait folie de croire qu'il obtint sans peine un tel résultat ; on voyait déjà germer dans toutes les juntes les semences d'un parti qui, s'appuyant sur les principes républicains et dé-' mocratiques, allait déjà dans ses conclusions politiques bien au-delà des aspirations constitutionnelles des progressistes. Ce parti, peu séduit par les théories des jacobins français^ rêvait pour l'Espagne une république non pas une, indivî** sible, comme l'avait été notre république française à la fin du siècle dernier, mais une fédération de provinces presque indépendantes, à l'instar des Etats-Unis d'Amérique et des cantons suisses. Il était venu à l'esprit d'un certain nombre d'hommes politiques qu'au lieu de se constituer par la volonté de Tex-régente, le ministère aurait dû chercher son origine et son point d'appui dans l'existence d'une junte centrale, formée des représentants de toutes les juntes pro- 'vinciales, qui se seraient réunis à Madrid. Espartero et ses ^mis, ainsi que les principaux chefs progressistes, avaient craint que cette pensée ne devint le drapeau de la révolu^ tion de septembre ; car il entrait dans leur manière de voir de conserver le principe monarchique^ et de maintenir la constitution de i837. Aussi, bien qu'ils se privassent contré.
344 LITIB m. — BtGBRCB D'iSPAtTERO.
le retour des modérés des seuls auxiliaires capables de leur assurer plus tard le triomphe, leurs premiers actes furentils dirigés contre les juntes ; ils tentèrent de briser entre les mains des républicains dits alors centralistes^ parce qu'ils réclamaient une junte centrale, les instruments dont ils auraient pu faire usage. L'exécution des décrets du H oc* tobre et du 25 novembre ne fut nulle part l'occasion de désordres ; mais elle désintéressa complètement les républicains de la révolution de septembre et les détermina, à Madrid comme à Barcelone, à former le noyau d'une opposition spéciale, destinée à se séparer chaque jour davantage du parti progressiste.
 propos des mouvements postérieurs qui eurent lien à Barcelone pendant la régence d'Ëspartero, nous aurons occasion de revenir plus d'une fois sur cet élément dit centraliste, qui acquit surtout de la force en Catalogne ; à Madrid, les dispositions spéciales de la juule gouvernementale formée à l'origine de la révolution lui étaient trop hostiles pour qu'il pût exercer quelque influence sur les événements. Cette junte avait ainsi formulé son programme : Trône d'Isabelle //, régence de Christine, constitution de 1837, et indépendance de la nation; elle ne voulait pas, avec Espartero, que le sénat lui-même fût dissous et se contentait d'un simple renouvellement du tiers de ses membres. Toute réforme de la constitution dans un sens démocratique lui était odieuse ; les événements de Valence avaient été au-delà de ses prévisions, puisqu'ils avaient amené le départ de Christine, et qu'ils obligeaient à' se préoccuper d'une reconstitution de la régence. Il y avait, selon elle, danger h s'engager plus avant; aussi, loin de consentir à la réunion de cette junte centrale pour li^queile elle fut sollicitée par divers représentants envoyés par des juntes de province, on la vit refuser de prendre pour elle-
CBAFITRB f. -« LB MINISTÈRE RÉGBKCB. 34S
même le titre d^atUorité gouveimante supérieure qui lui fut proposé et elle consentit à abdiquer entre les mains du ministère-régence. Son exemple devait être décisif; dès que sa détermination fut devenue publique en Espagne, toutes les prédications des habitués du Café Nuevo de Madrid furent impuissantes à galvaniser l'idée de la junte centrale, et les décrets do don Manuel Gortina furent partout obéis.
Quant à Tarmée, on procéda avec mesure à la difficile opération du licenciement ; les premières ordonnances portèrent sur les milices provinciales : un décret du 5 novembre fixa que les grades obtenus dans ces corps seraient reconnus définitivement comme assimilés à ceux de Tinfanterie ; même avantage fut concédé le 7 décembre à tous les officiersdescorps francs, qui furent ensuite licenciés, comme l'avaient déjà été les milices provinciales. Enfin, le 7 fé* vrier 1841, le contingent de 1830 fut renvoyé dans ses foyerâ ; par ces dispositions, l'effectif total, qui était dans le mois d'octobre 1840 de 237 000 fantassins et ii 000 cavaliers, se trouva au bout do cinq mois réduit à 154000 hommes d'infanterie et 1 1 300 de cavalerie.
