‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

■éhrenx. La OcBémc. !>■ IWrea 4« W«lmn«» Les Uvr«a

Tous les grands peuples orientaux n'ont point joué un rôle également actif dans ce commerce des idées de l'Orient et de la Grèce. Le haut Orient , on l'a déjà dit, n'y prit aucune part. La riche et sublime pensée de l'Inde resta ensevelie dans le silence et l'obscurité des sanctuaires; de là elle put braver toutes les influences et résister à toutes les communications étrangères. Quant à l'Egypte, centre principal des communications entre les deux pays, elle ne pouvait se préserver entièrement du contact des idées grecques; mais elle y céda beaucoup moins qu'on ne le pense : le vieux génie de l'Egypte, muet et immobile comme le sphinx qui le représente , assista du fond de ses sanctuaires à cette révolution , sans la voir ou du moins sans la comprendre. lamblique est peut-être le seul philosophe qui ait puisé directement à la source des traditions égyptiennes. La Gnose , qui s'en inspire dans quelques unes de ses doctrines , ne les a connues qu'à travers les doctrines syriennes et chaldéennes. Il en fut de même des idées religieuses de la Chaldée , de

Itç INTRODUCTION. LIVBE II.

la Perse et de la Syrie , lesquelles ne se reproduisirent point dans leur pureté originelle, mais seulement soua la forme de l'esprit judaïque qui leur avait servi d'intermédiaire. On peut juger par l'exemple de la Gnoso quelles eussent été les destinées de l'alliance grécoorientale, si le haut Orient l'eût envahie avec ce panthéisme prorond, mais vague, avec cet appareil prodigieux de symboles empruntés aux Tormea les plus bliarres dé la nature.

Le plus actif et presque le seul organe direct du génie orierttal dans cette mémorable alliance fut lé Judaïsme. Lorsqu'on se représentelessituationssi diverses et les cruelles épreuves par lesquelles a passé le p«up|a juif, les guerres, les invasions, les servitudes, les influences étrangères auxquelles l'exposait conlinuellement sa position géographique , ses révolutions intérieures , son double exil et sa longue captivité & Babylone, ses émigrations fréquentes, après ta conquête d'Alexandre et sous la domination romaine, dans tous les pays du monde oonnu , en Syrie , en Chaldée , en Perse , en Egypte , dans toute l'Asie-Mineure , en Grèce , en Italie ; lorsqu'on le voit conserver, dans toutes les situations et dans tous les lieux, sa religion, ses mœurs et ses lois,' on est frappé d'admiration pour une telle fermeté d'esprit et une telle constance de caractère ; mais en même temps on est tenté de prendre à la lettre ce que disait Moïse de ce peuple au cou raide, et d'attribuer cette ténacité invincible à un certain esprit étroit, grossier et obstiné, qui n'aurait maintenu ses traditions nationalas qu'à fores d'içnorançe et de préjugés. Ce serait une grands

pmwti. 1»?

arraur. Bien qu'on ne sache pu parfaitemtnt l'hiateira inMIleotuelIe 4e co peuple, on gq connaît a$sei de manutnente «i de fragmenta pour pouvoir se convaincre qu« l'esprit juif est aussi actif que tenace, aussi intelligent qu'obstiné , aussi souple que résolu. Les livres saint» enchaînent sa croyance , mais non sa pensée ; ferme et inébranlable dans son attachement aux doctrines de ses pères , il les interprète et les développe dans une certaine mesure. Les variations progressives de la Bible, les œuvres de méditation individuelle, (elles que le |iv-''3 de Jésus de Sirach , les écrils d'irietobule et surtout de Philoti , la Cabale et le Talmud « sont autant de témoignages décisifs de l'activité spéculative du peuple juif. £n Judée, la théor cratie pèse sans doute sur la pensée ; mais elle ne riniinobilise point, comme dans d'autres pays de l'Orient. Dans l'Inde, en Egypte, en Perse, le sentiment religieux n'a qu'un foyer, le sanctuaire, qu'un organe, le prêtre. Toute lumière, toute vie religieuse émane des temples; le prêtre seul communique avec Dieu ; seul il peut en transmettre les inspirations. Le peuple écoute en silence. Ces} dans le temple seulement que la pensée religieuse s'élabore , se développe , se formule ; et si des divisions, des schismes et des révolutions, éclatent, le peuple n'en a point le secret. l.a théocratie des Juifs n'est pas aristocratique h. ce point ; le peuple intervient fréquemment dans la personne de ses prophètes. Ceux-ci parlent quand les prêtres restent rnuet^. Pendant que la loi repose dans les profondeurs du sanctuaire, sous la garde de la caste sacerdotale.

ki» ÎNtRODUCTlON. LIVRE lï.

