LES JUNTES PROVINCIALES
7 jain-i4 septembre i8S8*
Toreno iDsiste sur la demande d'intervention formée en ezéoation du traité de la quadruple alliance. — Troupes et subsides fournis par la France, l'Angleterre et le Portugal. — Ordonnance du 3 juil^t, rendue par le gouvernement ArançaiSf sur le commerce dans les dé* partements frontières des Pyrénées. — Comment Toreno compose son ministère. —Mouvements contre les moines à Sarragosse, Heuss et Valence. — Désordres à Barcelone. — Assassinat du général Bassa. — Formation de juntes provinciales. » Mouvement du 16 août à Madrid; il est réprimé, mais les juntes se multiplient et s'étendent dans toute la Péninsule. — Arrivée de Mendizabal, ses relations avec le parti progressiste ; il est appuyé par l'ambassadeur d'Angleterre. — Toreno quitte le ministère (i4 septembre). Situation des carlistes après le siège de Bilbao et la mort de Zumala* . carreguy. — La cour de don Carlos. — Le cabinet de Madrid choisit pour' général en chef don Luis Fernandez de Cordoba. — Bataille de Mendigorria. — Effort de Marolo pour s'emparer de Bilbao. — Deuxième blocus de eette ville. — Expédition de Guergué en Gâta* logne.— Dévastations de Cabrera dans le Maestrazgo et la province de Valence.
Un événeinent politique important s'était accompli en Angleterre vers la On de l'année 4834 (mois de novembre) ; Tavénement au pouvoir des torys, de Robert Peel et de lord Wellington. A kpremiëre nouvelle de cette modiflcation, on s^était demandé avec inquiétude, à Madrid et à Paris, comment les nouveaux ministres interpréteraient le traité de la quadruple alliance. Le marquis de Miraflorës^ qui pen* dant son séjour à Londres avait noué des relations avec lord Wellington^ venait de donner sa démission d'arobassa* deur et se trouvait en congé à Paris ; il écrivit aussitôt au chef du cabinet anglais une lettre particulière pour sonder
206 UTBI I. — RÉGENCE DE CHRIfiTlNE.
ses intentions, en même temps qii^il conseillait au gouvernement espagnol d'envoyer à Londres le général A lava, resté depuis la guerre de l'Indépendance dans les meilleurs termes avec le duc de GUidad Rodrigo, et dont la présence à Londres serait vue avec faveur par les nouveaux ministres.
L'inquiétude fut vite dissipée : lord Wellington, qui avait rendu visite à don Cârlot pendant le séjour de ce prince en Angleterre, avait voulu remplir simplement un devoir de politesse^ et point du tout favoriser la cause du prétendant ; il reçut avec toute l'effusion attendue le général Alava, nommé ambassadeur, et préoccupé surtout de mettre lin terme aux férocités commises de part et d'autre, il parut s'intéresser bien plus aux négociations préliminaires du traité Elliot qu'à l'issue même de la lutte. U^ailleurs, le retour aux affaires de lord Palmerston avec le ministère Melbourne rétabli entre les deux pays les relations telles qu'elles se trouvaient au moment de la signature du traité d'alliance.
Ce n'est point une sympathie banale et inactive qu'auraient voulue à Madrid les partisans du principe d'autorité, réunis sous le nom de modérés. Le souvenir des décisions du congres de Vérone et de l'intervention du duc d'Angouléme, qui avaient chassé du pouvoir en 1823 les exaltés, leur faisait rêver une nouvelle expédition française, dont ils auraient seuls tiré profit, comme les absolutistes autrefois.
Malgré ses dénégations aux Cortès, Martines de la Rosa^ pendant tout son ministère, n'avait cessé de caresser cette idée d'intervention ; il ne lui était guère facile de s'en montrer ouvertement partisan, car elle n'était propre qu'à exaspérer les progressistes et à susciter contre lui dans les classes inférieures des accusations de trahison. Mais il eût été ii habile de vaincre don Carlos avec les hommes et les ressources de la France, sans lui rien donner en retour et sans compromettre l'avenir, qu'il ne pouvait abandonner une
CHAPITBI Yl. -^ LEê JOMTM PROVWGIALBS. SOI
semblable pertpeotiye. Tout fut doao mil en jeu pour déteroiiner le roi Louis-Philippe à agir ; sa parenté avec Chris* tinoi la terreur de la Révolution presque triomphante en Espagne, la corrélation politique entre les doctrinaires français et les partisans du Statut royal. Pour mettre enfln le gouvernement français au pied du mur, le conseil de régence et les minisires résolurent à runanimité, le 17 mai 1835, de réclamer la coopération armée des signataires du traité de la quadruple alliance, et notamment de la France.
Le cabinet de Paris, mis en demeure, se partagea entre deux opinions. M. Thiers, jugeant TEspagne incapable de se sauver elle-même^ était partisan de Tintervention, que les autres ministrest et Louis-Philippe surtout, repoussaient énergiquement. M. Guizot a consigné dans ses mémoires les motifs allégués par le roi ; aujourd'hui il faut reconnaître combien ils étaient supérieurs à ceux de M. Tbiers. « Aidons les Espagnols du dehors^ disait-il, mais n'entrons pas nousmêmes dans leur barque; si une fois nous y sommes, il faudra en prendre le gouvernail, et Dieu sait ce qui nous arrlvenu Napoléon a échoué à conquérir les Espagnols, et Louis XVIII à les retirer de leurs discordes. Je les connais, ils sont indomptables et ingouvernables pour des étrangers $ ils nous appellent aujourd'hui ; à peine y serons-nous qulls nous détesteront et nous entraveront de tous les moyens... N'employons pas notre armée h cette œuvre interminable ; ne nous mettons pas ce boulet aux pieds en Europe; si les Bspagnols peuvent être sauvés, il faut quUls se sauvent euxmêmes, eux seuls le peuvent ; si nous nous chargeons dtt fardean, ils nous le mettront tout entier sur les épaules et puis ils nous rendront impossible de le porter ^ s
• Mimoim pfïnir fsrv<r à thUtùîn de mm tmpif de M. Ooisot, t. IV, p. m.
SOS LlYtB I. » itGBlICB DE CHRISTiNB.
La France pouvait bien contribuer à expulser don Carlos et à paciGer les provinces basques, la Navarre , TAragon, et la Catalogne, dont la prospérité intéresse nos départements pyrénéens; mais une intervention destinée à maintenir M. Martinez de la Rosa ou M. Toreno, à la place de M. Isturitz ou de H. Galiano, n'eût été qu'une folie, et en Fétat on ne pouvait envoyer une armée fhinçaise sans qu'elle fût obligée de prendre parti ou pour le Statut royal, ou pour la constitution de 4812.
Comme le traité de la quadruple alliance stipulait expressément que toute coopération armée de la part de la France serait arrêtée d'un commun accord entre toutes les puis* sauces alliées, la prétention des ministres espagnols fut soumise tout de suite au cabinet de Londres. M. de Broglie, ministre des affaires étrangères en France, dans la ferme intention d'éviter toute complication future, avait recommandé à l'ambas^deur français de demander formellement au foreign office si TAngleterre s'engagerait à courir avec la France in-solidum tous les risques de l'intervention au cas où les trois grandes puissances s'y opposeraient. La réponse de lord Palmerston fut défavorable au cabinet espagnol ; l'Angleterre n'entendait nullement s'associer aux risques que l'intervention armée, si elle était condamnée par les . trois grandes puissances, pourrait faire courir à la France; elle ne la désapprouvait pas, mais elle recommandait d'agir sans précipitation, d'augmenter seulement le nombre des troupes à la frontière, et d'occuper immédiatement tous les passages des Pyrénées en exécution de l'article i*' du traité.
La dépèche du général Alava, datée de Londres le 4 juin i835, qui contenait cette réponse équivalant à un refus définitif) ne devait pas être ouverte par Martinez de la Rosa, mais par le comte de Toreno, son successeur.
CHAPITBB yi. — LBS JOHÏBS PROYIKGIÀLBS* S09
Toreno arrivait à la présidence du conseil au moment même où les carlistes étaient à l'apogée de leurs succès, où ils avai^it repoussé les troupes christines au-delà de l'Ëbre, occupé la route de Yiltoria à Bajonne, et où ils se préparaient à mettre le siège devant Bilbao. Ce fut pour lui un crue] désappointement que la décision prise par lord Palmerston, et, s'il avait pu la prévoir, peut-être n'eût-il pas accepté le pouvoir.
Certain cependant, en présence de l'attitude de la France et de l'Angleterre, qu'il pouvait au moins compter sur la complaisance de ces deux puissances, il songea à les utiliser et recommanda aux ambassadeurs d'insister pour que les nations alliées, si elles se refusaient à une intervention armée, envoyassent au moins les troupes et les subsides qu'elles s'étaient engagées à fournir par le traité du 2â avril 1834.
Ses ouvertures à ce sujet furent bien accueillies par les trois cabinets de Paris, Londres et Lisbonne; chacun d'eux promit d'expédier une légion, qui devait être envoyée sur le théâtre de la guerre, de telle jsorte que leur sympathie restât évidente et que leur concours moral au moins ne put être mis en doute.
La France fut prête la première ; dès le 28 juin elle faisait partir d'Algérie une colonne de 4 100 hommes, appartenant à la Légion étrangère, et peu de temps après ce détachement prenait part aux combats delà Catalogne et du Maestrazgo, sous le commandement du colonel Bernelle, élevé au grade de maréchal de camp.
Ce ne fut pas, d'ailleurs, le seul appui réel fourni par le gouvernement français à la cause de Christine. Une ordonnance du 3 juillet 1835, au grand détriment de tous nos compatriotes du Midi, vint défendre toute espèce de trafic entre les départements des Basses-Pyrénées et le pays
*^A0 LIYM I. — RtGINCI DB CBinSTIlfE.
occupé par les carlistes. L'exécution de cette ordonnance, remise aux soins du général Harispe, qui avait soqb ses ordres un corps d'armée nombreux, devait compléter du côté 4e la France le blocus général delà Navarre et des provinces basques, dont les populations so trouvaient ainsi exposées avec le temps à périr de consomption, en voyant intercepter de tous côtés leurs relations commerciales avec, les pays limitrophes.
L'Angleterre permit de recruter sur son territoire un corpsde troupes qui devait opérer dans les environs de Saint- Sébastien et de Vittoria sous le commandement de sir Lacy Ëvans; en môme temps elle maintint sur les côtes du golfe Cantabrique une flottille, qui aidait à conipléter lé blocus du côté de la mer.
