CHAPITRE II
Premièrt pétnode : 1808-1814. — Les efforts da prince de la Paix pour le progrès des letlrcs, des scienoes et des arts n'ont pas été infruo* tueux. — Tendances des littérateurs et des artistes vers les sujets mythologiques et les règles de la tragédie ft'ançaise. — Pastorales de Melendez. — Comédies de Moratio. — Réaction contre ces tendances après le mouvement du 2 mai. — Courant des idées démocratiques et philosophiques du dix-huitième siècle. -^ Hôle des poètes lyriques Gallego^ Qulntana. — Silence des écrivains des anciennes écoles de Séville et de Salamanque. — Apparition d'une nouvelle génération, Martinez de la Rosa^ Gallano. — « Difficultés que rencontrent les savants pour continuer les travaux entrepris. — Cabanilles, Antilion. — L'observatoire de Madrid. — Les établissements industriels créés par le prince de la Paix périclitent au milieu des agitations politiques. — Les nombreux artistes existant en 1808 ont à traverser une époque de misère et de découragement. — Rôle spécial de Francisco de Goya; ses peintures, ses eauxfortes. — Les Capnces, les Désastres de la guerre»
Eq cherchant à nous rendre compte de l'état de la société espagnole avant 1808, nous avons déjà démontré que le système du prince de la Paix, s'il avait été hostile aux idées politiques de la Révolution française, ne l'avait pas été an développement inlellecluel du pays^
Nous avons insisté sur l'impulsion donnée à l'enseignement primaire, sur la création de l'Institut de Gijon, du corps des ponts et chaussées, sur les récompenses accordées à Melendez et à Moralin ; nous aurions pu également apporter comme preuve la création de l'observatoire de San Fernando en 1797, le projet d'en construire un autre à Madrid même, l'envoi de plusieurs expéditions scientifiques ; enfin, la fondation, dans presque toutes les capitales de province
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d^académies, intitulées Sociétés économiques, dont Tobjet principal était de grouper vers un même but d*amélioration générale Tactivité de tous les hommes éclairés. Lorsque Jovellanos eut terminé son rapport sur la loi agraire, que Ton peut considérer comme le premier programme de la révolution sociale réclamée par T Espagne, il Tenvoya à la Société économique instituée à Madrid ; et c^est cette dernière qui, en Tinsérant dans ses mémoires, et en Tadres* sant par un vote unanime au conseil de Castille, consacra le succès de cette importante publication.
Malheureusement, les mauvaises tendances qui régnaient parmi les écrivains et les artistes, étaient un contre-poids f&cheux aux bonnes dispositions du gouvernement.
En même temps que Philippe Y, était entrée en Espagne rétiquette cérémonieuse de la cour de Versailles ; de nouvelles conventions, bientôt transformées en règles absolues, s'étaient imposées au monde littéraire.
Le peuple espagnol, habitué aux drames de Calderon et de Lope de Vega, dont la facture shakspearienne convient si bien à son tempérament, avait vu tout à coup son théâtre envahi par les traductions des tragédies françaises, dont la marche compassée le laissait froid et glacé ; il n*y avait plus de lien entre le public et les auteurs. Ceux-ci n'écrivaient plus que pour quelques individus de haut pa« rage ; et, dominés par le prestige des mœurs de Versailles, ils cherchaient à plaire, en s'inspirant de sujets mytholo* giques, en écrivant de longues périodes, en composant des vers qui se rapprochaient de nos alexandrins. Le public voulait, au contraire, l'ancien rhythmede son Romancero, des sujets tirés de ses aspirations actuelles ou de ses anciennes gloires.
Quelle impression pouvaient produire les pastorales de Melendcz sur une population écrasée tout entière par Tin-
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digence? C'était un chant mélodieux, susceptible de charmer les oreilles, mais ne pénétrant point jusqu'au cœur.
Les fables diriarte et de Samaniego avaient aussi été accueillies avec empressement; tout. en appréciant Tesprit de ces deux fabulistes, on avait pourtant à leur reprocher à juste titre d'avoir plutôt traduit à l'espagnole des idées étrangères, que d'avoir récolté leur moisson sur le terri* toire national.
, Plus accessibles à la masse que les écrits de Jovellanos et
^ les poésies de Melendez, les comédies de Leandro Moratin
avaient acquis à leur auteur une célébrité justement méritée; leurs nuances flnes et délicates les rendaient cependant encore plus propres à être bien goûtées par les compatriotes de Molière que par le peuple habitué aux proverbes de Cervantes et aux saillies de Quevedo.
