CHAPITRE II. — MOUVfiMBIlT LlTTÉRAlES
Arrivons malnteDant aux littérateurs de profession, et occupons-nous de ceux qui se dévouèrent plus spécialement à la composition d'œuvres dramatiques. Quatre écrivains doivent flxer notre attention ; ce sont Gil y Zarate, Hartzembusch, Breton de los Herreros et Garcia Gutierrez.
Gil y Zarate (1796-1861), d'nbord très-décidé partisan des tragédies classiques, se décida après 1833 à abandonner ce genre; il essaya un drame dans le style et à la manière des romantiques, et, bien inspiré, il trouva une conceptiou originale, qui est restée au théâtre espagnol. L'œuvre à laquelle nous faisons allusion est iulilulée Charles II CEnsor^ celé (Carlos II el Hechizado). C'est un tableau fidèle de la cour de Madrid à la fin du dix-septième siècle, sous le dernier prince de la maison d'Autriche. L'auteur s'est appliqué à nous peindre le monarque tel qu'il fut réellement : un être chétif, qui se traînait misérablement au tombeau, qui laissa la monarchie se démembrer peu à peu, qui ne sut prendre aucun parti pour sa succession au milieu des passions intéressées qui l'enveloppaient de toutes parts, et qui gémissait lui-même sous le poids des terreurs superstitieuses que sa dynastie avait pris plaisir à répandre dans le peuple.
Cependant il est dans ce drame un autre portrait plus saisissant encore que celui du monarque, c'est celui de l'inquisiteur Froilan Diaz, type analogue à celui de Claude Frollo dans Noire-Dame de Paris. Toute l'infernale astuce du clergé, toute l'hypocrisie des chefs du pouvoir spirituel brisant les ftmes par la terreur alin de les dominer, tous les instincts de luxure et de passion brutale amassés chez ces prêtres qui sont forcés de prêcher la chasteté alors qu'ils se consument de violents désirs, et en même temps tout l'orgueil d'exercer le pouvoir souverain, de voir fléchir devant soi les genoux et s'humilier les consciences, se trouvent
3DÛ LIYRK lY. — TBAMSPORIIATION DE LA SOaETÉ.
réunis là pour rélernel enseignement des Espagnols. A eux de voir s'ils veulent de nouveau retomber à la merci de ces hideux caractères, en restant accouplés, eux qui peuvent constituer une nation forte, intelligente, courageuse, au cadavre d'une religion qui s'en va. Gil y Zarate a écrit d'autres pièces historiques, Don Alvaro de Lunùy Un Monarque et son Favori y Gonzalo de Cordoba, Guzman le Bon; mais en aucune il n'a reirouvé l'accent énergique, la passion brûlante et l'originalilé saisissante qui firent le succès de son Charles //, et qui remuèrent les masses de la nation jusqu'aux fibres les plus profondes. Malgré sa fécondité, malgré sa persévérance au travail, Gil y Zarate ne trouvait pas dans le théâtre des ressources suffisantes ; pour les augmenter, il accepta, en 1835, une position secondaire au ministère de l'intérieur. Pois, entraîné peu à peu dans la coterie des modérés, il devint cesante en 1840 et traversa encore une période d'épreuves pendant toute la régence d'Espartero. Après 1843, il devait être appelé par les modérés à des fonctions plus élevées ; nous le retrouverons sous Isabelle^ contribuant à la réforme de la loi sur renseignement, et composant un Manuel de littérature qui est aujourd'hui entre les mains de toute la jeunesse espagnole. Le nom de Hartzembusch (né en 1806) va toujours joint à celui de sa meilleure production, les Amants de TenteL C'est une excellente pièce, pleine de sentiment, de passion, de vie, et qui valut à son auteur du premier coup une juste célébrité. Ecrivain laborieux, nature réservée, taciturne, Hartzembusch travailla toujours en silence au fond de son cabinet, sans se mêler beaucoup à la vie sociale; il ne vit dans le romantisme que le retour aux anciennes pièces de cape et d'épée, et cultiva ce genre avec amour ; il dut s'arrêter devant la fatigue du public. Les nécessités de l'existence l'obligèrent ensuite de se consacrer à des pièces de