Enfln le Portugal confia au baron das Antos une brigade de 6000 hommes, que ce général avait, il est vrai, l'ordre de ne pas compromettre, mais qui n'en fut pas moins de la plus grande utilité.
Toutes ces troupes étaient mises à la solde de la nation espagnole; elles coûtaient naturellement plus cher que les soldats du pays; aussi quelques écrivains espagnols ont-ils mis en doute qu'elles aient réellement contribué à la bonne issue de la guerre. C'est une injustice et une erreur; le nombre des soldats que l'Espagne pouvait mettre sur pied dans ces circonstances difficiles n'était pas si élevé qu'on puisse taxer d'inutile le concours de 15000 hommes, sur lesquels 10 000 au moins étaient aguerris et disciplinés. Et si la guerre traîna encore pendant cinq ans, peut-on calculer ce qu'elle serait devenue si ces auxiliaires ne s'étaient pas mêlés à la lutte ?
La régente Christine espérait pouvoir se reposer tran^» quillement sur le comte de Toreno de toutes les préoccupations du gouvernement. 11 y avait en effet chex lui une
CHàPITRB YI. -« LB8 JUNTES PROVINCIALES. il i
force de caractère et un esprit de décision beaucoup plus virils que chez Martinez de la Rosa ; homme du monde, sceptique, doué d'une grande faculté de généralisation, aimant Tétude sans y perdre le souvenir des nécessités de la vie réelle, prêt à tenir compte de toutes les passions bu* maines, Toreno, dans d'autres circonstances ^ eût été rhomme d'Etat le plus capable de tenir fortement le gouvernail; il en imposait à tous par son grand nir, ses bonnes manières, la hardiesse de ses plans, la lucidité de ses dis* cours; dans des circonstances normales on se fût empressé de lui obéir, et la régente, dans ses ehfttoaux de la Granja et du Prado, aurait pu s'abandonner sans préoccupation à tous les entraînements de sa passion pour le garde du rx)rps Muftoz, destiné à devenir plus tard duc de Riunzarès. Mais en ce moment critique où les carlistes menaçaieut Bilbao et la rive gauche de TEbre, où TËst se soulevait comme le Nord, tandis que le reste du pays no voulait pas du Statut royal, après le refus péremptoire d'intervention, ce n*était pas un sceptique qu'il fallait à la tôte des affaires, c'était uo homme de foi animant de toute l'énergie de son cœur les populations, réveillant leur ardeur et leur rendant la confiance en elles-mêmes qu'elles commençaient h perdre.
Or, Toreno était incapable d'un effort de ce genre ; bien que dans wnHUtoire de la guerre de ^Indépendance i\ ait admirablement retracé le mouvement populaire de 1808, sa nature aristocratique était tout à f:iit en désaccord avec les principes démocratiques et égalitaires sur lesquels il aurait fallu s'appuyer. Des relations trop fréquentes avec les torys de Londres et les doctrinaires de Paris l'avaient g&lé : s'il était resté Thomme des luttes parlementaires, il n'était plus celui des grands mouvements nationaux.
Il sut cependant désigner lui-même à ses compatriotes un politique doué de« qualités spéciales qui lui manquaient è
s 12 LITRE I. <— «ÉGBNGB DB CHRtSTIlIB.
lui-même ; en effet, soit qu'il ait été seulement frappé des services rendus par Mendizabal au roi de Portugal, soit qu'il ait jugé par Tensemble de sa conduite de l'étendue de son intelligence et de la fécondité de ses ressources, c'est lui qui insista pour être remplacé au ministère des flnances par ce nouvel homme d'Etat^ destiné à devenir le personnage le plus important de toute cette époque.
En acceptant la présidence du conseil après Martinez, Toreno avait dû se placer en dehors du parti modéré proprement dit ; personnellement indépendant par son caractère, sa fortune, sa haute position, il montra dans le chois de ses collè« gués un grand esprit d'impartialité; il ne connaissait Mendizabal que sur sa notoriété et sa réputation, et cependant il s'empressa de lui faire une grande part. Au ministère de la guerre, à la place de Yaldès, il appela le marquis de las Amarillas, devenu duc d'Ahumada, membre le plus influent du conseil de régence. Deux hommes dont les antécédents libéraux étaient bien connns, Alvarez Guerra et Garcia Herreros, furent appelés l'un à l'intérieur, et l'autre à grâce et justice. Enfin, le portefeuille de la marine fut offert au général Alava. L'opinion, cerles, ne pouvait reprocher au président du conseil aucun de ces divers choix ; mais, par cela même que chacun avait une haute signification, on pouvait prévoir dans ce cabinet une absence complète de cohésion. L'un des membres principaux^ Mendizabal, était absent d'Espagne ; il ne devait pas revenir à Madrid avant le mois de septembre. Au moment critique où tous ces personnages combineraient leurs efforts en une action unique, il était facile de prévoir une scission. D'ailleurs, comme ils ne voulaient s'appuyer exclusivement sur aucun des deux partis^ modéré ou progressiste, cet isolement allait les pri« \er du concours de tous les fonctionnaires qui affectaient hautement de se rattacher à l'un ou à l'autre.
CHAPmi VI. — LB8 JUMTBS PROYIMCIALES. 213
La levée du siège de Bilb&o^ la mort de Zamalacarregay, occapèrent naturellement tous les esprits en Espagne pendant les derniers jours du mois de juin; personne, cependant, ne calculait l'immense portée de ces deux événements, qui marquent réellement le commencement du déclin des carlistes, mais n'étaient considérés alors que comme des incidents de la grande lutte engagée. Partout, dans la péninsule, l'opinion dominante était que les carlistes, maîtres incontestés de la Navarre et des provinces basques, soutenus par le clergé, à l'abri de toute intervention étrangère, triompheraient de l'élément libérai, si le pays lui-même ne prenait énergiquement, comme en 1808, la direction de ses affaires.
C'est surtout contre le clergé qu'on sentait la nécessité d'une action immédiate; le peuple comprenait instinctive* ment que toutes les ressources de cette classe, employées contre lui, venaient par mille voies souterraines affluer au quartier général de don Carlos. Les scènes madrilènes du 17 juillet 1834 avaient eu leur écho dans toutes les antres cités ; ei, tandis qu'elles avaient irrité les moines contre la régente, elles avaient désigné partout les couvents à la fureur populaire comme le laboratoire secret où s'entretenait le feu de la guerre civile.
Toreno n'était pas homme à se laisser arrêter par les vains scmpules que les prêtres conservaient soigneusement chez les hommes d'Etat de Madrid et les courtisans de la régente ; il comprenait parfaitement que l'attitude qu'ils ayaient prise rendait les ordres religieux ennemis et rebelles et qu'il fallait ou priver le clergé de ses biens» ou consentir au rétablissement prochain de l'inquisition.
Mais il craignait de soulever l'esprit révolutionnaire; il ne tronvait pas autour de lui ce scepticisme froid et cette raison élevée qu'il sentait en lui-même ; il apercevait h
21 4 LIVRE I. — BfiQBNCB DB ClimUSTiMB. .
même passion, le même fanatisme chez ceux qui attaquaient les couvents que chez ceux qui les défendaient. Aussi voulait-il lemporiser alors que le peuple voulait agir, et son inaction augmentait encore Texaspération générale. Il crut cependant donner satisfaction aux exigences de l'opinion en renouvelant la proscription décrétée par le comte d^Aranda contre les jésuites, et en ordonnant par le décret du 4 juillet la suppression des communautés de cet ordre et une allocation à chaque père de cinq et trois réaux par jour on échange de leurs biens saisis pour être affectés à Textinclion de la dette publique.
Toreno eût évité bien des malheurs en étendant cette mesure à tous les autres ordres religieux, car ce qu'il ne se décidait pas à exécuter le peuple voulait Taccomplir luimême, et, surexcité par les dangers d'une situation que son imagination lui exagérait encore, il renouvela sysiémati-i quement, dans plusieurs cités importantes, les scènes qui avaient tant épouvanté Madrid au mois de juillet de Tannée précédente.
Ce fut Saragosse qui donna le signal ; un mouvement populaire y éclata le S juillet, à la suite duquel deux couvents furent incendiés et onze religieux mis h mort. Après deux jours d'anarchie, l'ordre put être rétabli ; un nouveau capitaine général fut nommé; deux individus, reconnus coupables d'assassinat, furent exécutés. Mais qui aurait pu mettre en cause les incendiaires des couvents? 11 aurait fallu emprisonner la majorité de la population de Saragosse, qui trouvait moyen de concilier son fanatisme pour Notre-Dame del Pilar avec la haine des moines et Tamoup de la liberté.
Reuss, la seconde ville de la Catalogne, populeuse et industrielle, ne tarda pas à suivre l'exemple de Saragosse* Sept de ses miliciens avoient trouvé la mort dans la sur*
CH4PITRB Tl. — LBg JVRTIS PROVIMCIALES. 215
prise, par les carlistes, d'un détachement envoyé pour relever un poste, surprise effectuée sur l'avis émané, supposait-on, d'un des couvents de. la ville. A la nouvelle de ce triste événement, qui se propagea aussitôt avec ]a rapidité de l'éclair, et que la crédulité publique relraçalt avec les plus horribles détails, la foule se dirige vers les principaux eouventf). Le plus délesté était celui des pères franciscains^ qui toujours, et surtout en 1823 et 1828, s'étaient distin* gués par leur haine des idées libérales, et leur passion pour Tabsolutisme. En un instant, le feu est mis à TédiQce et les moines qui se laissent atteindre périssent sous les coups de la foule. Mêmes horreurs, mais avec un peu moins de férocité, au couvent des carmes. La milice urbaine laisse faire et parait vouloir seulement régulariser le désordre : elle circonscrit l'incendie, empêche le pillage, et, quand les couvents sont consumés, elle se refuse à recevoir les troupes envoyées par le gouverneur militaire. L'ordre était rétabli sans qu'aucun meuble eût été détourné ; Fin? cendie avait tout dévoré, et la ville n'avait plus besoin de soldats pour assurer la tranquilité ni pour résister aux. carlistes (22 juillet).
Le gouvernement, prévenu par des faits d'une semblable gravité, et se sentant incapable d'une répression énergique, pensa donner une nouvelle satisfaction aux passions populaires ; alors parut le décret du 25 juillet, qui supprimait tous les monastères cl tous les couvents comptant moins de douze membres, et enlevait toute existence légale à ceux qui étaient fermés par suite des circonstances. L'esprit pu* bile accueillit cette mesure, d'ailleurs très-insufQs^mte, avec la plus grande indifférence : le moment de l'action était venu, et la conOance dans les gouvernants était nulle.
