CHAPITRE H. — MOUVEMENT LITTÉRÀIRB
magio i]ul lui valurent plus d'argent que ses productions les pins littéraires. On vit avec peine se perverlir ainsi un talent justement estimé, et Hartzenribusch obtint une place de bibliothécaire dans le principal établissenlent de Madrid. Dès lors, le dramaturge se transforma en critique et en érudit ; il a publié des éditions de Tirso de Molina et de Rui% de Alareon qui sont très-recherchées, à cause des savantes notes qui les accompagnent. Nul n'a mieux approfondi et popularisé tous les incidents de Thistoire littéraire de TËspagne à sa belle époque de Tâge d'or.
Breton de los Herreros (né en !800) est un esprit bien autrement vif et original. Presque exclusivement voué à la comédie, il a pour souci principal de représenter sur la scène les vices et les travers de son époque ; il fuit la tragédie; il fuit aussi le mélodrame. 11 a fait plus de soixante pièces; quelques-unes sont, il est vrai, simplement traduites, ou plutôt arrangées du français^ suivant l'expression consacrée; mais celles-ci même, comme les autres, sont encore parfaitement appropriées aux besoins, aux mœurs présentes de la société espagnole. Plusieurs ont obtenu une vogue extraordinaire, entre autres el Tercero en la diêcordia^elPelo de ladehesa, Una de Tantas, Un Quarto de hora. Celle avec laquelle il ouvrit le feu, en 1831, /a Marcela, est une comédie semée de propos vifs et animés, el de plaisanteries de bon goût, devenues avec le temps des espèces d'axiomes qui se répètent à chaque instant dans la conversation. Breton est resté le vrai poêle comique de l'époque ; il s'applique à faire rire le public sur ses propres défauts; il le raille de son goût pour une musique qu'il ne comprend pas; il stigmatise l'agiotage; il se moque des modes extravagantes, des importations étrangères, de l'absence de naturel. Sans affecter une portée très-philosophique, une analyse profonde du cœur humain, il saisit avec vivacité
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tous les travers, tous les ridicules et sait les mettre en scène. La satire est plus fine que mordante, plus gracieuse et animée que pénétrante. Si ses pièces manquent d'intérêt et d'encbatnement, les dialogues en sont toujours pleins de verve et de charme.
Dans sa manière de œmprendre la femme, il est plus Français qu'Espagnol ; ses femmes sont toujours coquettes, réfléchies, calculatrices, prêtes à feindre Tamour; elles ne sont point sensibles, passionnées, aveugles.
Gomme à Hartzembusch, une place de bibliothécaire fut donnée à Breton pour lui faciliter la tâche difflcile de vivre avec les seuls produits des représentations scéniques; elle lui fut enlevée après 1840 h cause d'une satire trop forte dont s'offensèrent maladroitement les gardes nationaux de Madrid. Trop contente de s'assurer un pareil auxiliaire^ la réaction, en 1843, s'empressa d'améliorer sa situation, et lui confia la direction de la Gazette officielle. Le public espagnol n'était pas en mesure de procurer par lui-même à son sa'ibe la situation de fortune que la France a pu donner au sien.
