‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · I. so · texte numérisé non relu

I. so

tic ANALYSE. LIVUE t.

inetniimnt qu'H emploie, il trouv« la matière rebelle k sa direction et se refilant h revêtir la forme que la raison de Tartiste a voulu lui donner. G'^ que la niatière k laquelle l'artiste s'attaque, tantftt fait obstacle et tantôt fait défaut , et que sur ca théMre, souvent trop étroit, l'art étouffe ou luigoit. Uu8 l'Ame, par la seule puiesance de son essence, doiMiue son sujet et t'amène à la forme qu'elle veut , sana qu'il puisse opposer la moindre résistance à sa vol«nté *. Les anciens croyaient faire descendre les Dieux au milieu d'eux, en fabricant des statues. Il y avait Ib une pensée profonde; car l'Ame e^ un Die» dont la fonctioM propre est de créer des formes , en vertu des raisons cachées dans les profondeurs de soR essence. La statue est donc l'image de l'Aroe, NI tant que fonne, et la vraie représentatûti d'un BiettV

Ainsi au sommet et a» centre du monde iRt^'gible, brille Vlntelligeace , soleil divin qui éclaire tous les fttres, type de la Raison. Immédiatement au*<les60us se tient l'Ame immobile, comme l' Intelligence k laquelle elle est suspendue , assise sur la limite du monde intelligible, v^itable médiateur entre les deux mondes , qui transmet les idées à la Nature , et qui rattache la Nature aux idées, par l'intermédiaire des raisons séminales. Reste une dernière difliciilté : comment le sujet matériel participe-t-il de l'idée? Jje rapport du monde sensible au monde intelligible ne

Knn. IV, IN, 40, H- Jt ftîwîoçfcvafKi «ue(« oupâTuv, i(ç t4 yt— x'oOai Tl xal !)ÛTUC f);iiv, û; au j) £yi[ , où éwofintM t*n> 1; «ig^C

* Enn. tV, tu, M.

PliOTm COSMOUMUE. «7

ressentUe en rien au rapport des choses sensiMce entre «Acb^ legaeti, tout intime qu'ij esl*, implique toaJDurs distini^n > séparation àe tien , «t par stiit« impossibilité de parii(npati<»). €'eet m^me parce que «Mis nais twswns ïUwser par une grossière analogie que nous comprenons di^cilemeirt et mal le rapport de l'être intelligible à l'être «eimble, de l'idée h )a mMière. D'abord l'idâe we descend pas rHetnéise «tens ta natière *. Supérieure au lieu comme au leittpè , en ea qualité d'&tre i«tel>Hgib}e , l'idée reste dans Ift ffphère inteflligib^, et de là, sans elToit et Eans mowemeM, illumine i'Aone ^, laquelle transmet te myon ioteltigiUe , non phis sous ft>rme d'idée , Riais 9om forme de niiBoB, an e^et znatériel le plus v(»sia. C'est donc la raison séminale eeitte , et noR l'idée ellemême , qui habite la maitàère. Dans l'œuvre de la forni&tion des 'ëtnee, cette rànon n'agit pas sur la matière vomme la -omsceptton^ il'artisbe, c'est-à-dtre exténeorMnent; elle agit intérieurement, et, par oae action soarde-et irrésistible, elle amène la matièrek la formel L& participation du monde sensible au nronde intellig:ibte n'est -donc point immédiate; ette se fait ^«r ob principe intermédiaire , qui est l'àme et èa raison. Mais commeat J'intclligibie aflt-il présent au sensible , l'intelligeDce et l'àme à lu matière? 1a natwre fietft

« Bbo. Vl,\,7,«.

' finn. VI, «, 8. tSkafvj yipm\ iDiafx<*tmo'itat, fA itifilfMnTÛ>

^ £na. VI, V, 8. Oi' ^ ititK iiA irâm; (iJUi) inhi.Mvn; xui ni^p«fiiawni: , iXX' iï «ÙT? fMTCwvDï- «' Enn. IV. lï, *A.

iet ANALYSE. LIVRE l.

nous en donner une idée *. La vie sensible circule daos le corps, sans qu'on puisse la fixer ni ta circonscrire dans une partie ; elle reste simple , une , infinie, daos un corps multiple, composé, fini. Or, l'être intelligible aussi est une vie , majs parfaitement pure, dont la vie sensible n'est que l'image.