Après Saragosse et Reuss, c'est Barcelone qui se met en mouvement. Le jour même du décret, & la suite d'un
SI 6 LITIB I. — RÉGBNCB DB CHU8TINB.
désordre à la course de taureaux, des groupes commencent à se former sur les principales places. Il n'y avait que trèspeu de soldats dans la ville; Llauder était absent; toutes les forces étaient disséminées et éparpillées en colonnes dans tous les recoins de la Catalogne» afin de tenir tète aux bandes carlistes. Les représentants de l'autorité sont bientôt impuissants à empêcher des hommes armés d'apparaître dans les rues, de se former en bandes et d'attaquer les couvents des franciscains, ceux des carmes chaussés et déchaussés. Tous les trois sont incendiés, et leurs habitants, en fuite, réduits à chercher asile, quelques-uns même égorgés. Excités par ce premier succès, les incendiaires se dirigent sur un autre couvent de la ville ; mais une résistance inattendue de la part des moines, qui ^e défendent avec courage, et le voisinage d'un parc d'artillerie, dont Texplosion était à craindre, les arrêtent. Cependant, incident remarquable, les couvents de femmes sont respectés : nul ne songe à en troubler la paix.
Une insurrection à Barcelone était d'une tout autre portée qu'à Saragosse ou à Reuss. Seconde cité de la péninsule par le nombre de ses habitants, Barcelone est, sans contredit, la première par ses richesses, son industrie et son commerce. Elle commande aux quatre provinces de Tancienne principauté. Aux mains des carlistes, elle aurait donné un accroissement de forces qui eût pu leur assurer le succès définitif. D'un autre côté, si les ennemis du Statut royal y triomphaient, ils pouvaient y organiser un nouveau gouvernement et rallier à eux tous les mécontents.
Llauder avait été prévenu plusieurs fois par le gouvernement central qu'il devait, à tout prix, éviter un mouvement en Catalogne ; que les exaltés fondaient de grandes espérances sur le soulèvement simultané de toutes les villes de la province, et qu'il devait s'attendre i une insurrection
CHAPITM TI. ^- LES JIÎIITIS PROYIlfCIÂLKS. If 7
générale. Il jugea que le jour du danger était arrivé et voulut, après les premières scènes du 25 juillet, rentrer à Barcelone au milieu de l'effervescence populaire et maintenir, à force de volonté et d'énergie, l'autorité toute-puissante.
Tous ses efforts devaient échouer à la fln contre la colère des masses, le sourd mécontentement de la bourgeoisie et l'indifférence de la milice; mais, dans l'origine, il put s'illusionner sur l'issue de la lutte.
En effet, il eut le temps de faire évacuer tous les couvents, de mettre en sûreté les religieux dans les forts de la ville> d'où ils devraient être plus tard dirigés sur les Baléares, et enBn de distribuer des armes aux individus sur le concours desquels il croyait pouvoir se fier. U nomma un nouveau gouverneur civil et s'attacha à empêcher dans les environs la dévastation de quelques maisons de campagne. Mais son attention ne pouvait rester fixée sur la capitale, et le feu de la rébellion se communiquait à toute la province. De Sabadell, de Mataro, on lui écrivait que les populations s'organisaient pour attaquer tous les monastères, tandis que les carlistes profitaient de l'occasion pour tenter des coups de main sur les postes les plus importants.
Au milieu de ces difficultés, et après s'être assuré par lui-même qu'il avait désormais perdu tout prestige auprès de la population barcelonaise, que tous les services par lui rendus h la cause libérale étaient oubliés et qu'on ne se souvenait plus que de sa participation à la captivité de Lacy et aux désastres de Yera, il abandonna à ses lieutenants le soin de maintenir l'ordre à Barcelone et se rendit luimême d'abord à Mataro, puis àVich, ville située à l'extrémité de la Catalogne, non loin de la France (28 juillet), prévoyant peut-être qu'il aurait bientôt à chercher un asile au delà de là frontière.
S18 LIVRE !• — > EÉOElfCB DB CHEI8TIKE.
Le commandement militaire de la ville était confié au maréctial de camp Pastors; mais, tandis que cet offlcier avait Tordre de temporiser avec les autorités locales, il devait, tout en gardant avec soin Montjuich, la citadelle et les divers forts qui défendent la ville, éviter toute collision intérieure; un autre lieutenant do Llauder, le générol Bassa, était chargé de réunir des troupes, de les diriger sur la capitale catalane et d'agir au moment opportun pour rétablir Taulorilé de la régente. Pattors et Bassa devaient se mettre d'accord pour le moment do l'attaque ; mais, soit déOance réciproque, soit précipitation de la part de Bass**), celui-ci fit son apparition dans la ville au moment même où les esprits, exaltés par de nombreuses publications, étaient le plus irrités et le moins disposés h Tobéissance. Il lui aurait fallu un grand déploiement de troupes pour se faire respecter, et il ne disposait que d'un nombre très-insuffisant de soldats. Aussi, loin d'en imposer aux Barce* lonuis, sa présence dans les murs de la ville ne servit qu'& les exciter duvantoge et devint le prétexte à l'insurrection attendue.
Gomme il arrive dans toutes les i;uerres civiles, chaque parti méconnaissait les intentions réelles de ses adversaires. Pour les chefs du mouvement, Llauder et Bassa étaient des traîtres qui abandonnaient tout le pays aux carlistes, pour assurer le triomphe du Slatut royal. Les militaires ne voyaient, de leur côté, dans les insurgés, que des partisans secrets de don Carlos et leur reprochaient d'être les plus fougueux ennemis de la liberté.
Ou ji qu'il en soit do ces appréciations si diverses, le 5 août 1835, quand on apprend h Barcelone que Bassa est installé au palais, la ville tout entière comprend que Theure de II lutte est arrivée. Dès le matin, les ateliers et boutiques se ferment, les miliciens revêtent leurs uniformes, la popu-
CIIAPiTRB TI. — LES JUNTES PROVINCIALES. 319.
lation se répand en masses agitées dans les rues ; on pille les magasins d'armes, et bientôt des barricades s'élèvent tout autour de l'hôtel de ville. Les membres de la municipalité se réunissent alors et choisissent dans leur sein une commission chargée d'exprimer à Bassa que le vœu unanime de* la ville est qu'il s'éloigne, lui et ses troupes.
Celte commission se dirige sur le palais ; elle est escortée par un bataillon de la milice et suivie d'une foule Immense toute prête au combat. Bâssa reçoit les députés de la municipalité avec empressement, mais refuse avec énergie d'accéder à leurs vœux; il juge son honneur militûre engagé et se déclare prêt à mourir plutôt qu'à laisser son autorité irrespectée. Les députés font connaître la décision du général : le bruit se répand que ce doit être désormais un duel à mort entre lui et la ville : le peuple ou moi dans une heure; telles étaient, disait-ou, les dernières paroles do Bassa.
A cette nouvelle^ chacun ne pense plus qu'à agir; les plus habiles se rapprochent des soldats campés sur la place de la Douane et commencent à fraterniser avec eux. Une bande, plus hardie, cherche à pénétrer dans le palais pour atteindre directement le général ; elle traverse une galerie couverte qui met cet édifice en communication avec Téglise Sainte-Marie, et envahit aussitôt les appartements intérieurs.
Cependant la municipalité continuait ses négociations auprès du général ; elle lui peignait sous les plus sombres couleurs la situation de la cité, les terribles con* séqueuces d'une collision, la responsabilité qui allait peser sur lui. Bassa cède à la fin à ces instances, il donne sa parole de quitter la ville et se retire dans une chambre intérieure du palais avec le général Paslors, tandis que les députés du peuple s'efforcent, en agitant des mouchoirs
SSO LITIB I. — BtaiMCI Dl CHtlSTUIB.
blancs du haut des balcons, de communiquer à la masse bourdonnant sur la place rbeureuse issue de leurs d6« marches.
Un long cri retentit partout, et Tallégresse se peint sur les visages ; miliciens et soldats s'embrassent avec transport ; les musiques entonnent Thymne de Riego (note G). Mais, soudain, la scène change d'aspect; une rumeur sourde gronde dans le palais; on entend quelques détonations, puis, au milieu des tètes frémissantes, un cadavre sanglant est précipité du haut des balcons. C'était celui du général Bassal
La bande qui avait pénétré par la galerie de l'église Sainte-Marien'avaitrencontréaucun obstacle, aucune garde; elle était arrivée jusqu'à l'endroit où le général s'entretenait avec Pastors de l'issue de la conférence avec les représentants de la municipalité. Persuadés que la lutte était déjà commencée et sous l'impression du défi porté aU peuple barcelonais, les envahisseurs ne voyaient dans Bassa qu'un tyran dont il leur fallait la tète. En vdn Pastors, à qui sa position de médiateur avait procuré des sympathies dans la population, avait-il couvert son frère d'armes de son corps. On s'était jeté sur lui ; les insurgés l'avaient entouré, assailli, séparé de leur victime. En moins d'intants qu'il n'en faut pour le raconter, Bassa, blessé et renversé, expirait sous leurs coups, et son cadavre, jeté sur la place, épouvantait la foule.
RieiLn'est plus douloureux à raconter que ces scènes de violence qui accompagnent les révolutions, alors qu'on voit apparaître ces malheureux parias de la civilisation qu'une cruelle misère rend inaccessibles à tout sentiment d'humanité. En un jour d'anarchie, ils prétendent se venger de toutes leurs souffrances, et nous assistons alors, dans nos sociétés policées, à des drames sanglants qui nous ramènent
CHAPITIB Tl. — Ltt JUlfTBS PB0YI1ICIALB8. ttl
à Tétat des sanvages de Pancien Canada on des nègres les plus féroces de l'Afrique centrale.
 la Yue du cadavre de leur malheureux chef, les soldats avaient été littéralement terrifiés ; aucun d'eux n'avait songé à le relever pour le conduire en un lieu de repos. De misérables enfants, des femmes sans pitié, s'étant précipités sur ce hideux trophée, le promenèrent attaché par une corde jnsque sur le boulevard principal, en face des bureaux envahis de la délégation de h police. Là les tables, les bureaux, les papiers de toute sorte, formèrent bientôt un bûcher gigantesque, et une même flamme consuma les archives de la police et les restes mutilés du général. Pour mettre le comble à l'horreur d'une telle scène, un de ces affireux ^tanos dont Goya seul a su esquisser les traits montrait aux spectateurs une des mains de la victime et la mordait avec rage pour témoigner de la haine dont le peuple était animé.