l'esprit de Dieu, qui est partout, dans ta foule comme au temple , au désert comme è. Jérusalem , suscite , dans les jours de crise , des hommes inspirés. Isale , Jérémie , Êzéchiel , sortent de la foule et non du sanctuaire. Les prophètes n'ont point reçu des prêtres la mission d'enseigner la loi au peuple ; ils ne relèvent que de l'Esprit-Saint , dont ils sentent en eux le souffle puissant. Souvent même leur voix proteste contre ta tradition sacerdotale. Sortis du peuple, vivant comme lui, vivant avec lui, ils peuvent, mieux que les prêtres retirés au fond de leurs temples , s'inspirer de ses sentiments , de ses besoins , de ses misères et de ses souffrances ; et leur profonde sympathie pour le peuple éclate jusque dans leurs plus durs reproches. En général , bien que les prophètes aient été suscités quelquefois par les prêtres eux-mêmes et au profit de leur cause, cette institution est essentiellement démocratique et, qu'on nous passe le mot, libérale; elle représente tantôt la protestation du peuple contre l'aristocratie sacerdotale qui le gouverne , tantôt l'esprit de réforme et de progrès-qui vient stimul':r l'apathie tniditionnelle des prêtres. Toutefois l'enseignement des prophètes n'est pas la principale cause des développements et du progrès de la pensée religieuse chez les Juifs. Leur langage est simple ; ils appellent le peuple & l'observance de la loi, mais ils ne dogmatisent guère ; ils laissent ce soin aux prêtres. C'est donc plutôt aux influences extérieures qu'il convient de rattacher les innovations et les .progrès de la doctrine. On s'exagérerait beaucoup rattachement de ce peuple à ses traditions , si on croyait qu'il n'a rien

PHII-ON. 1*9

imité des institutions ni rien emprunté des doctriaes (les autres peuples. Sans laisser jamais les idées étrangères absorber ses croyances , il en recueille et en adopte presque toujours quelque chose. C'est tel dogme qu'il doit au voisinage de la Syrie; tel autre qu'il a rapporté de son exil de Babylone. On ne peut savoir ce qu'il a emprunté k l'Egypte, durant le long séjour ()u'il y fit ; mais s'il est vrai qu'il y ait apporté le germe de ses institutions et de ses croyances, nul doute que Je contact de la dvilisation égyptienne n'ait singulièrement développé et transformé ses traditions primitives. Ces deux causes , à. savoir, l'influence tout nlérieure des doctrines étrangères et l'intervention toute populaire et tout intérieure des prophètes dans renseignement religieux et moral , jointes aux révolutions politiques qui ont agité ce pays , expliquent la variété admirable des livres saints. La Genèse et les autres livres de Moïse établissent d'une part les doctrines théologiques et cosmotogiques, de l'uitre la loi rgJi^'euse , morale et politique, et fondent la tradition qui doit servir de texte et de règle & toutes les inspirabons des rois , des prêtres et des prophètes. C'est \h ce qui fait l'unité de cette grande épopée dans ses épisodes successifs. Les livres de Job sont les pre- Quers oii se révèle une influence étrangère. Ce n'est plus l'esprit de Moïse qui les inspire; l'imagination de l'Orient éclate dans la description du Léviathan et dans le cantique qui célèbre les merveilles de la création. L'unité de couteur reparaît dans les livres de Josué et des Rois, dans les psaumes de David, fpuvres profondément empreinte du génie national.

<3« INTRODUCnOn. LIVRE II.

Puis le souffle de l'Orieit revieot animer tes livras de S&lomon. Dans cette brûlante poésie du Cantique des cantiques, dans cette sagesse désespérante de l'Ecclésiaste qui {Hw:lamë que devant Dieu tout est vanité , se révèle ua génie i la fois passionné et contemplatif, qui est d'origine étrangère. Dans les livres d'Esdras et de Nâhéimas, on retrouve de nombreuses et fortes traces de la captivité de Babylone. Enfin, les livres des Hacbabées sont des chants de guerre , uniquement în^iréA pu l'amoar de rindép«itdaoce nationale. Ainsi, ies livres saints renferment rhistoire intérieure du pei^e juif ^ aussi bien 'que son histoire extérieure. Ils expriment avec une é^Je fidélité sa vie intellectueiie et sa vie potitique. Ob y voit tout à la fois les dévetopfKments qu'a reçus sa doctrine et les modificationE qu'ont nbies ses îAstîts^ tions.

