LETTRES, SCIENCES ET AITS SOUS PEEDINAND VU
Dans les facnllés de médecine, la création des études de clinique obligeait les jeunes médecins h abandonner les vieilles théories erronées et à diriger leur attention vers les travaux anatomiques et les études physiologiques, qui avaient pris à l'étranger un si bel essor. Enfin Befancourt, dans son Ecole des ponts et chaussées, avait préparé avec soin des élèves destinés un jour à faciliter le puis^ sant mouvement que le dix-neuvième siècle allait commu* niquer aux travaux publics.
La révolution de i808 et la guerre arrêtèrent Timpulsion scientifique que nous venons de signaler ; mais de tels germes ne demeurent jamais stériles, et les individus transmettent à leur postérité, môme à leur insu, les féconds ensei-* gnements qu'ils ont une fois reçus.
Quelque chose resta aussi des eiforts qui avaient été tentés à la même époque pour racclimatation des arts in-* dustrleis ; on sait le goût de Charles IV pour rébénisterie, rhorlogerie, la serrurerie. S'appuyant sur cette passion du monarque, Godoy put consacrer les ressources du trésor à fonder certains établissements, qui, sans avoir de portée sérieuse, à cause du peu de consommation que la nation espagnole pouvait leur offrir, eurent cependant l'heureux résultat de vulgariser des genres de travaux j usque-là inconnus. Des fabriques de machines, des ateliers de meubles, d'horlogerie, de papiers peints, d'ornements en marbre, une orfèvrerie furent installés avec l'argent du budget ; et, quelle que soit la répugnance des libres échangistes pour toutes ces créations ordonnées artificiellement par l'Etat, nous croyons pourtant à leur utilité; on peut toutes les défendre, même la protection exagérée qui fut alors donnée à la gravure sur pierres fines. U eût été bien préférable, sans doute, de voir populariser en Espagne, au lieu de la fabrication d'objets de luxe, des iodostries capables de satisfaire à une consom**
malien génériile, et ayant surlout pour objet (raméliorer les produits de Tindustrie agricole ; mais le seul fait de lancer vers le iravail industriel une population qui n^en avait pas même la première notion, était si important, qu'il est équitable de pardonner au minisire le mauvais choix des établissements auxquols une protection fut accordée, en faveur du but qu'il poursuivit avec acharnemenf.
11 nous reste à parler des beaux-arts. Pendant la première moitié du dix-huitième siî'cle, sous les règnes de Philippe V et de Ferdinand YI, ils avaient été assez négligés. Charles lïf, ne trouvant de son temps aucun peintre capable de rendre un cerfain éclat à l'école espiignole, avait appelé auprès de lui TAllemanil Mengs, dont il voulait faire l'inspirateur d'une nouvelle phalange d'arlistes. Trop vanté de son temps, Mengs, qui a pourtant laissé quelques œuvres importantes, n'exerça point d'influence sérieuse sur ses contemporains ; quoiqu'il ait résidé à Madrid pendant douze ans dans la plus haute position sociale, il n'a par sa manière modifié en rien les habitudes et le goût des peintres espagnols.
Sous Charles IV, Maella, Bayeu, Francisco de Goya, Vicente Lopez et d'autres rendirent à la peinture un peu de cet éclat qui l'avait élevée, en d'autres temps, à un si haut degré de splendeur. Nous reviendrons sur la personnalité de Goya, qui apparaît au milieu de ces peintres avec un relief tout t^pécial ; privés de son génie et de son originalité, les autres se distinguent par une exécution facile qui fit un instant rechercher leurs œuvres avec empressement.
Plus encore que la peinture, l'art des graveurs atteignit à cette époque un degré de perfection qui n'a pas encore été dépassé. On est étonné de voir la quantité de productions artistiques que le burin mit alors en circulation, et rarement en aucun pays on a vu un groupe de gra*
LfiTTREg, SCIENCES ET A&TS SOUS FERDINAND VII. 21
veurs aussi distingués que ceux qui florissaient alors à Ma* drid. C'est Tépoque des MonUiuer« des Enguidanos, des Selma, des Garroona; le goût du public dut être puissamment éclairé par la grande quantité de gravure? de toute espèce qui furent publiées, et qui furent mises en vente h has prix, les dépenses prenrtifcres étant faites par TÉtat.
