CHAPITRE V
(reeqae aMr la (béol«cle ehr^IlcBMC. Athaaaac. Synihol* d« Nleée.
[1 ne BufBsait point au Christianisme d'avoir échappé aux duigers de la Gnose; il fallait qu'il poursuivit le développement de aa doctrine , jusqu'à ce qu'il fût parvenu k satisfaire l'esprit humain sur tons les grands problèmes théotogiques , cosmologiques et psych(dogiqucs. 11 avait bien pu s'inspirer jusqu'à un certain point des riches doc^aes de la Gnose ; mais il avait dû en repousser les tendances. L'expérience de la Gnose avait été décisive ; elln avait mmitré que ce n'était point
iU INTRODUCTION. LIVRE if.
de l'Orient que devait venir la direction du mouvement chrétien. Celte mission ét&it réservée k un autre esprit etàd' autres doctrines. Le Christianisme ne pouvait devenir la doctrine universelle, la religion de l'humanité, qu'à la condition d'en représenter toutes les grandes tendances, et de réunir les types éinineatsde l'esprit iiumain. La Gnose unie au Christianisme, c'était toujours l'Orient, c'était le génie contemplatif du haut Orient , exaltant le génie moins mystique et plus pratique de ta race juive. Mais ces deux tendances , d'ailleurs distinctes , étaient plutôt les degrés divers d'un même esprit que deux esprits dtiïérents ; en se réunissant , elles ne pouvaient aboutir à une complète représentation de la pensée humaine. Pour accomplir sa grande destinée , !e Christianisme avait besoin d'une autre alliance et d'une autre direction. Il trouva l'une et l'autre sans sortir de l'Orient. Déjà , quand la nouvelle religion se répandit sur les borda de la Méditerranée, ta philosophie grecque y était établie depuis longtemps. Le Christianisme s'allia promptement et facilement aux doctrines grecques, et transporta de Jérusalem à Alexandrie le centre de son développement et de son action. Désormais, c'est d'Alexandrie que la lumière et le mouvement rayonneront comme d'un grand foyer sur toutes les Églises chrétiennes, sur Jérusalem , sur Antioche , sur Athènes , sur flome. La mission de développer, d'expliquer, de formuler et d'enseigner le dogme a passé des Juifs aux Gentils ; les vrais successeurs des apôtres , les vrais docteurs chrétiens seront des philosophes des écoles grecques d'Athènes et d'Alexandrie. J^ nouvelle religion parle toutefi les langues; mais pendant un certain temps, la
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE. 2ss
iMjgue grecque sera l'organe par excellence, l'organe officiel en quelque sorte de la théologie chrétienne. C'est entre les docteurs grecs seulement que s'agitent les difficultés de doctrine , et c'est Alexandrie qui donne le mol à toute la société nouvelle.
Le Christianisme, en abordant le monde grec* devait y rencontrer des sectateurs et des adversaires également versés dans toutes les parties de la philosophie grecque. Dès lors, en même temps qu'il avait & satisfaire l'esprit curieux et spéculatif des uns, il lui fallait réfuter 1^ objections et les accusations des autres. C'est à cette double nécessité que répondent les écrits des docteurs dits Apologistes et Catéchistes. Cette distinction ne signifie point que ces docteurs se vouent exclusivement, les uns à la défense et les autres au développement de la doctrine ; elle indique seulement la prédominance de l'apologie ou de l'enseignement dans les livres des écrivains sacrés.
La lettre & Diognëte est le premier écrit qui signale l'apparition de la philosophie dans la doctrine religieuse *. Cette lettre n'a dû précéder les livres de saint Justin que de quelques années. L'auteur inconnu y condamne toute doctrine et tout culte qui n'a pas pour objet l'invisible et le supra-sensible ^ Ainsi il enveloppe d'an blâme conunun les superstitions des Juifs, le culte des idoles chez les Gentils , et les systèmes philosophiques qui ont représenté sous des attributs matériels le principe divin. II n'y a de vrai principe que l'âme , la raison , l'intelligence. Le véritable culte du
* Cette lettre se trouve dans un recoeil comprenant les ouvrages de saint Justin, d'Atbânagore , de Tatien et de Théophile.
* Saint Justin, p. Ï3e. LeWe à Dhgiièle.
tu INTRODUCTION. LIVRE II.
chrétien , c'est te culte de l'esprit, et sa vraie patrie est le ciel. L'ftme fait toute TetseDce et tonte la uature de rhomme; son corps n'est qu'un vêtement Ce que r&me est dans le corps, l'Église l'est dans le monde*. L'&mehabitelecorps, sans en venir; demémerfiglise séjourne dans le monde, ayant son origine ailleurs. Celle-ci est enchaînée au monde, comme celle-là au corps. L'âme aime la chur qui la hait , et y produit et entretient le mouvement, la chaleur, la vie ; de même l'Ëglise aime, vivifie, conserve, inspire le monde, qui la calomnie et la persécute. Jusqu'id, pour s'instruire et i^ dirigor dans la voie du bien, lesbonuDCS n'avaient eu que la tradition ou la philosophie , reflets plus ou moins éclatants de la vérité , lorsque Dieu fit descendre sur la terre la vérité elle-même, le Verbe, pour qu'il établit h jamais son siège dans le coeur des hommes '. Le Verbe n'est pas un simple messager de Dieu, un ange ou un archange : c'est ta Fils mdme de Dieu, le médiateur par lequel Dieu communique à tout l'essence et la vérité , la vie et ta lumière. « C'est par lui que Dieu a tout créé , tout déterminé ( optCin ) *. » Ce Verbe , architecte et Démiurge du monde , est co-éternel à Dieu : seulement ce n'est que lorsque la mesure du mal a été comblée dans le monde qu'il s'est incarné pour racheter les hommes. Dieu ne se révèle que dans son Verbe, ot la foi, c'est-lHlire la croyance au Verbe incarné, est le seul miroir oîi l'&me
• Ibid., p. 236.
' Ibid., p. 237. EyxoTiorHpiÇt Toir<; xo^iau; oîitwv.
