CHAPITRE Yf. — CABRERA
Quoi qu'il ea soit, Latre ne manqua pas, dans son rapport, de rendre justice au mérite et aux efforts du maitieureux Qraa, et si les circonstances ne permirent pas de lui conserverie commandement en chef, sa mémoire du moins resta déchargée de toute responsabilité quant à cet échec; la seule faute qui puisse lui être reprochée, c'est d'avoir consenti à s*y engager avec des moyens insuffisants.
L'insuccès de l'expédition de Morella eut sur les événements politiques de Madrid Tinfluence la plus grande : il contribua, avec la démission d'Espartero, à amener la chute du ministèrij modéré, et Tarrivée au pouvoir des hommes de transaction Frias, Walgornera (6 septembre), qui devaient transmettre peu de temps après le portefeuille de la guerre au bras droit d'Espartero, au général Alaix. Constater les rapport de ces divers faits est important, car seuls, ils expliquent comment, après avoir été pendant quelque temps Tobjet principal des préoccupations ministérielles, Tannée du Centre fut ensuite^ jusqu'après la convention de Yergara, presque entièrement abandonnée à ses seules ressources.
Si jamais cependant il eût fallu s'occuper d'elle, c'était en ce moment ; car tout était à redouter de Cabrera, dont le prestige s'était considérablement accru par le fait d'apparaître comme vainqueur d'un des généraux les plus estimés de l'armée espagnole. Ce n'était pas d'ailleurs un homme à ne pas savoir profiter de ses victoires; tandis que les ministres de don Carlos lui faisaient écrire par le prétendant les lettres les plus louangeuses, tandis qu'ils lui décernaient le titre de comte de Morella pour lui, ses enfants et leurs descendants, il n'avait songé, de son côté, qu'à tirer parti de la situation avantageuse où le plaçait la retraite d'Oraa vers Alcaûiz. Tous les chemins lui étaient ouverts pour quelque temps dans la direction opposée. Il
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se hâta donc d'aller ravager les vallées du Jucar el du Turia (29 août), et ne s'arrêta^ après avoir fait un butin considérable, que quand Borso Tut arrivé à Segorbe, et se fut mis, après une marche très-pénible, en état de protéger la huerta de Valence.
Plus tard, quand il vit foutes les divisions procéder isolément, il s'occupa d'abord de faire reposer ses soldats, et les autorisa pendant huit jours h changer de chemise ; il prit ensuite des mesures pour augmenter ses recrues au moyen d'une nouvelle levée; puis à la un du mois de septembre, lorsqu'il eut la conviction qu'aucun autre corps ne pouvait accourir contre lui, il songea à écraser le général de division Pardifias qui opérait dans le bas Aragon avec cinq bataillons et trois escadrons. Et en effet, il l'atteignit à Maella, et lui ayant présenté la bataille dans des conditions trèsfavorables, obtint le succès le plus complet. Painiifiasy désespéré de voir sa gauche enveloppée, devenue prisonnière de guerre, se jeta en désespéré au milieu des canons ennemis et y trouva la mort ; sur ses cinq bataillons, deux purent échapper : les autres furent décimés ou réduits en captivité; quelques pelotons de cavalerie eurent le temps de s'enfuir en désordre ; les autres, et en particulier l'escadron du Roi, éprouvèrent le plus triste sort. Cabrera, mécontent des pertes qu*il lui avait fait subir à l'origine de l'action, commit l'infaniiie de faire dépouiller de leurs vêtements plus de cent soixante malheureux soldats de cet escadron et de les faire tuer par ses hommes à coups de lance et de baïonnette.
Cette action, à laquelle refusèrent de prendre part certains de sesofGciera, n'avait aucune excuse chez un général victorieux : elle témoigne des passions sanguinaires dont il a toujours été animé.