Un autre auteur dramatique dont les œuvres se représeutent encore aujourd'hui de temps en temps sur la scène espagnole, don Ramon de la Gruz, aurait pu, avec ses saynètes, exercer une grande inQuence sur les esprits; mais, dénué de tout idéal, ce chiffonnier littéraire, comme il s'appelait lui-même, ne tendait pas assez à relever les person*nages qu'il choisissait comme types ; il se complaît trop à remuer la boue impure dans laquelle ils s'agitent> et le rire qu'il excite n'a trop souvent d'autre cause que l'obscénité et rignominie des mœurs qu'il retrace. En tous cas, c'est dans ses pièces et dans les tableaux de Goya que l'on retrouve le mieux les mœurs et les coutumes du peuple espagnol à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neu^ vième.
Un écrivain très-érudit et très-soigné dans son style, vraiment sceptique dans toute sa manière de voir, mais voulant à tout prix paraître attaché aux vieilles traditions de TEspagne catholique, don Leopoldo de Gueto, a publié
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récemment un travail complet sur la poésie lyrique en Espagne pendant le siècle dernier. Le recueil qu'il a composé permet bien d'apprécier ce qu'était devenue la muse de Lope et de Galderon. Tout le mouvement se résume dans les travaux de deux écoles, établies, Tune à Salamanquo, l'autre à Séville. Dans la première, créée vers le milieu du dix-huitième siècle, sous l'influence du poëte Cadaiso, flgurent Melendez, frère Diego Gonzalez, Huerta, auteur d'une tragédie restée célèbre sous le titre de la Raquel^ le satirique José Iglesias, et le polémiste Former, espèce d'avocat hargneux dont la vie tout entière s'est passée à aboyer contre les tendances de son siècle, qu'il se refusait à comprendre. Tous ces auteurs consacraient leur temps à composer des pastorales ; ils avaient chacun adopté un nom de berger, et se renvoyaient Tun à l'autre avec affectation les idylles qu'ils avaient composées et que les dames de la cour roucoulaient avec ivresse. L'école de Séville, établie seulement à la fin du siècle, plus sévère sur les règles conventionnelles de V Art poétique de Boileau, dégagée déjà de bien des superstitions, était destinée à être le berceau de la littérature dite des afranceiados ; elle est représentée par trois prêtres : Blanco, Reinoso et Lista, connus à la fois comme poëtes et comme critiques^
11 aurait fallu, chez tous ces écrivains, quoique chose des m&les aspirations de Rousseau^ un énergique appel au travail et à toutes les lois morales, pour rendre l'Espagnol capable de s'élever au niveau des civilisations étrangères ; il ne lui était offert que de belles églogues, de fines études critiques, ou des ébauches grossières. Ce n'était pas là ce qui convenait à ses véritables besoins.
1 Voir le Bosquejo critico de la poesia en el siglo xviii*, par don Leopoldo Augusto de Gueto. Biblioteca de Autores espafioles de Rivadeneyra, t. LXI.
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C'est par le fondement qu'il fallait commencer rédifice ; on ne s'occupait que de donner satisfaction au goût rafOné de la classe aristocratique, ou de glorifier ceux qui vivaient dans la débauche avec les toreros et les manolas : il fallait instruire et amuser le véritable peuple, celui qui travaille et produit.
Lorsque le mouvement du 3 mai fit tressaillir dans toute la Péninsule la fibre nationale, il amena naturellement comme conséquence immédiate une réaction violente contre toutes les importations françaises. De même que la consti* tution de Bayonne et les réformes de Joseph étaient violemment repoussées, sans môme ôtre jugées dignes d'examen et d'attention, de môme les œuvres de Melendez et de Moratin, accusées de se ressentir de Vimltation de nos grands auteurs classiques, furent, pour un moment, aban* données et dépréciées. Les amis de Ferdinand YII, intéressés à exploiter ce courant d'opinion, se prirent tout à coup d'une forte passion pour Tanoienne littérature espagnole, en haine de Godoy, qu'ils s'acharnaient à présenter comme un criminel importateur des coutumes françaises.
SHe courant des idées démocratiques n'était venu tout & coup faire diversion, l'Espagne littéraire se serait, pour ainsi dire, volontairement suicidée dans un élan de patriotisme.
Mais, tandis qu'elle croyait se dégager des liens de noire civilisation en secouant le joug suranné de nos abbés petitsmaîtres et de nos dissolus de Versailles, elle recevait en même temps une impulsion nouvelle bien autrement féconde que celle h laquelle elle échappait si heureusement. Les idées que nos grands penseurs du dix-huitième siècle avaient propagées, faisaient pénétrer insensiblement dans les esprits les mieux trempés tout un monde de principes nouveaux, à la lueur desquels l'Espagne doit un jour se ré-
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générer. Grâce à la secousse produite dans tout le pays par l'invasion de Napoléon, ces esprits purent s*emparer du sceptre de l'opinion, la parole leur fut donnée.