Pendant ce temps, d'autres bandes allaient ravager les divers bureaux des commissaires de police, s'attaquaient à une administration dépendante du ministère de Montserrat, démolissaient les barrières des octrois et renversaient la statue équestre de Ferdinand VII, ce monarque si justement abhorré de la ville entière.
La milice urbaine, seule organisée et en état de s'opposer au désordre, ne se souciait nullement d'en venir aux mains avec le peuple armé ; elle comptait dans son sein beaucoup d'hommes favorables au renversement du Statut royal et se préoccupait bien plus des conséquences du mouvement commencé que des débordements de quelques forcenés. Le moment vint cependant où elle fui forcée d'agir. Dans la nuit du 5 au 6 août on avait mis le feu au plus bel établissement industriel de Barcelone, à la fabrique dite la Vapeur^ ondée à grands frais au moyen de capitaux du pays et
tut LIYEI I. — BtGBNCS PB CHRISTINB.
d'une subvention généreusement accordée par le ministre Ballesteros. Peu au courant des conditions économiques de rindustrie moderne, les ouvriers ne yoyaicntalors dans les nouvelles machines et dans la vapeur qu'un aveugle cou* current destiné à faire baisser les salaires ; aussi étaient-ils pleins de haine et de prévention contre ce nouvel établissèment, sans se douter qull contenait le germe fécond d'une grande industrie qui alimenterait le travail pendant une longue série d'années. Enfin; dans la matinée du 6 août, enhardis par l'impunité des scènes précédentes, des malfaiteurs songèrent à attaquer la Douane, afin de piller toutes les marchandises qui y étaient déposées. L-i milice ne pouvait plus hésiter ; elle se mit sous les ordres de Pastors, nommé par la municipalité commandant de toutes les forces, et, conduite par lui, dispersa à la baïonnette une foule nombreuse^ de gitanes et de marins qui se considéraient déjà comme les maîtres de la cité.
Dès le lendemain 7 août, Tanarohie cessa ; on fit sortir de la ville tousies marins étrangers ; les citadins qui ne faisaient point partie de la milice furent désarmés, des patrouilles parcoururent toutes les rues, et Ton put s'inquiéterdes conséquences politiques du mouvement sans être dominé par les préoccupations de Tordre matériel.
C'était à la junte, qui avait pris en main la direction de la ville, à porter la parole au nom de tous ; elle s'était formée du concours de toutes les autorités de la ville, auxquelles on avait adjoint cinq individus à titre de délégués du peuple. Cette junte, dès le premier jour, parut s'occuper exclusivement d'enrôler des volontaires contre les carlistes; elle prit ensuite quelques dispositions à l'égard des moines, suspendit quelques autorités militaires et décréta l'augmentation de la milipe urbaine, en donnant aux miliciens lé droit de nommer leurs offlciers.
CHAPITM Tt. - LEB JDNtES PBOTiNCfÂLBS. 323
Tonles ces décisions étaient autant d*empiétenieii<B sur h pouvoir central et engageaient la cité dans les voies révolutionnaires ; néanmoins la quifstion politique était toujours réservée avec le plus grand soin. Enfin, le 8 août, la junte fit connaître ses intentions ; elle publia une proclamation par laquelle elle demandait à la régente de donner à la Cntalogne un capitaine général parfaitement identifié avec l6 Statut royal au cas où elle ne voudrait pas conserver le corn* mandant provisoire que Barcelone avait acclamé^ de se mettre à la tète des réformes, d'organiser les députations provinciales et de transférer Funiversité de Gervcra à Barcelone. Cette proclamation fit comprendre à tous que cette junte ne représentait nullement les idées du pays. Du reste, ellemême 50 sentit si peu d'accord avec la volonté générale, que, dans la crainte de nouveaux désordres, elle ptit l'initiative et prépara la création d'une nouvelle junte, qui, sous le titre d'auxiliaire et de consultative, dirigerait Faction de toutes les autorités.
Cette résolution fut accueillie avec acclamation.
On fixa à douze le nombre des membres de cette junte; ils devaient être choisis par un collège électoral formé luimême dans des réunions générales tenues par les représentants des divers corps d'états (Gremios), des fabricants, des commerçants, des propriétaires et de chacun des bataillons de la milice, sous la présidence de membres de la municipalité ^ et de délégués du peuple. Une modification paraissait si nécessaire, que Félection eut lieu le 9 ; elle se fit dans un ordre parfait, et le choix du peuple tomba naturellement sur les adversaires du Statut royal, sur des hommes énergiques, décidés à faire avancer la cause de la Révolution,
Aussi la jante des autorités, qui d*abord avait entendu garder le pouToir exécutif i s'empressa-t-elle de donner sa
SS4 LITM I. — ItaïKCB DB CHlISTllft.
démission ; les nouveaux élus dès ce moment devenaient les véritables chefs de la cité.
Us se hâtèrent de faire connaître leuf adhésion à la jeune reine Isabelle et à la^régente Christine ; mais en même temps ils demandèrent la réunion immédiate de Gortès con* stituantes pour la formation d*une nouvelle loi fondamentale plus conforme aux besoins de la nation (19 août). Us déclarèrent en même temps que les biens ecclésiastiques achetés dans la période constitutionnelle de 1820 à 1823 devaient être rendus aux acheteurs, que les rentes provinciales devaient être administrées par les provinces, enfin que le clergé^ régulier devait être supprimé, le séculier réformé.
Ces vœux généraux une fois émis, ils ne songèrent plus qu'à administrer intérieurement la principauté, à provoquer des mouvements semblables à celui qui venait de réussir à Barcelone^ en Aragon et dans le royaume de Valence, ils ne s'adressèrent pas à Madrid pour résister aux bandes carlistes; eux-mêmes se chargèrent de ce soin ; et en effet en peu de temps, grâce à Tenthousiasme général, un grand nombre de corps francs allèrent pour^ivre les factions jusque dans le fond de leurs montagnes. Llauder, dès qu'il avait appris l'assassinat du général Bassa, s'était jugé trop heureux d*avoir évité par la fuite un sort pareil et avait renoncé à son rôle. A la nouvelle que sa démission avait été acceptée par le ministère, il était parti de Yich à la tête de son escorte et s'était hâté de pénétrer sur le territoire français. On le sut bientôt à Barcelone; et comme Pastors, auquel il remettait son commandement, ni aucun de ses autres lieutenants n'était en situation d'hériter de l'influence qu'il avait si longtemps possédée dans toute la Catalogne, la province se trouva réellement, par sa retraite, livrée à elle-même et à la direction de la junte barcelonaise.
GHlPini TI. — LB8 JUNTIS raOTINCIALSS. 225
Nous avons déjà vu que le chef-lieu de la Catalogne n'avait fait lui-mèrae que suivre l'exemple donné par la ville de Reuss ; k leur tour, les cités de Tarragone, Yich, Lerida, Gerona, Igualada, Montblanch, Yalls, Falses, s'empressèrent d'imiter leur capitale ; les couvents furent brûlés et les moines chassés de leurs foyers, la plupart des fonctionnaires du pouvoir central obligés de s'échapper, et les al* cades changés même dans des bourgs de lrès*faible importance. A Tarragone, on eut à regretter h mort de deux officiers supérieurs, et le gouverneur militaire, Colubi, spécialement chargé de la répression, se vit contraint, pour éviter le sort de Bassa, de se réfugier jusque sur le terri* toire français.
De la Catalogne le mouvement se propagea sur toute la c6te du Levant, aux lies Baléares et en Aragon. A Valence, le 6 juillet il y eut une grande commotion populaire; la multitude se jeta sur les prisons, s'empara d'un grand nombre d'ecclésiastiques qui y étaient retenus, en fusilla sept et parmi eux le chanoine Ostolaza, qui s'était signalé par sa fureur apostolique sous le règne de Ferdinand VII ; plus de cent autres durent être embarqués le jour suivant pour les présides de Geuta. Les esprits ne se calmèrent qu'après que l'autorité eut été remise par le capitaine général au comte d'Almodovar, vice-président des dernières Cortès^ qui dut s'engager à donner satisfaction à tous les vœux de la milice urbaine.
A Murcie, malgré l'influence cléricale prédominante, il y eut aussi des incendies de couvents ; mais là le peuple ne sut pas s'organiser ni changer les autorités.
La ville de Saragosse, aprèsdeux tentatives qui n'avaient produit que le désordre, aboutit au contraire à un ré&ultot décisif. Sur la nouvelle des événements de Barcelone, les 5 et 6 août, une grande agitniion s'était produite diins tu
iS6 LITRM I. — RtOIIICI DB CHRISTIlll.
ville : le capitaine général, Jugeant qu'il ne pouvait 8*opposer à la volonté générale, avait pactisé avec les mécontents et accepté la présidence d'une Junte déférant aux vœux de la nation. Celle junte, installée des leO août, ordonna de suite la fermeture des couvents, la destitution de certains fonctionnaires, Tarrestation de certaines personnes accusées de conspirer. Mêmes soulèvements à Alcaniz, Malien, Mou* zon, Tarazona ; dans plusieurs de ces villes, on alla même* Jusqu'à proclamer la Constitution de 18i2.
Le ministère était sans forces pour comprimer un mouvement aussi étendu qui le privait des ressources de pro* vinces considérables, la Catalogne, Valence et l'Aragon ; il lui était impossible de dégarnir les provinces basques et la Navarre.
En Galice, en Castille, et dans la Manche, les capitaines généraux se plaignaient de n'avoir pas assez de soldats pour résister aux bandes carlistes. Restaient les quelques troupes dont il pouvait disposer au centre ; mais celles-là étaient indispensables pour défendre la capitale ; les chefs du pnrti exalté, appuyés comme ils Tétaient déjà par les provinces» allaient tenter sans doute un mouvement dans la capitale, et il fallait être en mesure de s'y opposer avec succès.
11 n*y avait,nou8 l'avons déjà dit, aucune cohésion dans le ministère. Torenu et Ahumada se rendirent à la Oranja auprès de Christine et inclinaient vers une répression énergique qui aurait affermi le pouvoir entre les mains du parti modéré ; leurs deux autres collègues, Alvarez Ouerra et Garcia Hcrreros, paraissaient au contraire disposés à une transaction, et tendaient à un système de compromis avec les Juntes provinciales des grandes cités, qui croissaient chaque jour en force et en autorité. Ils paraissaient comprendre que les vœux du peuple étaient pour les progressistes et engageaient la régente à réclamer leur concours*
Us avaient obtenu que le général Que^ada, parUiAinjl'.Uftf résistance ouverte, donnAl sa démission de capiloine gêné» rai de Madrid, el on les soupçonnait d*appuyer les démni^* chcs de l'ambassadenr britannique, M. Viliiers, adversoire déckré des modérés, et partisan zélé d'une modificalion mi? nistc^rielle en faveur des chers de Topposition.
