OCTROI DU STATUT ROYAL
15 JAQyier-S4 juiUet 1834.
CompositioD du ministère Marlinez de la Rosa. » Attente générale pendant trois mois. — Publication du statut royal. — Analyse de cette œuvre iusnfDsante qui n'a aucun des caractères d'une constitution. — Désenchantement. — Attitude des divers partis. — Agitation des esprits. — Grande tristesse produite à Madrid par la nouvelle des désastres survenus dans les provinces, par l'entrée de don Carlos en Navarre et par le mauvais état des finances. — Irritation contre les moines. — Le choléra. — Scènes des 17 et 18 juiU let 1834 à Madrid. — Ouverture de la première session des Cortès.
Sur la plupart des listes remises par la régente à Borgos et à Zarco del Valle, figurait en première ligne le nom de Martinez de la Rosa, cet homme d'Etat que nous avons déjà vu député aux Gortës de 1813, condamné aux galères pendant toute la période de i8i4 à I8S0, ministre constitutionnel, en 1822, obligé, à la suite des tristes journées du mois de juillet 1822, de résigner .le pouvoir en laissant face à face Ferdinand VII et les exaltés. Après 1823, il avait dû abandonner TEspagne, et à Paris, où il avait longtemps résidé, il s'était occupé avec plus d'assiduité de participer au mouvement littéraire de l'époque, que de préparer par une active coopération le succès des entreprises tentées contre le monarque espagnol; aussi le gouvernement de Ferdinand VII, bien instruit de la conduite de chacun des émigrés, Tavail-il considéré comme formant catégorie à part, et tandis que le séjour de la patrie était rigoureusement interdit aux autres, il lui avait été permis de venir résider
94 LintB I. — RÉGBNCI M CBBISTIHB.
à Grenade, dans sa ville natale. Bcrivain élégant et gracieux, poète sans élan, Martinez n avail jamais été qu'un politique faible, dénué de caractère et d'énergie, et incapable de dominer une situation forte ; mais ses manières aimables, la facilité avec laquelle il exprimait sa pensée, un certain entraînement qui Tavait poussé, dans sa première jeunesse, à embrasser avec ardeur la cause de l'indépendance et de la révolution, la constance avec laquelle il avait supporté &a captivité au Pef&on de la Cornera, l'avaient d'abord rendu populaire; plus tard, son attitude en 1822, son affectation à ne fréquenter que les maisons aristocratiques, ses relations connues avec les doctrinaires français les plus distingués, avaient attiré sur lui l'attention du parti conservateur. En un moment où les hommes les plus intelligents de ce parti se voyaient forcés de pactiser avec le système constitutionnel et de faire quelques concessions aux idées modernes, sans vouloir pour cela abandonner leurs postes défensifs, ils virent leur suppléant néoessaire dans Martinez de la Rosa, qui, après avoir donné dans sa jeunesse dos gages aux libéraux^ se montrait d^à repen* tant de son premier enthousiasme; suppléant d'ailleurs assoE instruit et assez orateur pour lutter contre des députés nouveaux et inexpérimentés, sens être assez énergique pour eonquérir par lui-même un grand ascendant.
Force fut donc à Xavier de Burgos, doué cependant d'une plus grande initiative et mieux au courant des besoins du pays, de désigner, au choix de la régente, ce personnage comme l'auxiliaire le plus indispensable do la nouvelle combinaison. Christine s'empressa de l'accepter, et celte décisioa une fois prise, il devint aisé de compléter le cabinet. Ga*. relly, ancien collègue de Martinez en l8Si, fut appelé au ministère de gr&ce et justice; Figueroa, à celui de la manne; Zaeeo restait à la guerre i les ilnanoei furent oonr
CHAPlf M U« ^ ÛCTIOl AS ftTAlVV IfMTÀL. M
Cées, au grand déplaisir de Burgoa st par la voloaté expresse de la régente» à im personnage ineapable qu'il fallut bientôt remplaeer. La première difiioulfé s'éleva au sujet de la présidence du ConseîL DèvaiUelle être cons|déré<( comme une annexe indispensable du portehuille ^d'Biat {aflairea étrangères), ou ne convenait-il pas plutAt de la joindre au ministère du fomento, eu raison de rimportanoei extrême qu'il venait de prendre depuis lis dernières réformes ? Sous cette question de principes se cachait déjà la lutte sourde de rivalité entre Martinez de la Rosa, ministre d'Etal, et fiurgos, ministre du fomente. Pour calmer les deux susceptibilités, il fut convenu que la présidence serait détichée du ministère d'Etat, et qu'elle serait naturellement dévolue au personnage qui, dans toutes les circonstances, serait le plus capable de donner à Taction gouvtrnemen*^ taie l'impulsion nécessaire ; chacun des deux minières s'en rapportait à l'avenir pour asseoir sa suprématie sur dea bases incontestables, l'un confiant dans ses connaissant^ ces administratives, son activité au travail, et la bonté des réformes qu'il projetuit ; Tautro, appuyé sur sa popularité, son expérience, son savoir-faire, et surtout seà très*noinbreusi;B relations dans le sein de la société espa-gaole et parmi les hommes politiques alors dominant enr France.