Mais c'est sortodt à l'extérieur que se rév^e le génie actif, ourieux et inteHigent de oetCe rac& Les Juifs éevieittent partottt , et partiouiièreinent k AleHtiidrie , les intermédiaires doi communications i|m s'établissent entre l'Orlrart et la Grèce. Par eux les Orecs ooifoaissent les idées orientales de -la Syrie , de la Perse , de la Ghaldée, de r%)T)te ; p«r eux aassi Ira Orie»taux re^oiveot les doctrines pbilosoçhiqua de la Grèœ. fit dans cette double transmission des idé^ g^ecqae« et orientales, les Juiffe ne se bornent point an rôle ffinterprèteB passifs. Gomme c'est toujours au proSt des oroyances nationales qu'ils reproduisent les idées étrarigâres, ils les transforment et les incorporent du» leurs propres traditionB. On verra avec quelle sagacité

et quelle flouplasse PhiltHi introduit les idées grecques d&Ds le aeio du jud^ame sans la corrompre ni le détruire.

Oit en était la sagesse juive à l'^wque où elle entre en commerce avec la philosophie grecque ? c'est ce qu'on De peut savoir d'une manière complète. Des trois grands monuments de la pensée religieuse des Hébreux , la KMe , la Cabale , le Talmud , la Bible est le seul qui , dans toutes ses parties , soit reconnu antérieur à l'apparition des idées grecques en Orient. Or, il suffît de parcourir ce grand livre pour se cc»vaiDcre que la doctrine ne s'y est point conservée immojsile et pure de toute influence étrangère.

La théologie hébraïque est simple et encore peu profonde dans la Genèse, Dieu y est conçu dans l'expansion de ses diverses puissances plutôt que dans l'unité de sa nature * ; il y semble moins le créateur que l'ordonnateur de la matière qu'il aurait trouvée à l'état de chaos ^. Nulle mention directe ou indirecte d'un second

■ Gtitète, 1. 1, cb. 1 . L« mot hébieo qui a été tndait par Di«i npriDn la collection dae puiuaQoea divinM. L* tnductioD litl^ raleaenit;L^i, 1m Drenx; mais elle <m rendrait poiot la vériuibla F>«iwée de l'antenr ttcré. L'unité de Dieu et la dÎTenité de tu» puiaM«ces, telle wt la do«b)e conception qai est a» fond du mot hébrao.

' Ibid., 1. 1, efa. 1. I# création décrite dans la Genéae ne parait Snèrs être antre oboae que )e débroni Dément d'un ohaoa priaiitif. I^ propociiion générale: Dien fit le cielet la terre, aembleleae*naire d'ao chapitre dont lont le reste n'aat que le déTeloppemenl, Qnaiid l'aotmirMeré eaplique de qnelle manière iHim fit le ciel et la terre, il montre Dieu troKvant *«ue m main uns matière première , une terre informe , mêlée d'eau , ^Migée dane les tèsèbres.

I3i INTRODUCTION. LIVRE II.

principe, orgajie divin de la création. VE^ml, dont parle la Genèse , n'est qu'une puissance naturelle engagée dans la matière cosmique. « Au-dessus deseaux était le souffle divin. » Le premier livre de la Bible où il soit question d'un principe distinct à la fois de Dieu et de son esprit, c'est le livre des Proverbes de Satomon. « Le Seigneur, dit la Sagesse , m'a possédée au commencement de ses voies, avant qu'il créât quelque

chose, j'étais dès lors .j'étais avec lui et je réglais

toutes choses. » Voilà, la doctrine du Verbe en germe. « Au commencement, dit Salomon, était la Sagesse. * « a Au commencement était le Veri>e , dira saint Jean. » Cette conception nouvelle est-elle un fruit pur de la méditation des livres saints? N'est-ce pas plutôt une

|niîa séparont les élémenU confondus. D'ailleurs le mol hébreu bora signifie au propre tailler, couper, et par extension séparer, choisir. Les Septanle l'ont traduit par Iiroiijctv, soit qu'ils ne soupçonnassent pas la difficulté , soit qu'ils ne voulusseut pas la trancher. Le passage du livre des Mschabées n'a paru décisif dans le sous de création que parce qu'il a été inexactement traduit. Le texte grec sur lequel la traduction latine a été faite est : îÇ of» Situv kirolnan iurà i diï;. La vraie traduction est : Non entia fecit esse Deus , et non : Ex nihilo fecit illa Deu*. 11 n'y a pas de mot dans la langue hébraïque, pas plus que dans la laugue grecque, pour exprimer une idée , peut-être nécessaire , mais profondément inintelligible fit à coup sûr étrangère à l'esprit de ces deux peuples , à savoir , la création ex nihilo. L'Orienla conçu la création comme une génération (ftw^) ; la Genèse et le Timée l'ent conçue comme une construction, une formation [bara xriCi», irait»)- L'idée de la création e.c niAilo est chrétienne ; et encore la doctrine des preniers Pères est obscure et indécise sur ce point. * Salom., Pifiv.,Qii. 8.