II y eut le 14 août à Madrid, dans une des salles du Pa< lais, sous la présidence de Christine, une grande conférence à laquelle furent convoqués les ministres, le conseil de régence, les présidents du conseil royal et quelques autorités locales. Les partisans de la résistance emportèrent la minorité et firent décider que le moment n'était pas encore venu de céder à la Révolution .
Publiée par les journaux du lendemain à Madrid, cette nouvelle produisit uue violente émotion parmi les rangs de lu milice nationale, déjà surexcitée par les événements des provinces. Le lendemain 15 était un Jour de taureaux et une partie de la milice devait être sous les armes. Dans la soi* rée^ au signal donné par le chef du piquet de service, lequel était probablement d'accord avec les membres d'une société secrète (la IsabelUne), les tambours battirent la générale dans toute la cilé et signalèrent la Pliza Mayor comme le rendez-vous central de ses bataillons.
Un assez grand nombre do miliciens obéirent à cette convocation irréguliëre, et à la faveur de la confusion commencèrent à mettre cette place en état de défense, en occupant le grand édifice dit la Panaderia, que borde d'im côté la CalU Mayor, principale avenue par où elle Cit accessible ; mais è peine ces premières mesures étaient-elles prises, que le désordre se mit entre les auteurs mêmes du mouvo'* mcnty qui n'étaient pas d'accord sur le programme ; et Tunique résultat auquel on put aboutir fut une proclamalioB rédigée par Olozaga et Borrego, où la milice se bor-
nail à demiiQder des garanties politiques, plus de décision eontre les carlistes, et une protection plus efficace pour les défenseurs de la reine constitutionnelle.
Ge n'était certes point là le but auquel tendaient les conjurés; mais, la population n'ayant pas répondu avec Ten* thousiasme espéré au signal qui lui avait été donné» les troupes étant restées fldèles à leur devoir, et en mesure, si elles passaient entre les mains d'un chef comme Oncsada, de disperser les miliciens réunis à la Plaza Mayor, les chefs du mouvement avaient compris qu'il était nécessaire de s'ar* rèter, afin d'enlever au gouvernement le prestige d'une répression trop facile.
Dès les premiers moments du pronunciamento, le capi« taine général avait réuni les troupes au Prado, appelé les bataillons cantonnés dans les environs et convoqué la partie de la milice qui voulait rester fidèle à la cause de Tordre ; cet appel lui avait assuré le concours d'un des quatre batail* Ions d'infanterie dont elle était formée. Le gouvernement, le trouvant un peu mou dans ses décisions, recourut k (Juesada, et, profitant de Tinfluence que ce général exerçait sur les soldats, lui laissa le soin d'agir, sans pourtant lui donner de nomination ofiicielle. Quesada^à la fois homme politique et militaire, alla parlementer avec les insurgés, brava au milieu d'eux les plus grands périls, et parut d'abord vouloir jouer lerAle de médiateur; mais, bientôt dégoûté de ces tentatives de négociation, il se plaça à la tète de la garde royale fortement installée à la porte du Palais royal sur la place dite des Conseils.
Toute la journée du 16 se passa ainsi en préparatifs et pourparlers. A la fin, le nouveau capitaine général Latre ayant annoncé qu'il attaquerait dans la matinée du 17, les miliciens se décidèrent à abandonner sans combat la Plaza Mayor, où ils laissèrent 500 fusils, les soldats s'y é\à*
CHAPITRB Tl. — LES JUPtTBS PBOVINCULBS. 229
blirent aussitôt après leur déparr, et le calme se trouva ré* labli sans aucune effusion de sang, au grand désespoir des carlistes de la capitale, qui s'agitaient déjà dans les bas quartiers de la ville, et voyaient dans le triomphe attendu de la garde sur la milice la promesse d'une restauration absolutiste. 11 y eut, le 17 et le 18, dans les faubourgs quelques tentatives isolées facilement réprimées par la pnrt'.e de la milice fidèle à la cause de l'ordre, et l'émeute se termina après avoir été une simple démonstration de l'indécision des progressistes, de celle du gouvernement et dç l'effrayante division de l'opinion publique.
Quand ils se virent triomphants à Madrid, les ministres de la Gtanja qui avaient toujours incliné à la répression, crurent qu'à l'aide du prestige nouveau que le principe d'autorité venait d'obtenir ils pourraiant rétablir le pouvoir dans toute la Péninsule. En conséquence ils décidèrent la régente et obligèrent les ministres de l'intérieur et de la justice à mettre Madrid en état de siège, à dissoudre les trois bataillons qui s'étaient prononcés, à supprimer le journal le plus influent de la Révolution, VEeo del ComtrciOj et à poursuivre les chefs du parti progressiste comme promoteurs de l'émeute. Trois d'entre ces derniers, le comte de las Navas, Isturitz, Gaballero , purent s'échapper à temps ; deux autres, Galiano et Ghacon, furent arrêtés.
En prenant cette attitude, le ministère préjugeait trop de ses forces; si les progressistes ne pouvaient pas s'imposer dans la capitale, ils étaient tout-puissants dans les provinces et leur échec à Madrid fut rapidement compensé par le soulèvement général du sud, jusqu'alors insensible aux provocations constantes qui lui étaient adressées de Saragosse, de Barcelone et de Valence.
Les provinces de Murcie et d'Alicante, l'Andalousie tout entière, par des pronunciamentos réitérés, par la création
t3Ô LITM I. *• ntoKKCB DB CHIISTIHB.
de junies indépendantes ^ manifestèrent dans leurs principales cités qu'elles étaient, elles aussi, hostiles au parli modéré; qu^ellcs ne Jugeaient pas le comte de Toreno capable de tenir tète aux difficultés de la situation, qu^elles voulaient voir la régente entrer dans une voie libérale, se dégager des liens du Statut royal, adopter une Constitution plus démocratique, rendre aux acheteurs de biens nationaux les propriétés qui leur avaient été enlevées en 1823, fermer partout les couvents, et se fler enfin à Tinitiative populaire pour combattre le cfirlisme.
Le mouvement prenait dans chaque ville un caractère propro,en raison des tendances spéciales de chaque localité, du caractère des populations, des opinions des hommes principaux placés k la tète des Juntes ; empreint de la modération la plus grande à Gordoue, à Grenade, il était violent k Cadix, k Malaga, partout où l'élément démocratique avait la grande majorité.
I L*armée, très-peu nombreuse dans ces contrées, n'offrait aucun appui sérieux au gouvernement, et la plupart des officiers pactisaient avec les populations auxquelles ils ne voulaient pr^n résister. Plusieurs capitaines généraux débordés aimèrent mieux se retirer que se soumettre k la direc* tlon des Juntes ; ailleurs, au contraire, k Grenade, k Séville, k C:idix, des officiers supérieurs s'empressèrent de mettre leurs troupes k li disposition des Juntes, et celles^)! trouvèrent ainsi dos moyens d'intimidation envers un ministère qui ne pouvait plus se faire craindre lui-même.
A peine installées, elles établirent entre elles des relations suivies : sans se préoccuper des points qui les divisaient, ni de la diversité do leurs programmes, elles se mirent d'accord sur ce but immédiat : le renversement du ministère Toreno.
Et bientôt le mouvement s'étendit jusqu'aux provin-
CHAPITRB YI. — LB8 JUNTB8 PROYIUCIàLES. 231
cesde rOuest, rEstramadure, la Galice, la Yieille-Castille.
Dès lors il n'y eut plue de doute; la révolution était triomphante, et tôt ou tard il fallait que la régente cédât. Toreno aurait dû prévoir Torage irrésistible qui fondait sur lui, et abandonner le pouvoir aux progressistes; mais^ obstiné, arrogant, sûr de la loyauté de Farmée du Nord et de son général en chef, il crut de son devoir de lutter jusqu'au dernier moment, et d'entraver pendant près d*un mois, du 16 août au 43 septembre, les progrès des juntes sans consentir à une abdication nécessaire.
Tour à tour impérieux et conciliateur, il les menaçait ou les flattait dans la 6raztfM o;^{rtW/e de Madrid, appelant un jour lâches et immoraux ceux-là môme auxquels il reconnaissait le lendemain un patriotisme élevé.
Il désigna de nouveaux capitaines généraux pour Valence et r Aragon, sans pouvoir imposer ces autorités à des populations qui B^administraient et se défendaient elles-mêmes; il modiQason ministère en mettant à la tète des trois portefeuilles de la guerre, de Tintérieur et de la marine des hommes d'Etat qui, soit par leur âge> soit par leurs opinions antérieures, n'imposaient aucune confiance ; il envoya contre les rebelles d'Andalousie le capitaine général Latre avec des troupes sur le moral desquelles il ne pouvait compter ; il compromit la signature de l'Elut en tirant à découvert contre les banquiers de Paris et de l^ondres des traites qui devaient Atre protestées et le furent en effet, alors que les insurrections provinciale s le privaient de toutes ses ressources ; il décréta la dévolution des biens nationaux aux acheteurs d'avant i8â3, afln do régulariser les prises de possession ordonnées partout par les jantes, mais en même temps il dissolvait les juntes, les déclarait illégales et rendait leurs membres responsables des deniers publics qu'ils auraient employés.
t32 LIYRK 1. — EÉGBNCB DB CHB18T1MB.
On sentait dans loutes ces mesures Vefforl désespéré de l'homme d'Etat qui refuse de s'avouer vaincu, tout en comprenant l'inutilité de la lutte ; d'un autre côté, les juntes, se sentant chaque jour plus puissantes, redoublaient d'audace et d'énergîe. Celle de Tarragone prit bientôt le ton le plus hardi ; il fallait suivant elle « courir en toute hâte bannières déployées à Madrid, couper les ongles et arracher les dents à la bêle féroce, seule cause de la désolation du pays. » Partout on considérait la régente à la Granja comme en état d'oppression; Cadix accusait formellement le comte de Toreno de haute trahison.
L'opinion publique avait acclamé à l'avance le seul homme capable de dominer une situation aussi critique ; c'était le membre du cabinet qui avait été choisi pour le ministère des Gnances, Mendizabal, intelligence énergique et pleine de ressources. L'Espagne le désignait comme celui de tous les émigrés qui avait toujours eu le plus à cœur le triomphe de la cause libérale. Mendizabal s'était bâté, aussitôt après sa nomination, de liquider les nombreux intérêts tant privés que publics qui lui avaient été confiés h Londres; il n'arriva à Badajoz que dans les premiers jours de septembre, et à peine eut-il mis le pied sur le sol espagnol qu'il se vit sollicité par les deux grands partis, modéré et progressiste.