Ce déplorable revers, qui coûtait plus de trois mille hom-
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mes aux libéraux, vint inaugurer de la façon la plus triete le commandement du successeur d*Oraa, don Antonio van Halen, frère de ce Juan van Halen qui joua un rAle dans là lutte de la franc-maçonnerie espagnole contre Ferdinand YIL Don Antonio était un militaire sévère, impitoyable, dans le genre de Nogueras : aux exécutions de Cabrera, il répondit immédiatement par des actes non moins rigoureux, et en peu de temps la guerre prit dans ces parages un aspect encore plus odieux qu'elle n'avait eu jusqu*alors; cequi la rendait particulièrement effrayante, c'est que les circonstances avaient accru considérablement le nombre des prisonniers militaires entre les mains des carlistes : il fallait les nourrir, et celte nécessité épuisait des approvisionnements dont la défense de Morella avait fait sentir tout le prix. De là un mépris de la vie des prisonniers qui atteignit à cette époque les proportions les plus odieuses ; à THorcajo, quatre-vingt-seize sergents furent en un même jour fusillés, parce que, tandis qu'on les invitait à s'enrôler parmi les rebelles, Tun d'eux avait dit tout haut qu'il valait mieux mourir que servir avec des voleurs (primero morir que tomar parte con ladrones); cinquantehuit gardes nationaux de Yillamaleja, coupables d'avoir défendu leurs foyers, furent également fusillés, et avec eux, pour comble d'horreur, six enfants âgés de dix à quatorze ans et un vieillard de soixante et dix ans.
11 était impossible que de semblables crimes^ n'amenassent pas d'affreuses représailles.Les masses des deux grandes cités les plus exposées à l'invasion carliste, Saragosse et Valence, émues jusqu'au fond de l'àme par le récit de ces infortunes, commencèrent à s'agiter et à demander au gouvernement de renvoyer aux carliste* terreur pour terreur. A Valence, le capitaine général essaya de s'opposer à leurs exigences; il fut visé et tué par un fanatique au moment môme
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OÙ il tentait avec courage de ramener la foule à des eenti^ ments plus humains (23 octobre); les autorités qui lui succédèrent se décidèrent alors à accéder aux vœux qui leur étaient exprimés; une junte de représailles fut nommée, qui envoya au supplice treize ofÛciers carlistes et soixante-quinze soldats qui se trouvaient prisonniers dans les cachots de la ville. A Saragosse, le général Santos San Miguel parvint à apaiser les esprits en formant lui-même la junte qui devait donner satisfaction au sentiment public. Ces diverses juntes fonctionnèrent ainsi jusqu'au 42 novembre; à cette époque, le ministère publia un décret royal par lequel elles furent toutes déclarées dissoutes^ et le droit de fusiller les prisonniers, considéré comme mesure purement militaire, fut exclusivement accordé aux généraux en chef, suivant les lois habituelles de la guerre.
Ce fut alors van Halen lui-même qui voulut montrer à Cabrera que l'armée espagnole n'entendait pas supporter sans vengeance des forfaits semblables à ceux qui avaient été commis ; en échange des victimes de Maella, d*el Horcajo et de Villamaleja, soixante-six carlistes faits prisonniers à Cheste par Borso, furent fusillés le 16 décembre dans les environs de Murviedro. L'Europe entière s*émut quand elle apprit cette nouvelle manière de combattre, et 1* Angleterre, se faisant Torgane de Tindignation générale, commissionna auprès des deux généraux un plénipotentiaire pour les décider à suivre un genre de guerre plus humain.
Cette intervention si nécessaire eut un bon résultat; après quelques pourparlers les deux commandants en chef se décidèrent à signer un traité presque semblable à celui d'EUiot et connu sous le nom de convention de Lecera (!•' avril) (voir note D). Ce traité assurait la vie des prisonniers, s'étendait à tous les volontaires, miliciens nationaux, francs-tireurs des deux armées, établissait Torganisation de dépôts de
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prisonniers>d*hôpitaux,et stipulailun échange chaque fois que le nombre des captifs excéderait le chiffre de quatre cents. Combien il eût été plus simple des deux parts d'éten* dre dès l'origine aux provinces du Levant le traité conclu sons les auspices de lord Eiliot pour les provinces basques et la Navarre !