l'HILON. 133

iuspiratioD de l'Orient? On serait tenté de le croire, en songeant au caractère tout oriental des pensées de SalomoD, à. cette mystique indiiîérence pour les œuvres et les choses du inonde , à cette contemplation de la grandeur divine, si accablante pour la faiblesse humaine ^. La doctrine de l'Esprit divin change aussi et se développe dans le cours de la tradition. Dans la Genèse, TEsprit n'est qu'un souffle qui s'étend sur les eaux ; dans le livre de Job, c'est le principe de la vie universelle. « Si Dieu regardait le monde dans sa rigueur, i) attirerait à soi dans l'instant l'Esprit qui l'anime '. » Du reste ce Hvre de Job porte l'empreinto évidente des idées étrangères. La doctrine des bons et des mauvais anges y parait un emprunt fait aux religions de l'OriNit '. ÎA captivité de Babylone avait certainement modifié ou du moins enrichi la tradition hébrtdque ; la doctrine des enfers indiquée dans le livre d'Esther n'appartient point aux croyances primitives. Dans les livres de Moïse , il n'est question ni de la vie future , ni de l'âme conçue comme distincte du corps. Les peines et les récompenses sont des biens ou des maux corporels. Le triomphe ou la défaite, la conquête ou la captivité , la prospérité ou la misère , telle est l'unique sanction de la loi divine promulguée par Moïse. Du reste, sauf les progrès qui viennent d'être cités, la doctrine hébraïque offre peu d'innovations remarquables dans la suite des livres saints jusqu'aux

I Ibtd., Ercfraoit.

1 Job, cfa. 34. Sur la doctrine dei anges et de Satan , passim .

' Esilicr, frag, 8.

«34 [NTRODLCTION. LIVRE II.

livres de la Sagesse* et de rEcclésiastique '. Ces monuments renferment peu à» traces dsE idéaa greo- (fim dont ils semblent avoir précédé l'invasion en Orient; et comme d'une autre part iie révèlent un d^ veioppement très remarquable de la doctrine judûqite, il est difficile de les considérer comme l'œuvre de méditations individuelles , et de ne pas les rattedier à cette b-aditioa mystérieuse dont parle Pbiltm.

liC livre de la Sagesse , cité par Àristobule , est un commentaire de la pensée de Salomon, mais un oommentaire supérieur où la doclriae encore vague de l'original est développée avec profondeur et précisiou. Déjà Salomon avait distingué la Sagesse divine de Dieu même, puisqu'il en avaii fait l'inebiinient de ia eréaUon. Ici on va plus loin ; on d^init ia nature et le râle de ce principe iAt^Ynéditûre. et on tran^orme la pensée vague de SiUomon uir la Sagesse en La doctrine du Verbe proprement dit. « La Sagoase est belle et

d'une beauté qui ne se flétrit point Elle est plus

active que les choses les plus agissantes , et ella éteint partout k cause de sa pureié. Elle est la vapem* éa la

' Le livre de Is Sagesse est un commentaire des Proverbes et de I ËcclésJBste; mais il en di D'ère Irop, quant au Tond et à la forme, pour <]u'oD puisse l'attribuer h Salomon. Il doit Sire même bieo postérieur t Sorobabel , auquel l'attribuent eertains comment»t«urs.

" Quant au livre de l'EcpUaiulîque , ^ ai wffmutM égfi»gttni les livresde Saloraoa, il est l'cauvre d'un Juif célèbre par sa sagesse, Jèsug de Sirach , qui Qoriasait sous le poDtiGcat de Simon I (303— iSi av. J.-C). 11 Tut traduit en grec par un autre Juif , petit-fils de Jésus de Sirach , qui vint habiter Aleundrie sous le règne de Ptolémée Ëvergète.

PHILON. 135 vtgtii de Dieu et reffuaion toute pure de la clarté du Tout-ïNiiseant. Elle eat l'éclat de la lumière éternelle, k miroir sans tache d« la majesté de Dieu , et l'image de sa boaté. N'étant qu'une, elle peut tout, et toujoan immuable en elle-même, elle renouvelle toutes choses; elle M répand parmi les natioDs et les &me3 saintes, et elle foraw les ^nie de Dieu et des prophètes K » Ailleurs : « La Sagesse a tout fait * Dieu de mes pères,

qui avez tout fait par votre parole , qui avez formé'

rhomme par votre sagesse ' Avec vous est la Sa*

gesse , qui connaît vod ouvrages , qui était présente (orsque vous fonnlM le monde *. » Dans ces passées apparaît claipement la doctrine d'un second principe distinct , mais inséparable de Dieu, dont il émane. Ce second principe a une double manifestation, la Sagesse proprement dite et la Parole ; il a aussi une double fonetton, la formation de l'bomme réservée à la Sagesse et la création du monde attribuée h la Piu*ole. La Sagesse est évidemment considérée ici comme supérieure k la Parole, en nature et en fonction.- Celle-ci ne ■emble être qu'une image de la Sagesse , laquelle est ^le-mème représentée comme le simple reflet de la majesté divine. Cette distinction tient évidemment k ce que l'idée du Verbe est encore indécise et incomplète dans la pensée de l'auteur. Le véritable Verbe, tel que nous le retrouverons dans Philon et dans saint iean, est Sagesse et Puissance tout à la fols; c'est par

1 Saphnt., ch. 7.

s lbid„ch. 8.

