CHAPITRE II. — MOfJVBMIiNT LITTÊRAIKB
Nous avons eu plus d'uue fois déjà, dans l'examen de la période liltéraire qui comprend le règne de Ferdinand VII, Toccasion de citer le nom de don Ângel de Saavedra, de* venu en 1834 duc de Rivas par la mort de son frère aîné (1791-1865). Soldat de la guerre de l'indépendance, il assiste dans sa première jeunesse aux combats de Tudela, d'Uclès et d'Ocafla; de 1814 à 1820 il fait représenter à Madrid et à Séville diverses tragédies qui attirent sur lui l'attention dans ces deux grandes cités ; il est ensuite activement mêlé comme patriote et comme tribun à toutes les agitations de la période conslilutionnelle qui suit 18i0, et se voit obligé d'émigrer après le rétablissement du pouvoir absolu, en 1823. Pendant ces dix longues années d'émigration, de 1823 à 1833^ le majorât de sa famille se trouvait aux mains de son frère atné : c^est alors que, chargé d'une famille déjà nombreuse et réduit à l'étranger à une existence peu brillante, il eut parfois à souffrir les atteintes du dénûment ; c'est alors aussi qu'il acquit les grandes qualités qui devaient plus tard le distinguer, et qu'il composa les belles œuvres littéraires auxquelles sa grande renommée est due. Jusqu'à son exil, don Angel de Saavedra n'était qu'un homme d'une jeunesse ardente, doué de la plus vive imagination, fort au courant de toutes les règles de la composition classique, faisant des tragédies et des comédies dans tous les principes de l'art connu. Après 1830, au contact des grands écrivains français, à la lecture de Shakspeare, lord Byron, Walter Scott, son esprit s'échauffe. Il comprend que l'imitation des formes vieillies ne parvient point à constituer un poëte créateur ; il se détache de celles où son esprit était enfermé, il se décide à ne plus imiter les classiques du dix-septième siècle.
De là l'idée de raconter dans un poëme épique {El Moro espositOj Le Maure abandonné) la grande lutte des deux
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civilisation chrétienne et arabe au dixième siècle ; de là une fécondité, une abondance incomparable pour peindre dans des vers toujours amples, harmonieux, élégants, les rives du Guadalquivir, Téclat du soleil dans les régions méridionales, la beauté des femmes andalouses, le parfum irrésistible des orangers et des jasmins ; de là aussi la pensée de renouveler le théâtre espagnol de Lope, de Galderon, de Tirso et de Morelo en créant, à Tinstar de Victor Hugo, des pièces dramatiques dans lesquelles le poCle cesse de s'astreindre à une versiQcntion monotone et aux règles des unités; de là enfin la conception et l'exécution du beau drame intitulé Don Alvaro ou la Force du Destin, devenu le sujet d'un opéra de Verdi.
Par l'œuvre du Moro esposùOy le duc de Rivas s'est placé à un Irès-haut rang parmi les poêles ; non qu'il atteigne jamais le sublime et qu'il remue les fibres les plus pro fondes du cœur humain ; sa nature ne le portait ni au grandiose, ni au pathétique. Egoïste, très-ardent à toutes les satisfactions qui viennent des sens, amoureux de la couleur, de l'éclat, de la pompe, il cherche surtout à faire miroiter dans ses vers tout ce qui brille, tout ce qui rayonne. Son poSme est un riche écrin, plein de diamsints et de joyaux de toutes sortes; on n'y voit que pierreries, armes éclatantes, eaux cristallines, ciel bleu, étoiles scintillantes, cavaliers à la noble figure, belles dames au regard tendre et passionné. C'est bien là l'Espagne tant vantée, celle des Maures et des Ândalous; là fleurissent toutes ces plantes odoriférantes, aux parfums enivrants; là existent ces bosquets fleuris où l'âme se consume dans un feu inextinguible de désir et d'amour ; là vivent ces coursiers pleins de feu capables des plus grands exploits; là a dû naître l'esprit chevaleresque avec ses dévouements les plus héroïques, ses générosités les plus folles.
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Don Alvaro renferme une idée eBsentiellement dramati* que; c'est TŒdipe moderne poursuivi par la fatalité et venant se réfugier sous les asiles ouverts par la religion catholique. Le destin s'acharne après lui jusqu'au fond du cloître, et le voilà obligé de diriger à nouveau un fer homicide contre le dernier descendant des victimes dont il pleurait rimmolation. Donnez à ce personnage beaucoup de cœur, une grande générosité, un très-vif sentiment de Thonneur et, en même temps, la conscience profonde du mauvais sort qui pèse sur lui ; vous avez un cadre admirable dans lequel un poëte peut facilement développer toute l'étendue de son génie. C'est celui qu'imagina le duc de Rivas. Aussi, on ne s'étonnera pas que la première représentation de Don Alvaro (fin 4835) soit restée comme une date des plus importantes dans l'histoire littéraire de l'Espagne. Le romantisme assurait son triomphe en faisant produire un chef-d'œuvre à un auteur qui n'avait jusqu'à ce jour donné naissance qu'à des œuvres d'une valeur (rès -secondaire, lorsqu'il s'astreignait aux règles de l'école classique.