En même temps qu'il avait à mener à terme ces deux opérations difGciles de la dissolution des juntes provinciales et de la réduction de l'armée, le ministère-régence avait à résoudre les questions relatives à la réouverture des Gortès. La reconnaissance de la constitution de 1837, et le désir exprimé de l'appliquer avec sincérité, facilitaient grandement sa tâche; cependant une partie très-nombreuse de Topinion publique s'indignait contre la réapparition du sénat ; tous les républicains, beaucoup de progressistes auraient voulu que les sénateurs fussent tous soumis à la réélection. Espartero et don Manuel Gortina résolurent la question d'une manière différente; affectant une obéissance
246 LiTu m. *- lÉoiRCi d'ebpabtbio.
aveugle aax prescriptions de la charte qu'ils avaient re« connue, ils s'appliquèrent exclusivement à faire exécuter le décret du 11 octobre, promulgué avant l'abdication de la reine Christine, par lequel il avait été décrété qu'aux termes de Tarticle i 9 de la constitution il serait procédé, on même temps qu'aux élections d'une nouvelle chambre, au renouvellement du tiers des membres du sénat. La réouverture de nouvelles Gortès fut fixée pour le 19 mars 1841 ; en même temps, il fut décrété que les élections des repréeentants seraient précédées dans le mois de janvier des élections des municipalités et des députations provinciales. Le terme était bien un peu éloigné, surtout en face des prescriptions de la constitution de 1837; mais, d'un antre cOté, l'intervention des députations provinciales dans la préparation des actes électoraux était si nécessaire, que Topinion n'accusa point le ministère d'avoir cherché à reculer l'époque des élections pour se maintenir plus longtemps au pouvoir.
Quant aux municipalités, c'eût été un terrain trop brûlant que de s'aventurer à fixer la législation qui devait les régir ; on décida que la loi organique récemment votée et sanctionnée resterait suspendue, et serait soumise aux nouvelles Cortès pour être mise par elles en harmonie avec les principes de la constitution.
L'attitude prise par le ministère-régence sur toutes les questions politiques convenait en général au pays, dans le sein duquel ceux qui aspiraient à des réformes plus démo* cratiques étaient loin de se trouver en majorité ; aussi» le premier moment d'inquiétude passé, toutes ces mesures furent-elles accueillies avec asse.z de faveur, et toutes les prescriptions obéies ; le ministère eût pu avec facilité en** treprendre de sérieuses réformes, s'il n'avait craist d'empiéter sur le domaine de la nouvelle chambre* Il se cou-
CHAPITBB 1. ^ LB VllflSTÈRB-BBOENCB. t47
tenta de prendre un certain nombre de dispositions dont l'énoncé seul surflra pour montrer tout ce qu'il y avait h faire au lendemain de la guerre civile. Elles avaient trait : 1^ A la formation d*une commission pour inventorier tous les diamants et tout le mobilier des palais royaux ;
â^ A Toctroi d'une amnistie générale en faveur de toutes les personnes compromises pour délits politiques depuis le 19 février 1837, en exceptant seulement celles qui auraient favorisé la cause du prétendant et n'auraient pas été com-r prises dans le traité de Vergara ;
S"" A la fermeture dans la province de Guipuzcoa de tous les monastères, couvents et autres édifices appartenant à des communautés religieuses ;
4*" A rindication précise des conditions dans lesquelles l'état de siège pouvait être prononcé ;
5« A la prise de possession par le ministère des finances de tous les biens du clergé séculier, pour être administrés par les employés de l'Etat» sous la condition qu'un projet de loi serait présenté aux Cortès dans la prochaine législa^» tion, afin qu^il fût procédé à leur vente ;
6« A Taffectation de l'église de Saint-François le Grand à Madrid à un grand Panthéon national où devaient être re;< cueillis les restes de tous les grands citoyens ;
7*" A l'établissement d'une statistique générale du pays, et à la nomination d'une commission chargée de préparer une carte d'Espagne, supérieure à celle de Lopez, dont l'insuffisance était universellement reconnue ;
8* Enfin, à rétablissement d'un registre civil dans toutes les capitales de province, chefs-lieux de district et villes de plus de cinq cents feux.
