CHAPITRE I. — LES EXPÉDITIONS CARLISTES
De son côté, EspaHero ne jugea venu le moment d'agir qu'après le 20 décembre ; c'est alors seulement qu'il se décida à marcher en avant, au-delà de la protection des feux du Desierto et des batteries anglaises. Un corps de troupes porté sur la rive droite du Nervion commença à s^approcber peu à peu des bords de l'Azua, petite rivière qui débouche dans le Nervion. L'ennemi était fortement installé sur les bords de celte rivière et gardait le pont de Luchana. Il fallait absolument l'en déloger. Tel devait être le premier effort des troupes libérales. On décida que, tandis que le corps de troupes placé sur. la rive droite de l'Azua attaquerait de front les forces qui gardaient une des extrémités du pont, Tau Ire extrémité serait menacée par une colonne qu'une petite flottille, réunie à la bâte, débarquerait sur la rive gauche. Le mauvais temps empêcha d'agir pendant les deux journées du 22 et du 23. ËnGn, le 24 au matin, la flottille se mit en marche, sous les feux de l'ennemi; elle atteignit le bord opposé et débarqua assez de troupes pour rendre impossible aux carlistes la défense du pont. Us tentèrent inutilement de résister, et durent se retirer h l'abri des forts qu'ils occupaient.
Ce premier succès obtenu^ Espartero occupa solidement le pont de Luchana, se hâta de le rendre transitable, et ayant obtenu ce résultat au bout de quelques heures, lança toutes ses troupes en avant. Surpris d'une attaque si vive, les carlistes commencèrent à se replier en arrière de Luchana, et remontèrent les collines de Cabras et de San Pablo, pour y organiser une nouvelle résistance; ils y furent poursuivis.
La lutte continua donc; elle dura toute la soirée sans interruption^ avec des alternatives très-diverses. A l'entrée de la nuit, cependant, les monts Cabras et San Pablo furent
occupés par les troupes libérales. Il ne restait plus de ce T. IV. s
3i LITBB II. — MiGIHClC DB CHBISTIKB.
c6lé, aux carlistes, qu'un point fortifié entre la ville qu'ils assiégeaient et l'armée qui venait à son secours. C'était le fort de Banderas. S*obstineraient-iIs à le défendre? On en pouvait douter, d'autant pins que si les horreurs de la nuit, un froid aigu et une neige abondante qui couvrait le sol et ne cessiiit de tomber, rendaient difficile la situation des assaillants, celle des carlistes, chassés de leur première position et obligés d'en chercher une nouvelle, n'était pas de beaucoup préférable.
Dans cette incertitude, Espartero et les officiers qui l'accompagnaient montrèrent beaucoup de décision ; ils voulurent malgré tout marcher en avant. Une colonne fut dirigée sur le fort, elle le trouva abandonné et Toccupa de suite.' Dès lord, Bilbao était sauvée; l'armée, sûre du succès, put passer la nuit sur la cordillère d'Archanda avec la conviction de pénétrer le lendemain, bannières déployées, dans les murs de la cité qu*elle venait de dégager.
Les troupes carlistes, comprenant que leur ligne était brisée, s'étaient immédiatement dispersées ; les unes s'étaient jetées de suite sur les terres de la rive droite; les autres, par les ponts établis à San Mamès, avaient été rejoindre les bataillons campés sur la rive gauche du c6té de Gastrejana.
On se ferait difficilement une idée de la joie avec laquelle l'aurore fut saluée, le lendemain 35 décembre, par les troupes victorieuses et par les assiégés sauvés. C'était le jour de Noël, et Ton sait avec quels transports cette fête est toujours célébrée en Espagne. Aussi, bien qu'il fallût enterrer les morts et panser les blessés, car plus de mille hommes de chaque côté avaient été mis hors de combat, une immense allégresse, accrue encore par la circonstance de la fête qu'on avait à célébrer, s'empara de tous les cœurs.