Dans ce pays de lumière, où la couleur donne à tous les objets de la nature un relief si notable, la peinture est appelée à avoir toujours un prestige plus grand que ses deux autres sœurs, la sculpture et Tarchitecture. Ces deux arts néanmoins ne furent pas complètement délaissés, et le sculpteur Adam, rarchitccte Villanueva, le disciple de Téminent Ventura Rodriguoz, à qui revient Fhonneur d'être le véritable chef de l'école qui ab:indonnà le genre churrigu^ resque, ont laissé des noms qui brillent encore aujourd'hui d'un certain éclat.
La musique, sans encore permettre de prévoir tous les progrès qu'elle allait réaliser dans le dix-neuvième siècle, fut également protégée ; les organistes dos diverses cathédrales étaient choisis avec soin parmi les artistes les plus distingués , et le public commençait à réclamer dans les théâtres une instrumentation plus soignée et des exécutants plus capables.
A parcourir la longue liste d'artistes de tout genre qu'entretenait la muniticence de Charles IV, l'historien peut aisément calculer le dénûment profond dans lequel ils durent tomber immédiatement après la révolution de 4808^ et la misère qui pendant toute la période de la guerre dut peser sur ces familles^ presque toutes établies h Madrid. Qui pouvait s'occuper en Espagne, durant toute la période de 1808 à 1814, à peindre des tableaux, à construire des maisons, à modeler des statues, à composer des opéras ?
L'imagination des vrais artistes devait alors exclusive-
If UmODUCTION.
ment les lancer vers Tinterprétation de la passion guerrière dont toute la nation était animée ; c'eût été l'occasion réelle pour l'Espagne de composer sa Marseillaise ; il ne se trouva personne pour imaginer un chant musical digne de la magnifique ode de Gallego.
Un homme seul, sur lequel nous devons nous arrêter, qui pendant longtemps est resté inconnu au reste de TEurope, et qui dans ces dernières années seulement, grAce aux études de MM. Matberon, Irlarte et Lefort, commence à être bien apprécié, mérite d'attirer Taltention dePhistorien et du penseur, et doit fixer les regards; c'est Francisco de Goya, dont nous avons cité le nom à propos des peintres qui se sont distingués pendant le règne de Charles IV.
On ne saurait jamais trop insister sur Tétonnanle personnalité de Goya, qui, mieux que tout autre, représente la transition violente par laquelle l'Espagne a dû passer pour transformer ses mœurs et ses usages. Goya est un Aragonais pur sang, fils d'honnêtes laboureurs du village de Fuendetodos à quelques lieues de Saragosse; une vocation irrésistible le pousse dès ses plus jcunos années vers le dessin et la peinture, et h ses premiers pas il trouve dans l'Église une main amie qui lui facilite les commencements, toujours si difficiles. C'est une nature ardente, passionnée, courageuse, obstinée même, sans quoi il n'eût pas été Aragonais; il a une grande habileté de main, il est adroit h tous les exercices de corps, c'est un brelteur consommé; en travaillant avec assiduité dans l'atelier d'un bon professeur de Saragosse, il devient rapidement un peintre distingué. Des aventures scandaleuses l'exposent aux poursuites de l'Inquisition dans la capitale de l'Aragon; do bonne heure il trouve en face de lui ce pouvoir formidable, qui l'oblige bientôt à abandonner le pays.
LETTRES, 8GIENCBB BT AHTS SOCS FERDINAND Yll. 33
11 arrive à Madrid en 1765 à l'Age de dix neuf ans; et son mérite, des connaissances déjà acquises lui rendent rentrée Facile dans Tatelier du peintre de la cour^ François Bayeu ; en peu de temps il se fuit une grande réputation dans celte cité, alors comme aujourd'hui disposée à brûler Tencens sur les autels de la jeunesse. Madrid sait bientôt qu'il possède un peintre d'un grand talent, d'un- caractère indomptable, obstiné dans ses désirs, se plaisant au scandale et au bruit, et ne reculant jamais devant un coup d'épée. Goya, à la tête des élèves de Bayeu, se livrait avec ardeur à tous ces plaisirs bruyants qui caractérisent les pays méridionaux; k guitare à la main, il allait avec eux en troupe et déguisé solliciter sous le balcon des bourgeois un secours toujours accordé et payé soit avec do gais propos, Boit a\ec une joyeuse chanson ; dans lesférias,il savait poursuivre au milieu des hardies manolas et des majos aux propos hasardés la femme du monde ennuyée qu'une secrète inquiétude poussait à demander à l'amour des distractions que lui refusait une dévotion stupide imposée par les mœurs et propre seulement à développer Thypocrisie ; d'autres fois, au printemps, à l'automne, il se mêlait avec ardeur à ces romérias champêtres, où le méridional amoureux du soleil sait au milieu des rires et des danses oublier toutes les misères de la pauvreté.