Leur t&che était bien difficile : ils avaient à créer toute une école nouvelle; ils avaient à fondre avec les idées phi« losophiques du dix-huitièroe siècle toutes les aspirations nationales, toutes les anciennes gloires de la patrie, son profond amour de Tindépendance, ses habitudes chevaleresques, ses besoins de croyance, son enthousiasme irréfléchi. Tant qu'il ne s'agit que d*exciter h la lutte les descendants de Pelage contre l'ennemi commun, les poètes espagnols trouvèrent des accents sublimes pour les rallier autour d'eux. L'ode au 2 mai de Nicasio Gallego restera comme un monument éternel de Tindignation que peut exciter chez un peuple libre une violente tentative d'envahissement, accomplie avec toutes les circonstances les plus aggravantes de perfidie et de trahison (voir note A).
Mais, ce moment passé, cette fibre remuée, quand il s*agit d'accorder avec les anciennes traditions nationales les nou* velles idées démocratiques et sociales, les écrivains se trouvèrent au-dessous de leurtÂche; ils ne surent pas rompre avec un passé dont la défende les maintenait en dehors de la civilisation européenne. Le besoin d'exalter la grandeur de leur race, la crainte de froisser des superstitions fortement enracinées, la peur de voir s'effondrer par la perte des Amériques toute leur opulence, les conduisent.à transiger avec une foule de préjugés. A force de vanter la grandeur passée de l'Espagne sous le joug du catholicisme, ils poussent le peuple à confondre dans une même idée sa foi dans cette religion et son esprit de nationalité.
Quand on examine les écrits et les discours de tous les hommes qui exercent une influence sur l'opinion publique en Espagne de 1808 à 1814, on est frappé de la fausse
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situation dans laquelle ils se sont trouvés placés et se sont placés eux-mêmes. Partout on voit apparaîlre la contradiction que nous avons signalée dans la constitution de 1813 entre ses instincts démocratiques et son intolérance religieuse. 11 fallait trouver une issue pour sortir de cette contradiction difScile, qui, aujourd'hui même, pèse sur le pays. La plupart de ces hommes n'avaient pas encore visité les nations étrangères, ni ne s'étaient pénétrés des coups portés à la théologie par le progrès des sciences ; ils sont tous remplis d'un ardent patriotisme et aspirent tous à une nouvelle ère de liberté et de progrès; mais, lorsque le triomphe de la raison exige d*eux le sacriflce de leur foi antique, l'abandon de leurs rêves de domination universelle, la négation de l'esprit de conquête, le règne du travail, ils restent sans force, sans haleine, se refusent à conclure déCnitivement, et laissent flotter l'esprit de leurs concitoyens au gré des passions diverses dont ils sont animés.
Parmi les écrivains qui exercèrent à cette époque la plus grande influence, aucun ne s'est approché plus près du but, et par suite n'a acquis une plus brillante auréole que Quintana ; c'est lui dont le cœur bat le plus à l'unisson de celui de tous ses compatriotes ; il arme leurs bras contre l'oppresseur commun , il triomphe de leurs succès, il souffre de leurs revers; mais lui aussi veut conserver tout d'abord l'ancien prestige sous lequel la poésie lui a fait apparaître le beau type du chevalier espagnol^ de l'hidalgo fidèle à son Dieu et à son roi. Il voudrait encore concilier ces grandeurs qui lui sont chères, avec les idées de paix, de justice et de fraternité dont il entrevoit le règne dans l'avenir. Il consent bien, dans son ode à Balmis sur la propagation de la vaccine, à avouer tous les torts des anciens conquérants envers les Américains ; mais il ne conclut ni à l'indépendance du nouveau continent, ni à Pabolilion de l'esclavage. « De leur
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atroce avarice, de leur craauté, de leur oubli de toate clémence l'Eftpagne n'est pas coapable : le siècle entier, voilà le vrai criminel. »
Ce n'est que plus tard, après les déceptions dont les révo* lutionnaires furent victimes, qu'il rompra déOnitivemeut avec la papauté, « ce monstre immonde et laid dont a avorté le dieu du mal, et qui du haut du Capitole dévore impunément le monde '. »
A force de se vanter à elle-même sa grandeur à Tépoque des rois catholiques, de Charles-Quint et de Phjlippe II, TEspagne s'est trouvée incapable de se proposer un autre idéal de gouvernement que celui qui lui avait donné cette prospérité illusoire. Quintana, plus au courant des faits bistoriques, aurait dû, dans ce brillant tableau, faire ressortir la misère réelle du peuple, son ignorance, les dangereuses habitudes qui devaient résulter de richesses mal acquises ; il a préféré exploiter l'enthousiasme qu'excitait dans le peuple le souvenir du passé, pour obtenir de lui un grand effort contre Napoléon. De là ce dithyrambe sublime en l'honneur de Tancienne Espagne, qui n'était vraiment qu'un cri de guerre et un appel aux armes : « Vous souvenez-vous de cette nation qui, un jour reine du monde, en proclama les destinées, et qui étendait à la fois sur toutes les zones son sceptre d'or et son blason divin ? La voyez-vous volant à l'Occident et semant sur tout l'océan Atlantique sa gloire et sa fortune? Où est-elle, l'Espagne? La voilà sur le sein de l'Amérique, dans les plaines de l'Asie, sur les conOns de l'Afrique. Appelez en vain pour en mesurer la grandeur toutes les ressources de la fantaisie la plus hardie ; la terre lui abandonne ses minerais les plus précieux ; l'Océan lui
1 Su atroz codicia, 8U inclemente safia
GrimeD fueron del tiempo, y no de Espafia. (Voir note 6.) * Ode à l'imprimerie.