Cependant la lutte n'en avait pas moins continué, tandis qu'on élaborait des deux c6tés les moyens de donner à la guerre des couleurs moins sauvages.
Cabrera, ravageant les vallées de TEbre, du Jiloca et du Jalon, s'avança jusqu'à Calatayud, dont il essaya de s'emparer, et tandis qu'il se livrait de ce côté à ses déprédations, ses lieutenants Llangostéra, Forcadell, Ârnau, Polo, attaquaient successivement, mais sans succès, Caspe sur les rives de l'Ebre, Monlallan dans le bas Aragon, Pefiiscola sur les rives de la Méditerranée, enfin Lucena, qui était pour lui une première étape sur Valence.
Les deux généraux, au lieu de se livrer dés batailles rangées, paraissaient plus exclusivement préoccupés, l'un de retenir l'ennemi dans certaines limites, l'autre, au contraire, de gagner chaque jour plus de terrain et de conquérir à son autorité de nouveaux territoires. Ainsi van Halen, pour garantir les provinces de Castellon et de Valence, s'occupait de fortifier la ville d'Onda et d'établir une série de places fortes à partir de celte cité jusqu'à Mora de Rubiélos. Cabrera, déjà maître de presque tout le bas Aragon où il levait des contributions et des recrues, s'établissait fortement dans le château de Segura, à quelques lieues de Montalban.
Son installation sur ce point offrait tant de dangers pour la sécurité de Madrid môme, que don Antonio van Halen annonça hautement la résolution de Ven déloger. Le 23 mars il se met en roule pour ce point, traverse avec ses troupes la chaîne de montagnes qui lui donne accès; puis, arrêté par
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une effroyable tempête, plus malheureux que son prédécesseur Oraa, il se vit forcé d'abandonner son entrepiise avant même de Tavoir sérieusement entamée.
C/opinion publique accueillit avec dépit celte malheureuse solution d'une campagne commencée avec trop do fracas, et pour lui donner salisfaction le ministère dut accepter la démission de van Halen, qu'il remplaça d'abord par Nogueras, puis, ce dernier étant retenu à son foyer par la maladie, par Léopoldo O'Donnell, le général de division qui s'était le plus distingué par ses grandes qualités militaires à l'armée du Nord. Du reste, quoique l'armée du Centre fût à cette époque composée déplus de 'M 500fantas< sins et de 3500 chevaux, en donnant ses instructions aux nouveaux généraux en chef, le gouvernement insistait pour qu'ils se tinssent exclusivement sur la défensive et n'engageassent en ce moment aucune opération sérieuse.
Espartero allait entreprendre sa grande campagne de 1839, et c'est de ce côté que devaient désormais se diriger pendant quelque temps toutes les ressources de la nation. Cabrera lui aussi suivait avec le plus vif intérêt tous les événements qui s'accomplissaient dans les provinces basques ; ami intime de Tejeiro, de Balmaseda et d'Echevarria, formant avec le comte d'Espagne l'auxiliaire le plus solide du parti apostolique, il avait appris avec désespoir les fusillades d'Ëstella, et l'arrivée de Maroto au commandement suprême dans les provinces basques.
Néanmoins, quand la lutte eut commencé dans la vallée de la Nestosa, il songea à occuper de son côté l'armée du Centre, et manifesta l'intention de s'emparer de la cité de Monlalban (19 mai}. Les troupes libérales voulurent en faire lever le siège : elles n'y parvinrent pas ; il fut assez fort pour la maintenir bloquée pendant cinquante jours, et pour la réduire à un tel état, que ses défenseurs se virent à