Plusieurs de ces mesures étaient de nature à irriter la cour de Rome. Celle-ci, qui, peu à peu, grâce à la protection du parti- modéré, avait recouvré à la cour de Christine rin-
348 LITEB III. — RÉGSNCB d'sSPAITXBO.
fluence qu'aurait dû pour toujours lui ravir en Espagne Tappui qu'elle avait accordé à don Carlos, entreprit de défendre ses intérêts et songea à susciter des obstacles au nouveau gouvernement. En conséquence, celui qui faisait les fonctions de nonce apostolique de Madrid, don José Rami* rez de Arellano, essaya dans des communications ofQcielles de faire passer aux yeux des Espagnols tous les actes du ministère-régence comme autant d'attentats contre l'autorité spirituelle du père de TE^glise ; loin de se laisser intimider par ses menaces, le gouvernement du général Espartero soumit au suprême tribunal do justice toutes les communications du nonce et, après que la sentence eut été rendue par cette cour supérieuroj fit reconduire à la frontière le malencontreux diplomate, coupable de n'avoir pas compris combien la situation s'était modifiée par le départ de Christine. Grégoire XVI^ devant cette manifestation^ en fut réduit à censurer dans une allocution du consistoire secret, le 1*' mars I84i, la conduite du gouvernement espagnol à Tégard de l'Eglise depuis la mort de Ferdinand YII ; mais Téloignement du nonce, la fermeture de la nonciature, la cessation du tribunal de la Rota, la remise au tribunal suprême de toutes les affaires que résolvaient auparavant ces juges spéciaux, brisèrent entre ses mains toutes les armes au moyen desquelles il aurait pu influer dangereusement sur les consciences.
Ferme à Tégard du saint -siège, le ministère-régence ne le fut pas moins dans ses rapports avec le gouvernement portugais ; il exigea avec une certaine hauteur la ratification déPmitive d'un règlement pour la navigation du Duero» à laquelle le cabinet de Lisbonne se dérobait maladroitement depuis plusieurs mois, sans autre avantage que celui de favoriser quelques intérêts particuliers au détriment de l'avantage, commun aux deux nations, qui avait fait adopter
CBAPnRB I. — LB MmUTÈRK-BfiGKNCI. 24f^
le règlement. Ses premières menaces ne furent pas suivies d'un heareux résultat; les ministres portugais voulurent en référer à la médiation de l'Angleterre ; mais, comme ils étaient effectivement dans leur tort, ils durent céder à la fin, et la ratification définitive du traité mit fin au conflit.
Quelques embarras surgirent un instant du côté du Nord, dans les provinces nouvellement pacifiées, à propos des fueros. Le ministère-régence trouva en effet, en Biscaye et ' dans le Guipuzcoa, une forte opposition de la part des dé* putations de ces deux provinces à faire exécuter quelquesuns de ses ordres ; il ne considérait pas comme étant de sa dignité de demander le pase ou exequatur, que fixaient les anciens fueros : il fallut de part et d^autre certaines concessions pour que le débat ne s'envenimât pas ; en effet, sitôt qu'ils l'avaient vu naître, les principaux chefs du parti modéré, jaloux de grouper autour d'eux les restes du parti absolutiste vaincu, avaient commencé immédiatement à exciter les passions. Il s'en fallut de peu que l'on n'en vint, en Guipuzcoa et en Biscaye, à une lutte ouverte ; et il fut impossible de fixer le modm Vivendi d'après lequel ces deux provinces jouiraient de leurs fueros. Plus conciliante, la Navarre parvint au contraire à déterminer la manière précise dont elle entendait concilier ses anciens privilèges avec les institutions générales de la nation : un décret daté du 15 décembre approuva toutes les réglementations qui avaient été adoptées par la députation de cette province, et plus tard les Gortès ne devaient plus avoir, en ce qui concernait les Navarrais, qu'à approuver les résultats de l'heureuse négociation conclue avec eux sur ce grave sujet par le ministère-régence.
