CHAPITRE III
Seconde période : 181 4*1 820. — Réaction oléricale. — La haine de Ferdinand contre le progrès des lumières se manifeste dès les premiers jours de 8?i rentrée; il n'applique même pas le pian général d'instruction publique dressé en 1807 par Caballero. — Destitution de douze professeurs de l'université de Salamanque. — Le désir de s'instruire est détruit dans la jeunesse. — Efforts inutiles de quelques individualités pour réagir contre cette tendance. — Cours de José Rodrigue2 dans le cabinet d'histoire naturelle de Madrid.
Envoi de pensionnaires des beaux-arts & Rome. — Juan Rivera, José Madrazo, José Aparicio. ~ Goya réduit à faire des tableaux religieux : il se retire dans sa quinta du Manzanarès.
Point d'œuvres dramatiques de quelque importance. ^ La tragédie est admirablement interprétée par l'acteur Isidoro Maiquez. — Succès obtenus par don Angel Saavedra h Se ville et h Madrid.
Le mouvement encyclopédique du dix-huitiëme siècle avait été transmis aux universités espagnoles. Celle de Salamanque entre autres, qui pendant longtemps avait paru exclusivement vouée aux préjugés traditionnels, avait senti le besoin de se retremper à de nouvelles sources philosophiques. Lorsque le ministre Caballero dressa le plan général d'études de 4807, ce furent les professeurs de Salamanque qui, par des réclamations énergiques, obtinrent quelques concessions favorables au progrès des lumières.
La Constitution de 1812 avait établi en principe qu'une forte organisation serait donnée aux anciennes universités ; mais les philosophes de Cadix n'eurent ni le temps ni les moyens de réaliser cette importante réforme ; ils ne purent même appliquer le plan général de 1807 et durent abandonner les anciens établissements universitaires à la vie individuelle et isolée qu'ils avaient toujours mQuée.
Ferdinand proQta avidement en 1814 de cet état de choses qui assurait la perpétuité de l'ignorance ; il se garda bien de faire pratiquer le concours établi dans le plan de 1807 pour le choix des professeurs. Pendant les six années qui suivirent le retour de Yalencey, aucune tentative ne fut faite pour restaurer renseignement; aucune ressource nouvelle ne fut accordée aux universités qui avaient grandement souffert des désastres de la guerre et de la misère générale. Il y a plus, une opposition systématique éloigna des chaires toutes les personnes capables. L'université de Salamanque, ayant eu l'audace de faire des représentations en faveur du régime constitutionnel, paya cette démarche de la destitution de douze de ses meilleurs professeurs; ils furent remplacés par des partisans dévoués du clergé et de la cour de Rome ; et ainsi, dès l'origine do cette période, la jeunesse se trouva frustrée de tout enseignement quelque peu élevé; dans le plus célèbre et le plus important des centres d'instruction de la Péninsule.
Quel résultat pouvait-on attendre de maîtres auxquels on imposait pour premier devoir de se montrer hostiles au triomphe de la raison et de subordonner toutes leurs aspi-* rations aux exigences d'une foi sévère et d'une superstition minutieuse ?
Les grades conférés n'étaient regardés généralement que comme une formalité nécessaire pour obtenir certains em* plois; il s'agissait bien moins de savoir que d'assister régu* lièrement aux cours, et encore l'assiduité n*était pas absolument nécessaire, car elle se prouvait par le témoignage des élèves, et Ton peut croire qu'il n'était pas très-difficile à chacun d'eux de trouver entre ses amis et camarades le nombre de témoins fixé par le règlement. Lorsqu'on voyait arriver aux plus hauts postes de la magistrature, de l'administration et du clergé des hommes dont l'ignorance était
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notoire et dont le seul mérite était d'affecler un zèle excessif pour les tendances du souverain, le désir de s'instruire deyait être nul, l'émulation impossible.
C'est en dehors des universités qu'il faut chercher les yrais amis des lettres, des arts et des sciences, si l'on veut en trouver dans cette triste période. Ainsi nous voyons en 4817 la Chambre de commerce de liilbao mettre au concours une chaire de mathématiques, et ce poste est occupé pendant trois années consécutives par Tabbé Lista, ancien membre de l'Académie Sévillane, exilé comme afrancesado, déjà connu par ses poésies, et appelé comme critique et comme professeur à jouer un rôle important dans la régénération de son pays.