L'opinion publique accueillit avec une extrême faveur la nomination de Martinet de la Rose; il devait avoir grandi pendant sa longue émigration i et il rapportait sans doute du dehors de nouvelles institutions susceptibles d'être utilement appliquées en Sspagne. Anssii quand on vit, dès les premiers jours, apparaître dans la gaxette of&cielle une série d'articles trèsrbien écrits, dans lesquels Lista défendait avec talent les droits de la reine Isabelle ; quand on sut que Bfartines s'pccupait avec h plus grande assiduité de la rér
96 UTU U *— RÉGENCK Dl CHRISTIHI.
daclioQ d'un noaveau pacte constitutionnel ; que, contraire* ment an manifeste du 14 octobre 1833, il considérait comme très-nrgent l'octroi par. la couronne de certaines libertés politiques, Fespérance entra dans tous les cœurs, on crut à une révolution sans secousse et sans effusion de sang. Le nouveau ministère fut acclamé par tous : les anciens exaltés eux-mêmes, avouant Timperfection de la constitution de 1812, joignirent leurs voix à celles des modérés pour encourager le nouveau ministre dans son entreprise. On oublia en un jour tous les efforts de Burgos, et le ministre d'Etat, bien qu'on lui eût refusé, à Torigine, la présidence du Conseil, se trouva président de fait peu après son installation.
L'enfantement dura trois mois entiers (15 janvier - 15 avril 4834), et pendant tout ce temps il n'y eut aucune défaillance dans l'opinion. La guerre civile exerçait pourtant ses ravages dans la plupart des provinces, particulièrement celles du Nord, où elle avait pris tout à fait racine ; presque partout elle arrêtait le travail et entravait le commerce. 11 fallait demander de nouvelles ressources en hommes et en argent à un pays qui n'avait pu encore se relever, sous une administration tyrannlque, du délabrement causé par les huit années de la guerre de Tindépendance et les désordres de 1823. Don Carlos, établi en Portugal, se mêlait avec ardeur aux dissensions de don Miguel et de don Pedro ; et dans le cas où les miguelistes viendraient à triompher on pouvait s'attendre à voir le prétendant marcher sur Madrid à la tête d'une armée portugaise, autour de laquelle seraient venus se ranger ses nombreux partisans de l'intérieur. Au dehors, enfin, si le gouvernement d'Isabelle trouvait certaine faveur auprès des cabinets de Paris et de Londres, il rencontrait une opposition systématique dans les cours de Vienne, de Berlin et de Saint^
CHAFlTmS II. — OCTBOI DU STATUT tOTAL. 97
Pétersboarg, tandis que celles de Naples et de Tiirin pré* taîent à don Garlos un concourâ secret.
C'était en réalité une situation des plus déplorables, et cependant, à Madrid comoie à Barcelone et dans les principales villes, loin de se laisser aller au découragement et k la tristesse, la population s'abandonnait plutôt à l'espérance; comme aux premiers jours de i820, il semblait que l'évocation seule de la liberté allait répandre sur la Péninsule des pluies bienfaisantes et décupler les récoltes.