Quelles nouvelles relations diplomatiques s'établiraient entre la France et l'Espagne à la suite de la révolution de septembre 7 C'était là un sujet de la plus haute gravité. Car
on savait à Madrid le roi Louis-Philippe trèB-préoecupé de 868 intérêts dynastiques, très-décidé à soutenir le parti modéré par lequel il avait toujours cherché à assurer le triomphe de Tinflueuce française, et Ton ne pouvait supposer que ce prince ainsi disposé eût vu avec indifférence Vabdication de la régente Christine, dont la politique était si conforme à toutes ses idées. Seulement, les événements dans toute Tannée 1840 avaient été contraires au système spécial du roi Louis-Philippe, et les embarras tant intérieurs qu'extérieurs au milieu desquels il eut à se débattre expliquent comment, sans trouver aucun obstacle du côté de la France, les progressistes espagnols purent se délivrer de Christine.
Dans le mois de février 4840, le cabinet du maréchal Soult avait dû se retirer devant le rejet de la dotation du duc de Nemours. Forcé de recruter son cabinet dans des rangs parlementaires qui ne lui étaient nullement sympa* tbiques, le roi dès lors avait appelé M. Thiers à la présidence du conseil, et s'était abstenu d'influer par ses conseils sur les actes de ses ministres (I*' mars). Dégagés dès lors de tout compromis antérieur, ceux-ci avaient sérieusement travaillé à éloigner des frontières pyrénéennes les éléments carlistes, à mesure qu'ils affluaient sur le territoire français. Don Carlos, interné à Bourges, y avait été strictement surveillé ; on avait dispersé à Bourg, dans le département de TAin^ les principaux chefs de l'armée de Cabrera ; au Puy, en Auvergne, les capitaines et les offlciers subalternes ; à Besançon, les ecclésiastiques. Au lieu d'écouter les suggestions de M. le marquis de Miraflorès, ambassadeur de Christine, dont toutes les manœuvres ten« daient à acquérir pour le parti modéré espagnol lès principaux débris du carlisme, le gouvernement français préférait écouter les conseils plus énergiques du consul d'Espagne à
CIIÀPITEB I. — LE VimSTteB-BtoltNGB. 2S 1
Bayonne. M. Gamboa, tel était le nom de ce consul, qui, plus tard, occupa le portefeuille des finances dans le mini&* tère-régence, était anti fueriste et transmettait directement à M. Tiiiers les désirs du général en chef espagnol pour venir à bout de l'insurrection. C'est à la franche et loyale conduite du cabinet du 1*' mars que l'Espagne a dû que toutes les conspirations organisées sur le territoire français, après la convention de Vergara et l'entrée des troupes de Cabrera, malgré le grand nombre des éléments qui les composaient, aient été suffoquées à temps.
Plus tard, quelque intérêt que pût avoir M. Thiers à surveiller les événements politiques de l'Espagne, son atten^ tion fut absorbée par les complications, diplomatiques d'où faillit surgir une guerre européenne. Le traité du 15 juillet 4840, signé sans participation de la France entre l'Angleterre et les trois grandes puissances orientales, avait créé un état de choses tout différent de celui qui avait été inauguré en 1834 par le traité de la quadruple alliance. Isolée du concert européen, la France, qui seule en Europe avait voulu prendre le parti de Méhémet-Ali contre la Porte Ottomane, s'était vue exposée à entrer en lutte avec tout le continent, et avait trouvé en face d'elle le cabinet de Londres, tout à l'heure attaché à elle par des liens si intimes. M. Thiers, animé de sentiments tout autres que le monarque constitutionnel dont il dépendait, affirmait une politique ferme et énergique en face de l'isolement honteux dans lequel on avait cherché à placer la France ; il se préparait à la guerre et profitait habilement de l'émotion générale du pays pour faire décider la grande œuvre des fortifications de Paris. Mais le besoin général de la tranquillité et de la paix, les intérêts matériels très-surexcités, l'instinct conservateur, plus puissant que toutes les considérations de dignité et d'honneur, étaient trop puis-
35i LITftB UI. ^ BtGINCB D'nP^BTBKO.
