CHAPITRE II. - MOUYEMBNT LlTTÉKAlRE
honoré; lui qui devait sentir battre en lui le cœur de l'Espagne, et dont tous attendaient l'inspiration, la voix, la direction, il fuit le champ de bataille, il s'avoue vaincu.
En le perdant, le peuple espagnol ressentit une commotion qui lui fit perdre pour un moment sa conOance en luimême; il refusa d'aller plus loin pour cette fois ; il ne vou-* lut plus dépasser Mendizabal. C'était déjà assez pour lui de garder ce que cet homme d'Etat lui avait assuré.
Tout Madrid assista aux funérailles deLarra. L'Espagne perdait en lui l'espérance d'elle-même. Mais son trépas fatal servit à susciter un nouveau poète. On vit, au milieu de la consternation publique, un jeune homme sortir de la foule, s'avancer sur la tombe et lire des strophes très-senties et très-émues, qui excitèrent un indicible enthousiasme. Zorilla, le nouveau poète, à la longue chevelure, au rejfard mélancolique, à la voix vibrante^ fut accueilli comme un écrivain plus puissant que le mort. Hélas! ce n'était qu'un chantre du vieux Romancero, un trouvère redisant les vieilles ballades. Dès ses premiers succès, il se laissa aller à souffrir les éloges de tous ceux qui avaient renié les idées modernes pour essayer de galvaniser à nouveau, dans une malheureuse réaction, les types de l'Espagne chevaleresque et religieuse. 11 y gagna d'être à la mode pendant une époque d'affaissement et d'abdication, mais il y perdit l'estime de soi-même. Lui qui, sur la tombe de Larra, avait aspiré à le remplacer, ne se sentant plus capable de l'imiter dans ses mordants dédains contre un monde corrompu, ne savait plus, quelques années après, qu'insulter, en se jugeant lui-même, une mémoire qui aurait dû lui être sacrée.
Ces deux vers écrits par Zorilla vers 1844,
Broté oomo una planta maldéoida, Al borde de la tomba de un malvado.
(Je poussai, comme une plante maudite, aux bords de la
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tombe d*un mécréant) ; ces vers font un triste contraste avec les strophes que tout Madrid avait entendues le jour des funérailles de Figaro.
Si elle ne peut se prévaloir de Zorilla, la révolution en Espagne revendique un poëte dont les compositions moins nombreuses sont en revanche empreintes d*un cachet bien autrement viril et puissant. C'est de don José Espronceda que nous voulons parler. Ici nous n'avons plus seulement une vague mélodie, des scènes d'église, des courses de taureaux, des déHs et des duels comme chez Zorilla. Espronceda est, dans toute la force du terme, le poëte moderne. Il est de Técole des Byron^ des Alfred de Musset, des Léopard! ; il a toutes nos idées, tous nos sentiments. Aucune de nos ambitions, aucun de nos doutes, nulle de nos aspirations ne lui sont inconnus. Ce sont bien là nos douleurs, nos colères, nos sympathies, nos haines. Aussi faut-il Taimer ou Texécrer. Point de demi-mesure avec lui; il a rompu avecTantique fiancée deTEspagne, avec cette vieille religion catholique qui abuse depuis des siècles d'un peuple Jeune et brave.
Una sordida, horrible oalavera.
La blanca dama de! gallardo audaz.
(Sordide, horrible sorcière qui veut se faire la blanche dame de l'audacieux et brillant jeune homme.)
C'est lui qui compose cette légende connue en Espagne sous le nom de ^'Etudiant Lizardo, légende qui rend si bien*compte des profondeurs s:ins fin de décadence et de ruine où TEglise catholique a précipité la malheureuse Espagne.
Lizardo, nouveau don Juan, est entraîné sur les pas d'une jeune femme voilée ; il la suit ; il descend avec elle une spirale infime, et rien ne l'effraye. A la fin, on entend
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dans le vide un soupir brisé d'amour. C'est le fond de Tenfer. Le jeune cavalier, sans s'émouvoir, arrache le voile de la femme qui Ta entraîné. Ce voile de fiancée ne cache qu*un squelette. C'est la mort qu'a trouvée l'Espagne en s'acharnant à suivre les pas de TEglise catholique.