Il ne faut pas oublier que, dans la pensée de Plotin, créer , former et faire vivre ne sont des actes distincts que dans l'ordre logique , et qu'en réalité ces diverses fonctions se confondent dans un acte chroDologiquement simple et indivisible. Mais Flotin n'en tient pas moins à cette distinction ; il y tient tellement qu'il la transporte jusque dans ta nature de l'Ame. Ainsi, il distingue le Démiurge et l'Ame du monde, attribuant à celle-ci la fonction de vivifier le monde , et & celui-là la fonction de le former et de l'ordonner*. Il est bien clair qu'il n'entend réellement point reconnaître par là deux Ames substantiellement distinctes ; c'est toujours la même Ame ' , soit qu'elle reste dans le monde intelligible pour y contempler les idées, soit qu'elle se développe extérieurement et se répande âxos le monde sensible, soit que, dans ce monde, son action consiste i. vivifier , à former , à conserver , ou k gouverner ; c'est toujours la même Ame , mais avec des fonctions différentes , qu'il faut bien distinguer , si on veut s'expliquer complètement l'œuvre de la création. Bien que Plotin n'exprime nulle part d'une manière formelle la priorite logique de l'acte de la formation

■ Ebd. VI, T, ts.

) Bon. IV, n, 40. ÀIÂ' lirt'i ri xoofin» itTilv, ri filv mc ^

' Edd. IV- rv, 10. Mi9)ià;.<lw;(i| xa'i 1-j Ffyw-

PLOTIK. COSMOLOtilË. ift»

sur l'acte par lequel l'Ame meut et fait vivre le moude, cette priorité ressort clairement de sa doctrine sur le Démiurge et l'Ame du monde. Le Démiurge, en effet, forme le monde, sans sortir du inonde intelligible qu'il habite toujours; l'Ame du monde se répand dans la nature entière ^. Il suit de là, que non seulement elle est inférieure au Démiui^e, mais qu'elle le présuppose, et que, logiquement parlant, TAme forme le monde, avant de le faire vivre.

On vient de voir comment l'&me produit et forme ; il faut la suivre dans sa nouvelle fonction de puissance motrice et viviliante. L'Ame communique le mouvement et la vie à la matière, tout en restant immc^île et inaltérable. Ce n'est pas de sa propre substance et de la matière qu'elle forme les êtres vivants et les corps ; elle ne mêle rien d'elle-même à la matière ; elle anime les êtres, comme le soleil illumine les corps, sans passer duis les choses qu'elle fait vivre. Il suffit qu'elle projette son image dans les corps, qui la reflètent comme autant de miroirs '. Ce serait se faire une fausse idée du rapport de la puissance et de l'essence relativement àt'Ame, que de le comparer au rapport de l'image et de l'exemplaire '. L'image n'est pas l'acte pur et simple de l'exemplaire dans le monde sensible ; elle suppose, en outre, une puissance créatrice et une matière. Quand donc l'exemplaire a disparu , il reste encore

1 Bdd. IV, tv, *o.

' Enu. 1,1,8- En» xai rù itcai\ S).» oura fu«, « Sti ipavrâeux if avT^ï xa'i oûfiaro;, ôXïà fiivmva fùv >ùc^, if<{k>la A ai/nt 3 Bon. VI, 1*, 9, \0.

470 ;\NALV!IK. MVRE I.

taotôi l» matière seule , taniàt l*acle de l'artiste et Im matière *. Maie la puissauoo de l'Ame pour prodtâre n'a besoin de riefi autre obose que de rcasenee ; eiie est l'acte de l'essence , et , soiia ce rapport , alla en est l'image , m&ia une image doot l'exenipkirct prodat h la foi» coDimtt type et comme puissance *. L'acte, )m. puieaance et l'essenoe ea oonfasdent donc dana t'Ame, eu BOirte que partout où se montre l'aotion de t'Ame, se révèle aussi son essence. Pour comprendre cette ubiquité de l'Aioe, es essence aussi bien qu'en puissance, il faut B'élever au-dessus du manda matériel \ Un corps oe pénètre pas réellement un autre corps ; toute combinaisoQ, toute union, toute fusk» entre objets aensibles, n'est qu'une juxtaposition *. Mais )'&me pénètre )e corps dana sas plus petites parties, sans rien perdre de son unité et de sa simplicité \ L'intelligence pénètre l'âme plus facilement encore. Il est vrai que i'étre qu'elle pénètre est intelligible comme elle. La sensation, en noua attestant l'unité de l'être sentant dans la variété des organes sensitifs , peut nous faire comprendre comment la vie universelle pénètre dans toutes les parties du monde, sans cesser d'être une et indivisible ^

Ainsi l'Ame est présente partout duis te monde, eo essence aua» bien qu'en puissance; elle le pénètre dans toutes ses parties , sans se fractionner ; sans a*d-

' Enn. VI, IV, 9, 10.

