CHAPITRE n. — LB8 CORTÈS CONSTITUANTES
Si le mouvement républicain eût triomphé à Barcelone, il eût été Irès-fortement soutenu à Reuss et à Tarragone; dans ces doux villes, il y eut, le 3 mai, une très-grande effervescence, mais le calme s'y rétablit à la première nouvelle de la répression accomplie dans la capitale de la Catalogne : on ne sentit bientôt que trop, dans toute la province, que ces agitations isolées, incapables de produire aucun résultat sérieux, ne servaient qu'à accroître Timportance des modérés, et à faire passer insensiblement le pouvoir entre leurs mains.
Ceux-ci, du reste, ne comptaient pas seulement, pour arriver à reprendre leur suprématie, sur l'élément conservateur ; vaincus par l'armée, ils avaient reporté sur elle toute leur attention, et c'est d'elle qu'ils attendaient une action décisive.
Lorsque, après le départ de Cordoba de l'armée du Nord et la soumission de Montés, ils avaient vu placer à la tête des armées du Nord et du Centre le général Espartero et don Ëvaristo San Miguel, leur première impression avait été de chercher aussitôt à susciter à ces deux chefs un rival capable de diminuer leur inQuence; leur attention s'était portée sur le brigadier Narvaez, très-brave ofûcier, très-ami de la discipline et connu dans toute l'armée pour sa bravoure, sa rigidité et son dédain de la démocratie. Narvaez avait proposé à Montés, après l'insurrection de la Granja, de courir au secours de la régente ; puis il s'était soumis à la Constitution de \%\2, lorsqu'elle avait été régulièrement reconnue comme loi de l'Ëtat. Il était l'homme sur lequel on pouvait compter pour s'opposer utilement aux militaires qui voudraient faire une alliance trop étroite avec le parti progressiste.
Lorsque, pour couvrir Madrid menacée par Gomez, la brigade de Narvaez fut appelée dans la capitale, il y eut de fréquents pourparlers entre cet ofQcier, que des relations
90 util II. «- KÉGINCB DB CHRItTlHI.
très-intimes unissaient au général Cordoba, et les représentants principaux du parti modéré (3 novembre 1836). Le général Seoane, chargé par la majorité de la Constituante de pourvoir à sa sûreté, redouta un instant qu'il ne voulût tenter une contre-révolution, et essaya de s'opposer au défilé de la brigade devant la régente ; mois il dut se désister de cette exigence devant la promesse que les troupes se mettraient en marche pour TEstramadure le jour même où elles entreraient dans la capitale.
La régente, dont les préférences étaient bien connues en faveur du parti modéré^ affecta dans le moment critique où Madrid eut à redouter l'arrivée de Gomez sous ses murs, de n'avoir confiance qu'en Narvaez ; c'est à sa volonté que cet officier dut d'être chargé du commandement supérieur, en place de Rodil, Rivero et Alaix ; et cette partialité, si ouvertement démontrée en sa faveur, excita contre lui la jalousie d'un très-grand nombre d'officiers, de ceux surtout qui, depuis le commencement de l'expédition de Gomez, étaient acharnés à sa poursuite, et croyaient avoir conquis le droit de terminer l'œuvre difficile à laquelle ils s'étaient voués.
De là l'insubordination que les troupes d'Alaix manifestèrent à Cabra et au Burgo pendant l'expédition de Gomez; de là le refus des soldats de se mettre sous les ordres de Narvaez ; de là les efforts d'Alaix pour ramener à Espartero les corps que celui-ci lui avait confiés sans les laisser passer sous ^n autre commandement.
Après l'affront qui lui avait été fait, Narvaez ne voulut plus, à son tour, quand Gomez fut rentré dans les provinces, aller se remettre sous les ordres du général Espartero; il préféra conserver la position exceptionnelle qui lui avait été faite^ et manifesta au ministre de la guerre son intention arrêtée de quitter l'armée passagèrement, en se fondant sur la nécessité de soigner ses blessures. Le ministre s'informa
CHÂPITM II. — LB8 GOmTtS GONSTITUATVTBS. 91
de ses intentions secrètes, regarda comme un acte de désobéissance son départ de l'armée, bien qu'il eût l'autorisation de son chef immédiat, et l'interna à Guença d'abord, à Plasencia ensuite (janvier 1837).