Enfin, le 40 juillet i834, on vit apparaître dans la Gazette Toeuvresi impatiemment attendue; elle avait été baptisée du nom de Statut royal ; elle était présentée comme un ocbroi de la souveraineté royale, concédé dans le but de rétablir dans toute leur force et vigueur les lois fondamentales de la monarchie, et surtout de déterminer les mesures à prendre quand la couronne vient à tomber entre les mains d'un mineur.
Le Statut se divisait en cinquante articles.
La régente, visant une loi de Tancienne Partida^ et deux autres lois de la Nueva Recopilacion^ convoquait par le premier article les Cortès générales du royaume, et fixait dans le second leur composition de la manière suivante :
Les Cortès générales se composeront de deux Etats (Ëstamentos) : celui des pairs et celui des députés (procérès et procuradorès).
Un titre tout entier, le second, était consacré à l'organisation de TEtat des procérès, qui se composait de deux éléments distincts : Tun, dans lequel la pairie était héréditaire, il se formait de tous les grands d'Espagne, Agés de vinglrcinq ans, jouissant d'une rente de 200000 réaux; l'autre élément, dont le nombre était illimité, ne possédait qu'à titre viager cette dignité ; tous ceux qui le constituaient tenaient
leur nomination directe de la couronne; celle-ci pouvait T. m. 7
98 UVR« If — HteKKCR Oit CBRISTIKK.
lai choisir entre les archevêques, évèques, titrés de Cistille, ministres, conseillers d'Etat, ambassadeurs ou mioistres pUnipotenliaires, ofOcierp généraux de terre et de mer, magistrats des tribunaux suprêmes, ainsi qu'entre les propriétaires, fabricants ou négociants ayant fait partie de TEtat des procuradorès et jouissant d'une rente de 60 000 réau x, ou entre lis personnages, jouissant de la même rente, qui auraient acquis une grande célébrité dans les lettres, les sciences et les arts.
Les titres troisième et qualrième du Statut royal étaient consacrés à TËtat des procuradorès; laissante une loi d'élections le soin de déterminer le mode spécial au moyen duquel on devait procéder k leur nomination, on se contentait de déterminer les conditions requises pour être député; il fallait être Espagnol, Agé de trente ans, posséder une rente de 12000 réaux, et justifier dans la province où on était élu soit d'une résidence de deux ans, soit de la propriété d'un domaine rapportant au moins 6000 réaux. Les députés n'avaient d'autres pouvoirs que ceux qui leur étaient remis au moment de leur nomination, et dont la limite était fixée par le décret même de convocation » ils pouvaient être rééluSi mais le terme de leur mandat ne pouvait dépasser trois ans. Ils devaient se réunir au lieu fixé par la couronne; un règlement spécial devait déterminer leur mode de délibération ; les président et vice-présidents devaient être choisis par le roi sur une liste de cinq membres présentés par TEtat tout entier.
Dans le cinquième et dernier titre étaient réunies toutes les dispositions générales relatives aux deux Etats. Il y était dit que la couronne avait seule le droit de convoquer, suspendre et dissoudre les Certes^ que celles-ci devaient toujours être réunies à lu niort du roi pour que le successeur ou ses gardiens, s'il était mineur, fussent appelés h jurer une fidèle
CHiHnH 11* ~ QCTftOI W STATUT iOTAL. iW
observation des loiâ, et qq^elles euflftent à reeevoir le BêP' ment d'obeervance ; qu'en toute eireonstauco grave, le roi pouvait les convoquer ; qu'elles ne pouvaient délibérer que sur les points soumise leur eiamén; que pouf la formatioa des lois rapprotmtion des deux Etats et la sanction royale étaient nécessaires ; qu'aucun impAt ne pouvait être perçu sll n'avait été voté par les Cortès sur la proposition du roi ; que les eontributions ne pouvaient être votées à Tavance pour plus de deux ans; qu'un budget annuel devait être présenté et voté ; que leç Etats devaient cesser de se réunir aussitôt après tout décret de suspension ou de dissolution, et que toute dissolution devait être suivie d'une nouvdle convocation dans le délai d'un an ; qu'aucun Etat ne pouvait être convoqué isolément; que les séances devaient être publiques; enfin, que les procérès et les procuradorès semient inviolables pour les opinions et votes émis par eux dans l'exercice de leurs fonctions.