Bants en France pour que Toa se maintint longtemps dans «ette attitude. Tous ces éléments firent cause commune avec le roi, qui n^attendait qu'une occasion pour reprendre les ministres avec lesquels il voulait régner et gouverner; et, au mois d'octobre, le cabinet Thiers dut se retirer pour faire place à M. Guizot, destiné désormais à rester au pouvoir jusqu'à la révolution de 1848.
L'avènement de M. Guizot était au dehors l'abandon complet de toute velléité tant soit peu guerrière, la dispo^ sition bien accentuée de faire toute espèce do concessions pour la rentrée de la France dans Talliance européenne ; mais, vis-à-vis de l'Bspagne, c'était la réapparition d'une politique essentiellement dynastique, une protection secrète à tout le parti modéré, une continuité d'efforts pour rendre à Christine le pouvoir qu'elle avait perdu, une préoccupation bien arrêtée d'empêcher tout mariage de la jeune reine Isabelle avec tout autre qu'un Bourbon, enfin une rivalité constante à Madrid pour empêcher l'influence anglaise d'y prendre la place précédemment occupée par la France. Le parti progressiste et les hommes qui étaient appelés à di* riger à Madrid la révolution de septembre ne s'y méprirent pas un instant ; comprenant leur situation et l'impossibilité pour eui de modifier les pensées intimes d'un monarqud plus préoccupé, de sa dynastie que des intérêts du pays qu'il représentait, ils inclinèrent naturellement du côté où on les poussait et se jetèrent dès lors dans les bras du cabinet de Londres. Espartero ne craignit pas de dire publiquement que ses inclinations et ses opinions avaient toujours été en faveur d'une alliance intime avec la Grande-Bretagne^ et que c'était là l'amitié sur laquelle il comptait.
Plus le ministère-régence montra de sympathie pour les Anglais, et plus naturellement il excita le mécontentement de Louis-Philippe et du cabinet français du 29 octobre. Ce
CHàPITRI I. -• LE imnSTÈRS-BfiGBNCB. SS3
mécontentement se traduisit de manières différentes : par des refus de soldes aux réfugiés carlistes, qu'on renvoyait ainsi en foule agiter le territoire espagnol ; par des discours où M. Guizot, ministre des affaires étrangères, déclarait hautement à la tribune qu'il déplorait tous les événements qui avaient amené en Espagne Tadministration du ministère-régence (séance du 4 janvier i84i, Chambre des pairs) ; par des témoignages de respect et d'affection donnés par tous les membres de la famille royale de France à la régente Christine ; enGn, en gênant de tous côtés par son action diplomatique les efforts concertés des cabinets de Madrid et de Londres pour faire reconnaître par TAutriche, la Prusse et la Russie, la souveraineté de la reine Isabelle.
M* Guizot, sans être hostile à cette reconnaissance, ne voulait pas que TEspagne la dût à Tintervention de TAngleterre ; il craignait, en outre, qu'à Pinstar d'autres démarches déjà tentées sous le cabinet O'Falia à Berlin et à Vienne par MM. Zea-Bermudez et Marliani, on ne voilât, sous le prétexte de négociations de reconnaissance, des projets de mariage entre Isabelle et un prince autrichien ou allemand qui ne fût pas de la maison de Bourbon. Naturellement inquiet de Tallianee intime qui existait entre Christine, les modérés, Louis-Philippe et le cabinet du S9 octobre, et préoccupé d'un manifeste publié à Marseille le 8 novembre par Tex-régente, qui, une fois sur le sol étranger, avait pris la situation de chef d'un parti vaincu^ le ministère-régence avait jugé nécessaire d'envoyer à Paris, pour le représenter et le tenir au courant de toutes les intrigues, un des membres les plus intelligents du parti progressiste. Son choix, fait avec perspicacité, était tombé sur don Salustiano de Olozaga, qui s'était empressé, en décembre 1840, d'aller occuper la place laissée vacante
251 LIYM tif. -^ fttQBNGB d'eSPAITERO;
dès les premiers événements de septembre par le marquis deMiraflorès.