1 Ibid., p. 237. 0&, mMw^ & ti; théaan, «hOpâirnï imphr^
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE, m
puisse contempler les profondeurs m^t^ieuses du Dieu suprême *. C'est cette révélation de Dieu par le Verbe qui permet à l'ftme de se rapprocher, par l'imitation du Verbe, de la nature divine.
L'esprit philosophique est manifeste dans cette lettre. La philosophie y est considérée comme une introduction à la foi , tout aussi légitime et tout aussi efiicace que la tradition ; elle est pour les Gentils ce que la tradition est pour les Juifs. Nulle part il n'est fait appel b. l'autorité des Apôtres. C'est la vertu morale et pratique de la nouvelle doctrine qui en révèle & l'auteur la divine origine. L'esprit platonicien n'y est pas moins sensible. Cette tendance constante k tout ramener à l'&me, b. la raison, à l'intelligence, comme aux seuls vrais principes des choses , cette séparation [HTofonde des deux principes de notre nature, cette imitation de Dieu proposée comme ta vraie loi morale, cette conception du Verbe comme architecte et Démiurge du monde, tout y révèle l'inspiration du Platonisme.
Toutes ces idées, indiquées seulement dans la lettre à Diognète, sont reprises et développées avec force par saint Justin, le premier docteur connu de i' Église. L'indépendance philosophique de saint Justin m montre clairement dans ces paroles : « Ce n'est ni Moïse ni la loi qui est le fondement de notre espérance '. » C'est la fol en Jésus-Christ. Saint Justin a été conduit & cette foi par la répugnance que lui inspiraient le culte des idoles et toute cette mythologie célé-
' Ilid., p 239. Oî iHfel ivyiaQhrK ûic' atiTOÙ tyvitTra iraTpbc * Trfpfaon, p. (M. HXiti^aftti 7I où iià Muoi'wi, »A iA raO
D,.;,ZDdbyG00gle
brée par Homère et par Hésiode, « Le roi que nous honorons , nous autres chrétiens , ce n'est ni la force du corps, ni la beauté des formes, ni les avantages d'une naissance illustre , mais une âme pure et revêtue de sainteté *. » Ces paroles révèlent un sentiment nouveau et tout chrétien. Le spiritualisme de Platon n'excluait, comme on sait, ni le culte de la forme, ni l'enthousiasme de la beauté. Du reste, saint Justin considère la philosophie de Platon comme la seule qui puisse conduire & la foi. Le Péripatéticien fait de la science une' pure spéculation; le Stoïcien, plus désintéressé , manque d'élévation et néglige la théologie; le Pythagoricien arrête trop longtemps l'esprit sur des études scientifiques, et veut qu'on sache d'abord la musique, la géométrie, l'astronomie; le Platonisme seul prépare h la vraie contemplation de Dieu, et ta doctrine des idées prête des ailes à la pensée '. Toutefois, l'intelligence humaine ne peut réellement apercevoir Dieu qu'à travers son Verbe : or, la fai au Verbe n'est point un fruit de la philosophie ni de la tradition ; c'est un don de l'Esprit saint *, lequel inspire tous les hommes et dans tous les temps , de même que le Vert>e les éclaire d'une lumière continuelle et universelle. Le Verbe est la raison intérieure , le principe de vérité et de perfection que tout homme porte en lui-même comme une semence divine. Tout le genre humain a
' Orat. ad Grœcos, p. 4. Auri? yàp lifâlv (glatit ôfOeçroriew paiiXiTai aufjann iAtm-, xi\ ivitav t\t[iapifl<it, ovSi tvyrttiaç ffiieju.
» l/ialog. avec Trjphon,^. 403. Kof fu ^i ^^MiJfMi r, tû> ^mpâtw tiwtit «II n âiwpfa rûv i^tùv iintrifta ^ tÎiï 9fovttff(i< ^ Tryphon, p. *06,
byGoogk'
PilILuSOFlUE DES l>EKË8 UK L'ÉGLISE, liS toujours participé du Verbe divin, et tous ceux (|ui ont su vivre constamment dans cette participation sont Chrétiens *. Saint Justin appette à l'héritage des biens éternels les. hommes de tous pays , libres ou esclaves, qui ont cru au Verbe et qui ont connu la vérité annoncée par les prophètes <ît les sages, et compte au nombre des élus de Dieu , Socrate , Heraclite , Musonius aussi bien que les patriarches de Taiicienne loi. Quel est donc l'avantage qui distingue le chrétien du philosophe? C'est que la philosophie Q*a jamais connu le Yeitw qu'en partie , tandis que la Toi nouvelle le comprend tout entier, c'est-à-dire en intelligence , en âme et en corps *. Le Christ est la seule révélation comjdète -du Verbe,
Telle est la partie vraiment nouvelle de la doctrine de saint Justin. C'est la philosophie platonicienne appliquée d'une manière ingénieuse au dogme chrétien. Sa notion de Dieu paraîtrait fort remarquable, si on pouvait y voir autre chose qu'une réminiscencede la doctrinedePbilon, dont les écrits étaient
' Apol. prini., p. 71, Tok Xpir^iv irpuTQTOxov tûû âmO iTïai (&iqcOqfUi, xol «pMpTvûircifMv iiyiv ÔvTa, ou irm yivo; ovôfûiriio fitt~ H](i' KM oî )MTà ^6yr>u^tûo<a7ti^fii;tctiai i!?i,xfn> SButi ivofjiiadnTon' oTn iv ËlXijoi pVv £uxfârii; wx'i HfcùÀCETg;, xa'i ci ô^soi 01119?; ' iv P«pKj»iç Ti A^aôfi xoù Âïor.ia;. Cetlo épilhèle de ùiiibarr, appliquée ani patriarches, est remarquable dans la boucbe d'un père de r Église. Oa voit qne ce docteur est an pbiltsophe grec.