Garcia Gutierrez (né en 1813), le quatrième des auteurs dramatiques que nous avons cités, fut de tous celui qui inclina le plus au romantisme; il est l'auteur d'un magnifique drame chevaleresque, el Trovator^ qui a servi d'argument à l'opéra de Verdi. Ce fut un événement que la première représentation de ce drame, le 1" mars 1836; le matin, le nom de l'auteur était parfaitement inconnu à Madrid ; le soir, il n'était question dans toute la ville que de ce jeune écrivain, pauvre, courageux, venu de Cadix dans la capitale pour y chercher fortune après avoir affronté toutes les misères; plus tard, engagé volontaire contre les carlistes, et continuant dans les camps à développer en lui la vocation littéraire vers laquelle il se sentait attiré. L'au*
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teur justifla, non dans toutes, mais dans quelques-unes de ses productions postérieures, la haute renommée que lui avait valu el Trovaior, par exemple dans le Hey monje, dans VEncubierto de Valencia. et dans Simon Boccanegra. Mais si son mérite était réel, ses prétentions étaient plus grandes encore; moins célèbre après toutes ses œuvres qu'au lendemain de son premier succès, Gutierrez crut à une injustice à son égard de la part du public madrilène, se dégoûta de sa patrie et se décida à s'expatrier. À partir de i 843, il songea à devenir citoyen américain. La Havane d'abord, Merida de Yucatan ensuite, lui offrirent Tbospitalité. Au lieu de faire jouir ses compatriotes des productions de son talent et de son imagination, c'est au nouveau continent qu'il livrera tous les élans tie son âme. Voilii ce qui arrive aux peuples qui ne savent pas entourer le mérite de considération suffisante. C'est un grave sujet de reproche pour l'Espagne qu'après avoir fécondé des talents comme Gutierrez, comme Zorilla, elle n'ait pas su les conserver.
Le même sentiment d'orgueil non satisfait et de mécontentement envers la société espagnole qui devait pousser Gutierrez à chercher fortune en Amérique, fut une des causes du suicide de don Mariano José de Larra, plus connu sous le pseudonyme de Figaro.
Larra était né à Madrid le 2i mars i809; c'est-à-dire qu'il fut conçu au milieu même de l'effervescence produite dans toute la Péninsule par le soulèvement du 2 mai 1808. Dès sa première jeunesse, il se distingua par son extrême facilité à apprendre, son assiduité au travail, le sérieux de ses distractions, la violence de ses passions. Arrivé trèsjeune à la célébrité, il est, dès 1833, salué par la jeunesse littéraire comme un nouveau Quévédo; il attire déjà sur lui les foudres de la censure, dans les Lettres d*un pauvre parleur.
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La carrière de cet écrivain devait être bien courte; elle s'étend seulement jusqu'au 13 février 1837, jour néfaste, où d*un coup de pistolet Larra mit fin à ses jours. II se laissa, dit-on, aller au désespoir parce qu'une dame, avec qui il entretenait une liaison, voulait rompre avec lui. Nous croyons que Tirritalion passionnelle qui, suivant quelquesuns, fut la cause du suicide de Larra, n'en fut réellement que le prétexte, que l'occasion : ceux de ses écrits qui précédèrent de quelques mois le jour fatal, montrent comment se forma peu à peu dans son intelligence ce sombre chaos d'illusions perdues, de découragement^ de désespoir, qui devait aboutira une mort volontaire.
En dehors de ses pamphlets, de ses articles satiriques, qui constituent son vrai titre de gloire aux yeux de la postérité, Larra a composé une nouvelle historique très intéressante, le Page de Henri le Dolent^ et un drame original, Macias; il a traduit du français plusieurs pièces qui furent représentées avec suc:ès, et a écrit un grand nombre d'articles de critique littéraire sur les ouvrages qui occupaient alors l'attention publique, tels que VArKony^ d'Alexandre Dumas ; la Conjuration de Venise^ de Martinez de la Rosa ; le Trovaior^ de Garcia Gutierrez, et les AmanH de Teruely d'Hartzembuscb. Partout se montrent les qualités les plus éminentes ."jugement très-sain, style correct, diction précise, expression juste, ironie fine et mordante qui emporte toujours le morceau.