Plus intelligent que ses camarades, auxquels suffisaient le bruit et le mouvement, Goya cherche déjà dans le monde ceux autour des({uols il aimera à se rallier; il s'unit aux amis du comte d'Aranda et déclare déjà avec eux la guerre aux jésuites ; mais il n'était pas encore reconnu maître et ses scandales l'exposaient trop pour qu'il pût afficher hautement ses idées. Une nouvelle altercation avec lu police le force à s'éloigner de la capitale, et, privé de ressources, le voilà obligé de parcourir l'Andalousie, et peut-être de ga-
gner sa vie en flgurant comme comparse dans les courses de taureaux que Ton célébrait alors avec tant d'ardeur dans les contrées que baigne le Guadalquivir.
Cependant Goya ne pouvait oublier la vocation artistique qu'il sentait en lui ; chassé de Madrid, c'est sur Rome qu'il sei dirige, car c'est là qu'il pourra se perfectionner, grandir et atteindre le dernier échelon de son art. Sa réputation l'y avait précédé ; parmi les pensionnaires du gouvernement espagnol, plusieurs étaient élèves de Bayeu, entre autres Ribera et Velasquez, jeunes artistes, portant déjà des noms bien célèbres, et appelés à acquérir eux-mêmes un rang assez élevé, l'un en peinture et l'autre en architecture. Ces deux compatriotes ont bientôt raconté à la société romaine les prouesses de leur ami dans la capitale de l'Espagne ; on les écoute avec confiance. Goya, encore jeune, déjà entouré d'une auréole brillante, trouve bientôt à Rome les ressources nécessaires pour acquérir une position indépendante, ainsi que la réputation et le crédit qui pouvaient lui en assurer la conservation.
A trente ans, il retourne à Madrid, non point encore riche et puissant, mais déjà indépendant et célèbre ; il peut travailler à sa guise ; on admet qu'il en sait assez pour n'avoir à subir la loi de personne. Devenu gendre du peintre de la cour François Bayeu, il se refuse à écouter les conseils de son beau- père; il se sent lui-mAme; il no cherche pas à créer une école, mais il ne veut s'inféoder à aucun des professeurs acccplés. Je n'ai que trois maîtres, disait-il; la nature, Velasquez et Rembrandt.
C'est à cette époque que commence la grande carrière artistique de Goya ; de là datent la plupart de ses plus belles œuvres, sa collection de cartons pour la manufacture de tapis de Santa Barbara, la décoration de l'église de San Francisco, celle d'une des voûtes de Notre-Dame del Pilar
LITTUS^ SCIKVCBS BT ABT8 SOUS FERDINAND YII. 25
de Saragosse, les portraits de Charles III, du général HicardOf de Mazarredo. Le soin avec lequel toutes ces œuvres sont achevées, la persévérance du peintre, sa fécondité mettent le sceau à sa gloire. L'Espagne tout entière jouit du bonheur d'ajouter un nouveau diamant à sa belle couronne de peintres ; des honneurs consacrent cette gloire. Goya est nornmé membre de TAcadémie de San Fernando» peintre de la cour.
U ne nous appartient pas de juger Goya comme peintre, et d'apprécier à sa juste valeur artistique son genre de mérite. Pour les admirateurs exclusifs de la beauté grecque et de Raphaël, ce ne sera jamais qu'un ébaucheur de second ordre, un artiste entraîné par la fougue de son tempéra* ment, un coloriste uniforme qui, vers la fin de sa vie, tourne au noir et au monochrome ; mais, pour ceux qui apprécient dans Tart la représentation exacte et vraie des effets de la nature, ce que Ton peut appeler la réalité philosophique des hommes et des choses, pour ceux qu'enthousias* ment Sbakspeare, Calderon, Rembrandt et Yelasquez, Goya, digne précurseur de notre école romantique française, ennemi de toute convention, cherchant dans ses œuvres à produire une impression forte et vraie, sachant dans toutes les scènes qu'il représentait découvrir aussitôt le côté pittoresque, restera toujours, au moins pour le tempérament, un artiste de premier ordre. U est séparé par un abîme de cette multitude officielle, acharnée à remplacer les grands et beaux effets par un faux mérite de convention que la médiocrité atteint si facilement. Plus désireux de produire que d'achever, il ne saurait être aimé de ceux qui voient surtout dans Tart la perfection des détails; mais ce n'est pas impuissance : si l'on trouve de lui d'innombrables ébauches dessinées à la hâte dans tout le cours de sa longue carrière, on a aussi des tableaux exécutés et achevés avec le
M DITEODUCTION.