S'iUusionnant sur la portée du succès obtenu, ohacun
CHAPITBI I. — LB8 UPÉDITlONS CABLI9TBS. 35
croyait déjà dans son enthousiasme voir assurés le triomphe de la liberté, ravénement d'une paix prochaine et la splendeur de la patrie.
A son entrée dans la ville, Esparlero fut salué des acclamations les plus chaudes et les plus sincères : on voyait en lui un sauveur, un libérateur. Quand il se présenta devant la milice nationale, il voulut en embrasser tous les chefs l*un après l'autre ; quoique tout fier et tout radieux de son propre triomphe, il sut néanmoins conquérir leur ardente sympathie, en se montrant loyalement jaloux de la gloire qu'ils avaient conquise eux-mêmes parleur résistance obstinée.
La nouvelle de la levée du siège de Bilbao, lorsqu'elle se répandit à Madrid et dans le reste de la Péninsule, suscita pailout les mêmes sentiments. La satisfaction générale voulut se manifester dans les conseils du gouvernement, dans le sein des Gortès, dans les masses du peuple espagnol. Espartero fut comblé d'honneurs; on lui décerna les titres de comte de Luchana et de vicomte de Banderas. Un décret accorda à la ville de Bilbao le titre d'Invincible ; enfin les soldats de l'armée victorieuse furent acclamés partout et salués du nom de héros de Luchana.
L'année 1837 s'ouvrit, grâce à cet événement, sous les plus favorables auspices pour la cause libérale; tandis que le découragement se propageait dans toutes les provinces basques et en Navarre, on s'entretint avec ardeur à Madrid et au quartier généml libéral de la possibilité de réduire l'insurrection par un grand effort. Un nouveau plan, dû an général Saarsfield, capitaine général de la Navarre, établi à Pampelune, commença à germer dans les esprits : il s'agissait de faire partir à un même jour trois colonnes distinctes, de Pampelune, de Saint-Sébastien et de Bilbao, et de les faire converger vers le centre du Guipuzcoa. Elles
36 LITIB II. — - RÉGKNCB DB CHHISTINB.
briseraient sur leur passage toutes les résistances, soumettraient tout le territoire hostile, et forceraient Tarmée de don Carlos à se répandre sur des contrées moins bien disposées en sa faveur, où il deviendrait facile de la tailler en pièces et de la réduire.
Il y avait de grands obstacles à la réalisation de ce plan ; l'un d'eux, le principal, consistait dans Ténorme difQcullé de mettre en campagne un effectif considérable; Tarmée victorieuse avait eu à souffrir à Bilbao les plus grandes privations; le ministère n'envoyait la solde et les rations que dans une proportion tout à fait insufGsante. Les entrepreneurs, mal payés, n'exécutaient pas les contrats, qui n'étaient point exécutés à leur égard par l'administration centrale : les malades restaient abandonnés dans les hôpitaux ; les troupes auxiliaires manifestaient une profonde aversion pour le service de l'Espagne, enfin le nombre des déserteurs était inquiétant. Que de désastres no pouvait-il pas arriver, si les ressources venaient à manquer au moment où l'armée se trouvenût engagée dans une opération compliquée I
Espartero, toujours très-justement préoccupé des besoins du soldat, fit ressortir ce danger dans sa correspondance avec Madrid ; il obtint gain de amso sur les points essentiels, et, fortement aidé par quelques commissaires que les Cortès mandèrent à son quartier général, il employa les deux mois de janvier et de février à rendre possible l'exécution du plan qui avait surgi.
Dès les premiers jours de mars, il se déclara prêt à entrer de nouveau en campagne, et d'un commun accord,il fut dé* cidéque le 10 mars au matin les opérations commenceraient simultanément de Pampelune, de Saint-Sébastien et de Bilbao.
On no devait pas s'atlendre à prendre les carlistes an dé-