Pour ce qui concernait le$ bases du droit de suffrage, c'est dans le préambule que les ministres avaient donné leur pensée. -
Dans ebaque arrondissement devait se former, pour nommer deux électeurs, une junte composée des municipalités, y compris les syndics et le» députés, et d'un nombre égal de principaux contribuables. Tous les électeurs ainsi en* voyés par les arrondissements, réunis dans la capitale de chaque province, choisiraient les procuradorès dans des conditions fixées à l'avance par le pouvoir central.
11 résulte de cette courte analyse que Marlinex de la Rosa avait évité tout ce qui pouvait fortifier le principe de la souveraineté nationale, sous ce prétexte que les droits politiques ne sont pour les citoyens que des moyens praiiqiies de s'usurer la possession tranquille des droits civils ; admettre la participation au gouvernement du pays comme Insépa^
400 Lifm I. — atGBNCB di chiistiiik.
rablô de la qualité de citoyen et par là inaliénable, il s'en aérait bien gardé; semblable principe lui eût semblé ne pouvoir conduire qu'à l'anarchie. ^
A la négation du droit de vote que ]a constitution de Cadix revendiquait pour tous les Espagnols, qu'on ajoute la participation considérable que Martinez prétendait rendre, dans la direction des affaires, aux derniers représentants de l'aristocratie, sa tendance à accorder de véritables privilèges aux possesseurs de rentes, et à concentrer toute l'influence dans chaque localité entre les mains de quelques électeurs, et Ton comprendra facilement la déplorable impression que dut produire sur la population la promulgation du Statut royal.
La désillusion Tut d'autant plus grande que les espérances avaient été plus vives ; ce n^était pas une constitution, ni même une charte ; c'était un amas confus de formes nouvelles et de réminiscences historiques, un pastiche, enfin, sans vigueur et sans originalité. Et son auteur, dont on se préparait à célébrer le génie, qu*on se disposait à traîner en triomphe au Capitole, devenait à peine digne de la roche Tarpéienne; ce n'était, suivant l'expression espagnole, qu'un véritable pasielero (pâtissier).
Quelle distance entre la constitution de Cadix et cette combinaison avortée, qui ne tenait aucun compte du véritable état social de l'Espagne, qui accordait une importance exagérée à une aristocratie impuissante, qui remettait tout le pouvoir aux mains de quelques intrigants, qui donnait au gouvernement le moyen d'acheter tous les personnages nécessaires et en nombre illimité, de manière qu'on pût, quand on le voudrait, réduire à rien ce fantôme de représentation nationale I
^ Malgré tout cependant, et à cause même de ces défauts, le parti conservateur entreprit de faire illusion à l'Espagne
CaAFmB 11. — OCTAOl DD STATUT tOTlL. 101
sur le mérite du Statut royal; les grandSp visiblement flattés de la participation qui leur étail donnée au mouvement des affaires, les riches propriélaires, les capitalistes, les hauts fonctionnaires, le célébrèrent sur tous lestons; ils vantèrent l'importante concession faite par la couronne aux exigences du parti libéral, et leurs journaux traitèrent violemment d'anarchique quiconque osait ne point se montrer satisfait. Le parti exalté n'était pas encore réorganisé; il ne put donc prendre une attitude franche en face du nouveau pacte social qui lui était offert; les hommes principaux qui le composaient se contentèrent seulement de faire ressortir Tinsignifiance des concessions octroyées, et de démontrer la grande différence qui les séparait de la constitution de 1812.
Parmi les écrivains capables d*une juste appréciation sur la nouvelle constitution, Timpression dominante fut celle du ridicule. Larra, dans un de ses pamphlets, la caractéri* sait ainsi : « Nous sommes régis par un gouvernement qui ne prend que des quasi-mesures; nous avons une espérance quasi certaine d'être quasi libres quelque jour « Par malheur, nos hommes d'Etat sont quasi ineptes; ils assistent k une lutte quasi étemelle entre deux principes, les peuples et les rois ; et pour y mettre fin, ils résolvent les questions par un juste milieu qui crée des quasi-rois et des quasi-peuples» des représentations quasi nationales, et des despotes quasi populaires ^ »
Xavier dé Burgos avait assisté à toutes les séanc4» où, dans le sein du conseil des ministres, le statut avait été discuté; plus disposé k l'action qu'à la résistance, il n'en avait pas moins fortement contribué k défendre les prérogatives royales contre tout empiétement; sa signature se trouve au bas du décret qui ordonnait la promulgation du statut;
< Voir le pamphlet de Figaro iatttulé Cuari, peiodiUa politiccu
lot LITtK I. «-^ ftlOlKCI DK CHBISTIRI.