Il était impossible que les germes d'indiscipline semés par l'insurrection de la Granja, par les actes d'insubordination de Cabra et de Burgo, par la jalousie des chefs, ne portassent pas leurs fruits ; à la suite des événements qui s'étaient passés, tous les officiers commencèrent h se diviser entre eux ; ils se partagèrent en coteries, et on parla, hautement dans les camps de la fiicilité qu'il y aurait à faire triompher telle ou telle fraction politique.
Espcirtero, qui, tout en affectant de se concentrer dans son rôle militaire, surveillait cependant avec un soin extraordinaire tout ce qui pouvait porter ombrage à son influence dominante, eut le grand tort de ne pas comprimer dans l'origine cette tendance déplorable : comme il n'avait luimême pactisé encore d'une manière absolue avec aucun parti, il se sentait dégagé de tout lien et n'était peut-être pas f&ché que l'armée se décidât à jouer un rôle spécial ; c'est par sa voix qu'elle aurait à se faire entendre, et au lieu de se soumettre aux partis, il serait peut-être en état de leur faire la loi.
Quoi qu'il en soit des pensées secrètes d'Espartero, le fait certain est que, pendant tous les premiers six mois de l'année 1837, l'état-major de l'armée du Nord ne cessa d'être agité par une préoccupation constante : un certain nombre d'ofGciers voulaient venger la pression qui avait été exercée sur le pouvoir royal par l'insurrection de la Granja ; ils demandaient le renvoi du ministère Calatrava, attribuaient à la mauvaise volonté des ministres les privations sans nombre auxquelles on était condamné par le mauvais état des flnances.
92 LIYRB II. — KÉGBKCB DE CHRfSTIKB.
Tant que l'armée se trouva hors de la capitale, les officiers ne songèrent point à imposer lour volonté, mais quand les deux expéditions de Zariategui et don Carlos mirent une seconde fois Madrid en danger, lorsqu'ils virent la roytiuté et l'Assemblée forcées de demander le salut à leur bravoure et à leur activité, ils eurent la prétention d'obtenir par la seule intimidation le triomphe de leurs aspirations politiques.
De nombreuses démarches furent faites auprès d'Espartero pour qu'il se mît lui-même à la tôle du mouvement. Espartero, qui eut à cette occasion de nombreuses conférences avec la régente, vit trop combien on le jugeait nécessaire pour songer un instant à arriver au pouvoir au moyen de l'insurrection ; des deux parts on consentait à le prendre pour arbitre, et c'eût été manquer à sa haute position que de se poser en violateur de la discipline. Aussi eut-il bien soin de défendre à ses troupes, pendant leur passage à Madrid, de répondre à aucune des acclamations que pourraient faire entendre les habitants : quand les officiers, qui s'étaient mis d'accord avec les modérés, se furent pénétrés de cette attitude, ils se décidèrent à agir par eux-mêmes, et le 16 août tous ceux qui faisaient partie de la brigade van Halen, sur la nouvelle que Ton allait se mettre en marche pour quitter le village de Pozuelo de Aravaca, oîi ils étaient installés, déclarèrent qu'ils se refusaient à marcher jusqu'à ce que le ministère eût été changé.
Espartero, quelles qu'eussent été en cette circonstance ses intentions et ses antipathies antérieures, ne pouvait, en général d'armée, supporter la mise en demeure de ses officiers ; il ordonna au général de la garde royale, Rivero, et au brigadier vau Hiden de déclarer à leur état-major que, s'ils voulaient refuser leurs services à l'Etat dans ce moment difficile, ils étaient libres de le faire, et il leur concéda la licence qu'ils demandaient; puis, élevant des sergents au grade de