' ApoL sec, p. 96, Aià TcwToXoyix^ Ts âXg> Tsv ipavEvrafi'Tifiâ; Xpiçb yiycvfvai, «si oUpa, loî Xéyi», wxi i(n>jpn> ' Evix yàp loX»; ôt'i t<f9ty$«T9 Eix'i nifivi 0! filotoif^owi^tt i vofisSirqitnTtf, xarà }iyt,v |tipftï tûpivtw; «e'( 5*wp(«t lç\ iranfiiixtt otùroîï. EitiiJn ii où traita rà Toû \iyoM tyvùpioov, Et iç-i Xp<^{, Mit ivctvTÎot iawTsTï itsUÔiuï
très familiers aux premières écoles chrétienneB el que saint Justin cite fréquemmeiit. Aucun nom ne convint au principe suprême de l'univers. Dieu , le Père , le Créateur, le Seigneur, ne sont pas des noms qui définissent son essence, mais de simples qualifications tirées de ses bienfaits et ds ses œuvres K Ce Dieu inelTable est en soi inaccessible et incommunicable. Il ne crée et ne se révèle que par un intermédiure qui est le Veiiie, son fils premier né , Dieu Im-^nâme en-^ gendre par un acte de la volonté divine. Le Verbe est ainsi appelé parce qu'il transmet aux hommes les paroles dé son Père K C'est une puissance qui oe peut être détachée ni séparée du Père , pas plus que la lumière sur la terre ne peut être séparée du soleil. Quant au Saint-Esprit, saint Justin n'en parle pas autrement que Philon : c'est l'Esprit prophétique, principe de toute connaissance pour les hommes, comme le Verbe e^ principe de toute vérité. C'est à la source du Saint-Esprit que le chrétien puise les io^irations de sa foi. Cette théologie reproduit exactement celle de Philon. Dieu, le Verbe, l'Esprit, y sont, non point encore trois hypostases d'une seule et même nature divine , mais simplement trois principes inégaux en nature el en dignité dont le premier seul est Dieu. « Nous plaçons , dit saint Justin , au second rang le Fils du vrai Dieu, et au troisième t'Iilsprit prophétique '. » Il y a loin de là au dogme de la Trinité. Sur la divinité de Jésus-Christ , sunt Justin ne s'ex-
I Apoll., Sccuiid., p. 92.
» Tryph., p. ïîl.Kai ^litStoûùwî iiicàfijc^. Philon a'tvail pas considéré le Verbe divin comme Dieu. » Apo\.,Prim.,f.lii.
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE. <3I pliqua pu formellement 11 ofiBrme bien kvec les Évangélistes et saint Panique le Christ est le Verbe incarné; mais quelle est la distinction des deux natures divine et humaine dans le Sauveur, ob finit le Dieu, où corn* mence l'honune? Saint Justin n'apas même le soupçon de ces difficultés, qui suscitèrent plus tard tant de discinalons siU)tile8 et mirent en péril le dogme nouveau. Il se boine k dire que l'incarnation du Christ est un mystère. Tout en affirmant la divinité du Christ , il insiste sur la perfoction morale de sa vie , et soutient que, quand même Jéaus-Ghriat ne serait qu'un homme, sa sublime sagesse lui mériterait encore le nom de Fils de Dieu.
Dans la question de la création , le platonicien reparaît, mais toujours h travers les doctrines de Philon. i l'exonple du philosophe juif, qui avait essayé de concilier sur ce point le Timée et la Genèse , saint Justin fonde sur les paroles de Holse la doctrine d'une matière préexistante à l'œuvre de la création *. Selon saint Justin, l'flme n'est point une émanation de Dieu , mais seulement une œuvre de sa puissance. Elle n'est pas la vie , elle ne fait qu*y participer par la volonté de Dieu. Voilà pourquoi les&mes ne sont point immortelles par elles-mêmes ; l'immortalité est un don de la bonté divine ■. Ces idées n'appartiennent évi-
' Apol-, Prlm.. p. 78. Après ivoir cité Platon et HoTie pour eo dÉmoDtrvr t'acoord >iir la dootrine de la création , laiDt Justin ajoBle : Oçi Xtytf dnv ix thv ùmtuftijtM «ai nftMiMtrv iii Mtwùii;, yi^cvnoâat tôv «rcivTa xJfffMV, nccî IlXâruv, xaî ai tovtii ItyniTlf . Ka'i TD xaXsûfinoï fbifiof nopà rsT; Ktntlàf, (ïf^aOai n^txptv ûirb MuTÎwf otSajiej.
» Tryph.p. «81.
ut IMKUDLCTION. LIVRE H.
demmeiit ni & Platon ni i. Pbilon ; elles trahissent une origine Btofcienne et une intention manifeste de concilier la doctrine stoïcienne qui nie l'immortalité de r&meavec le dogme chrétien qui l'aJfirme. Telleest la doctrine de saint Justin, Bien des origines diverses s'y laissent apercevoir ; le théologien s'y montre plus fidèle à la philosophie qu'à ta tradition des livres saints : il puise k toutes les grandes sources de la science ; il emprunte & Philon et h. la philosophie grecque, qu'il semble n'avoir connue qu'à travers Philon. De même que l'auteur de la lettre à Diognète, ce qui le frappe dans le dogme nouveau, c'est moins son origine que sa vertu morale et pratique. Au reste, ce mélange d'idées philosophiques et traditionnelles n'aboutit point à une doctrine ferme et systémaUque. Tantôt le philosophe considère la philosophie comme une émanation directe et légitime du Verbe , aussi bien que la tradition de Moïse et des prophètes ; tantôt le chrétien rapporte toute sagesse humaine aux livres saints.
Âthénagore porte dans te dogme le même esprit philosophique que saint Justin, avec une érudition supérieure. 11 est plus explicite et plus précis sur la Trinité : a Pour nous qui faisons peu de cas de cette vie, et qui ne sommes guidés que par le désir de connaître Dieu et son Verbe, et quelle est la communication du Fils avec le Père , et ce que c'est que l'Esprit, quelle est l'union des ti'ois, et ta distinction dans l'union de l'Esprit, du Fils et du Père*, etc. « Le principe deschoses. Dieu, estunique, inengendré, éternel, invisible, impassible, infini, incompréhensible*. L'intelligence hu-
' Alhénag.. Ug. pro C/irist., p. 288.