La bonne gestion des finances, non moins que le cboix des alliances, dut être une des préoccupations les plus constantes du ministère-régence. Il avait eu assez de fermeté dès les premiers jours de son avènement pour rétablir par un seul décret toutes les bronches de revenus sur le pied où elles étaient établies par les lois avant le pronuneiamento : grftceà cette décision, les ressources recommencèrent à affluer peu à peu dans le Trésor, et comme des licenciements successifs vinrent diminuer les frais, un certain bien-être relatif succéda bientôt à l'extrême pénurie dont tous les corps de TEtat avaieot eu à souffrir pendant TanaVchie qui accompagna le mouvement de septembre. Tous les contrats signés avant Tabdication de la régente furent solennellement reconnus ; on détermina par un règlement public Tordre dans lequel toutes les obligations devaient être payées ; on capitalisa les intérêts de la dette consolidée intérieure et extérieure, échus dans les semestres antérieurs au V^ janvier 184i et qui n'avaient pas été payés ; on centralisa enfin au Trésor public toutes les ressources de la nation, sans permettre à aucun ministère de faire aucun paiement qui ne fût approuvé par le ministère des finances. Ces diverses dispositions contribuèrent beaucoup à rétablir la confiance publique ; elles permirent d'attendre en toute tranquillité les mesures que voudraient prendre dans cet ordre d'idées les nouvelles Cortès.
Au point où le pays en était arrivé, tout Tavenir de l'Espagne dépendait donc, au commencement de 1841» des idées qui présideraient uu choix du corps électoral ; sur ce point le gouvernement affecta de ne point vouloir influer sur les votes, et tint sincèrement sa promesse en exigeant de tous ses fonctionnaires Tobligation de s'abstenir de toute près*
CHÀPITRB I. ^ Lit MllâSTÈRK-ltÉGEICCB. â5S
sion. Ainsi livrés à eux-mêmes, les électeurs firent un premier essai de leurs tendances respectives dans les élections municipales et départementales (janvier) ; dans chaque cité, dans chaque province, l'élément qui possédait réelles ment la majorité put appeler à la direction des affaires ceux qui le représentaient le mieux. L'événement prouva que la majorité dans le pays était réellement acquise du parti pro^ gressisie ; les modérés n'arrivèrent à obtenir qu'une mino* rite tout à fait insigniflante ; quant au parti républicaincentrali8te> il fit triompher quelques-uns de ses candidats^' C3 qui décida, en vue de contrarier ses progrès, le ministère à interdire par un décret les sociétés ou réunions patriotiques qui avaient commencé à s'installer en plusieurs chefs-lieux. Les résultats furent presque les mêmes aux élections de députés et de sénateurs ; mais, cette fois, les modérés refusèrent d'entrer en lice ; ils craignirent un insuccès, et se contentèrent d'appuyer une liste de candidats: qu'avaient voulu choisir parmi eux les provinces basques.
Quant aux centralistes^ ils n'étaient pas encore en nombre suffisant pour se présenter ailleurs qu'en Catalogne comme un grand parti politique. La représentation nationale de 1841 se trouva donc presque exclusivement composée de progressistes ; on n'y comptait que deux républicains, Uzal et Mendez Vigo, et un seul modéré, Pacheco.
Dès l'ouverture de la session (19 mars), il fut évident que les Gortès s'empresseraient de sanctionner les conclusions de la révolution de septembre, admettraient la renonciation de Marie-Christine et chercheraient à constituer la régence sur de nouvelles bases. Mais quelles seraient ces bases? Ëspartero serait41 seul, ou quelques auxiliaires lui seraient-ils adjoints? La régence serait^elle une, triple ou quintuple ?