A Madrid, quelques jeunes gens et parmi eux Gil y Zarate, le futur réformateur des universités espagnoles, cherchent à s'unir en sociétés pour se communiquer leurs travaux littéraires et scientifiques ; ils en sont empêchés par une police ombrageuse, pour laquelle une simple expérience de physique prenait tout de suite les proportions d'une tentative de complot.
Martinez de la Rosa au préside du Peflon ; Arguëlles, prisonnier à Geuta d'abord, puis au ch&teau de TAlcudia, dans rile de Mayorque; Quintana, sur la terre étranger^, se consolent par Tétude des rigueurs de la captivité et de l'exil; mais ils sont privés de toute communication avec leurs Compatriotes et ne peuvent défendre l'œuvre tentée parlesGortès de i810ài814. Galiano, laissé en liberté, emploie dans des conspirations Taclivité de son esprit, tandis que le poète Melendez exhale, en 1817, son dernier soupir sur la terre étrangère.
Parmi les désastres causés par la guerre, un des plus sensibles avait été l'interruption des travaux entrepris pour l'érection d'un observatoire à Madrid ; à peine l'idée en
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«Lvait-elle été conçue qu*on s'était empressé de construire un édlDce provisoire ; puis le gouverneiueul avait commandé à Tarchiteclc Villanueva les plans définitifs qui servirent plus tard à la construction de celui qui a été élevé dans le jardin du Reliro; en Attendant, des instruments nombreux avaient été réunis, ud personnel avait été dressé pour en bien apprendre le maniement, et il ne restait plus beaucoup à faire pour que la capitale de l'Espagne possédât un établissement scientifique d'une cert^iine importance, lorsque les événements de 1808 vinrent détruire ce germe de progrès. Maîtresses du bâtiment qui devait être converti en observatoire, les troupes françaises destinées à l'occupation de Madrid y avaient dressé leurs batteries. Lesinstru- -ments avaient été dispersés; un beau télescope d'Herschell, de 25 pieds de longueur et deâ pieds de diamètre, avait été détruit ; c'est à peine si le directeur Jimenez Corouado, qui, avec un autre savant espagnol, établi en Angleterre, don José Mendoza y Rios, avait travaillé assidûment à cette oeuvre, put sauver quelques appareils. A son retour, Ferdinand ne daigna point reprendre les projets de Coronado, complétés désormais par les plans de Villanueva ; la fondation d'églises et de cirques pour les courses de taureaux lui paraissait bien plus intéressante que la construction d'un observatoire.
Sous le ministère de Garay, un petit effort fut cependant tenté en faveur de la science. Don José Rodriguez, Tancien collaborateur de Choix, de Biot et d'Arago, fut autorisé à reprendre son enseignement devant la jeunesse studieuse de Madrid ; pendant deux ans, il put faire un cours de hautes mathématiques dans une chaire du cabinet d'histoire naturelle.
Quoique ayant eu beaucoup à souffrir pendant le siège de Cadix, l'observatoire de San Fernando eut le bonheur de
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résister à tontes les convulsions de la guerre : ua ceitsiu nombre de personnes y profitaient de toutes- les obderva^ tions qui s'y trouvent recueillies. C'est ainsi qu'un anoieu officier supérieur de la marine espognole, Ferrer, composai, vers 1816, un mémoire très-intéressant qui ne fut publié qu'en 1833 ; il y discutait toutes les observations du passage de Vénus du 3 juin 1769, faites sur les différents points de la terre, et examinait les causes des écarts auxquels divers savants étaient arrivés dans leurs déterminations. -
Sous rinfluence des événements, Tancienne Académie des beaux-arts avait dû se dissoudre pendant la guerre de rindépendance ; aussitôt après 1814 il fut question de la reconstituer^ et Ferdinand, qui ne croyait pas dangereux pour les jeunes artistes le séjour de la cité pontificale, auto^ irisa comme sous les régimes antérieurs l'envoi annuel de pensionnaires à Rome. C'était le moins qu'il croyait pou** voir faire, et encore s*y fût-il refusé, s'il avait pu ealculev que les jeunes gens qu'il envoyait ainsi en Italie contribue** raient plus tard à propager, avec la manière de David, un ensemble d'idées républicaines qu^emporte toujours aveo lui le souvenir des Qrecs et des Romains. Il faut se féliciter que, dans son ignorance, il n'ait pas prévu ce danger ; l'Es* pagne y gagna le perfectionnement de quelques peintres distingués, Juan Rivera, José Madrazo, José Aparicio, qui devaient répandre dans leur patrie l'babitude d'un dessin correct, et prévenir les écarts qu'aurait pu produire une maladroite imitation du genre de Goya.