LETTRES, SCIENCES BT AiTS BOUS PBBDIKAND YIL iS
cède ses perles et son corail, étonné, partout où s'agitent ses flots, de voir leur furie toujours vaincue par des c6tes espagnoles. Voyez-la maintenant I la honte pèse sur son front ; elle est abandonnée à l'insolence étrangère ; c'est une esclave au marché qu'attendent un joug pesant et une ignoble chaîne * I n
Ce ne fut point par des applaudissements, mais par des actes que le peuple répondit aux accents de Gallego et de Cienruegos'; il n'était pas possible de mieux interpréter la pensée de ses poètes lyriques.
Aussi n'est-ce point à Madrid, n'est-ce point dans les villes soumises à l'occupation française qu'il faut étudier la vie littéraire de la nation espagnole pendant la guerre de l'indépendance.
Là où résidaient des hommes studieux, sincèrement dévoués à l'étude des lettres, comme à Séville» à Grenade, à Valence, ils n'osaient communiquer à leurs concitoyens le fruit de leurs travaux ; beaucoup, ne se sentant pas animés des mômes passions que leurs compatriotes, attendaient patiemment le jour où il leur serait donné de reprendre la parole. L'Académie Sévillane, qui comptait alors dans son sein plusieurs hommes de talent, avait interrompu le cours de ses réunions, peu auparavant si brillantes et si animées. L'ancien centre de Salamanque avait été dispersé par la mort et l'absence de ses principaux membres, et n'existait déjà plus.
> Ode à l'Espagne après la révolution de Mai.
* Gienfnegos, dont le talent s'était déjà manifesté dans des compositions dramatiques, était certainement appelé à jouer un grand rôle dans le mouvement littéraire de l'Espagne. La mort l'atteignit en 1809, à l'âge de quarante-cinq ans, h Orthez, où il venait d'être interné par les autorités françaises. Murât s'était effrayé de l'influence extrême que pouvait exercer le poetè à Madrid, grâce & l'ardeur de son tempérament, aux élans de son enthousiasme et à l'énergie de son oaraotère.
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C'est au milieu des camps, c'est à Cadix que s'a^tait la nouvelle génération. Tous les jeunes gens avaient abandonné le foyer paternel : les uns s'étaient enrôlés dans les armées nationales, et, en les animant de leur enthousiasme patriotique, modifiaient complètement leurs anciennes allures. Citons parmi eux le jeune Angel Saavedra, appelé, sous le nom de duc de Rivas, à une si grande renommée ; dès le lendemain du 2 mai, il était accouru f e ranger sous les ordres de Castafios et avait pris sa part des combats de Tudela, d'Uclès et d^Ocafla. Les autres, se sentant déjà capables d'une certaine initiative politique, étaient venus à Cadix offrir leur concours d'abord à la Junte, puis aux Cortès. Parmi eux, Toreno et ArguéUes faisaient résonner les premiers échos de la tribune espagnole, et, familiarisant la race castillane avec l'éloquence parlementaire, lui apprenaient à concevoir une autre grandeur que celle des conque^ rants et des dévastateurs. La belle langue espagnole, plus propre peut-être que toute autre à remuer les sentiments des masses, quand elle est maniée par de puissants artistes, se prêtait si bien aux élans passionnés de ces nouveaux tribuns, qu'on venait écouter leurs discours comme s'il se fût agi du plus beau concert. Le charme d'un certain rhythme musical, Tampleur des périodes, la satisfaction causée par un plaisir nouveau trompaient le peuple sur le mérite de ses chefs, et il qualifiait de divin un orateur confus et verbeux^ dont les discours sont de la compréhension la plus difficile.