mail il faut croire que le résultat obtenu ne lui caustiil que peu de eatisfaotion, car, le 17 août, il rlonnoit sa démis* sion, et laissait à Martinez de la Rosa le soin de défendre à lui seul leur œuvre commune. Cette retraite ne pouvait qu'être agréable au ministre d'Etat, qui devenait sans opposition président du conseil; il put alors composer le cabinet tout entier à son choix, et confla le portefeuille du fomento, dont il changea le nom en celui d'intérieur^ à un autre de ses collègues de Idtd, Moscoso, sur le talent duquel il savait pouvoir se fier pour la difOcile tâche de diriger les élections et de trouver tous les membres qui devaient constituer l'Etat des procérès. Son attention se porta ensuite sur la personne à qui devaient être conflées les flnances; c'était un choix difflcilCj car il fallait que le nouveau titulaire inspirAt à la fois confiance à la régente, à l'opinion publique, aux traitants indigènes et aux capitalistes étrangers dont le concours était absolument nécessaire. Des difficultés venaient de surgir sur la place de Paris entre les membres de la commission des flnances espagnoles et les banquiers français, qui demandaient, avant de verser de nouveaux fonds, la recon* naissance formelle des emprunts de t8i0, 1821 et 1 892. 11 fal* lait un financier capable de discerner ce qu'il y avait de Juste et de fondé dans leurs réclamations, de rétablir le crédit et de développer toutes les ressources delà nation; mais cet homme d'Etat existait heureusement et avait déjà en maintes cir* constances donné des preuves de son talent et de sa haute capacité ; c'était le comte de Toreno. Martinez de la Rosa l'appela donc auprès de lui, et le 18 juin la Gazette officielle contenait la nomination du nouveau ministre des finances. Avec ce puissant auxiliaire lé cabinet se trouvait en état de se présenter devant les Gortès, qui avaient été convo»
quées pour le 24 Juillet (décret du 25 mai). La masse du peuple, n'étant pas appelée à la vie politique.
CHAFITUfe it. -^ OCtROl DV STATUT HOYAL. 103
ne pouvait se passionner pour les élections \ ce n*était pas elle qui avait à choisir les procoradorès* Leur nomination éUiit exclusivement réservée à in classe moyenne^ à qui on avait également remis des armes, suivant l'esprit du décret qui avait présidé à l'organisation de la milice urbaine. Martinet de la Hosa, d'accord avec le système ductrinnire français, voulait bien admettre à participer aux affaires l'élément le plus riche de ta bourgeoisie; mais une frayeur instinctive le tenait en garde contre la petite bourgeoisie et le peuple, qui partageaient plus volontiers les opinions du parti exalté et qui pourtant étaient l'unique force que le ministère pouvait opposer aux nombreux partisans de l'absolutisme. Or, on pouvait constater, dans les grandes villes d'Bs-^ pagne, une grande modiflcation dans les dispositions du peuple, qui, presque partout, surtout à Madrid et k Sé« ville, n'avait été Jusqu'alors qu'un instrument entre les mains du clergé. On l'avait bien vu en 1808, en i8i4, en 18â3, où, taudis que la petite bourgeoisie suivait les doctrines du parti exalté, ceux qui occupaient le dernier degré de l'échelle sociale, ceux que leur indigence mettait plus particulièrement à la discrétion des prêtres dispensa* teurs de la charité publique, avaient obéi avec empresse*ment à tous les appels du fanatisme et avaient couru sus nux libéraux avec beaucoup plus de zèle qu'ils n'avaient acclamé Riego. Maintenant, au contraire^ si, dans les cam* pagnes de Navarre, des provinces basques, d'Aragon, de Gitalcgne et de Valence, le moine, armé du mousquet et du cruciOx, pouvait encore soulever les populations, il se serait exposé à une mort certaine h jouer le même rAle dans les centres industriels et les villes. Une violente haine commen- . çait à fermenter dans tous les cœurs populaires contre les criminels auteurs de la ruine du pays, contre les hommes qui, après avoir absorbé toutes les richesses nationales,
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g'opposaient avec une perBévéraDce si acharnée à rémanci» patioa des esprits : les progrès de rinstruction, quoique lents, permettaient d'apprécier la fausseté de leurs prédications : on était indigné de voir ces ministres d'une religion qui prêche la charité, transformer ]es couvents en arsenaux, les églises en foyers d'insurrection, les citoyens en rebelles, les frères en ennemis.