> Ibid-. p. 28&-S87.
l'UlLUSOPUIE DES PEBËS DE L'EtiLISE. 333
mains lie le contemple que dans ses manifeatations, c'est-à-dire dans son Verbe et dans son Esprit. Le Verbe est la lumière qui illumine le monde; l'Esprit est la puissance qui l'inspire et le vivifie. Dieu crée , forme , conserve tout pu* son Fils. L'union intime du Père et du Fils fait que le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père. Et si, par un effort d'intelligence, on cherche comment le Verbe est le Fils de Dieu, on trouvera qu'il est le premier-né du Père : ce qui ne veut pas dire qu'il en ait été engendré un tel jour ; car Dieu, éiani une intelligence éternelle, contient en luimême son Verbe de toute éternité *. Par la génération du Fils, il faut entendre seulement la production, la manifestation de la nature simple et immuable de Dieu. Quant h ce principe opérateur que les prophètes nomment l'Esprit saint, il doit être conçu comme une émanation de Dieu, s'échappant de son foyer et y retournant comme la lumière au soleil *. Cette doctrine marque un progrès sensible dans le dogme de la Trinité ; car elle essaie déjà de définir avec précision les rapports du Père et du Fils , leur distinction et leur union. Toutefois elle est encore fort loin de la formule précise et complète à laquelle la théologie chrétienne ' atteindra plus tard. Dans toutes les parties cosmologiques de la doctrine d'Âthénagore , c'est le Stoïcisme ' qui domine. Dieu crée le monde par un acte libre de sa
I Alhenag., Leg.pro Christ., p. S87. npHT»v ymnfui HtM tù
fAthi Iv iouTbi tin X<>y«, aiJû*{ \tefiiin àv.
' Ibid.. p. S87, Kal rai t-ii tniri fi ht^vi taï{ i»pNv«û«iicp«-
in INTRODUCTION. UVfX, H.
volonté t il n'en avait pas besoin , lui qui comprend tout, et qui est tout h. la fois lumière inaçcesuble, verbe parfait, esprit, raison, puissance *, A^^^oagOre conçoit le monde tantôt comme l'œuvre de Dieu , tantAt comme sa substance même et son corps'. Il attribue l'origine du ma! à la matière , et emprunte aux Stoïciens leur théorie du principe matériel considéré comme un ensemble de forces vivantes , ^'agitant en désordre et luttant contre le principe de l'ordre et du bien, la raison *. Dans sa doctrine, les démons ne sont que les puissances aveugles de la matière : seulement Athénagore en fait des créatures de Dieu, tandis que le Stoïcisme les regarde comme inhérentes à la matière. Enfin Athénagore est le premier Père de l'Ègliae qui ait exposé dans un livre spécial une démonstration philosophique de la résurrection des corps. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette théorie, c'est l'habileté avec laquelle il sait faire servir à sa thèse les idées stoïciennes. Il tire ses principaux arguments tantât de la fm de l'homme , tantôt de sa nature. Ainsi l'homme, ayant une fm par lui-même, ne peut périr ni dans son &me ni dans son corps '. Ou bien encore , l'homme , étfuit une nature mixte , n'est ni &me ni eorps exclusivement; donc, s'il est immortel,
Athenag., p, 39). (I yrxouftof, eù^' û; diSft^gu toù ^nH yi' yevtï. nôvïoi yàp o 5iàt 'T'i' aÙTÔî aciiTÛ, tfàf iitpàai-rn, nàaivn vi- Xuof, nvaifm, Hnofui^ làyv;.
* Ibid., p. 29X. Eft( (ùf mirtn ifti-ti) rt^»" "d ^)oO, BTifiA-
gi ifKit T«û icipttnfrou).
' Ibid., p. 302.
• Ibid , p. 324-388.
PHILOSOPHIE DES PÈKES DE L'ÉGLISE. 138 ii l'est également dajie Bon âme et dans bod corps. Du reste , c'est le Beatiment profond de Tunilé de l'&me et du corps dans la personne humaine qui fait le fond de toute cette démonetration : or, ce sentiment eât contraire au Platonisme, et propre aux doebines péripatéticienne et stoïcienne ^.
Les relations du Christianisme avec la société des Gentils et avec leur philosophie devaient puissamment concourir à. l'accomplissement de ses hautes destinées. Elles ouvraient à la pensée chrétienne des horizons nouveaux; elles enrichissaient la tradition primitive des démonstrations et des théories de la science grecque. Hais en même temps ces relations eiposaient le Christianisme h un double danger. £n le forçant d'accommoder sa règle aux mœurs et aux institutions de la société grecque, elles pouvaient en affaiblir et en énerver la vo-tu morale ; en enrichissant son dogme d'idées philosophiques, elles tendaient b. le modilier, à le dénaturer, i. le convertir en pure philosophie, et èr te livrer aux discussions et aux contradictions des écoles. C'est ce que comprirent tout d'abord un certain nombre de Pères de l'Ëglisei surtout ceux qui , n'étant point Grecs de naissance ou d'origine , n'avaient pas hérité des instincts de l'esprit grec et des traditions des écoles. Il s'opéra de bonne heure contre Tinfluence des moeurs et des idées de la société grecque une réaction dont Tatien , saint Irénée, Tertullien, peuvent être considérés, à divers titres, comme les principaux organes,
Tatien ne trouve pas la règle commune , telle que
< Ibid., p. 32i~328.
S3C INTKUUICTION. LIVIŒ II.
Tavut modinéc le contact du Chisti&niane avei^ les Gentils , assez eévère , ni la vie ordinaire des Chrétiens de son temps assez pure. Il proscrit te mariage et professe l'ascétisme le plus violent *. D'un autre r^té , loin de reconnaître avec saint Justin la participation universelle et perpétuelle des hommes au Verbe divin et à rEsprit-Saint, il n'admet, même depuis l'avènemeot du Christ, qu'un petit nombre de privilégiés dans la véritable communion chrétienne ; les autres bonunes n'en sont pas dignes. L'Esprit divin souffle oii il veut. CeuX'là seuls qui en sont inspirés méritent le nom d'hommes '. Une pareille doctrine ramenait le Christianisme à la Gnose * et le faisait dégénérer en une secte d'ascètes et d'illuminés : elle ne devait point prévaloir. La mission particulière de saint Irénée fut de combattre et de détruire ces funestes tendances dans l'Église nouvelle '. L'homme est bon ou méchant, non par nature-, comnne l'avait soutenu Tatien , mais par choix. Par conséquent, toute nature humaine est capable du bien , et peut participer du Verbe et de l'iiif^iratioD de TEsprit-Saint. Mais, d'un autre côté, saint Irénée n'est pas plus favorable que Tatien aux inaovations dont saint Justin et Aihénagore avaient donné l'exemple ^ Il veul bien qu'on use de la philosophie, mais discrètement et sans modifier en rien la doctrine primitive. Ainsi il ne pense pas, comme saint Justin et
■ Julien, p. 8i6.