Larra ne se laisse point prendre aux équivoques et aux ambiguïtés du doctrinarisme constitutionnel ; quoique trèsjeune, par sentiment plus que par raison, il comprit tout ce qu'avait de dangereux pour son pays un système qui ne s'appuyait sur aucun principe solide; il voyait bien que ce système factice conduirait seulement à développer une classe intermédiaire de politiques el de fonctionnaires qui
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ne chercheraient que leur bien propre dans Tadministralion de la chose publique. Aussi n'a-til jamais assez de raillerie pour le travestissement constitutionnel dont ses compatriotes cherchent à se parer ; c'est sur la foule ellemôme qu'il voudrait agir; il craint ses appétits rongeurs ; il voit la plante du brigandage qui produit le factieux ; il aperçoit à Tavance les moines se changeant en douaniers et en contrebandiers.
Voici l'impression générale que lui cause l'époque au milieu de laquelle il est appelé à vivre :
a Que voyons-nous en France? Un peuple quasi libre, qui n'a pu faire qu'une quasi-révolution. Sur le trône un quasi-roi quasi assassiné, qui représente une quasi-légititimité; une chambre quasi nationale, qui souffre de nouveau une quasi-censure, quasi abolie par la quasi-révolution ; une grande nation quasi mécontente, et une autre commotion politique quasi prochaine.
« En Italie, un souverain pontife dont quasi-personne ne se soucie -, en Hollande, un roi quasi enragé ; à Gonstantinople, un empire quasi agonisant; en Angleterre, un orgueil national quasi intolérable; en Espagne, une vieille nation qui, un jour, se teint les cheveux blancs, un autre non; un pays que Ton dit n'être pas mûr et qui pourtant est un fruit passé, puisqu'il est tombé de la branche; dans les provinces, une quasi- Vendée, avec un chef quasi imbécile; par malheur, beaucoup d'hommes quasi ineptes; une intervention résultant d'un quasi-traité, quasi oublié avec des nations quasi alliées \ en un mot, un grand quasi dans tout l'univers. »
Rien de plus juste que cette image de la société moderne, telle qu'elle a été entre les mains des doctrinaires, créateurs de ce qu'ils ont appelé le système conservateur y et ennemisnés de toute afQrmation, de tout dogmatisme. Avant 1870f
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nous pouvions encore ne la prendre que pour une bout'icle, en nous Ggurant qu'il y avait exagération dans ce que Ton prévoyait des désordres sociaux que devait produire le dédain de tout principe.
Aujourd'hui que nous avons vu où la France est descendue par l'absence de toute idée générale, par Tadoration du veau d'or, lu recherche exclusive des intérêts matériels, la trop grande considération accordée à la richesse et l'oubli des plus stricts devoirs du patriotisme, la plaisanterie de l'écrivain satirique nous apparaît comme une photographie fidèle de Tétut malsain dans lequel nous nous débattions.
Quiconque s'habitue à ne voir dans les personnes et dans les choses que le cùlé plaisant, qu'une occasion de médisance et d'ironie, s'expose à perdre lui-môme toute illusion. Il méconnaîtra bientôt dans la vie certain idéal, certain parfum qui en fait seul le charme et la grâce ; il oubliera tout ce qu'il y a ici-bas d'élevé dans les grands sentiments du cœur, de pur et de tendre dans les douces chaînes de la famille, de ressort puissant dans les nations, même dans celles qui se laissent aller aux chutes les plus profondes; de souverainement juste, enfin, dans les lois naturelles auxquelles nous sommes tous soumis. Larra, doué plus que personne de la faculté de voir la société par ses côtés les plus odieux, tomba dans le précipice. Marié à une femme qu'il avait épousée par amour, père de jeunes enfants qu'il chérissiiit, il s'abandonna aux élans d'une passion adultère ; il se découragea en présence des malheurs qui accablaient sa patrie; il ne crut pas à la possibilité d'asseoir solidement le triomphe de la souveraineté nationale chez un peuple dont il méprisait l'ignorance.
