LA GNOSE. !I
on FiippeUe Proarche , Propator , Bythos *. Quand Vatentin dit que le Bylhos engendre toutes choses dans le Silence, c'est par souvenir de cette parole de l'Écriture sainte : Dieu a fait le monde dans sa sagesse '. Mais il n'entend point par là, distinguer \eSilencede la nature divine elle-même ni le poser comme la première manifestation de Dieu. Le5t/en(M et rv^6ftti« sont deux dénominations que Valentin rapporte également à la nature divine et par lesquelles il exprime son absolue plénitude. Toutefois, bien qu'ils aient également Dieu pour objet , ces deux mots ne sont point syno- -nymes. Tout principe, toute essence, tout être est conçu comme double dans la doctrine de ce gnoslique, depuis Dieu jusqu'au dernier être de la création ; la loi des couples (a^-j^ttÇ) est la loi universelle de l'existence et de !a vie. La nature divine est donc double dana son unité. A l'exemple de l'Egypte, qui la représentecommemMe et femelle, de Pythagore, qui la concevait comme unité et variété, Saturnin la considère à la fois comme pudô^ et uif^. bM^ en exprime l'unité, l'immutabilité, l'immobilité absolue, l'essence inté • rieure en quelque sorte ; -tji-fr. en exprime le développement, la fécondité, la puissance expansive et créa^ Irice ; mais la tjv^, est contenue dans la nature divine, tout aussi bien que le ^H6t;, et cette dualité logique n'en altère point l'unité. La première production de Dieu est la Baison , qui est en même temps la Vérité *. La Baison-Vérité aspire au Bythos , sans jamais l'at-
' IréD,, 1. I, cil. t, par. t.
1 iréo., ). I, cb. 1, pir. 1.
» Iren-, I, *, f.
2IS IMttODLCTlUN. LIVBE H.
teindre et sans jamais en avoir la révélation complète: Dieu sent a la parfaite conscience de lui-même. l.e Silence n'a pas même la pleine connaissance du BythoB K C'est par le Silence que te Bythos se révèle à la Raison. Le premier couple sorti du sein de Dieu comprend ta Raison et la Vérité ; le deuxième comprend le Verbe et la Vie; le troisième THomme et l'Église; l'Homme conçu comme type idéal de l'humanité, comme l'Adam céleste ; l'Église considérée comme l'Esprit universel ou l'Esprit saint*. Telle est la première série des émanations divines, l'ogdoade suprême, le plérome divin . La seconde série se compose des essences éternelles ou Éons engendrés des puissances soit séparées , soit unies , du plérome. Le Verbe et la Vie ont engendré cinq couples d' Ëons ; la Vie seule en a produit six. 11 serait fastidieux de suivre les Valentiniens dans leurinterminable énumération des puissances de toute nature et de tout degré qui s'échappent du sein du plérome par voie d'émanation '. 11 suffit d'indiquer que la théorie des nombres pythagoriciens intervient fréquemment dans ce système : seulement les nombres y sont transformés partout en Archanges, Auges et puissances de toute espèce. Le dernier,Ëon est la Sagesse * , qui dans son impuissance a créé le monde et engendré la matière, non pas une matière inerte et purement passive , mais un principe vivant , mélange de matière pure, d'âme et d'esprit. Le monde est à la Sagesse ce que la copie est à son
' Diiltuir.ii/iat-il., 794.
1 [rén., I. i,ch. I , par. I.
) Irën., I, I. ch. S, par. t.
* iréi).. 1, i, 3. A^vârw u'i ânroXiîny icpciyfutTt aÙTW tici-
modèle : c'est uiie htiage bien ïmpartaile d'un type déjà fort imparfait lui-méroe. Pour le créer, ta Ss^^esse s'est servie du principe ontmtfue, comme d'un instrument aveugle ' ; c'est en ce sens que Valentio et son école appelaient le monde l'œuvre d'un Dieu en délire. Ce Dieu n'a pu représenter la Sagesse , c'est-à-dire l'éternel et le divin, selon son essence immuable; il n'a produit qu'une misérable copie du modèle. Heureusement la Raison a envoyé son Christ et son Esprit pour prévenir la passion de la Sagesse et relever le monde de sa misère. La Sagesse elle-même , ramenée par le Christ vers sa céleste origine, devient un intermédiaire dontle Christ se sert pourrattacher tous lesétres sensibles au monde des Ëons. L'homme se compose de trois principes, corps, Âme, eaprit. Par l'esprit seul, il participe du divin et parvient à la Gnose. Bien que toute nature humaine soit triple, c'est-à-dire matérielle , animique et spirituelle, la prédominance de l'un des trois principes constitue l'essence propre de chaque homme ; en sorte que l'espèce humaine tout entière pournût être divisée en trois races bien distinctes : 1" les natures spirituelles oîi domine l'esprit ; 2° les natures animiques où domine l'àme ; .5° les natures matérielles où domine la matière *. A la première race correspond le guostique, ou vrai Chrétien ; à. la seconde, le Juif; à la troisième, le Païen. Valenlin ne veut pas dire qu'il suflise d'être né Chrétien , ou Juif ou Païen pour être voué fatalement h la vie spirituelle , ou luiiinique , ou matérielle; il regarde comme de vrais gnostiques les
' Irén., I, 5, 3. — Ibid., id., 7.