1 Ibid., p. 854. Tlviûfitt Si rsO âttû ic<^ tcôoiv fit «ùx ic'- > Saint Irénée memioone Tstiea comme chef d'une •ecWgnwli<|ucs , les Encratides , qui se propagea surtout en Sf rie. ' Irén., Adi' Hœr., ). i.proœni.
* Ibid., I. Il, jmts'/n.
Athénagore, que le Yert)e ait été communiqué à tous, aux Grecs aussi bien qu'aux Juifs ; il Fait de la créatiou un acte libre de la volonté divine qui tire le monde du néant , et il supprime l'tiypothèse de la matière préejtistante, sur laquelle ses prédécesseui^ avaient paru hésiter. En un mot, saint Irénée est un esprit plein de mesure et de sagesse, s'appliquant b. maintenir le Christianisme entre deux tendances contraires qui pouvaient également compromettre sa destinée , l'une en l'isolant du monde grec , l'autre en l'y absorbant. Hais enfin il n'en est pas moins un organe de la réaction dont Tatien avait donné le signal ; il y prend part, tout en la modérant.
Le grand apôU-e de cette réaction , c'est Tertullien. Dès le début de sa doctrine se révèlent énei^iquement les répugnances de cet esprit ardent et étroit, mais puissant et original. Nul ne participe & la vérité sans Dieu ; nul ne connaît Dieu sans le Christ ; nu) ne connaît le Christ sans i'Esprit-Saint et la Foi. Or, de toutes ces choses les sages ne savaient rien. Leurs poètes , leurs sophistes et leurs philosophes ont puisé à la source des prophètes ; mais ils n'ont su en tirer qu'une vérité obscure et incomplète. La philosophie est superflue ou dangereuse * : c'est l'œuvre des démons '. Après Jésus-Christ , toute curiosité devient insensée ; après l'Évangile toute science devient inutile K La foi suffit à tout, & tel point que celui qui la possède
' Tertull., Àpot.,f. 47.
' De Àniin., c. i, p. 3. Fhilosophispalriarchis, u( ili diierim, hsreticomm.
* De Prnse. htvr., p. 8. Nobts curiositate opua non est posi Chrislum Jesum , nec inqiiiflitioue post EvsDgeiicuin.
tM INTRODUCTtON. LIVRE tl.
ne désire ni Jire l' Écritare, ni même recevoir le baptême. Si la philosophie aveugle , l'interprétation des Ëcrilurea égare ; rien n'est plus incertain que le canon des Ëmtures, et il n'est pas d'erreur qui n'ait sa racine dans les livres saints *. Tant que l'homme est abandonné à son libre arbitre , il peut et doit se trorapeti Les hérésies tirent leur nom du choix qu'elles supposent. Le Chrétien n'a point 6 choisir ; il faut que la règle de sa foi soit simple , évidente , inflexible , impérative. Le Qirétien ne peut la trouver que dans la doctrine des Apôtres , dans la tradition orale plutôt que dans )a tradition écrite. Et encore la vérité a beau frapper les yeux de l'esprit, les organes de la perception de la vérité sont trop imparfaits pour ne pas l't^térer en la recevant. Les regards fués sur l'éclatante lumière de l'Évangile, l'homme peut encore se tromper. La foi est la seule source de connaissance et la seule règle de croyance *.
Il semble qu'en ramenant & la foi tout moyen de connaissance et tout principe de certitude , Tertultien condamne la doctrine à une absolue immobilité. C'est ici que se révèle dans sa profonde originalité l'esprit de TertuUien. 11 entend que la doctrine se développe et se perfectionne; mais ce ne sera point par la science, qui ne peut que la corrompre et l'étouBer sous la fausse richesse deses théories ; ce ne sera pas davantage pu* l'interprétation des textes, qui engendre les divisions et les hérésies ; ce sera par l'inspiration , don spécial de Dieu et de l'Ësprit-Saint. La foi , telle que la com-
I De ReswT. eam,, p. 63,
' Jdv. Psjrch., p. h.~Jdv, Mare., c, n, p, tt.
PHILOSOPHIE DES PfeRES DE L'ÉGLISE. »• prend Tertullien , n'est pas la croyance passive à une lettre morte ; c'est le travail le plus énergique et le plus fécond de la pensée humaine possédée de l'Esprit* Saint. L'inspiration véritable s'empare de l'âme , la ravit à son sens intime , à sa conscience , pour l'élever et l'unir à Dieu *. C'est alors que l'&me contemple les choses du monde divin. Cette contemplation nourrit la foi et développe sans cesse la doctrine, et devient la source toujoujv féconde d'une révélation intime et d'un progrès inceasaDt *. Dieu a envoyé le Paraclet aux hommes pour les faire avancer dans la sageese ; mais toutes les natures humaines n'ont point été jugées di* gnes de le recevoir. Tertullien croit , avec tes Montai nistes, que le don d'inspiration est réservé à un petit nombre d'&mes privilégiées qu'il plaît h TËsprit^nt de visiter '.
La foi ne nous instruit que des choses révélées ; après la foi , la nature aussi est une source pure de vérité et une règle certaine de jugement. TertulliMi défend avec énergie le témoignage des sens coDire le scepticisme de l'&cadémie; en tout ce qui concerne le monde senable, et même Dieu, l'&me que nous tenons de la nature nous atteste la vérité. Le sens intime dU divin est plus ancien que la révélation des prophéties, et la conscience d'un Dieu est la dot originelle de
■ Ativ. Marc., o. it, p. 92. in cauu dovo propbetim gratin bostMiD , id est ammiian , cooveaire.
