‹ Histoire contemporaine de l'EspagneChapitre 3 sur 152 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Inflnenoe du catholicisme sur le développement de la société espa- ^ole. — Le règne de Ferdinand VII se divise, au point de vue du mouvement intellectueli en cinq périodes bien distinctes.

EntralQé par le récit des événements, nous n'avons pu

jusqu'à présent arrêter notre attention sur le mouvement

intellectuel de la société espagnole pendant les vingt-cinq

années écoulées de 1808 à 4833; il entre pourtant dans

le plan de notre œuvre de le retracer fidèlement.

Aussi, avant de raconter Taflfreuse guerre civile qui, dès la mort de Ferdinand VII, doit pendant sept longues années T. m, 1

ensanglanter la Péninsule, noui proposons-nous dejéler un coup d'œil S!ir Tétai de la littérature, des sciences et des arts pendant toute la période que nous avons parcourue dans nos deux premiers volumes.

La manière toute spéciale dont le catholicisme a toujours été compris en Espagne, a eu depuis des siècles le déplorable résultat d'y comprimer l'essor de la pensée. Parmi les pays civilisés, il n'en est aucun qui, dans ces derniers temps, ait apporté un moindre contingent de découvertes scientifiques et de productions vraiment philosophiques; ses grands artistes, ses grands écrivains doivent toujours leur juste renommée bien plus à l'inspiration qu'à un long et difficile travail de l'esprit. Les penseurs espagnols, s'adressant à un public rempli de préjugés ridicules, étaient encore obligés, au commencement du dix-neuvième siècle, d'éviter dans leurs écrits toute allusion aux grands problèmes que résout à sa manière la révélation chrétienne. Les écrits de Voltaire et de Jean-Jacques, les travaux de nos encyclopédistes avaient bien fait quelques prosélytes; mais les hautes classes seules avaient participé à ce mouvement. Quelques nobles, quelques diplomates, à qui leur richesse permettait de voyager à l'étranger, en étaient venus à abandonner leurs antiques préventions ; comme le prince de la Paix, ils aimaient à se considérer eux-mêmes comme dégagés de préoccupations {despreocupadoK). Ce n'était qu'un très-petit nombre, et encore la crainte de l'Inquisition les empëchait-elle de modifier en rien leur genre de vie et leurs habitudes de fanodlle ; ils raisonnaient en encyclopédistes; ils communiaient et se confessaient ea catholiques sincères. Nul d'entre eux n'aurait osé ouvertement attaquer quelqu'une de ces monstrueuses idolâtries qui se pratiquent encore aijyourd'hui. A peine dans les pièces de Moratin, dans 'les écrits de Jovellanosi osait- oa

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dessiller parfois le caractère d'an citoyen mmple et-vertaen^^ qu'une sage philosophie sait maintenir dans les bornes d'une pure morale et de la plus sévère justice. Quant h la grande masse du pays, elle subissait, sans se plaindre» le joug d'ignorance sous lequel une puissante organisation cléricale la tenait asservie. .

Après le mouvement du 2 mai 1808, presque simultané avec l'avénemeut de Ferdinand. VU, un courant nouveau put enfin se produire au dehors et se! répandre dans toute la Péninsule. Dès cette époque,, il semblé qu'une nouvelle vie doit animer la nation; les cerveaux commencent à penser; les cœurs se laissent envahir par des sentiments nouveaux* Si les nécessités de Texislence quotidienne, > si les soins d'une lutte acharnée n'eussent alors exclusivement occupé toutes les intelligences, de belles œuvres littéraires, scientifiques et artistiques auraient marqué cette époque ; mais ne fallait-il pas que tous les hommes jeunes et ardents consacrassent avant tout leurs efforts à sauver l'indépendance de leur pays? Au grand malheur des générations futures, la poésie ne put que lancer quelques accents sublimes; prise pour ainsi dire à Timproviste, la nation n'eut pas le temps de faire sortir de son sein quelqu'une de ces œuvres vigoureuses qui caractérisent une époque.

Aussi, à peine les événements de 1814 ramènent-ils Feiv dinand VII dans sa capitale, qu'une nuit plus obscure encore que celle qui régnait sous l'administration de Godoy étend ses ténèbres au-dessus de la Péninsule. Avec l'Inquisition, avec le régime clérical^ reparaissent les livres de piété, les vies de saints et de saintes ; une censure impitoyable pèse sur l'art dramatique, arrête la publication de tous les journaux, décourage les artistes, met la science en suspicion. Tous les défenseurs du progrès intellectuel, condamnés à l'exil et k la prison, n'ont ni ressources ni moyens

4 INtMODtlCTlON.

pour Agir sur ropinior. publique ; pendant Bix ans, il semble que rétincelle de 1808 n'a jeté qu'une lueur passagère dont les traces vont se dissiper rapidement.