ï Irén., I, 7,5.
SIS INTKODtCTlON. LIVRE II.
ia^em de la Grèce et les prophètes de Tancieiine loi : il entend seulement par là que le Christianisme ou Gdos- Ucisme, le Judusme et le Paganisme ont pour caractère pro{H^, l'un l'esprit, l'autre l'àme, et le troiaèrne la matière. Hais ce que les Valentinieos soutiennent de la manière la plus absolue , c'est que nul homme ne change de nature; qu'on natt, mais qu'on ne devient pas Gnostique, Juif ou Païen. Les natures purement spirituelles sont destinées irrévocablement h. la perfection et & la Gnose : elles ne peuvent déchoir. Les natures matérielles sont condamnées aux œuvres de la chair ; elles ne peuvent s'élever. Il n'y a que les natures ps^Aifu^s qui, en vertu de leur essence intermédiaire, puissent incliner vers la matière ou l'esprit , se corrompre ou s'épurer, déchoir ou s'élever, sans toutefois jamais pouvoir se perdre dans la matière ou se confondre avec l'esprit. Le vrai Gnostique possède la grâce comme un bien propre, inhérent à sa nature. I^ nature gnostique est semblable à l'or : la fange n'en peut ternir l'éclat. Ce principe explique l'orgueil des seotes gnostiques , leur dédain pour le vulgaire, que la nature, c'est-à-dire la gr&ce de Dieu, n'a point appelé aux divines perfections de la Gnose, leur indifférence profonde pour les œuvres de la matière et même pour les œuvres de l'Orne *■, impuissantes à conduire l'homme à Dieu K Le gnostique rejette avec dégoût et horreur tes plaisirs des sens à l'usage des natures grossières; il se retire par indifférence de la vie pratique , et abandonnant les vertus
[rén.,i, 6, i. —3, 1.
' IréO-, 1, 6, t. Où yif itfi,ii cT; iti.'nfvfia tlodéyii,
I,A (iNOSE. SI 9
murales et puliUques aux natures médiocres , se réfute dans la vie contemplative. La contemplaliou est la seule œuvre digne du Gnostique ; l'extase est le seul culte qui convient h. Dieu. Le culte extérieur est un symbole nécessaire à travers lequel l'imagiaatiou et l'Âme peuvent entrevoir Dieu ^. Mais pour contempler ce Ôieu face K face, l'esprit pur ua pas besoin d'intermédiaire. Si telle est la loi qui régit rhumanité, qu'est venu faire le Rédempteur? 11 n'est pas venu détruire les lois éternelles de Dieu , ni trai»former radicalement les diverses natures humaines. Après comme avant la Rédemption, les liommessont voués irrévocablement , selon leur nature, à la Gnose, à la vie politique, à. la vie matérielle. D'un autre côté, Valentin ne pouvait admettre que les natures spiri- tuelles eussent besoin d'un secours étranger pour re< trouver la voie divine qu'elles auraient perdue, car une telle déviation serait contraire h. la loi inflexible reconnue par Valentin et son école. Pourquoi donc le Sauveur est-il venu? Jusqu'à son avènement, lesGnostiques s'étaient montrés isolément et individuellement, les uns comme prêtres, les autres comme prophètes, ceux-là comme rois ^. La mission du Sauveur a eu pour but et pour résultat de rapprocher et de réunir par le lien puissant de sa parole toutes les natures spirituelles et de les fondre dans un seul et même Esprit universel, et de constituer ainsi une Église ; car ce mot exprime autre chose qu'une collection d'hommes , et il
* Irén., I, 6, 2. Oi <{nj;^ix'j'i â/SfuiKit, oi S Tfyuv xaWfç'iw; fiiri; Pt^rwfin^i uià fi« ■:ù.tiTv yviîjiï ^ovtiç. EÎïoi ft toOtouc iito TÏ;
' IrtH.,1. I, ch. 7, p«r. 3,
180 ISTRODICTLON. LIVRE II.
n'est pas dotinù aux natures matérielles ni même aux natures psychiques de former une Église *. L'Église véritable est le Saint-Esprit ; donc les membres de cette Église ne sont ni des corps ni des âmes, mais de» esprits.