plus grand soin. Et n'est ce donc rien pour un peintre que de posséder à In fois beaucoup d'invention, une main sûre, une connaissance parfaite des effets de lumière et de clair* obscur, une hardiesse extraordinaire dans le dessin, la puissance enfin d'impressionner et d*émouvoir 7
Jln 1788, Charles IV monte sur le trône, et bientôt les tressaillements de la révolution française vont agiter toute la Péninsule espagnole. Que fait Goya en celte circonstance? Nouveau parvenu dans cette cour de Madrid qui parle si vivement h son imagination, bien accueilli par le favori Godoy dont la bonne mine et la courtoisie le séduisent, ami sincère du roi Charles IV dont il aime la probité et connaît les bonnes intentions, Goya est fasciné : il se laisse aller à répicuréisme galant^ aux mœurs élégantes et dissipées qui se substituent tout à coup avec Marie-Louise aux habitudes austères et monotones de Charles III. Une affection sé^ rieuse pour la belle duchesse d'Albe aux yeux vifs et h la chevelure noire le retient captif dans des chaînes d'or et de soie ; le peintre cède aux caprices de la mode, il adopte pendant des années un style vaporeux et maniéré ; il se complaît aux douces pastorales que chantait alors l'harmonieux Melendez. On peut le juger dans la décoration de Téglise de San Antonio de la Florida à Madrid, et dans les belles œuvres qui ornent l'Alameli du duc d*Ossuna, œuvres qui datent de cette époque.
Un triste accident, dont la conséquence est une surdité prématurée, vient tout à coup rappeler le grand homme à des devoirs plus sérieux ; il entrevoit déjà à la cour les dangereuses intrigues qui se trament autour du prince des Asturies; etson esprit vif, son ardent désir de civilisation le placent du côté de Godoy et de Charles IV; il aime à railler Escoiquiz dont il a pénétré les intentions mieux que personne; il sait que jamais le drapeau de la patrie ne
L&TTRKS, 8CIBNCE8 BT AITS BOUS FERDINAND TU. 87
poarra flotter avec dignité, sUI est remis à de telles mains, car il a reconnu les vrais ennemis du progrès.
Ce qu'il faut faire, ce dont il faut pénétrer la nation, c'est que le véritable obstacle à son développement est le jésuitisme, l'inquisition, Tinlolérance catholique. Alors l'artiste, entrant décidément dans sa voie, et mettant à profit un talent qu'il avait déjà révélé dans la gravure à Teau-forte des portraits équestres de Yelasquez, commence les œuvres qui pour toujours doivent immortaliser son nom et font de lui une flgure à part dans le mouvement de l'Espagne.
Pendant huit ans, de 1800 à 1808, il fit circuler à Madrid des copies de planches qu'il gravait silencieusement et qu'il faisait tirer d'une manière clandestine dans une mansarde de la rue San Bernardino. L'Académie de San Fernando possède ces planches et en répand des copies, de sorte qu'il est facile aujourd'hui de s'en procurer ; ce ne sont pas des caricatures à la mode du Charivari ou du Punch, ce sont des satires sanglantes, du Juvénal en dessin. Le peintre dans chacune d'elles donne une leçon, un avis, un ensei* gnement à ses compatriotes, et cela d'une manibre détournée, allégorique. Il faut que l'avis soit assez clair pour être compris, et la leçon assez forte pour être proQtuble. C'est le foi qui boit, tandis que la maison brûle; ce sont des femmes qui plument les débauchés ; c'est l'Espagne courbée sous un poids qui dépasse ses forces ; c'est le sommeil de la raison enfantant des monstres.
Nous n'avons pas assez de mémoires sur cette époque pour bien caractériser l'effet que dut produire sur la génération d'alors l'apparition successive des quatre-vingts planches qui constituent l'œuvre dite des Caprices; mais, s'il faut le calculer par l'impression qu'elles nous causent î\ujourd'hui, on doit les considérer comme une de ces créa-
28 UITBODDCTION.
lions de Tesprit humain qui agissent efOcacement sur les destinées d'un peuple. Les Caprices^ c'est l'avant-coureur (le 1808, de 1820 et de 1836.