La nation entière ne pouvait douter que tous ses maux ne fussent causés par une ténébreuse entente du clergé catholique régulier et séculier; c'était lui qui, avec ses richesses, subventionnait la cause de don Carlos. Malgré son désir de respecter les communautés religieuses, le ministère avait dû prendre contre elles toutes sortes de précautions. Un décret avait ordonné la suppression de tous les monastères où auraient été trouvés des dépôts d'armes, dont la dixième partie des religieux aurait passé aux rebelles et où se seraient tenues des réunions secrètes. Les biens de ces monastères devaient être vendus publiquement, et le produit en être employé soit en pensions aux veuves'et orphelins des combattanlB morts pour la défense du trône et de la patrie, soit à l'extinction de la dette publique. Or, loin d'arrêter les mauvaises dispositions du clergé régulier, ce décret n'avait servi qu'à exciter davantage sa haine et sa colère ; à Salamanque, à Ordufla les moines s'étaient mis ouvertement en insurrection, et il avait fallu prononcer la suppression des couvents de ces deux villes ; partout ailleurs, ils conspiraient secrètement, et se faisaient le centre de toutes les intrigues contre la liberté et la régence de Christine.
On sait que, de tout temps, le clergé catholique a cherché à faire tourner les grandes calamités publiques au proflt de son intérêt personnel et de sa domination exclusive ; ^ c'est ainsi que, d'après lui, les maux produits par la guerre de l'Indépendance avaient pour unique origine la volonté
CHAPIVM U. — OCTIOI PD STATUT MOTÀL. 105
du eiel de punir les auteurs de la constituliou de Cadix^ ennemis de Tinquisition ; en Amérique, le tremblement de terre de Caracas avait été suscité par la Providence pour obàtier les tentatives d'indépendance des Ycnezolains. La fièvre jaune qui avait désolé Barcelone en 1822 était une juste punition de l'enthousiasme avec lequel Tinsurrection de 1820 avait été accueillie par cette grande cité. Aussi, le choléra, le terrible choléra étant venu, sur ces entrefaites, an mois de juillet 1834, exercer ses ravages à Madrid, il ne manqua point de prêtres pour répéter dans la chaire et au confessionnal qu'un tel fléau n'était que le juste châtiment infligé par le ciel aux ennemis de Dieu, de la sainte reli* gion, de l'inquisition et de don Carlos.
Que les masses eussent accordé conOance à ces interpré* tations et la cause du prétendant pouvait à l'avance être' considérée comme gagnée, car l'esprit publi<3, à Madrid, se trouvait dans un état extrême de surexcitation. Le désenchantement causé par la publication du Statut royal, les nouvelles apprenant coup sur coup, soit Tapparition sans cesse renouvelée de bandes factieuses dans le Maestrazgo ou la Catalogne, soit un désastre des troupes libérales et un succès de Zumalacarreguy, soit enfin l'arrivée tout à fait imprévue de don Carlos sur le théâtre même de la guerre, en Navarre, alors qu'on le croyait retenu à Londres par les autorités anglaises, le spectacle désolant d'une épidémie cruelle en face de laquelle toutes les ressources étaient insuffisantes, coïncidant avec une chaleur étouffante et une atmosphère embrasée, toutes ces causes avaient répandu dans Madrid un abattement et une consternation extrêmes. Aucun avis officiel ne prévenait la population de l'intensité de l'épidémie, et dans l'ignorance du nombre réel des victimes chacun s'en exagérait l'importance.