* A<lv. Pxyck., p \ . Cum propierw Paracletum muwit Domi- Diu, ut, qnooiain humaui mediocrilaa omnia semel cap«ra iidd poterat, paulalim dtrigeretur <at ordiotretur stsd perfectiiiD perducaretur disciplina ab illo vioario Domint, Sptrilu Sancta.
1 ^rff. Pjjt*- P-*-
2iD INTRODUCTION. LIVRE H.
r^e *. Pius son sentiment est simple, intelligible, universel , plus il est sûr et vrai. La nature est la maltresse, et l'àme est Télève ; Dieu est le maître de l'une et de l'autre *. I<a nature est le premier degré de connaissuice; la foi en est le dernier , c'est-à-dire le suprême. La nature est identique avec la raison ; tout ce que Dieu a créé est animé et raisonnable. La nature, r&me , la raison , sont des termes synonymes dans la doctrine de Tertullien comme dans le Stoïcisme. Il est déjà évident que cet esprit si original, cet adversaire si obstiné de toute philosophie, subit sur ce point l'inâuence irrésistible des idéra grecques. On va retrouver des traces non moins manifestes de cette influence dans les autres parties de sa doctrine.
Dieu est le principe de tout; il est le seul être que l'on puisse concevoir , indépendamment de toute relation avec l'espèce et le monde '. Tertullien lui attribue la raison et la conscience ^. Dieu en soi est le Dieu caché, inaccessible; il s'est révélé aux hommes dans la personne du Verbe. Cette révélation n'est pas adéquate à la nature même de Dieu , mais elle est proportionnée aux forces de l'intelligence humaine. C'est un Dieu-Homme qui s'est révélé dans le Fils de Dieu, de
■ Jdv. JHarc.,c. t, p. 10. Anteanims.qnam prophetia. Animn enim s primordio coDscJeatia Dei dos «Bt, eadem , Dec alit et in Xgypticîset inSfriietinPonticis.
' DeTest.anim.,ji,H. Magiatrt natura, SDiinadûcipnla.Quidquid aat illt edocuitaut iela perdidicit, a Dm traditum est, magùlro scilicet ipsius magistm.
> Adv. Prax. , p. 5. AntB omnia eoim Deag erat, eolus, ipsa aibi et mundus ei locns et omnia.
* Ibid., p. S. Babebat eaim secum, quam habebat in senieripio, rationem suain scilicet, qute ralio sensua ipatui est.
FH(LUSUI>HIE DES PEREïï DE [.'ÉULISK. Hl
même que le soleil, trop éclatant pour être vu daus sa substance même, se laisse apercevoir dans ses rayons *. Dieu a créé le monde de rien , par sa libre volonté, selon les archétypes de sa raison *. Le Verbe n'est pas la raison même de Uieu ; il en est, comme l'indique le mot , l'expression , la production extérieure *. Mais si le Verbe est distinct de la raison divine, il n'en est point séparé ; Dieu le contient de toute éternité, comme il contient d'ailleurs toute chose dans son sein. Dieu crée par un acte de volonté ; le Verbe réalise la création voulue par Dieu. Le monde est fait pour l'homme, non pour Dieu. Déjà Tatien avait émis cette idée originale.
Tertullien rejette la distinction entre l'ânie et l'esprit : l'intelligence de Tertullien n'admettait guère que ce qu'elle poitvait imaginer; l'esprit, objet de pensée pure, et non d'imagination, était pour elle une chimère. Avec l'esprit, TerUiHien rejette tout cet ordre de facultés supérieures par lesquelles le mysticisme de la Gnose et l'idéalisme alexandrin expliquent la communication de la nature humaine avec le divin. Tertullien entend bien que l'àme communique avec Dieu
' ./(/n. PiiJr , p. li. Ul invisibilem palrem iiitellisamiis pro pleniludine majenlatis , visibilem vero filium «(jnoscnmua pro inoduloderivaiionU; aîcut necsolera nobîs caDtempIari licet, quantum ad ipsam suhstantiBiD summam, qu» est ia cœlU, radium cjus loleramus nculis pro tcmperatura portionis qur in terram ind<^ porrigilur.
t Ailv. Heriii.. c n, p. 8, 9, 10. — /»f ./«(■<«,, p. i3. CK'iis et alias nihil sine e»omp)aril)us in sua Hisposilione luolitiw . puradit^male plalonico ploniua.
ÎM INTRonlCTMA. I.IVHE 11.
i-t [es- ptiiiisnnceft du ciel ; mais co ne peut être quf> par une inspiration do l't^sjirit ; en sorte que ce n'est pas l'homme qui sYli'ive, mais Dieu qui descend. L'homme est tout entier dans l'âme; t'âme est nécessairement corporelle , bien que le corps n'en soit pas l'essence. Tout en étant corporelle, l'Ame est simple, luiiforme, identique, indivisible, et enfin immortelle*. ï.* dogme de la résurrection des corps, si diflicilc à concilier avec le spiritualisme platonicien de certains Pèrea de l'figlise, devient la conséquence simple et naturelle d'uno telle psychologie. Tertultien ne concevait pas l'existence purement spirituelle de l'âme, pas plus dans la vie future que dans la vie actuelle. « Comment pourrons-nous chanter les louanges de Dieu , si nous ne conservons le sentiment et le souvenir de son bienfait - '! >' Quant au mystère de la résurrection , il .=e l'eiplique d'autant mieux qu'à son sens le renouvellement de la nature est une véritable résurrection ^.
Ce n'est pas la chair qui est cause du mal, c'esl l'âme, par l'abus qu'elle fait de la chair. Terlullien rejette bien loin toutes les idées gnostiques sur la chute des Ames, sur l'origine du mal , sur l'opposition des deux principes. Ne pouvant nier la chute du premier homme et le péché originel, il soutient que le pécbé, pour avoir obscurci la perfection primitive de l'homme, ne Ta point détruite , et que l'homme peut toujours la retrouver par les seules forces de sa nature *. Le
' />./««»., p. ii.
' Dr .Vi'ii'g,, p. 40. Quonaodu gralias Deo in Kleraum cauimuf, s'i.non manehil in nt>bis ientuf H memoris debiU bujus}
* I>e Hi:.sarrict. eiim.. p. 12.
• Df Milrir., p. il.