' Ibid., ch 9

« Ibid., ch.9

lio I.NTHODLCTIUN. LIVUE il.

lui que Dieu conçoit et crée le monde. D'une autre part, l'auteur du livre confond l'œuvre du Yertïc avec celle de l'Esprit, en attribuant au prunier l'inspiration prophétique qui n'appartient qu'au second. L'idée du Verbe est donc encore confuse en même temps qu'elle est incomplète dans le livre de la Sagesse ; mais elle y est explicite *. Dans Jésus de Sirach la doctrine du Verbe est plus précise. « Toute Sagesse vient de Dieu; elle a toujours été avec Dieu. Elle a été créée avant tout, et la lumière de l'intelligence est dès le commencement. Le Verbe de Dieu au plus haut des cieux est la source de la Sagesse '. » I<e second principe des choses reçoit ici son véritable nom, le nom qu'il garde depuis dans la théologie chrétienne ; c'est le Verbe do Dieu, source de la Sagesse elle-même. 11 y a loin de cette théologie à celle de la Genèse. Quant k la doctrine de l-Ësprit, le progrès, bien c^e moins sensible, est réel. L'Esprit est considéré dans tous tes livres saints comme l'agent intermédiaire qui transmet la vie divine aux êtres créés ; c'est toujours Dieu, mais Dieu présent au monde , et circulant dans toutes les parties de la création. Dans la Genèse l'Esprit de Dieu est surtout une puissance naturelle, un souffle vivifiant ; dans les livres des prophètes, c'est plutôt une puissance morale , un esprit d'inspiration qui remplit les cœurs (Twsùpx Trpo^Tuwv).

La psychologie des Hébreux s'est plus développée encore que leur théologie, de Moïse k Jésus de Sirach.

■ lbid.,ch. 15

> Hrclcuiaic, cb, 1.

PHILUN. 137

Dans le Livre de la Sagesse , ta distioctioD de l'âme et du corps est souvent et nettement proresséel « La Sagesse n'entrera point dans une âme nu^jgne, et n'habitera pas dans un corps assujéti au péché *. Nous lisons dans l'Ecclésiastique : «Dim a créé l'homme de la terre et l'a formé à son image. Il lui a donné un esprit pour penser , et il l'a rempli de la lumière de l'intelligence. 11 a créé en eux la science de l'esprit '.» Dans la Genèse , Tbomme est puni pour avoir voulu posséder la science du bien et du mal contre la volonté de son créateur. Ici Dieu donne à l'honune le discernement de la vie et de la mort , du bien et du mal , et le lusse sous la garde de son propre conseil '. L'état de l'homme dans la Genèse est la parfaite innocence; dansie livre de Jésus de Sirach, c'est la vertu, la justice , avec leurs contraires. Dieu fait à sa créature un don plus précieux que la science ; il l'illumine d'intelligence. 11 fait plus encore pour le juste : « Celui qui craint Dieu fera le bien ; et celui qui est affermi dans la justice possédera la sagesse. Il marchera heureusement jusqu'à ce qu'il arrive & la vue de Dieu ^. » Et pour atteindre si haut, que faut-il faire? « J'ai con^ duit mon &me droit h. la sagesse, et je l'ai trouvée dans la connaissance de moi-même '. » Le dogme d'une vie future est formellement exprimé dans le livre de la Sa-

' Liv. Sageif., eh.i .

' Eccletiast.,th. 17.

* lbid.,ch. 16.

* Ibid.,ch.19.

« lbid.,cb. 81.

geMe : n Les justes vivront éternetlemeDt ' ; c'Ast pu

la sagesse que rhomme devient immortel >.

Enfln, la Genèse et las aati«4 livres de la Bible avaient céMàxé en termes sublimes l'œuvre de la créalion et les merveilles qui en sont sorties, mais sans indiquer d'une manière précise soit la nature même de la création , soit les rapports des êtres orées au Créar teur. La Genèse , nous l'avons vu, semble avoir conçu l'œuvre de Dieu moins comme une création vériti^le que oamme une organisation du chaos matériel. Le livre de Jésus daSirach n'est pas explicite sur ce point ; mais il représenta sans cesse la cpéaUon comme un éclat, une sorte de rayonnement de la gloù-e de Dieu. Ces raéta^ pbores rappellent plutôt l'Orient que la tradition hébraïque *. Ne semble-t-il pas que la vraie doctriae de la eréatien soit contenus dans oes paroles f « C'eet l'auteur de toute beauté qui a donné l'être à toutes ces choses *. » Quant aux raf^oorts de la créature et du Créateur, U Goièee avait seulement dit à propos do l'homme qu'il a été fait à l'image de Dieu. L'auteur de la Sagesse étend cette peasraibiance à toute la nature, u La grandeur et la tMauté de la créature peut faire oonoattre et rwdre, eo quelque aorte, visible le Créateur^.