Tout à coup, le 16 juillet 1834, le bruit se répand que
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les fontaioeB sont empoisonnées; déjà semblable rameur avait ému Paris en 483S, lors de celte fameuse invasion du choléra à laquelle succomha, entre tant d'autres, Casimir Périer. Quel pouvait être l'auteur de ce crime abominable? Le bas peuple de Madrid^ dans Tétnt d*exaltation où il était, n*héslta pas un instant dans ses soupçons : ces moines fanatiques qui depuis des siècles nourrissaient son esprit do mensonges, de chimères et de superstitions, étaient les seuls coupables ; n'était-ce pas eux qui voulaient que la Providence cbâtiftt les ennemis de don Carlos I Empoisonner les fontaines, cela devait être pour eux exécuter la volonté do ce Dieu qu'ils avaient Thabitude de faire parler à leur guise.
C'est toujours dans les quartiers les plus populeux que naissent ces sinistres rumeurs, présages des plus tristes désordres. A Madrid, elles avaient cours surtout dans les environs de la place de la Cebada(les Halles de la capitale) et de la rue de Tolède. Elles y faisaient Tobjel de toutes les conversations des groupes populaires, dont Tattitude morne et sombre trahissait plus de dispositions à affronter une mort immédiate qu'à subir avec calme le Héau qui menaçait toutes les têtes.
Dès le 15 et le 16 juillet, on avait pu observer que ces groupes prenaient des allures de plus en plus menaçantes, et Taulorllé, dans l'attente d'un péril prochain, s'était décidée à prendre quelques dispositions militaires. Le 47, au matin, comme une charrette, toute chargée de cadavres, sortait de la paroisse Saint-Millian et débouchait sur la place de la Cebada, un long cri d'effroi et d'indignation s'éleva de tous côtés; aucune clameur politique ne so mè* lait à cette simple et spontanée expression d'horreur, lors* que tout à coup, dans la rue de Tolède, au coin de la place, un ex-sorgent de volontaires royalistes profile de cette di%posilion des esprits pour dire à haute voix que la nouvelle
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milice urbaine était la seule cause de tout le mal et qu*il fallait en Unir avec elle. Loin de trouver de l'écho, ses paroles no font qu'irriter la colère de la foule ; on se précipite sur lui, il fuit ; des miliciens urbains et la foule entière der* rière eux le poursuivent; serré de près, il se réfugie au collège de San Isidro"^ près Téglise de ce nom, et demande asile aux R. P. Jésuites ; leurs portes s'ouvrent au fugitif et se refermant sur lui arrêtent à propos ses persécuteurs.
Mais la foule, déjouée, animée par la poursuite et sûre de saforce,s*irrite d'un tel obstacle ; elle réclame d'abord impérieusement ta victime^ et puis, ne pouvant l'obtenir, elle se détermine à Turracher par la force. Déjà les portes sont brisées, le couvent envahi, et la fureur populaire, s'oxaltant par la résistance qu'on lui oppose, attaque les moines eux^ mômes, qu'elle considère déjà comme les vrais coupables.
La nouvelle de cette première violence vole bientôt de boucha en bouche dans tous les quartiers et Ton voit accou^ rir en un instant tous ceux pour qui le désordre est une heureuse occasion de rapine et de brigandage, ce rebut de toutes les classes, qui, aux aguets de la ruine sociale, e«t tou* jours prêt à tuer et à brûler, pourvu qu'il puisse piller. C'en est fkit ; les Jésuites de San Isidro^ qui ne savent pas se dérober par une fuite rapide ou se tapir dans quelque cachette, sont immolés au ressentiment de la multitude.
I^ capitaine général, prévenu à la bfttc, accourt enfln à la tète d'un escadron ; il parvient à recueillir» dans une chapelle do l'église San Isidro, plusieurs religieux réfugiés, pleins d'épouvante, au pied des autels ; il occupe ensuite le couvent et réussit à disperser la foule sur ce point.
Mais rexaspération populaire ne devait pas se borner là ; l'idée de piller tous les couvents de Madrid s'était emparée d'une partie de la population, et ce n'était pas seulement h San Isidro que les moines étaient égorgés, mais aussi à
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Saint-Thomas» à la Merced et à San Francisco. El cela, sans aucun plan préconçu, sans aucune tactique; aussi ne pouvait-il y en avoir dans la répression. En vain le capitaine général courait-il d'un pointa unaulre; il ne pouvait suivre ni prévoir les mouvements inconscients d*une mul« titude en fureur. Tandis qu'il rét^lissait Tordre à San Is^idro, les moines de la Merced tombaient sous les coups de la même vengeance populaire.