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L ÉGLISE Hi
Christ est venu moins pour relever l'homme d'une di*chéance radicale que pour l'élever plus haut, et le porter plus loin dans la voie de la perrection absolue. La révélation est un nouveau sens que Dieu a donné à l'homme pour atteindre la vérité.
Ce résumé rapide des idées de Tertullien suffit pour Taire comprendre dans quelle réaction ce génie ardent entraînait le Christianisme. 5i la nouvelle doctrine eût suivi ce mouvement, elle n'eût pas seulement rompu tous les liens qui l'attachaient k la philosophie grecque, elle eût abandonné les grandes voies de l'idéalisme pour un véritable sensualisme à peine relevé par le sentiment religieux. La doctrine de Tertullien était au Christianisme ce que le Stoïcisme avait été k la philosophie socratique, élevée si haut par Platon. Il abaissait et mutilait la pensée chrétienne, et, en prétendant l'émanciper du joug des idées grecques , lui coupait les ailes , et l'enfermait dans un naturalisme étroit. Au fond, ce qui domine dans les traités de Tertullien, c'est beaucoup moins l'antipathie pour les doctrines grecques en général que la répugnance invincible pour les idées platoniciennes et pour toute espèce d'idéalisme. Malgré son mépris pour la philosophie, il puise largement aux sourcas stoïciennes; il en tire sa théorie de la connaissance, sa doctrine de l'identité de la raison et de la nature, sa psychologie, sa physique. Il est à croire qu'il en eût tiré aussi sa théologie, s'il lui eût été permis d'être conséquent. L'esprit de Tertullien est net, ferme, puissant par la logique, mais il manque de souplesse, de délicatesse et d'élévation. Il ne conçoit rien qui ne puisse se représenter; il nie toute réalité qui n'a pas forme et couleur , et la sut>-
i\i IMKOIUCTIUN. UVRK W.
slîiiipe lui (Vliappp pailout oii il ne voit p:is un rorps : c'est ano. imagination plutôt qu'une intelligence. Mais quelle imagination ! quelle passion dans la polémique! quelle éloquence dans les pensées morales ! quel éclat , quelle vigueur dans les descriptions de la nature! !\'est'il pas, malgré toute sa barbarie, le plus grand écrivain de la primitive Église? Antipathique au Christianisme par le côté sensualiste de sa doctrine , Tertuttien était dangereux par le côté mystique ; cet ennemi de la philosophie était au fond un hardi novateur dans son entreprise de réaction. II supprimait à peu près toutes les sources de connaissances légitimes ou illégitimes, profanes ou sacrées, et y subslituail une seule chose, la foi, non la foi enchaînée à un texte, mais la foi libre, intime, soudaine, comme l'inspiration qui la donne. Voilà donc ta doctrine de l'Église livrée à tous les caprices de la méditation individuelle ! Voilà le mysticisme de la Gnose qui renaît avec ses sectes d'inspirés et d'illuminés! Le Montanisme de Tertullien était un bien autre danger pour l'Église que l'infliience des doctrines grecques.
I.a réaction qui s'était déclarée contre la philosophie grecque ne devait point prévaloir, parce qu'elle était prématurée. Le jour n'est point encore venu où le Christianisme , ayant atteint à peu près son développement complet, n'aura plus qu'à préserver ses dogme* du contact des doctrines étrangères. Pour le moment, il a plus besoin do po développer que de 5c défendre, de s'étendre que de se restreindre , d'embrasser que d'exclure, l^cs premiers IN-res de l'Église, saint Justin, Athénagore, Théophile, saint Irénée, avaient introduit quelques idérp grecques dans la doctrine mainte;
l'UILUSUi'llIË UES 1>EKES IIK L EGLISE. ÎW> mais ils l'avaient fait sans méthode et sans système. (^ empiTints semblent i)lulôt des souvenirs d'esprits cultivés qui ont passé des écoles grecques au Christiaitisuie qu'une combinaison savant? et profonde d'idées d'origine différente. D'ailleurs, ces Pères avaient laisse bien des problèmes à résoudre dans toutes les partios de la doctrine , en théologie, en cosmologie, en psychologie. Le dogme primitif distinguait neftemer;t trois principes dans le divin , le P^rc, le Fils et l'Esprit ; mais il n'avait déterminé d'une manière précise ni la nature propre ni les attributs de chacun. Quelle est la iialure du Père par rapport au l''ils, et réciproquement ? Comment le Verbe est-il médiateur et créateur? Comment révèle-t-il Dieu au monde et relie-t-il le inonde à Dieu? C'est ce qui restait à expliquer. Quant au Saint- Esprit, la doctrine des apâtros n'avait guère fait que le uoraraer. Sur l'homme, leChrisUanisme primitif était encore moins explicite-llprofessaitlarésurrection des corps etrimmortalitédesâmes, mais sans indiquer les rapports de l'àme et du corps, sans énumérer les facultés qui dans l'homme se rapportent à l'une et k l'&ulre substance, sans déterminer quelles sont les facultés propres à r&me , et par quelle faculté l'àme communique avec Dieu. Enfui , sur l'origine du monde et sur le principe du mal , le dogme primitif se réduisait à peu près aux récits de la Genèse. Tout ce qu'il y avait ajouté, c'est que le Verbe concourt k la création divine comme instrument. Mais en quoi et comment le Verbe seconde-t-il le Père dans cette œuvre? Qu'est-ce que la matière? D'oii vient la chute de la créature? Est-ello propre n l'homme seulement ou commune k tous les ?lrcs ci-éés? Est-elle un simple accident de la liberté
îW INTRODUCTION. LIVRE II.