Goya, antipathique au parti de Ferdinand YII, dont il devinait les tendances rétrogrndes, crut un instant au succès de la dynastie napoléonienne; en 1808 il se soumit à Joseph, et comme peintre de In cour il exécuta son por-trait. Mais le révolutionnaire antijésuitique était en môme temps un patriote exalté ; son tempérament ardent était surexcité par les terribles événements dont la Péninsule était alors le théâtre : la même fibre qui mettait la plume à la main de Quintana et de Gallego tressaillit chez lui; à r&ge avancé où il était déjà arrivé, elle se traduit par une œuvre aussi originale, aussi puissante que celle des Ca^ priées, connue sous le nom de Désastres de la Guen*€. C'est une série de planches gravées à l'eau-forte, composées tontes avec une rapidité effrayante et sous Tempire d'un sentiment profond ; elles ont pour but d'agir sur le peuple espagnol et de le remuer dans un sens patriotique et libéral au milieu du drame dans lequel il est engagé. Gomme Quintana, Goya poussele peupl»àla lutte; les soldats reviennent du combat, blessés, mutilés, amputés. Qu'importe? leur dit-il, les invalides peuvent encore servir. Point de trêve, point de répit ; il soutient l'espérance jusqu'au moment où l'aigle impérial déplumé, sans queue ni ailes, est réduit à fuir aux huées de la foule qui l'accable d'invectives ; au moment de l'achever, ce n'est pas un soldat qui lui donne le coup de grâce, c'est un paysan qui lève sur lui sa fourche.
Les Désastres de la Guerre n'ont pas seulement une grande portée politique, c'est aussi un chef-d'œuvre philosophique. Jamais artiste n'a présenté sous des couleurs plus sombres l'odieux d'une invasion, la cruauté de la guerre,
LKTTUS^ SGlBIfCBS ET ÀITS 80UB FERDINAND YEI. 29
les iostincts ignobles qu'elle met en jeu en les couvrant 60US la fausse apparence de|la gloire. Goyan*est pas^ comme Yernet, on peintre de boulons de guêtre ; son Soldat françaiSy envahisseur de l'Espagne, peut aussi bien représenter pour nous un Prussien de 4792 ; ce n'est plus un homme, c'est une affreuse machine à tuer et à fusiller. Les sociétés des amis delà paix, en France, en Angleterre et en Allemagne, devraient faire de cette adniirable collection une édition populaire et la faire circuler de tous côtés; rien n'est plus susceptible de développer dans les âmes le goût de la civilisation et Tamour de la paix que le spectacle des scènes horribles de la guerre, ainsi vues et représentées par un arliste de premier ordre. Si cette œuvre de génie décèle une exubérance de haine contre nous, la faute n'en est pas au peintre, mais à nous-mêmes et à Ténormité de l'attentat commis alors par celui qui dirigeait nos destinées.
Lorsque Ferdinand revint en 1814, il lui était difficile de proscrire sans prétexte un homme comme Goya, qui ne s'était point mêlé directement aux affaires politiques et s'était contenté d'influer sur les événements comme artiste et comme philosophe; puis il y avait disette de grands hommes, et la retraite d'un semblable personnage eût été pour le trône du nouveau roi une diminution de prestige et d'éclat. Malgré la haine secrète qu'il lui portait, Ferdinand ne songea point à ressusciter les rancunes violentes que certaines planches des Désastres et des Caprices avaient • laissées dans son cœur et dans celui de plusieurs de ses partisans. D'ailleurs la généreuse conduite de Charles lY, lorsque, pour sauver Goya, il avait déclaré à l'inquisition que les Caprices avaient été composés sur une commande royale, et ordonné que les planches fussent achetées et payées à la famille de leur auteur pour devenir propriété de l'État, empêchait qu'on ne pût revenir sur ce sujet et qu'on
30 mTEOOUCTIOlf.
n'eût à redouter de nouveaux tirages. Il fut décidé que Goya serait maintenu dans son titre de peintre de la cour et appelé à faire le portrait du monarque.
« Tu as mérité en notre absence, lui dit Ferdinand, Texil et plus que Texil, la corde; mais tu es un grand artiste et nous oublions tout. »
On voit qu'il s'en fallut de bien peu pour qu'à Tâgo de soixante-huit ans, Goya ne se vît obligé d'aller demander Thospitalité à une terre étrangère.