Quant à ce dernier, forcé de s'abstenir de toute propagande philosopbique, il employait son talent à des tableaux religieux; c'est à cette époque qu'il faut rapporter la Sainte Justine et la Sainte Ruffine de Séville, ainsi que le Saint J(h $epk de Téglise Sacn Antonio Abad de Madrid. Retiré dam M quinta'du ManianarèSi Goya laisse à peine percer sa mi«
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aftnthropie daoB les fresques dont il décorait sa demeure ; ua effi^yaut Saturne dévorant son enfant avec l'avidité ki plas brutale y rappelle involontairement nos tristes révolutions, dont les plus sincères défenseurs sont d'habitude les premières victimes.
■ Avec la peintuie, c*est toujours Turt dramatique qu'il faut examiner en Espagne avec le plus d'attention, si Ton veut se fiiire une idée exacte des dispositions d*esprit qui animaient la société.
< Or, rien de plus pitoyable que la scène espagnole pendant les six années dont nous nous occupons ; sans le talent d'un grand acteur, Isidoro Malquez, qui, élevant la tragédie k une hauleur qu'elle n'avait jamais atteinte en Espagne, apprit au public h comprendre des beautés que jusqu'alors il n'avait qu'imparfaitement saisies, les IhéAtres eussent été complètement abandonnés. Soit crainte de la censure, soit difficulté à se décider entre notre é<^ole classique et le genre de l'ancien théAtre espagnol, les auteurs n'osuient rien imaginer d'eux-mêmes. Tantôt ils se contentaient d'imiter et de traduii'e nos mauvaises tragédies du commencement de ce siècle, tantôt ils s*occupaient exclusivement de refondre les pièces d'Alarcon, dé Moreto et de Rojas. Un seul auteur allait conquérant quelque célébrité, bien que ses œuvres ne se distinguassent point encore par un véritable cachet d'originalité ; c'était le jeune Saavedra, dont la première pièce, AtatUfOf avait été interdite par la censure ; deux autres tragédies, AlUatar et Lanuza, avaient successivement rendu son nom populaire à Séville, puis à Madrid.
Pour achever de caractériser cette époque, il nous sufQra de rappeler les quelques monuments qui la signalent; le théâtre de Vitloria, la maison du Labrador à Aranjuez, et le palais de Yista Hermosa sur le Prado de Madrid. Ce sont là les seules constrqctions dont puissent vraiment se féliciter
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les architectes ; quant à rornemcnt des palais, à la décoration des jardins, pour apprécier le degré de dépravation où le goût était descendu dans ces difTcrents arts, qu'on visite les jardins réservés du Buen Retiro. Ferdinand YII aimait à s*y pmmener du vivant de la reine Isabelle de Bragance, et il eut la prétention de faire un lieu de délices de la partie spéciale de ce parc qu'il réservait pour lui. Tout ce qu*on sut inventer, ce Tut de lui improviser quelques cnbanes rustiques à c6té de temples chinois, des montagnes et des rivières en miniature, de mesquins caravansérails et des cascades microscopiques. Rien ne saurait mieux peindre l'impuissance et la sottise de ce monarque dénué de toute imagination ; il n*a abouti qu'à faire construire côte à côte des chinoiseries peu intéressantes qui ne répondent dans leur ensemble à aucun plan préconçu.
C'est là tout ce qui mérite d'être signalé, tant la torpeur était profonde, lorsque vint à éclater la révolution de i820.