Cadix n'avait pas seulement l'honneur de posséder la tribune nationale, la presse se formait aussi dans ses murs au dur apprentissage des questions politiques. Galiano, à peine âgé de plus de vingt ans, faisait redouter à tous les membres de la Junte et aux divers régents les traits de sa plume incisive et acérée. Bartolomé Gallardo, par les brû-
LETTRES, SaBNGBS BT ARTS SOUS FERDINAND TH. 17
lantës satires de son Dictionnaire critiquo-burlesqué, attirait contre lui la yiolente haine des serviles.
Tandis que Tarniée française investissait la belle cité gaditane, la tasse d'argent, comme disent les Andalous, la population assiégée affectait de se livrer avec ardeur aux délassements et aux récréations de l'esprit; les théâtres étaient suivis avec soin, et plus d'une fois des représentations y furent interrompues par l'arrivée inopportune d'un bonlet ennemi. Marlinez de la Rosa faisait applaudir sa première comédie, intitulée : Ce que peut un emploi, et contribuait pour sa part à la réaction contre le goût français ; il évoquait alors, comme Quintana, les souvenirs de Pelage et de Padilla.
Enfin Capmany retouchait les morceaux les plus remarquables de son beau livre De la philosophie de l'éloquence^ dans lequel il rappelait à une sage mesure et à un style précis et correct les orateurs de la chaire, qui s'étaient trop facilement abandonnés, dans les époques précédentes, à la boursouDure et à l'obscurité des images. Il achevait ainsi la réforme déjà si heureusement commencée par le père Isla, lorsqu'il fit la peinture de son fray Gerundio, type pris sur nature avec une rare perspicacité, et qu'on retrouve en* cors aujourd'hui parmi les prédicateurs sacrés de l'Espagne (voir note C).
' L'apparition de nouveaux talents pouvait donc, au point de vue littéraire, consoler ce malheureux pays des désastres qui Taccablaient ; dans le domaine des sciences, tout était, au contraire, obscurité et retour à Tignorance.
L'absence de ressources chez les savants, l'impossibilité pour le gouvernement de distraire en leur faveur le moindre subside des fonds de l'Élit, avaient arrêté le beau mouvement dont le prince de la Paix avait pris l'initiative pour propager dans la Péninsule les connaissances scientifiques. IvQ T. m. 2
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jour viendra où la nation espagnole rendra pleine justice à celui qui, voulant la faire entrer rapidement dans le giron des nations les plus civilisées, consacroit nnnuellercent d'énormes sommes à la traduction et à l'impression des œuvres des meilleurs spécialistes étrangers. Trop pauvre pour se consacrer par elle-même à Tétude des phénomènes et à la recherche des lois de la nature, l'Espagne n'avait rien de mieux à faire, à la fin du dix-huitième siècle et au co:nmencemant du dix-neuvième, que de s'assimiler par de bonnes traductions tous les beaux travaux qui s'exécutaient au de* hors. Le meilleur moyen de la faire avancer était de traduire et de populariser, comme l'entreprit l'abbé Melon, sous le patronage direct de Godoy, les œuvres des savants les plus distingués de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Buffon, Lacépède, Daubenton, Adam Smith, Hume avaient éfé vulgarisés avec soin, et avaient ouvert de nouveaux horizons à l'esprit national jusque-là resserré dans les bornes d'un naturalisme étroit et d'une fiscalité prohibitive.
Les botanistes espagnols avaient voulu eux-mêmes étu* dier leur flore, et, sous la direction de Gabanilles, avaient commencé la description des plantes natives de l'Espagne.
De grandes missions scientiGques avaient été organisées à TeiTet d'ouvrir à la science moderne tous les trésors jusquelà inconnus que pouvaient lui offrir les trois règnes de la nature dans les vastes territoires des colonies.
Antilion s'était adonné avec succès à la propagation de la géographie. Les géomètres Ghaix et Rodriguez avaient coopéré à la mesure de l'arc du méridien, commencée par Mechain et Delambre, poursuivie par Biot et Arago ; des as* tronomes avaient commencé à San Fernando toute une série d'observations qui devaient permettre unjour à l'Espagne de rendre de véritables services à l'astronomie, à la navigation et à la météorologie.