Au couvent de San Francisco, les religieux essayèrent de résister et quelques-uns firent feu du haut de la tour de l'église ; mais cela ne servit qu'à exaspérer encore la foule ; implacable dans sa haine et dans sa fureur, elle poursuivit les malheureux de cellules en cellules, et en égorgea dixsept, tandis que soixante-treize autres ne durent leur salut qu'à l'arrivée d'une compagnie de miliciens.
Satisfaits de leurs exploits dans ces trois couvents, enivrés par le sang et la boisson, les mandas et les chulos, qui formaient l'élément le plus énergique de cette populace, songèrent à attaquer les couvents de San Gil, de los Basileos, del Carmen et de San Cayetano ; mais l'autorité était enfin partout en mesure \ la troupe, secondée par la milice urbaine, qui s'était empressée d'apporter sa coopération, les contraignit de tous côtés à se replier.
Dans la nuit du 47 au i8> il y eut une nouvelle tentative contre le couvent d'Atocha ; là encore les attaques furent aisément réprimées, de même que les démonstrations hostiles tentées dans la journée du 18 contre les couvents de Santa Barbara, du Rosario et de Jésus, ainsi que contre le séminaire des nobles également tenu par les Jésuites : le torrent de la fureur populaire, d'ailleurs, était de lui-même rentré dans son lit.
On a cherché bien souvent à représenter cette triste journée du 17 juillet 1834 comme une sédition disposée à
CHAPITU U. — OCTROI DU 8TÀT0T lOTAL. i 6^
l*avaiice, soit par le gouverDément lui-même, soit par les chers du parti exalté; rien n'est plus faux. Triste produit des calomnies propagées, de part et d'autre, dans l'intérêt des haines politiques, de la terreur causée par le choléra et du débordement des «"^prits encore superstitieux qui, secouant le joug d'une foi fanatique, prenaient en haine leurs anciens conseillers^ ces déplorables violences ne peuvent être directement imputées ni au gouvernement ni aux manœuvres des partis.
Malgré les efforts tentés pour rétablir le calme, une grande partie de la population, après le 18 juillet 1834, voulut h tout prix quitter la capitale; tous les moyens de transport , toutes les voitures furent mis en réquisition par l'impatience et la peur. Beaucoup partirent sans savoir où ils iraient ; la plupart d*entre eux furent victimes de leur terreur; ils fuyaient la maladie et le pillage, mais ils emportaient en eux le germe du mal, et le choléra les atteignit dans les villages voisins, où ils succombaient sans le moindre secours, privés d'une assistance généreuse qui ne leur aurait pas manqué dans la capitale.
On accusa naturellement le gouvernement de n'avoir pas déployé une prévision et une énergie sufGsantes dans ces malheureuses circonstances ; et ceux-là mêmes qui avaient montré la plus grande faiblesse furent, comme toujours, ceux qui manifestèrent contre lui le plus d'acharnement. En réalité, il n'avait pu rien empêcher ; pour donner satisfaction aux exigences de l'opinion, il accepta la démission du capitaine général, il fit mettre en prison, juger et fusiller, après condamnation, certains individus reconnus coupables d'avoir coopéré à ces horribles scènes; mais, fille de la haine excitée chaque jour par leur fanatisme, la vengeance du peuple espagnol contre les moines devait se traduire encore par de nouveaux épisodes plus dramatiques.
Le 17 juillet 1834 n'était gue Tindice d'un naavel otprit; Tanlique prestige du moine sur la plèbe espagnole était détruit. Le moine n'était plus respecté, il était haï,
L'ouverture des Gorlès devait avoir lieu le S4 juillet; on sut gré à la régenle de ne pas se laisser dominer par le souvenir des tristes événements qui venaient de s'accomplir, et d'inaugurer les sessions en grande cérémonie, comme si la ville se fût trouvée dans un état normal. Cet acte de cou* rage civil influa puissamment sur toutes les imaginations trop surexcitées, et rendit à la froide raison nû ascendant qu'elle avait un instant si malheureusement perdu.