ou une nécessité résultant de la nature méitie de la créature ? Toutes ces difficultés et bien d'autres attendaient une solution. Cette grande œuvre de dévelop* pement et de perfectionnement de la doctrine n'ét^t point la seule à accomplir. La nouvelle religion se trouvait alors en butte aux attaques de deux sortes d'adversaires. Pendant que les philosophes païens tournaient en dérision les récits de l'Ancien Testament, les Juifs affectaient un profond dédain pour toute cette exégèse chrétienne, fondée sur la traduction grecque des Septante. Dans un livre étendu, dont Origëne nous a consei-vé de nombreux fragments , Celse parcourait les livres saints , relevant avec soin tout ce qui prétait à la critique ou au sarcasme , et signalant au mépris des Grèce ce qu'il appelait les grossières superstitions d'un peuple barbare. D'un autre côté, les Juifs de la grande synagogue d'Alexandrie se vantaient de posséder seuls les vraies traditions de cette sagesse divioe, que les Chrétiens n'avaient pu puiser qu'à la source impure d'une traduction étrangère. Déjà , il est vrai , les docteurs de la nouvelle religion avaient essayé de détruire ce redoutable argument, en couvrant la Irv duction desSeptante de l'autorité toute divine du Sunt- Esprit. Mais cette tactique, toute- puissante sur les croyante , demeurait sans effet sur les philosophes el sur tous Ifîs esprits éclairés parmi les Gentils. Où était la preuve do l'inspiration du Saint-Esprit dans cette œuvre récente? Et comment lui attribuer des modifications dans lesquelles l'influence de l'esprit grec était manifeste? Donc, pour des raisons diverses, ni \ef- Juifs ni le? iWer» ne pouvaient attribuer les alléra- Ijons des livres s&cr^ à l'tnspiralion du Sainl-Ei^ril.
PHILOSOPHIE VEH PEHES DE L'EtiLISE. !1T
1.6 Christianisme courait ainsi un double danger. Par la critique des philosophes, il risquait d'âtre confondu avec des traditions que ta raison des Gentils traitait de superstitions ; par le dédain des Juifs , il pouvait perdre le prestige de son origine divine. Il fallait donc, pour répondre aux philosophes, faire accepter k la raison des Gentils cette tradition sacrée , objet des dédains et des sarcasmes de la critique philosophique. Mais comment y parvenir autrement que par une interprétation libérale et philosophique de textes, laquelle s'attacherait moins à la forme qu'à la pensée , moins à la lettre qu'à l'esprit? D'une autre part, il fallait, pour répondre aux Juifs , tout en maintenant la traduction des Septante comme la seule base légitime de l'exégèse chrétienne, pouvoir la comparer avec le texte original , et montrer que les variantes expriment toujours au fond la même pensée que le texte hébreu primitif, ou même une pensée supérieure. Telle était la triple t&che imposée aux défenseurs du Christianisme : 1* fdnder la doctrine en comblant les lacunes et en expliquant les difficultés ; 2* établir l'exégèse chrétienne sur la connaissance des textes hébreux; 3" réconcilier la tradition hébraïque avec la raison et la philosophie. ï/œuvre était digne du génie des Pères aJexandrine.
L'école chrétienne, fondée, dit-on, par saint Pautène, se développa rapidement au sein du grand mouvement philosophique et religieux dont Alexandrie était le centre principal. Sous ia direction élevée de saint Clément et d'Origène , on la vit entrer en communication avec toutes les grandes écoles et les gi'andcs doctrines d'Alexandrie. Origène assiste aux
as IMKODLOTION. LIVKK II.
leçous du fondateur du Néo-Platonisme, et, d'un autre côté , des philosophes platoniciens vont entendre Origène. C'est à tel point que dans cette mêlée générale les doctrines s'eiïacent et les écoles se reconnaissent à peine. Il se rencontre nombre de docteurs dont on ne sait s'ils sont chrétiens ou philosophes. Origëne connaît à fond toutes les doctrines anciennes et nouvelles du Platonisme. « Il vivait, dit Porphyre, dans un com> merce intime avec Platon. Les écrits de Numénius, de Cronius, d'Âpollophanc, de Longin , de Modératus , de Nicomaque, et des principaux Pythagoriciens, ne quittaient pas ses mains *. a Ces communications intimes et profondes entre toutes les écoles et toutes les doctrines nous expliquent l'origine, le caractère et la portée des doctrines des Pères alexandrins. Si on veut bien comprendre saint Clément et Origène, il faut, penser toujours h. la Gnose, à Philon et au Platonisme ; car ce sont là les trois sources auxquelles ils puisent généralement. Quant aux premiers Pères de l'Église , h saint Justin, Aihénagore, etc., il ne parait pas qu'ils nient exercé une influence notable sur la pensée des Pères alexandrins; saint Clément cl Origène ne citent jamais leurs écrits. Le mouvement qui se fait b. Alexandrie les attire et les préoccupe exclusivement. Qu'avaient- ils besoin de porter leurs regards audelà? Alexandrie, en ce moment, c'était le monde entier.
Ce qui frappe tout d'abord dans les livres de saint Clément, ce sont les efforts qu'il tente pour émanciper le dogme chiélien du Judaïsme et poui- le rattacher à
' lîusèb., lihi, iitI., c. lï, p. 19.
liULOSUmiE DES l>ËHRS DE L'ÉULISE. m
la [jliilusophie. « 1a pluparl, dit-il, redoutent la philosophie grecque comme les enfants les spectres , craignant qu'elle ne les détourne de la religion à son profit *. » Déjà, on a vu saint Justin et Alhénagore , et en général les apologistes , rechercher les traces de la parole divine dans les poètes et les philosophes de l'antiquité. Saint Clément s'engage plus profoodément dans cette voie ; il rejette énergiquement la thèse qui considère la philosophie grecque comme l'œuvre du démon ^ , et cile en témoignage de sa haute origine la vie pure et sévère des anciens philosophes. Il fait remonter , il est vrai , cette philosophie k la source hébraïque ^ ; mais il est loin de croire qu'elle ait corrompu ou même altéré le germe divin en le développant. Cet heureux larcin de la philosophie est une œuvre providentielle. Ainsi considérée , la science grecque est une préparation & la foi tout aussi légitime ut aussi eOicace que la tradition hébraïque *. C'est le même Dieu qui a été reconnu et adoré par les Grecs, les Juifs et les Chrétiens : seulement , il n'a été donné t|u'aux derniers de le connaître en esprit. C'est le même Dieu qui a inspiré les deux Testaments et doté les Grecs de la philosophie ; en sorte que l'éducation des trois sociétés judaïque, grecque et chrétienne , bien qu'elle ait été faite avec des instruments
' s. Olcra., .SlroHi.. I, vi , ci, p. 780. Oî tcaU.si fi, wxôiMtipol