Son choix ne fut pas douteux; lorsqu'il connut l'état général du pays, il comprit la nécessité de s'appuyer sur l'élément révolutionnaire, seul capable de l'effort qui devait amener le triomphe de la liberté; dès lors, il se proposa de séparer sa cause de celle du président du conseil, et de prendre lui-même la direction générale des affaires, sans se lier d'avance les mains par des compromis dangereux. Il était soutenu par l'ambassadeur britannique, M. Yilliers, dont la protection était pour l'Espagne comme une garantie
CHAPITBB Yl. — LES JONTBS PROVINCIALES. 233
du prestige que son nouveau favori avail su conquérir à l'étranger par son activité et son mérite. Aussi, malgré les craintes de Toreno, et quelles que fussent les antipathies secrètes du parti modéré, la régente se résolut enfin à appeler Hendîzabal et à lui confier la formation d'un nou« veau ministère.
Le 14 septembre vit paraître dans la Gazette officielle un décret qui relevait Toreno de ses fonctions de président du conseil. Dissimulant ses vrais sentiments, Christine se mon* trait mécontente de la direction donnée à sa politique, et donnait un gage aux mécontents en remettant son sort aux mains de Mendizabal.
Il 7 avait une telle irritation dans tout le pays contre le comte de Toreno, que sa retraite fut saluée partout comme Taurore d'une nouvelle ère. Son caractère, ses mérites, sa science Gnancière, tout avait été oublié ; il n'était pour tous qu'un obstacle à l'élan patriotique et révolutionnaire qui entraînait la nation. Que n'avait-il plus tôt cédé la place à ce successeur désigné par lui-même I Rieu n'est plus malheureux qne ces hommes de talent qui veulent à certains moments se mettre en travers des nécessités de leur époque; ils sont pour leur pays de vrais ferments de discorde. Un gouvernement qui veut s'imposer quand il est devenu antipathique à la masse de la population, c'est une pierre mise en travers d'un torrent : elle en arrête bien le cours quelques instants, mais les eaux amoncelées ne tardent pas à l'entraîner avec violence et sa résistance n'a servi en réalité qu'à augmenter le désastre final.
Pour compléter le tableau des événements pendant le ministère du comte de Toreno, il nous reste à parler des faits militaires qui s'étaient accomplis depuis le mois de juin jusqu'à la mi-septembre 1835.
Lorsque les carlistes étaient venus mettre le siège devant
884 LIYM I. — mtOBRCI DB CHBISTIKE.
Bilbao, ils avaient acquis sur leurs adversaires uq ascendant inconlestable ; mais cet ascendant était exclusivement dû au talent de leur chef, et on ne tarda pas i s'en apercevoir.
A peine Zumalacarreguy fut-il éloigné par sa blessure du chnmp de bataille que l'unité disparut du commandement des troupes carlistes, et qu'elles souffrirent tous les maiii résultant de la rivalité des chers, du manque d'esprit de suite, de l'absencede tout plan. Don Carlos, quijusqu'nlors avait su dans son propre intérêt laisser agir son général on chef, eut désormais la prétention de diriger lui-même toutes les opérations, et comme il était aussi incapable que pré* somptueux, il fut bientôt à la merci des courtisans qui le flattèrent et des intrigants qui Texploilèrent.
Au lieu de s'adresser à tous les hommes spécialement remarqués par Zumalacarreguy, à ceux qui avaient possédé toute sa confiance, qui connaissaient les endroits spéciaux où étaient enmagasinées toutes les ressources nécessaires pour h lutte, don Carlos répudia tout cet état-mujor, et voulut en créer un nouveau. Zariatégui, Vargas, Elio, Bellenjero et d'autres, se voyant sacrifiés, et n'étant pus interrogés, gardèrent un silence prudent et circonspect : par ce seul fuit la tradition se trouva immédiatement rompue et un préjudice considérable fut porté à la cause carliste.
Puis, le nouveau commandant en chef sur lequel se porta le choix de don Carlos n'était remarquable que par son incapacité ; c'était le bourreau de Torrijos, ce même Yicento Gonzalez Moreno qui, d'accord avec Ferdinand, avait préparé l'horrible drame qui se termina en 1831 dans les environs do Afalaga par la fusillade de cinquante-deux victimes. L'horreur qu'il inspirait aux libéraux était son véritable titre eux yeux du prétenJunt : voilà pourquoi il fut préféré à ses deux concurrents, à Ëraso, l'un des promoteurs de l'insurrection en Navarre, et au général Maroto, le seul officier
CIIAPITBI Yh — LES JUNTKS PROVINCIALES. 135
de Tarméo egpngnole rallié à la oauso carliste qui eût été Yraiment capable de poursuivre Tœuvre de Zumalacarrcguy.
Trop de talent aurait d'ailleurs vivement contrarié les vues de deux autres personnages déjà fortement établis auprès de don Carlos» dont Tun s'intitulait ministre des Qnances et l'autre ministre de la guerre, Cruz-Major et le comte dePenne-Villemur; ces deux courlisans craignaient avant tout de voiroin nouveau général reprendre la haute position de Zumalacarreguy ; ils voulaient subordonner Télément militaire à leur propre volonté, et non lui être subordonnés; déjii ils avaient obtenu l'arrestation et la mise en jugement du marquis de Valde-Espina et du général Zabala, opposés à leur politique; c'étaient eux qui avaient inventé la fable de TomnsI; il leur fallait un instrument commode, et ce furent eux à ce titre qui fixèrent sur Moreno le choix du prétendant.
Les officiers et soldats de Tarmée, jusqu'alors animés d'un si bon esprit, si bien disciplinés, si bien conduits, ne tar* dèrent pas à connaître la valeur du nouveau chef qui leur était donné. Sous le prétexte de leur faire attaquer par derrière les troupes qui, aux ordres de la Hera et d'Ëspartero, arrivaient au secours de Bilbao, Moreno détacha onze bataillons de ligne des abords de cette ville ; mouvement si mal calculé que les cbristinos purent entrer dans Bilbao presque sans coup férir, tandis que les troupes carlistes chargées du siège durent abandonner leur proie et se réfugier dans l'intérieur de la Biscaye et de la Navarre (i" juillet).
Ce résultat inattendu causa autant de découragement parmi les carlistes que de satisfaction et d'espérances parmi les libéraux. Maroto essaya bien de démontrer que ce revers devait être uniquement attribué à la mauvaise direction du nouveau général en chef; mais son inOuonco n'était pas encore assez grande pour qu'il fût écouté; les principes
i36 LlTâl I. -^ RiGbNCB DK CHRISTINE.
mêmes du parti imposaient l'obéissaoee absolue aux ordres du monarque, et malgré de nombreuses inimitiés qui devaient aller chaque jour grossissant, Horeno fut maintenu dans son commandement.
A ce même moment, au contraire, les thrUtinos trouvaient un nouveau chef plein d'intelligence et d'ardeur, capable de ranimer leurs esprits abattus et de leur rendre l'élan que leurs défaites successives leur avaient fait perdre : c'était le général Louis Fernandez do Cordoba, déjà connu de la nation pour les services qu'il avait rendus comme diplomate à Lisbonne en faveur de la cause de la succession directe. Placé par Mina d'abord, puis par Valdës à la tête d'une division, il avait su se concilier l'affection des soldats par son Qnlrain, son zèle, son activité et l'habileté de ses manœuvres ; il se trouvait à Madrid au moment où le comte de Toreno remplaçait Mariinez dans la présidence du conseil, et cette heureuse circonstance, ayant permis au nouveau ministre de s'entendre directement avec lui, amena son élévation au commandement en chef.
Le sort de Bilbao était inconnu au gouvernement, au moment où l'ordre fut donné à Cordoba de partir pour le Nord ; on n'avait que des nouvelles très-incertaines d'une part sur les marches de l'armée d'opération commandée par Valdès qui s'était retirée sur la ligne de l'Ëbre, de Miranda à Tudela, et d'autre part sur les mouvements d'un autre corps placé sous les ordres du général la Hera, appelé armée de réserve, destiné plus spécialement à couvrir laCastille et à protéger la ligne qui s'étend de Miranda à Castro Urdialès par Losa et Balmaseda.
L'indécision de ces deux armées se comprenait facilement dans les premiers jours du mois de juin; elles se trouvaient mal approvisionnées, fatiguées, découragées par leurs dé* fiiites successives. Valdès avait perdu sur elles tout prestige,
CHAPinS VI. — LK8 JCNTE8 PR0YINGIALB8. 237
leurs efforts se bornaienl à garder les grandes lignes qu'elles occupaient et à préserver Tintérieur du pays et la capitale. Elles connaissaient la démission de leur général, elles savaient qu'il avait résigné son portefeuille, mais elles n'avaient aucune notion du successeur qui lui serait donné. Yaldès, complètement abattu, ne donnait aucun ordre; il craignait peut-être de n'être plus obéi.
Dans cette situation, cependant, on ne pouvait assister Tarme au bras à la prise de Bilbao par les carlistes ; les généraux de division Lalre et Espartero insistaient pour qu'à tout prix l'ordre fût donné de marcher en a\ant. Dans un conseil de guerre tenu à Portugalete (30 juin), on résolut que, le péril pressant, il fallait agir ; ces deux officiers proposèrent à la Hera de prendre en main la responsabilité d'un effort pour sauver la capitale de la Biscaye. La Hera y consentit, se mit en mouvement sans attendre de nouveaux ordres, et eut le bonheur de voir se retirer devant lui les bataillons carlistes.
Le siège avait été levé le i*' juillet, et ce n'est que le surlendemain que Cbrdoba se présenta au milieu des troupes et vint prendre possession du commandement en chef des deux armées d'opération et de réserve. Il harangue ses soldats^ et au lieu de les laisser séjourner dans la capitale de la Biscaye, il reprend de suite avec la plus grande partie d'entre eux le chemin de Vittoria, les ramène devant Puente la Reina, position importante qui domine la vallée del'Arga, et dont Moreno avait tenté de s'emparer ; il force les car* listes à en lever le siège, les poursuit et leur offre la bataille à Mendigorria (16 juillet).