Mais voici tout à coup la révolution de 1820 qui brise avec énergie tous les liens qui enchaînaient la nation. L'es^ sor est rendu à la pensée ; chacun poul se mettre à l'œuvre. Les théâtres se rouvrent, la presse je: te eu circulation de nombreux journaux ; des livres apparaissent, des collèges sont fondés en dehors de Tinfluence ecclésiastique. Tout fait présumer que la jcivilisation et la philosophie sont décidément victorieuses, qu'elles ont pris en Espagne leurs lettres de naturalisation ; à voir seulement les efforts tentés de tous côtés pour regagner le temps perdu, on peut croire un instant que la liberté a poussé des racines assez profondes pour n'être plus ébranlée par aucune tempête.

Vain espoir : il sufût, en 18i2, de l'intervention du duc d'Angoulème et de l'armée française pour arrêter un essor encore prématuré. La masse du peuple n'avait pas absorbé les enseignements qui deux fois déjà avaient pu circuler dans son sein; elle accorde de nouveau sa confiance à ceux qui prêchent le retour pur et simple à l'ancien régime ; elle sanctionne par son apathie les efforts de Ferdinand et du clergé pour s'opposer à la propagation des idées modernes* Cependant la situation n'est déjà plus, dans la deuxième réaction absolutiste, dans celle qui suit 1823, ce qu'elle avait été dans la première restauration de 1814 à 1820 : quelques germes féconds ont enfin fructifié; des écrivains libéraux se** sont formés ; il n'a plus été possible de les proscrire tous ; et, si pendant plusieurs années, jusqu'en 1830, Galomarde est assez puissant pour leur fermer la bouche, ils préparent en silence leurs œuvres pour le jour déjà proche où ils entrevoient le triomphe définitif. Le découragement extrême qui régnait après 1814, est remplacé par une certaine dose

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d'espérance ; le vaiaca ne se résigne plus, il attend son heure. Quant au vainqueur, il tend lui-môme à se modifier^ il commence h douter de son omnipotence ; il sent la néces* site de pactiser avec la presse, il veut lui-même f.iire usage des armes que ses adversaires ont mmiées h leur profit.

La révolution de 1830, la naissance de Tinfimle Isabelle modifient de nouveau Tétat de l'opinion publique. Avec le retour des proscrits, les idées modernes Font une nouvelle apparition, la pensée ne se laisse plus comprimer, elle éclate partout. Les exilés s'empressent de raconter à leurs compatriotes tout ce qu'ils ont vu au dehors pendant leur longue absence ; l'œuvre de i808 et de 1820 est reprise pardessous main, malgré les obstacles que suscitent encore les minisires dominants, toujours acharnés à rétablir l'ancien régime, quoique déjà forcés de se mettre en garde contre les dispositions du clergé en faveur de don Carlos. Lorsque Ferdinand VII vient à mourir, tout annonce que la nation n'est plus en état de supporter le régime d'ignorance sous lequel on l'a laissée croupir ; suivant l'expression du roi luimême, le vin a déjà fermenté et le bouchon va sauter; et, eu effet, Tannée même de sa mort, 1833, ouvre une nouvelle époque qui fait d'abord concevoir les plus brillantes espérances ; une interminable guerre civile ne lui permettra de produire que quelques fruits très-rares.

En somme, le règne de Ferdinand Vil, ainsi partagé en ces cinq périodes, n'a pu, dans ces conditions, être fécond en productions intellectuelles. Faut-il cependant passer tout à fait sous silence le travail qui s'est opéré dans les esprits pendant le quart de siècle qu'il a duré ? Faut-il, sous le prétexte que le paysage est sombre et obscur, éviter de le peindre, et ne pas même esquisser les ombres dont il est couvert? Ce serait, à notre sens, mal comprendre le devoir de l'historien; tout en regrettant profondément l'ignorance

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et la misère au roiliea desquelles se débat la civilisation espagnole j il doit néanmoins retracer avec soin la série des «fforts qu'elle a tentés pour sortir de son impuissance ; il doit déterminer le degré précis de son retardement dans les diverses branches où s'exerce Taclivité humaine.

Lorsque nous aurons mesuré la profondeur du gouffre où s'est débattue l'intelligence pendant tout le règne de Ferdinand YII, nous pourrons mieux juger les faits de l'ère plus libérale qui, dès 4833, s'est ouverte pour TEspagne. C'est pourquoi nous allons étudier séparément chacune des cinq périodes que nous avons signalées.

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