Bspronceda, lui aussi, comme Larra, est né au bruit du tocsin qui réveilla l'Espagne au commencement du dixneuvième siècle. Son père était colonel au service des Cor* tes pendant la guerre de l'Indépendance ; lui-même vil le jour, en 1810, dans une petite ville de l'Estramadure, au milieu des camps et au son du clairon. Jamais il n'oublia cette origine : toute sa vie est une épopée pour la déli* vrance des peuples.
De 1820 à 1823, il assiste à toutes les scènes de cette pé« riode révolutionnaire, qui finit si tristement avec l'expédition du duc d'Angoulème. Après la réaction de 1823, il est éloigné de Madrid avec les autres membres de la société la Numantine, et enfermé à l'âge de quatorze ans dans un couvent de Guadalajara. Là, il jette les premiers fondements de son poème Pelayo, destiné à peindre les luttes de l'Espagne chrétienne contre l'invasion arabe ^ Sa peine finie, il revient à Madrid ; mais les tracasseries de la police le forcent à émigrer. Il s'en va à Gibraltar d'abord, puis à Lisbonne. A son entrée dans cette ville, il ne lui restait, son transport payé, que 2 francs environ. Plutôt que d'aborder une si grande capitale avec si peu d'argent, il aima mieux jeter sa menue monnaie dans les eaux du Tage.
C'était peu de prévoyance sans doute; mais il se sentait si jeune, si beau, si fort, que le monde entier lui appartenait. Pouvait-il avec tant de force, de jeunesse, de hardiesse, périr faute d'une mince obole?
t Voir t* II de VHist9ir$ confemporaine de l'Êspagnef p. 896 et 356. T. IV, ae
40S LITU If. — TlAllirOllIATION t>U U SOCitTfi.
Le gouvernement de Ferdinand YII no voulnit pas d'émigrés à ses portes; il obtint qu'Espronceda serait éloigné du Portugal, et celui-ci dut aller chercher fortune à Londres d'abord, puis à Paris. En i830, il déploie toute la fougue de ses convictions, tout Télan de son cœur ; il se bat dans les journées de juillet sur les barricades à Paris; il accompagne Cbapalangarra dans son expédition aux Pyrénées ; il s'enrôle enfln parmi ceux qui veulent aider la Pologne à secouer le joug moscovite.
Lorsque Ferdinand YII accorde Tamnistie, Espronceda est un des premiers à revoir TEspagne. Grftce à ses relations avec le ministre Zea Bermudez, on le fait entrer dans la garde royale; mais des vers prononcés dans un banquet le font bientôt éloigner de ce corps.
Après 1833, le jeune poète devient journaliste ; ses écrits font supprimer le journal el Siglo, où sa collaboratioa avait été acceptée. Eu 1835| en 1836, personne ne contribue plus que lui à maintenir le peuple dans un état de vive exaltation jusqu'aux journées de la Granja. Ghex lui, comme cbec Larra, cet événement produit quelque temps d'arrêt, quelque découragement ; il ne contrarie point les tendances générales de conciliation, d'ordre et de paix auxquelles prélude la constitution de 1837, Mais il s*anime de nouveau quand il voit porter la main sur les franchises municipales ; il s'associe de tout cœur au mouvement de 1840, et travaille de tous ses efforts à faire proclamer la république.
C'était encore trop tôt ; il obtient du jury Tabsolntion du journal républicain el Huracatii mais personne ne se groupe autour de lui. Les progressistes l'éloignent et l'envoient k la Haye en qualité de secrétaire de légation. Le climat froid de celte contrée humide ne convenait point h son tempérament déjà usé et affaibli. Il lui fallait les chaudes contrées du Midi. Les habitants d'Alicante le rappellent, le
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nomment comme leur député au congrès; il se hftte de répondre à leur appel et de reparaître à Madrid. Son retour était salué avec joie par toute k jeunesse, lorsqu'une nialar die aiguë vint remporter à TAge de trente^deux ans, le 23 mai 1842, et priva TEspagne do son fils le plus brillant.
Ce court résumé donne une faible idée de l'agitation extrême au milieu de laquelle Espronceda consuma sa vie ; à cette mobilité constante, à ce changement continuel de milieux, de relations sociales, ajoutez une âme impétueuse, mcessible à toutes les paseûons^ cédant à tous les uipriees, une nature séduisante à laquelle les femmes les plus vertueuse» avaient peine à résister, le langage le plus exalté, le doute le plus absolu en religion, la foi la plus complète en politique, la recherche des sensations les plus violentes, do toutes celles où rbomme se dépense avec le moins de ménagement, au jeu, à la table, dans les périls de la guerre, dans les misères des expéditions hasardeuses, dans les inquié* tudes des conspirations, vous n'aurez encore qu'une faible esquisse du désordre au milieu duquel se passa Texistence du poëte, et qui explique sa fin prématurée.