Une fois cette question jetée dans le débaity elle fut saisie
256 LIYRK III. — ftÉOniCC D^ESPARTnO.
avec avidité par tous les partis, par la presse, et occupa vivement tous les esprits ; l'idée de cinq corégents fut rapidement écartée, mais un débat trës-vif s'engagea entre les unitaires, ceux qui ne voulaient qu'un régent, Espartero, et ceux qui voulaient lui associer deux collègues ; on donnait à ceux-ci le nom de trinitaires. Les républicains, par crainte du despotisme, par déflance du pouvoir militaire, inclinaient naturellement du cAtédestrinitaires ; les modérés au contraire, par respect du principe monarchique, tenaient beaucoup à concentrer tous les pouvoirs en une même main.
La régence triple comptait des partisans jusque dans le sein du ministère : Gomez Becerra et Ferrer lui trouvaient de sérieux avantages ; à la fin pourtant, sur les indications réitérées de leurs collègues, ils consentirent à sacrifier leurs préférences, et d'un commun accord les ministres déclarèrent aux chambres qu'ils considéraient comme avantageux aux intérêts du pays que la régence fût exclusivement confiée à un seul personnage.
Espartero aurait dû se tenir pour satisfait de cette démarche du ministère qui laissait les députés dans une entière liberté d'agir selon les conseils de leur conscience ; mais, mal conseillé, dépité peut-être de voir que l'opinion ne faisait pas de ses talents tout le cas qu^il croyait mériter, il se laissa aller à autoriser son secrétaire, le brigadier Linage, à publier en son nom une manifestation de ses sentiments. Dans un communiqué fait kYEco del Comercio en date du 27 mai, et dont Gortina aurait voulu à tout prix empêcher l'impression, se trouvait indiquée la volonté d'Ëspartero de se retirer des affaires publiques et de se consacrer au repos dans Tintérieur du foyer domestique^ si les Cortès n'étaient pas d'accord avec lui sur le nombre de personnes qui devaient composer la régence, c'est-à-dire si elles lui imposaient des collègues*
CHAPITRB I. — LE MINISTÈRE- RtGBKCB. 257
Getle manifestation eut Teffet le plus déplorable : elle agita Tarmée, ce qui était peut-être le vrai motif pour le^ quel elle avait été faite ; elle dépouilla Espartero du prestige sous lequel il avait toujours cherché à apparaître, de simple exécuteur de la volonté nationale, sous quelque forme qu'elle se manifestât ; elle autorisa ses ennemis à l'accuser d'ambition ; elle sanctimma le reproche qu'on lui faisait déjà.à mot couvert de vouloir abuser de la force ; enfin, et ce fut là son véritable tort, elle excita la susceptibilité de beaucoup de députés qui voulaient bien voir en lui un homme utile, mais non un homme nécessaire.
11 eût fallu pour Espartero sortir vivement d'une situation si fausse dans laquelle son crédit ne pouvait que diminuer; malheureusement il fallait remplir toutes les formes légales exigées par la constitution de i837 ; ce ne fut qu'après une longue discussion suivie simultanément au congrès et au sénat, dans laquelle quarante et un discours furent prononcés, que ces deux chambres réunies en un seul corps furent appelées à voter le 48 mai 1841 .
Sur 290 députés et sénateurs présents^ 453 votèrent la régence unique, 136 la régence triple, 1 la quintuple.
Quand on en vint à la désignation du régent, Espartero réunit 179 voix ; Arguelles, 103; le comte de Almodovar, 5; Christine, 3; il y eut 1 bulletin blanc et 1 voix perdue.
Le ministère n'attendait que ce vole pour se retirer ; il s'empressa de présenter sa démission, en conseillant au régent de constituer un cabinet avec des éléments tout à fait nouveaux qui n'eussent point participé à la situation depuis la révolution de septembre.
Avec plus d'intelligence, Espartero eût compris que nul n'était plus capable que Gortina de bien appliquer la politique qui avait été si habilement dessinée depuis sept mois;
Ti IV. 17
158 LIVRB III. *— BÊGKKCK D*KSPAIITftRO»
mois dans gon aveuglement 1q uouvoau ri^gont crut qu'il potuTait 86 passer des servicet de cet habile homme d'Ktat ; il 110 voulait pus, uux yeux du publie, apparatlre comme ayant besoin d'un Mentor; dans son désir de gouverner effectivomenl p«ir lui-même, 11 accepta la démission qui lui était présentée.