Elle fut acceptée, et le succès ayant couronné les efforts de l'armée libérale, l'impression morale tourna de suite en sa faveur. Moreno n'avait perdu en tout que 2,000 hommes dans cette journée eu tués, blessés et prisonniers, et il en
t38 LiTftB I. — itGLlVCI DB CHBISTRCS.
avait fait perdre 1,000 à son adversaire ; mais il n'avait pas su choisir ses positions, il avait exposé don Carlos à (tre fait prisonnier ; le salut de ses troupes avait été exclusivement dû au secours et h Tbabileté de Villaréal, Tun des meilleurs ofOciers de Zumalocarreguy. C*en était assez pour qne rélément carliste ne pût s^obstiner à prétendre à la supériorité morale que lut avaient valu ses premiers succès, et pour ceux qui savent combien ce point est décisif dans toutes les guerres, la date du 16 juillet acquiert une impor* tance extrême.
Du reste, après les pénibles marches que les troupes libérales venaient d*exécuter (cinquante lieues en sept Jours), elles étaient dans un tel état de fatigue et de dénûment, sans vêtements, sans chaussures, presque sans aliments, qu'elles ne purent tirer aucun profit de leur victoire; elles laissèrent l'ennemi se retirer dans ses cantonnements sans le poursuivre, et, presque aussi dispersées que si elles avaient été mises en déroule, elles ne songèrent qu'à prendre un peu de repos et à se procurer quelque nourriture. Gordoba, abandonné par son gouvernement, consacrait toute son intelligence et toutes ses veilles à assurer leur subsistance.
Un général habile aurait saisi celte occasion pour prufl* ter, malgré sa défaite, de l'immense avantage que donnait aux carlistes leur position centrale. Il suffit en effet d'examiner la carte attentivement pour voir que, maîtres de toutes les montagnes situées au milieu de la Biscaye, du Guipuxcoa et de la Navarre, ils pouvaient it leur volonté se transporter sur un des points quelconques de la circonférence par les mille rayons partant du centre, tandis que leurs adversaires, obligés de garder une ligne de quatre*vingltreixe lieues, étaient condamnés à des marches accablantes pour se trouver toujoure en force sur les points attaquéSt Mais Moreno était incapable de combiner un plan strate-
CHÀFlTtg Yl. — U8 JUNTM PROTUICULRS. 330
giqne ; il se contentait de tenir en haleine son adversaire sur les bords de TEbre, et ne s'appliquait véritablement qu'à réditer aux ambitions qui s'agitaient contre lui auprès de don Carlos. On discutait en eSfet outour du prétendant des idées bien diverses : les uns voulaient organiser des expéditions en Castille, en Asturies, en Aragon et en Gâta* logoe ; les autres voulaient continuer le siège de Bilbao et ne s'arrêter que quand cette ville se serait rendue.
C'était surtout le général Maroto, nommé commandant général des troupes de Biscaye en remplacement du général La Torre, qui patronnait cette idée ; il sut agir de manière à ce qu'elle devint fortement Tobjectir des carlistes, même malgré l'opposition du général en chef. Sans entrer dans des discussions inutiles qui n'aboutissent jamais à aucun résultat pratique, Maroto, en effet, à la tête de quelques bataillons de Biscaye, vint intercepter les communications de Bilbao avec Portugalete, construisit en quelques heures un pont de bateaux sur le Nervion, qui coupait toutes les relations de la ville avec la mer, et^ par cette attitude déterminée, menaça les habitants d*un second siège (24 août).
Cette entreprise détourna une seconde fois la guerre des montagnes de la Navarre pour la transporter sur les bords de la mer Gantabrique ; Cordoba dut se séparer d'une do ses divisions les plus importantes, celle du général Espartero, qui avait joué un des rôles principaux à Mendigorria ; il la plaça sons les ordres du commandant de Tarmée de réserve Ëspeleta, à qui il donna la mission de foire lever le blocus de Bilbao, et lui-même, par des attaques simulées, essaya de retenir en face de lui toutes les forces de Moreno.
Etpeleta, appuyé par Espartero, par le chef de la garnison de Saint-Sébastien et par Lacy Evans, commandant la Hffion anglaise débarquée à Portugalete, s'ouvrit facilement le chemin de Bilbao et y rentra le 7 septembre;
340 Liym i. — ttoniCB de chiiistiicb.
mais les difflcultés commencèrent pour lui lorsqu'il voulut renvoyer à Gordoba une partie des troupes qui lui avaient été GonOées comme auxiliaires et dont l'alimentation devenait presque impossible en face de l'ennemi. Moreno s'était décidé à venir appuyer le plan de Maroto, tout en se réservant par des manœuvres d'empêcher que, s'il y avait succès, le mérite pût rejaillir sur d'autres que sur lui-même. Aussi, quand Espartero chercha à sortir de la place, il trouva devant lui une masse de troupes telle qu'il ne put forcer le passage à Arrigorriaga, que malgré son activité et ses ef^ forts il éprouva une perte sensible de près de six cents hommes tués et blessés et de trois cents prisonniers ; il ne dut son salut qu'à une charge audacieuse qu'il donna à la tête de son escorte, charge dans laquelle il reçut deux bléssures graves (11 septembre). Maroto et Moreno essayèrent tous deux, auprès de don Carlos, de s'attribuer le succès de l'affaire d'Arrigorriaga : à la vérité, il était dû exclusivement aux ordres et aux combinaisons du premier ; mais Maroto, aussi mauvais courtisan que bon officier, ne parvint pas à persuader le roi de la supériorité de ses plans, il se vit traité avec dédain par un homme incapable à l'autorité duquel il était soumis, et dut résigner le commandement des troupes de Biscaye sans obtenir l'adoption d'un plan raisonnable de l'état-major général.
Abandonné à lui-même, Moreno ne réussit plus dans aucune opération ; il laissa Espeleta s'échapper de Bilbao avec une partie de ses troupes parle chemin de Balmaseda» se mit trop tard à sa poursuite, l'atteignit enfin dans les environs de Médina del Pomar et au dernier moment n'osa point l'envelopper et lui livrer combat, se sentant lui-même menacé sur ses derrières par le général en chef de l'armée libérale. Tous les grands mouvements de troupes auxquels donna lieu le deuxième blocus de Bilbao n'aboutirent ainsi
CHAPITU Yl. — LB8 JUNTES PROYIKCULBS. 241
à aucnn résollat décisif. Les deux armées Christine et carliste retournèrent sur l'ancien théâtre de leurs combats ; à la fin de septembre elles se retrouvaient en présence sur les bords de TEbre. Moreno, pour s'emparer de Yîttoria, cherchait à couper toutes les communications et à s'emparer de la petite ville de Pueblaet du déOlé d'Armifion qui comman* dent toute la petite vallée du Zadorra ; Gordoba, préoccupé des mouvements politiques qui avaient éclaté dans presque toutes les villes de la Péninsule, ayant beaucoup à faire pour maintenir la discipline dans ses troupes, ne recevant aucun subside d'un gouvernement en détresse, bornait ses efforts à protéger Vittoria et la ligne de l'Ebre.
Il savait que le ministre de la guerre de don Carlos, plein d'illusions sur l'état des esprits dans les diverses provinces, songeait à y envoyer des colonnes expéditionnaires pour y opérer des soulèvements et il se tenait en garde contre tout corps d'armée qui, de Navarre, chercherait à envahir soit la Gastille, soit l'Aragon.
Déjà dans les premiers jours du mois d'août, une forte colonne composée de deux mille cinq cents fantassins et de cent cavaliers, et appuyée par deux pièces d'artillerie, sous le commandement du brigadier Guergué, était partie d'Estella, -s'était dérobée par des marches forcées et avait pénétré dans le haut Aragon par le canal de Verdun. Poursuivie par Gurrea^que Cordoba avait immédiatement envoyé derrière elle, elle avait pu passer dans le haut Aragon, avait imposé des contributions, levé des recrues dans les deux importantes cités de Huesca et de Barbastro, et avait pu pénétrer jusqu'aux confins de la Catalogne. Là^ elle s'était vue cernée sur ses derrières par Gurrea, en flanc par le capitaine général d'Aragon Montés^ et en face par le commandant des troupes de Catalogne Pastors. Un instant, dans les
premiers jours de septembre, on la crut perdue ; elle avait T. m. 16
iii wfWÊ I. ^ MoïKci Bi cHinriNt;
été forcée de s^engager dans les monUgaes da haut Amgod aux environs de Venas^ue ; la négligence d*un dès chefs chargés de la poursuivre lui permit d'échapper ; par un adroit détour elle franchit à nouveau les chaînes qui séparent l'Aragon de la Catalogne et, vers le milieu du mois de septembre^ elle donnait une seconde fois la main à tous les chefs catalans qui tenaient là campagne.
Ces chefs étaient très* nombreux ; ils opéraient en général isolément, mois se réunissaient parfois pour un but commun. Aucun d'entre eux n'avait encore pu acquérir sur sei collègues un ascendant suflisant pour se faire obéir ; et le Lut de don Carlos, en leur envoyant Guergué, avait été de leur faire comprendre à tous la nécessité de l'unité et de la discipline si Ton voulait triompher des milices des juntes et des troupes du gouvernement de Madrid. Alors que le parti libéral divisait ses forces, alors que depuis la retraite de Llauder il n'y avait plus de chef supérieur pour en diri* ger l'action, c'était le moment ou jamais pour toutes les bandes carlistes de la Catalogne de se grouper et de se ranger autour du monarque qu'elles acclamaient. Dès les premiers mouvements de Barcelone, vers le 8 août, Borges, Sanso^ ïristany, Hos de Eroles, El Muchaeho et d'autres étaient déjà parvenus à former un noyau de deux mille hommes^ avec lesquels ils étaient venus attaquer la ville de Tora ;' bien qu'ils eussent été obligés d'en lever le siège par suite de la belle défense des habitants et de l'arrivée d'une colonne libérale, ils n'en avaient pas moins continué de tenir campagne^ et lorsque Guergué, du 16 au 30 septembre, fit son apparition sur les bords du Sègre à Orgafla et Oliana,ils se h&tèrent d'entrer en relations avec lui, dans l'espéranœ de voir augmenter leurs ressources et de donner à leurt opérations un caractère plus sérieux.