Ce rapide résumé fait suSisamment ressortir le caractère et les tendances des écoles gnostiques. Née de la tradition des Apôtres qu'elle s'était proposé de développer et d'ériger en doctrine, la Gnose perdit bientôt de vue son origine et sa mission , el se laissa emporter aux plus hardies spéculations de t'Orîcnt. C'en était tait du Christianisme, si elle eût réussi à l'entraîner dans ses voies. Cette conception si haute , mais si abstraite, du principe suprême des choses ; ce gran'l système des émanations au sein duquel va se perdre l'idée dominante du Christianisme, la notion du Verbe ; ce symbolisme si riche, mais si compliqué que la Gnose emprunte k l'Orient pour en couvrir ses doctrines; cette cosmologie étrange qui ne voit dans la création que l'acte d'un Dieu en délire, et dans lo monde qu'une œuvre de misère, de désordre et de mal; cette horreur de la matière ; celte indifférence pour les œuMVS poussée jusqu'il l'immoralité ; cet orgueil immense qui renouvelle la distinction des castes, et réserve la mission du Rédempteur à une race privilégiée ; ce myslicismo effréné qui prétend, .sans le secours de la vertu, emporter l'&me dans le sein du Dieu sur les ailes de la pui-e conteniplalion , el qui ne peut franchir les innombrables intermédiaires que le système des émanationii a semés entre l'homme et Dieu; cette métaphy-
■ irén., I. I, ch. S, par, 6; — ch. 7, par, 4.
D,.;,l,ZDdbyG00gle
LA GNOSE. ift
sique de rêveurs sublimes , cette morale de solitaires et d'ascètes, étaient contraires au génie simple, pratique, profondément social et populaire de la nouvelle doctrine. Le Christianisme pouvait-il accepter une théologie qui, aiasi que le dit Pl(>tin, veut aller au Père sans passer par le Fils? Pouvait-il accueillir une psychologie qiii professait l'inégalité essentielle des hommes , et ne prenait souci que de quelques natures d'élite? Enfin pouvait-il, quelles que fussent ses aspirations vers un autre monde , abandonner au génie du mat le monde que l'homme habite , au risque de ii'élre suivi que par quelques &mes contemplatives? U Gnose replongeait dans les abimes du mysticisme oriental cette éclatante lumière du Verbe qui avait enfin révélé au monde les mystères de la nature divine. Le Christianisme en revenait au Dieu impénétrable de l'Orient, au ténébreux Bythos. Celte doctrine ne faussait pas seulement la pensée chrélienne, elle en ruinait l'avenir, en réduisant aux proportions d'une secte mystique cette Église naissante qiri devait embrasser tous les peuples du monde , el confondre dans son sein tous les rangs de la société. Le Chriittianisme se garda de ce redoutable écueil : loin de se laisser captiver par les riches conceptions de la Gnose , il s'en sépara brusquement et la combattit à outrance. Ce n'était plus le mystique et symbolique Orient qui devait désormais inspirer cette religicm sortie de soo sein. Après saint Jean , le ChristiaDisme primitif avait besoin d'une direction ferme et régulière qui en développât les profondes conceptions, mais qui en même temps contint et tempérât les tendances mystiques que le génie de l'Orient et la finose ne
m INTRODUCTION. LITRE H.
pouvaient qu'exUter : ce devait être l'œovre de la philosophie grecque. Tootefois il ne faut pas croire que le Christianisme n'ait rien retenu de la Gnose : indépendamment de certains dogme» gnoatiques qu'il a gardés, tels que la doctrine de )a hiérarchie céleste, )a doctrine de la lutte des anges et des démons , il lui dut une intuition plus haute et plus large du inonde divin. Quand on aborde les grajids fondateurs de la théologie chrétienne, saint Clément et Origène, (m reconnaît tout un ordre de conceptions qui ne vient ni de la doctrine primitive ni de la philosophie grecque; on y sent le soufUe puissant de ta Gnose.
La trace de la philosophie grecque est rare et peu profonde dans la Gnose; toutefois elle se laisse apercevoir dans quelques unes de ses doctrines. I.*s Gnostiqnes connaissent pour ta plupart les principales doctrines de la Grèce ; le Pythagorisme se révèle clairement dans les Syzypes du système de Valentin, et surtout dans l'application des nombres aux doctrines théologiques et cosmologiques de l'Orient. 1-e Stoïcisme se montre dans la théorie de& forces vivantes de la matière développée par BasiHde et d'autres GnoBtiques. On peut entrevoir le Plat(uii.<%me dans la psychologie et dans la cosmologie de la Gnose. La distinction des trois principes de la nature humaine, principe matériel, principe animique, prind|)e spirituel , répond assez exactement à la division platonicienne de r&me en trais parties *. Quant k la doctrine de la chute de l'âme du monde, Ptotin fait obser-
' Tï aleOijTtxïv, -ti ïitiOofoiTiïiï, ri vmTwV», 00 bien encorp
PniLOSOPBIE DES PÈRES DE L'ËGLtSE. St3
ver qu'elle n'est qu'une interprétation très fausse de la pensée de Platon. Le témoignage de Plotin prouve que les Gnostiques fréquentaient les écoles grecques d'Alexandrie, et s'attachaient à expliquer la philosophie de Platon d'après leurs idées orientales. Il fit un livre contre eux pour réfuter leurs doctrines , et montrer combien ils dénaturaient la doctrine de Platon par leurs interprétations. C'est qu'en effet la Gnose était avant tout une doctrine orientale , et que , fière de son origine , elle n'entendait pas se réduire eu rôle modeste de disciple de Platon. Tout ce qu'elle emprunte h la philosophie grecque , elle le modifie el le confond si bien dans la doctrine de l'Orient, qu'il est tr#^s difiicllp de l'y reconnaître.