Dans le chant second de son. admirable poëme(Le diable, c'est le monde), Espronceda a évoqué le souvenir d'une dame à laquelle il donne le nom de Thérèse. Rien de beau comme les inimitables strophes qu'il lui consacre : elles se terminent par ce vers si terrible à la fois et si puissant dans sa concision :
Qae baya un cadaver mas, que importa al mundo. (Qu'importe au monde qu'il y ait un cadavre de plus 1 )
Mais sous le torrent d'images, de pensées poétiques, de beaux vers qu'il a recueillis comme à plaisir dans ce chant, on sent combien la tendresse, la générosité, la constance de la femme passionnée qui meurt à la fois et de son amour
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6t du regret d'avoir manqué à ses devoirs de famille, l>rillent au-dessus de raffection exubérante, passagère et exclusivement sensuelle de ce poète aux tendances de don Juan, qui cependant a horreur de son rôle de séducteur, et qui voudrait bien trouver dans Tamour autre chose que la joie
dte sens !
En quoi consiste l'œuvre d'Espronceda ? Elle n'est pas volumineuse et se borne à un certain nombre de poésies lyriques, à quelques articles de journaux et à des fragments de deux poèmes dont nous avons déjà donné les titres» Pelayo et le Diablo mundo.
Les articles, les discours d'Espronceda n'ont, en revanche, aucun attrait; il est poète par excellence; il semble n'avoir pu jamais se bien exprimer qu'en vers.
Par les grands écrivains que nous avons cités, le mouvement littéraire de 1833 à 1843 se trouve caractérisé d'une manière bien suffisante pour le but que nous nous sommes proposé; il nous serait facile de citer encore une assez longue série de talents d'un ordre secondaire qui se manifestèrent à cette époque ; mais, comme ils reparaissent dans les années postérieures, il est plus à propos de les rapporter au règne d'Isabelle IL C'est à ce titre qu'il faut réserver pour cette période l'auteur dramatique Rubi, le jurisconsulte Pacheco, les poètes Escosura et Ventura de la Vega, les publicistes Donoso Gortès, Fermin Gaballero, Pastor Diaz et tant d'autres ; leur nombre, sinon le mérite de leurs œuvres, suffit déjà à prouver que le mouvement commencé en 1830 produisit d'excellents résultats, qu'il excita l'activité des cerveaux, et répandit dans une nouvelle couche le goût des belles-lettres réservé autrefois à une classe trèspeu nombreuse de la société.
Autant d'éléments nouveaux, autant de bienfaits dus au triomphe de là révolution. Cependant ne nous enthousias-
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mons pas trop ; il y eut quelque chose de très-factice dans le mouvement litléraire de cette époque ; on ne le sent que trop dans la pensée qui va suivre, et qui est émise par un témoin oculaire, Mesonero Romanos.
a L'émancipation de la pensée libre de toute censure, l'accroissement de vitalité et d'énergie qui se manifeste dans les époques de troubles politiques, de discussion et de lutte, la vigueur et l'enthousiasme d'une jeunesse ardente, passionnée, qui venait figurer dans un monde agité par de nouvelles idées ; l'éclnt dont elles brillaient, les promesses que le culte des lettres faisait concevoir d'un magnifique avenir, toutes ces causes réunies produisirent dans notre jeunesse une excitation fébrile pour la gloire politique, littéraire, artistique, pour toute espèce de gloire^ ou plutôt pour toute réputation et pour toute popularité.
a Mais ce spectacle noble et désintéressé dura peu ; en même temps que chez les écrivains et les poètes se développaient l'orgueil de la gloire, l'ambition, le désir d'atteindre de grandes jouissances dans les hautes positions, l'habitude que prit le gouvernement de leur dispenser une protection excessive étouffa l'avenir littéraire à force d'honneurs et d'emplois , peupla les ambassades et les ministères de poètes et de romanciers ; et ce qui est pis encore, c'est qu'avec cette brillante perspective on vit apparaître dans le monde littéraire toute une phalange de faux esprits, prêts à ne conquérir ni lauriers ni palmes, mais de grandes charges, de belles décorations, avec des couplets mal fabriqués, des discours échevelés, et des requêtes misérables sous forme de nouvelles. »