Il est bien fâcheux que la politique se soit emparée d'un esprit qui n'était point préparé à en affronter les luttes. Elevé au ministère, pour prix de ses succès dramatiques, le duc de Rivas se montra tout à fait inférieur à la haute mission qui lui fut confiée. Croyant que le mérite consiste simplement à se transformer de révolutionnaire en conser- .vateur, le jour oti l'homme politique passa de l'opposition au ministère, il affecta trop dans ses hauts emplois de dédaigner ce qu'il avait adoré, et il perdit en un instant une popularité qu'il aurait pu utiliser pour le bien de son pays. (Note A.)
Ce dut être un coup bien sensible pour son amour-propre que celui qui lui fut porté par les événements de la Granja en 1836. Dès ce jour, le poète ne trouve plus les accents
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qui signalent les œuvres de Témigration. Cependant sa collection de romances historiques publiée en 1811, son drame non représenté et peu susceptible de Tètre, El desen^ gano en el Sueno {la Déiillu$%on dans le rêve), prouve qn*il ne jugeait pas encore tout à fait éteinte en lui la faculté poétique. 11 avait raison, en effet : la première de ces créations convenait parfaitement à son tempérament, elle renferme de très-grandes beautés. Quant à la seconde, c'est bien Tadieu à la vie du poète découragé, dont TAge commence à briser une à une toutes les facultés.
Des panégyristes trop empressés ont imaginé pour le duc de Rivas cette expression hyperbolique : Tambien pintoTy procer y soldado (à la fois poète, peintre, grand et soldat). Aussi bien aurait-on pu dire : homme d^Ëtat, historien et orateur. Mais ce sont là des exagérations par trop andalouses. Le duc de Rivas n*a excellé qu'à un titre, celui de poète ; comme peintre, ses tableaux ne sont que des récréations personnelles ; comme soldat, il suit les mouvements de ses frères d'armes ; comme historien, son écrit sur Masaniello ne se distingue par aucune qualité supérieure ; comme orateur, ses discours ne laissent qu'une impression très-fugitive ; comme homme d'Etat, il ne joue qu'un rAle de dupe à toutes les époques où il entre en scène.
Le comte de Toreno (1786-1843) nous présente un tout autre caractère que le duc de Rivas ; c'est un homme aux manières très-sotgnées, enclin au sybaritisme, aimant la vie des salons, recherchant le luxe, l'élégance, la société des dames ; mais en même temps, c'est un penseur, un historien, un homme d'Etat. S'il n'aime pas le peuple, il le comprend. Son œuvre esl là pour en témoigner. Son histoire du soulèvement, de la guerre et de la révolution en Espagne de i808à 1814 est en effet un monument élevé à la gloire du peuple espagnol. Le comte de Toreno, après
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avoir dans son adolescence cédé au mouvement irrésistible qui poussa à la lutte tous ses compatriotes, eut l'esprit de ne pas brûler dans ses années de maturité Tidole nationale qu'il avait adorée à Tâge où règne Tenthousiasme. II a fait plus, il a peint alors le réveil admirable d'un peuple qui veut conquérir son indépendance et assurer sa liberté. Plus tard, après 1830, Toreno se laissa convaincre par les hommes qui à Paris essayaient de fonder la monarchie constitutionnelle, et il consentit à couvrir de son autorité, à aider de ses talents la coterie dite modérée; il tenta d'introduire en Espagne ce même régime, quoiqu'il convint si peu à sa nation, que lui-même connaissait si bien. Et cependant, si l'on se souvient de ses préventions contre le clergé, de la décision avec laquelle il désigna Mendizabal pour son successeur au ministère des finances, nul doute qu'il n'ait prévu à l'avance les bienfaits que la vente des biens de main* morte devait assurer à rË.spagne. Pour nous, son attitude fut telle , dans toutes les circonstances où l'avenir du pays se trouva réellement en jeu, qu'avec toutes ses manières aristocratiques il nous semble mériter plutôt d'être considéré comme un révolutionnaire dissimulé que comme un modéré frénétique.
A côté de ces deux personnages, nous citerons encore parmi les grands seigneurs voués au culte des lettres le duc de Prias. Mécène infatigable, il continua, pendant toute la période qui nous occupe, à réunir autour de lui les jeunes poètes qui avaient déjà tressé en 1830 une couronne poétique à Thonneur de sa femme; à ce titre, il mérite qu'on évoque sa mémoire. Quant à ses œuvres poétiques, odes, épllres, romances, il n'y a pas grand intérêt à les faire sortir de l'oubli où elles sont déjà plongées.
Des grands seigneurs passons aux lettrés qui se sont élevés par leurs talents aux premières dignités de l'Etat.