Les rapporta du quartier général de don Carlos aveo hê
kisurgfe du Maestnugo s'étaient établis plus tôt^grAce à im voyage aventureux de Cabrera, qui, dana^Ies prei^iers mois da 1835, s'était rendu en Navarre; là, le jeune étudiant de Tortose» avide de prénommée, d'influence et d'autorité, s'4tait. aboucfaé ave^ le ministre <]e la guerre Yillemur; il se pré^, senta avec des idées de lutte k outrance, accus^int ses corn-, pagnons d'arniesde modérantlsaieet de tolérance; il croyait à k possibilité d'élablir en Espagne dans toute son iaflex^ ble lîgidité le systèn^ apostolique et théocratique ; il voulait faire aux libéraux une guerre acharnée, impiloyable ;r pas de concessions, ni.pendaot la lutte ni après. L£| forced'abord, la terreur ensuite. Ainsi l'inquisition pouvaitrcQeu* rir sur la noble terre espagnole, et avec elle l^Ëgli&c catholique et la monarchie absolue. Ces idées, qui flaltoienl toulai^ les passions de don Carlos et de ses principaux courLisaos^ furent accueillies avec enthousiasme par Yillemur; Cabrera, i^h élevé à la hauteur d'un chef de parti» fut présenté ai^ monarque comme un sauveur futur, bien supérieur à tous les autres chefs du MaeslrozgOi Thomme était découvert, qui, dans Test de la Péninsule, accomplirait ce que Zuma7 lacarregny venait de faire dans le nord.
Cabrera quillale quartier général avec une lettre du monarque pour Camicer, le principal chef des bunJes du Maes^ trazgo; dans cette lettre 4on Carlos appelait ce dernier à la cour et lui recommandait de laisser le commandement de ses troupes au brillant ofQcicr qui servait de messager. Carnicer^ qui à beaucoup de droiture unissait une certaine sagesse et le sentiment de la discipline, ne conçut aucun soupçon ; il ne songea qu'à obéir aux ordres du roi, présenta Cabrera à ses propres soldats et partit aussitôt pour la Navarre : ce voyage devait lui être fatal ; les libéraux, prévenus» dit-on» indirectement, par celui-là même qui venait de le remplacer à la tète des troupes carlistes, l'arrétèi'ont au moment
i4f LITtkl. — tftGKfIOC DE CttEISTlNB.
OÙ il franchissait leurs lignes et le fusillèrent h Miranda delEbro(6avriH835).
Le lieu de ralliement des bandes carlistes du bas dragon et du Maestrazgo était établi, comnie nous l'avons déjà vu, au point d'intersection des trois royaumes d'Aragon, de Va* lence et de Catalogne ; elles échappaient aux poursuite» d'un capitaine général qui les poursuivait trop vivement en se rejetant sur les territoires placés en dehors de son commandement. C'était surtout dans les montagnes où se trouve le défilé dit de Beceite, à l'extrémité du bas Aragon, sur les conflns du district de Morella, que les chefs carlistes avaient établi leurs dépôts, leurs hôpitaux ; c'est là qu'ils instruisaient leurs réserves; c'est de là que partaient les avis de convocations pour se précipiter sur un village sans dé-* fènse ou tenter quelque coup de main.
Dans les premiers mois qui suivirent sa nomination au commandement en chef, Cabrera eut beaucoup de peine à se faire agréer de ses lieutenants. Quilez, aimé des Aragonnais, était exclusivement obéi par eux et répugnait à recevoir des ordres du nouveau commandant. Les Valenciens se rangeaient autour de Forcndell, et les Catalans autour du Serrador et de Torner. Tous ces chefs de bandes écrivirent à don Carlos pour obtenir l'autorisation d'agir isolément ; un décret daté d'iturmendi donna d'abord gain de cause à leurs réclamations, puis la nécessité d'un directeur unique se flt sentir aussi bien dans l'esprit du ministre et du roi que parmi les insurgés eux-mêmes; le décret d'Iturmendi fut révoqué, Cabrera reprit la direction générale. Son activité et son initiative lui acquirent un prestige de jour en jour plus grand sur les populations et il réussit enfln à faire reconnaître son autorité su* ][»rème.
A peine cette union fut-elle accomplie que la guerre prit
CBAriTRB Vi. — US JGNTKS PBOTINGlALfcS. S45
de ce côté uo caractère de gravité et surtout de férocité qu'elle n'avait alors nulle part ailleurs.
Les opérations des bandes de Cabrera s'étaient, depuis la journée de Mayals, presque exclusivement limitées & l'attaque dos centres de population situés entre TEbre et un de ses arfluents, le Guadalupe. Aussitôt qu'elles eurent connaissance des mouvements insurrectionnels de Barcelone, Saragosse, Valence, elles se montrèrent d'autant plus hardies qu'elles virent s'augmenter notablement le nombre de leurs recrues : quelques ofGciers de l'armée pas* sèrent même dans leurs rangs; ils furent utilisés comme instructeurs dans les dépôts de Beceite.
Dans une première expédition, Cabrera s'élance avec une colonne bien équipée et bien organisée dans les plaines du bas Aragon, il ravage tout le bassin du Guadalupe, celui de la rivière Martin, pille les villes d'Olieta et de Montalvan où il trouve d'abondantes provisions, redescend par Alventosa dans le royaume de Valence, met en déroute à Yesa une petite troupe de cinq cents hommes qui veut s'opposer à son entrée dans ce royaume ; il se rend maître de tout ce territoire élevé où sont situées les petites villes d'AIpuente çt de Chelva, et revient enfin dans les montagnes mettre son butin en sûreté, après avoir semé la terreur dans tous ces parages et y avoir prodigieusement accru le prestige de son nom (3 août).
Quilez entreprend ensuite de s'emparer des points fortifiés de la Puebla de Arenosa et de Zucaina, clefs delà vallée de HyarèSy rivière importante qui traverse de l'ouest à l'est tout le royaume de Valence ; il force les garnisons à capituler et, ne se jugeant pas encore assez puissant pour garder ces forts, il les démolit afin de s'éviter toute résistance en cas d'une nouvelle excursion.
Il est facile de comprendre combien ces premiers Buccès,:
1(46 ' LlVItR-r. — BÉGK!fCB DB CHIIlSTlfVK.
obtenue sans nutre résistance qne celle de quelques miliciens rérugiés dans -des églises fortîOées à la bâte, accrul*ent l'nudacc de Cabrera et de ses lieutenants ; grâce h retendue do temtoire qu'ils venaient de piller, ils avaient élevé le nombre de leurs soldats, s'étaient procuré beaucoup de fusils, avaient augmenté leurs munitions, leurs approvisionnements de tout genre; les bandes étaient déjà devenues des corps d'armée : Quilez, Le Serrador, Forçadellj sont dorénavant des généraux de division écoutant les ordres de leur général en chef.
Aussi Cabrera essaye-t-il déjà des opérations de longue haleine et de haute portée; tandis qu'on le croit exclusivement occupé dans la vallée de Mijarës, il divise ses troupes en deux corps, envoie Forcadell à Tattaque d'un château fort et tombe lui-môme sur la ville de Segorbe (iB août). 11 a le temps de lui imposer une contribution de 8,000 duro?*, de recueillir tous les chevaux, de s'emparer de toutes les armes, munitions, etc., et d'entrer en conférence avec la municipalité et l'évêque. A l'arrivée de Nogueras, k général chargé de le poursuivre, il abandonne la cité, esquive la bataille, et no songe plus qu'à rejoindre les siens et à reprendre le chemin des montagnes de Beceite, pour y emmagasiner srs prises (26 août).
Nogueras se préoccupait surtout de couvrir les nombreuses villes de la côte entre Valence et Tarragone : c'e^t de ce cAté qu'il croyait avoir à redouter le génie entreprenant dos chefs carlistes. Informé de cette disposition d'esprit. Cabrera en profite pour se précipiter du côté de F Aragon et, le H septembre, après une marche forcée, il se présente devant le hourg de Rubielos. Appuyés par une compagnie du bataillon provincial de Ciudad Real, loy miliciens de cette cité se déterminent à la défense ; ilsr tiennent quelque temps leur cfdversaire en échec, mais la
cBAPim ?r. ^ Lif Jimm raoriiicuLES. UT
lutte est trop inégnlei ils sont bienlAt foroto de Mpltnler «| 8e rendent sous la promesse d^avolr la vie sauve.
Cabrera songeait déjà k fonder sa domination dans toutes ces contrées par la terreur ; ces tentatives de défense des mU liciens lui étaient r]*autanl pins odieuses qu'elles entretenaient Tesprit libéra) et créaient dans les familles des idées de vengeance contre le parti qu'il représentait ; il songea à frap* perTimagi nation de ses concitoyens, et, quoiqnMleût promis la vie sauve aux défenseurs de Rubielos, après avoir incor* pore dans ses troupes la compagnie du provincial de Giudad Real> il décréta lamort des soixante^-qninse miliciens faits prisonniers. Ces malheureux, entourés par leurs vainqueu^rs
dans un cercle de fer, furent dépouillés tous de leurs vêtements, puis on les'engagea à chercher leur salut dnns là fuite, et, tandis qu'ils se précipitaient en courant, des cavaliers furent envoyés contre eux pour les massacrer à coups de lances. C'est sur l'impression causée pnr de semblables assassinats que Cabrera comptait pour assurer le triom* phe de sa cause : comme l'ancienne inquisition, il voulait épouvanter les esprits par les raffinements d'une froide cruauté.
A de telles rigueurs, les officiers libéraux répondirent pnr de sanglantes représailles ; chaque commune fut rendue responsable de l'appui qu'un de ses habitants pouvait donner aux carlistes; toute famille qui avait un de ses membres dans les bandes de Cabrera était impitoyablement poursuivie ; on alla* jusqu'à condamner le père pour la faute de son Uls, et réciproquement le fils pour la faute de son père.
Mais ces décrets n'empêchaient point Cabrera de tenter de nouveaux coups : après le sac de Rubielos, il alla menacer Teruel, en s'avançant jusqu'à Alcala de la Silva ; puis, se retournant tout à coup vers le midi, il pénétra jus-
t48 LIVKB I. — mtaBlfCB DB CHBlflTlNI.
que dans la province de Gueoca et se présenta devant les cités d*Utiel et de Requena.
C*est dans ces parages qu'il opérait (15 k 30 septembre) lorsque Mendizabal fut appelé à la présidence du conseil, et Ton peut facilement concevoir combien devaient jeter d'alarmes dans les esprits ces marches si rapides qu'aucun général ne réussissait à prévenir ; l'effet qu'elles produisaient était tel qu'aucune cité ne se croyait plus en sûreté, et qu'à Madrid les imaginations, surexcitées par la peur, s'attendaient à voir surgir d'un moment à l'autre les lances ^ des soldats carlistes aux portes de la ville.
* Le béret basque^qui devait rester plus tard comme le signe distinctif des soldats de Cabrera, ne commença fc être porté par eux qae dans le courant de 1886.