En résumé, un premier prmcîpe , le Dieu suprême , retiré dans les profondeurs inaccessibles de son es-

< De Sapient., cb. S, 1 lbid.,ch, 8.

ï Ecclesiait., cb. 44.

' Sapient., ch.)3.

i Sapient., cb. 13.

PUILUN. 438

«eoce; ud secood ivincipe, émanant de IMeu et eo-éternel à Dieu, t» SiLgMse, te Verbe divin, type et instavment de b eré&tiim luiiverselte ; un troisième principe , l'Esprit de Diea , puissance intermédiaiFe qui traoanet k la nature et aux âmes le souffle divin ; l'homme conçu comme une âme disUncte du coips et immortelle, poseédanV outre le ams et l'iso^g^natioD, l'entendement et la himi^ divine de l'iiUefligeiica, et pouvant atteindre jusqu'à la Sagesse, et par la Stgeese jusqu'à Dieu même, dont elle jouira dans une vie future ; le monde expliqué comme un rayonneni^it de la ^oire suprême, et représenté comme une manifestation directe de Dieu : telie'eet la doctrine à laquelle aboutit la tradition hébraïque d&ns les deux livres qiù en résument ie dével[^)pement. Que cette doctrine soit le fruit de la simple méditation des livres aaiota, ou, c« qui est plus probable, d'une médi(a(i(Ni d^à éclairée et inspirée par me tradition secrète, elle n'en est pas moins us produit pur de la pensée orientale *.

C^te digres»on était nécessaire pour comprendre l'écofejuîved'Aristobuleetde Philon. L' couvre de cette école étaat une fu»OB de la sagesse hébraïque avec la philosophie grecque , il faUait savoir où en était cette sagesse au moment de la communicatioB deedoctrines.

Le premier monument qui contieiHie la traee des

< Il sarait téméraire d'affirmar qu'il n'y ■ «ucune trace de philosophie grecque dana le livre de la Sagesse. La Sagesse, principe . d'origine tout orientale, y semble reveiir quelques uns des attributs caractéristiques du Dieu des Slolcieos. Mais, ssuT quelques détails d'origine douteuse , la fcDd de la doctrine qui y est exprimée est un fruit 4«)Vrie«t.

no INTRODCCnON. LIVRE II.

idées de la Grèce est la traduction des Septante. On y reconnaît déjà l'influence de l'esprit platonicien aux nombreuses altérations du texte original, particulièrement en ce qui concerne les doctrines théologiques et cosmologiques de la Bible. Mais ce n'est que dans les écrits de l'école juive d'Alexandrie que se révèle d'une manière profonde et étendue t'influence de la philosophie grecque sur les doctrines nationales. On ne sait par qui ni en quelle année fut fondée l'école juive : Aristobule en est le premier représentant connu , s'il n'en est pas le fondateur. Ses opinions pérïpatéticieDoes ne durent point altérer son attachement aux croyances nationales ; du reste, on n'en retrouve aucune trace dans les fragments qu'Eusèbe nous a conservés. Ces fragments sont surtout curieux , en ce qu'on y voit un premier essai de cette méthode d'interprétafion large et philosophique des Écritures dont Fhilon d'abord, et, à son exemple, les Pères alexandrins, saint Clément et Origène, ont donné de si hardis exemples. Les Juifs alexandrins qui , comme Aristobule , commencèrent cet échange d'idées entre le Judaïsme et l'Hellénisme qui devait produire de si grands résultats, éprouvaient le besoin de s'expliquer à eux-mêmes et d'expliquer aux étrangers les invraisemblances et les impossibilités de la loi. Ainsi cette loi attribuait à la puissance divine des mains, des bras, un visage; elle lui prétait le mouvement, le travail et le repos : il fallait répondre b. ces difficultés. Aristobule sacrifie la lettre des livres saints sans hésiter : il veut qu'on prenne la tradition dans un sens naturel, et qu'on maintienne la notion de Dieu à la hauteur de l'être dont on parle.