Triste défaillance d'un cœur que le malheur n'avait pas assez fortifié I Gomme si, nous, républicains français, nous j>erdions toute espérance à cause des désastres de 1870 et
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des iDcendies de Paris. Nous y devons, au contraire, puiser les enseignements les plus féconds ; nous y devons surtout apprendre que l'organisation est nécessaire dans toute société I Les masses populaires, quand elles ne savent pas se soumettre à des lois inflexibles, ne sont plus que d'informes troupeaux qui cèdent sans résistance soit aux agressions de l'étranger, soit aux plus mauvais instincts.
11 est curieux de voir peu à peu se dessiner chez notre écrivain satirique les symptômes de son profond dégoût, de son mépris de la société.
a Quel est le plus grand malheur qui puisse arrivera un homme ? Ne pas savoir que le plus important ici-bas, c'est d*inlriguer, c'est d'avoir bonne parenté; c'est de briller audelà de ses moyens ; c'est de mentir en dehors de ce que Ton sait; c'est de calomnier celui qui ne peut répondre; c'est d'abuser de la bonne foi ; c'est d'écrire contre celui qui commande et non en sa faveur ; c'est d'avoir une opinion bien arrêtée alors même qu'intérieurement on les méprise toutes, pourvu toutefois qu'on ait soin que cette opinion soit bien celle qui doit triompher et qu'on sache la proclamer en temps et lieu opportuns ; c'est de connaître les hommes et de s'en servir comme instruments, tout en les traitant comme amis ; c'est de cultiver l'amitié des belles comme un terrain productif ; c'est de se marier à temps et non par honneur, gratitude ou autres illusions ; c'est enfin de ne s'énamourer jamais que du bout des lèvre?. »
La peinture est triste, mais plus tristes encore sont les conseils eux-mêmes. Ne les entendons-nous pas tous les jours répéter à nos oreilles? Ne fait-on pas consister l'extrême sagesse de nos hommes prétendus comme il faut, précisément à les mettre en pratique? Et cependant, groupés ainsi côte à côte, ils forment le type le plus odieux que l'homme ait jamais rêvé. On ne saurait accuser Larra de
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n'avoir pas vu ; il n'a plutôt, comoie noire Balzac, que trop bien observé.
Dès la fin de 1836, Tamëre ironie de Figaro est devenue pour lui un poison mortel. Ecrivant journellement pour le public, il le mettait au courant de toutes ses impressions successives. Le jour des morts, ému sans doute par l'aspect de la population, le bruit des cloches, les souvenirs que cette fêle évoquait, il écrivit, sous le titre de Figaro au cimeiièrey des pages qui respirent une noire tristesse, une extrême lassitude. (Note B.)
C'est le récit d'une promenade à travers Madrid ; de quelque côté qu'il dirige ses pas, il ne voit partout que des lombes. Sur le palais est écrit : « Ci-glt la Royauté» ; au musée d'artillerie, c'est la valeur castillane qui repose en paix ; ici l'inquisition exhale son dernier soupir ; ailleurs, la liberté de la pensée est enchaînée, l'ombre seule du commerce erre dans les rues autrefois animées où s'agitaient les négociants. Sur la Bourse, une seule épitaphe : a Ci-gtt le Crédit espagnol. » Partout l'immense capitale se remue en râlant dans son linceul.
Regarde-t-il au fond de lui-même, il n'entrevoit qu'un autre cimetière. Son cœur n'est plus qu'une tombe. Que dit-il ? Lisons. Quel mot renfernie-t-il ? Oh! effroyable inscription : « Ci-gît l'Espérance ».
Le jour de Noël, Figaro donne encore à ses lecteurs une nouvelle idée du dégoût qui le ronge ; cette fois il se compare à son propre domestique, espèce de Sancho peu dégrossi ; et lui-même, don Quichotte découragé, évoque pour un lendemain lugubre le spectre de Werther. (Note C.)
Un mois et demi après, le mal n'avait fait qu'empirer. Arrive la rupture avec la dame qu'il aimait. C'est le poids qui emporte le plateau de la balance. Larra ne résiste point ; et lui, père de famille ; lui, époux aimé; lui, écrivain