fHILON. Ut

Autrement on tomberait dans une représentation fabu< leuse et tout humaine *. Les images qui brillent dans les descriptions et dans les récits de Moïse ne sont souvent que des figures. Là où l'imagination ne voit rien de grand , l'intelligence découvre la divine vérité. Quand Moïse parle de la main de Dieu qui a tiré son peuple d'Egypte, qui frappe les Égyptiens, il faut entendre simplement la puissance de Dieu '. De même la descente de Jéhovah sur le mont Sina! ne peut être prise à la lettre ; car Dieu est partout. Cette apparition du Très-Haut au milieu du tonnerre et des éclairs n'est autre chose que la révélation de Dieu par toutes ses puissances '. Ailleurs, quand Moïse dit que Dieu se reposa le sixième jour, il n'entend point que Dieu ne créa plus rien, ce qui répugnerait à sa nature essentiellement active et productrice. Ce mot de repos appliqué & Dieu signifie seulement l'accomplissement parfait de l'œuvre de la création. Aristobule applique la même méthode d'interprétation aux mythes de la religion grecque ^ : ainsi Jupiter, c'est la puissance de Dieu, considérée dans son expansion et son action universelles. C'est dans Aristobule qu'on trouve exprimée pour la première fois cette opinion, qui, pour être

' Arislob., Ensèb. Prapar. evangel., I. Ttll, ch. 10. TJapaii^i-

' Eusébe, Prépnr. <h)nng.. I. viii, ch., 10. di^i ai ;(<rpfï liri fc

» lbid.,id.,id, * Ihid.. id

us iNTRODucnon. livre ii.

absurde, n'es M pas moios fortune dans l'écote juiTe et dans les écoles chrétienne^, k savoir, que la sagesse des Grecs découle des livres saints.

La doctrine de Philon est la première tentative sérieuse et systématique d'une fusion entre les idées grecques et orientales. GSiUvre d'un esprit élevé et puissant, étendu et profond, cette doctrine est le point de départ et l'exemple, sinon le modèle, de tous les easaiB analogues qui furent tentés ultérieurement. C'est en cela surtout qu^elle mérite notre attention, La pensée de Philon est piulagée entre detu tendances bi«i distinctes, qui s'opposent bien plus souvent qu'elles ne se mêlent et se combinenL La tradition orienlaie et la science grecque sont comme les deux courants parallèles d'un fleuve, qu'on reconnaH facilement à la direction de leur mouvement et à la ccHileur de leurs eaux. Nous allons suivre i part le développement de chacune de ces tendances dan» la doctrine générale du philosophe juif. Écoutons d'abord le sage de la tradition et de l'Orient. Toute vérité et toute connaissance viennent de Dieu * ; l'aveu de notre ignorance et de notre folie est la fin de toute science humaine et le commencement de la vraie sagesse. Dieu seul est sage * ; l'homme ne possède qu'une sagesse d'emprunt. Toutes nos facultés de connattre, le sens, l'entendement, la raison, peuvent

■ Pbil., De Somii., p. S74, éd. Par» t6i*. AûtÏe(.^>W) i^C^ > ?hx\., De Migrât. Ahriilinm.ç. 39) . (i A <î(iKvùf Ktoça, ô fi<Jv9t

PRILON. US

&iUir. 61 eU«a perçoivent la vérité, c'est malgré tenr nature et p&r une grAcs partjcidi^ de Ke« *. Poar ftf^H-ocher de Dieu, il faut se fuir soi-même. Ptus l'homme s'enfonce éane sa- ftri^re nature, pins U s'éloigne de Dies ; le sentiinent de son indKMaalité loi fut perdre le eem de l'universel. C'est donc en s'ignorant su'-mtoié , conune individu , qu'il oonnattra l'être véritable *. « Si tu cherciies Dieu, ô âme, ehercffe-}e hors de toi *. d Pfailon ne cesse de gémir ear l'impaiBHnïoe de la naitsi-e humaine à coRnaMre Dieu. On ne pe»t atteindre Dieu ni par le raùoDM» ment, oi par la raisoh , ni pxe aueane epénixm de r&me. Ainn le spectacle ds monde , de ses piassanoM., de ses perfections , ne peut nous élever vers la OMue suprême de toute puissance et de tonte perfection. Ceux qm cherchent Dieu ii travers le moode n'en rencontrent que l'ointve *. Quant k l'&me, mdme l'toie ratiMnelle, connnent prétenckvit-eHe conMttPe Die«,

■ ttiid., De Cmat. mmtd., p. 39S. K«ù ^ mttM^afitm t* tùv MiS'iipSt ottntK Mp* ''* **^ ^"^ «Mh)<ni> t^trnfim mir/m ti ioA- XwOw «fffiloyiiv, Gt( 0 diàfTÙ plv -rà; ivraitt^y rn A ràt di^iXnJuiï iitift^' xal fçtv ov Twv xaS'ffûit fùpwi x^pf; rà yiiâftna, ôUà nû &*hi ui îfutf ytywfi>ii, litp«aî irârai-

* Ibid., £«g^. !]//«;., I. I), p. 66. au«r> yàf (wtsi*, t«ï^( twAm» vsû, S; Ici dût, uii ToO Miou o fiiv ^lù^t» âirô nw m6 ' âuT««i '>kmfnyitt tiri «b> «urM»»n»>. — Ibid., De Somn., p- 674. () t 'iiflv

> Ibid., Leg. alleg., 1. it, p. 69. El yittinwf di^, iÇiMràM

* Ibid. . I^g. tillcg., I II, p. 79. 0!«i .CnK tiriX*r<C:»ftMi *à

Ui INTRODUCTION. LIVRE II.

elle qui ne se connaît point soi-même *? Nulle parole et nulle pensée humaine ne peuvent atteindre Dieu *. Le divin reste-t-i! donc inaccesable à l'homme? Phiion ne va point jusque \h.. Il rétablit la communication par une faculté supérieure , l'intelligence pure , véritable gr&ce de Dieu qui soulève i'&me vers le divin ■''. Du reste , cette vue même surnaturelle de Dieu est toujours obscure et imparfaite. L'âme ne connaît pas Dieu , mais seulement qu'il est ; elle ne le voit point même de loin ; elle ne peut que le comprendre. « N'espère pas, dit Dieu à Moïse , voir jamais ou moi-même ou aucune de mes puissances. Tu contempleras seulement le spectacle du monde et des choses qu'il renferme , non point des yeux du corps , mais de l'œil vigilant de l'intelligence *. » Et comme Moïse insiste pour que Dieu lui laisse voir au moins sa gloire et ses puissances, Dieu lui répond : « Les puissances que tu cherches sont invisibles et seulement intelligibles, comme moi-même °. »

L'homme sait de Dieu seulement ce qu'il n'est pas. Il le connaît comme étant absolument simple et

' Ibid., Lcg. altcg., p. V7. tyi yj[|i nt Utoc '^oxyi< ^ oûst'i» si» Woi, itïit Sa «ripî t?( rwv tSXm i|"'X^t ^f&dva'tv ; ' Ibid., DeC/icnti>.,p.HR.

* Iba., Leg. alleg., 1. i, p. 47. Où yàp àv ImiApjot ■waoûtî» ôveiJpafuTï h &v9pûicnoï wif, ù; ôvriXoScffSeii dt^û fvotut, r! fcîi

* Ibid., DeSomi,., p. 875.

* Ibid., De Monarch , p. 817. A{ tiriC<)Tti;^VMf(t(;, tWn àôp«rat xaî vï>|t>i icdcyru;, Ifitû tw jspôcou laî ï«)T9Û-

ineffable *. Quel nom, en effet, lui conviendrait, puisqu'il n'a ni forme ni qualité " ? Dieu est supérieur à toute vertu et à toute perfeclion , meilleur que le bien , plus pur que l'unité *. Tout ce qu'on appelle le Vrai, le Beau, le Bien, l'Unité, ne sont que des images de Jéhovah. Voilà pourquoi il se définit lui-même : « Je suis celui qui suis. » Gomme s'il eût dit ; ma nature est d'être , non d'être nommé *. Dieu est unique ; de lui seulement on peut dire : Il est bon qu'il soit seul '. Il est iudépendant , puisqu'il est unique. Il est infini en lui-même et dans ses puissances ". Il est immuable dans son être , toujours égal k soi-même , n'étant jamais ni meilleur ni pire '. Enfin, Dieu est universel, non parce qu'il est contenu en tout, mais au contraire parce qu'il contient tout ^. C'est le seul être dont on puisse dire qu'il est partout et nulle part. « Il est h. lui-même sa demeure, plein de soi et se sufiisant à soi-même ; il remplit et contient le vide et le néant de toutes choses ". » Toute celte énumération montre ce que

■ Ibid., Qaod Dcus sîi immat. , p. 304.

^ tbid., p. 301 . A\X' tiriSiCâMntif oÛTÏ ie&9iit rtni*tTat. ' Ibid., De fit. contempl., p. 890. 6 xai iy«9o5, «^ctriv ici, «ù niî ciXlïptït'iTtpOï.

* Ibid., De Nomin. mutât., p. 1045. lasv rû* iTvai irjywa, ou

' Leg. alleg., 1. m. p. <087- « De Saerif. Abel., p. 439.

' De Ineomipt. mand., p. 950.

• De Confm. Ung., p. 339. TTicè ft toO S«oû ietn\r,f>irv<a rà «mta, «tfi^oïToî, «V itipiiZ9fn''"t ^ Trenre^û ttiat avfaf«»ù BUfi- Cr^n t nai fXMu.

' Leg. allrg., I, i, p. 18.

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