I Bbd.VI, it, <0.

3 Bdd. VI, IV, II.

* Edq. VI, IV, Il

* Enn. VI, IV, Il •Enn VI, I», 18.

tendre, elle l'eaibrasBe «t l'eavdoppe dans m totalité c elle est dans le moade, comoie Twiité dans tat nombrei, conuDO le ceatre dam la circosférence , ooionae t* lumière dsiw les objeta, corame le «ob dalis Tâspaee *> L'unité Be retrouve dana chaque nombre, et pourtant elle se se putege pas ; le cente« répond h tous les p<Hot0 de la ciroonféreoce , sans se développer ni s'étendre; le BOD traverse l'espace sans se diviser; lo lumière éclaire les objets les plus divers et les lieux les plus distaota, sans se briser en fragments. De même l'Ame est, par rapport à l'Univers, comme un centre liunioeux rayonnant dans une immense sphère qui l'enveloppe de toutes pw-ta. « Toute ftme doit penser, s'écrie Plotin , que c'est l'Ame qui a créé toi» les êtres sensiblea ' ; car c'est elle qui a répandu partout la vie sur la terre, dans la mer, dans l'air et dans le ciel ; c'est elle qui a formé le soleil et tout le système des aatree, et qui le gouverne avec une s^esse admirable, et tout cela sans abaisser son auguslenature, ni se mêler aux êtres auxquels elle communique ta forme , te mouvemmt et la vie , et sans jamais cesses d'être elle-même , c'e8t>ii-dire toujours essence et vie éternelle , tandis que tout le reste natt ou meurt, eelon qu'elle donne ou Ate l'être et la vie. Mais comment la vie se répand-elle à la fois dans le tout et dans chaque être en particulier? Toute Ame qui a quelque ncdilesse et qui est digne de contempler les choses d'en haut , si elle s'est affranchie de l'erreur et s'est dérobée aux (Â^tB qui fascinaient les regards des

' EffD. VI, IV, 9,1», M, 18.

» tau. V, I, 1.

imes vulgaires, se représente la grande Ame du monde rentrant dans le repcs, et le monde agité et tnmultueux retombant tout~li~coup dans le silence et l'immobilité. Alors qu'elle contemple l'Ame débontaot de toutes parts dans cette masse immobile, la vivifiant, l'illuminant et l'ornant , comme les rayons du soleil éclairent et dorent les épaisses ténèbres, et relevant ce ffT&nd cadavre de la matière , pour lui souffler une vie immortelle. Tout a changé : le ciet , éternellement mû par l'action de l'&me intelligente, est devenu un être plein de vie et de félicité ; et la présence de l'Ame a fait UD tout plein de vie et de beauté de ce qui n'était auparavant qu'une masse inerte , abîme ténébreux de la matière et du non-être, objet d'horreur pour le Dieu, comme dit le poète. Hais la puissance et la nature de l'Ame se révèle encore avec plus d'éclat dans le gouvernement du monde. L'Ame se communique à toutes les parties de cet immense corps , en sorte que tout être grand ou petit y est animé , et que chaque corps a son &me propre. Quant à la grande Ame, elle ne se divise pas pour pénétrer dans chaque individu ; elle vivifie tout en même temps, et, en restant toujours une, entière, indivisible, semblable en cela à son principe, l'Intelligence, elle maintient dans les liens de l'harmonie et de l'unité ce monde d'une grandeur et d'une variété infinie. C'est l'Ame qui fait que le monde est un Dieu , que te soleil et les astres sont des Dieux. Et nous, que serions-nous sans l'Ame? Si nous sMiunes quelque chose, c'est patelle. Et un cadavre n'est-il pas plus vil que le vil fumier? Mais puisque c'est l'Ame qui des êtres fait des Dieux, il faut qu'elle soit elle-même un Dieu , mais plus auguste. Or, notre &me est faite

PLUTIN a>SllULU4^IE. i73

à l'image de l'kme unlvereelle. Et si vous la considérex dans toute la pureté de son essence, vous la trouverez semblable à la grande Ame et Bupérieure h. tout ce qui est corps. Sans l'&me, tout corps se réduit & la terre; et ou aura oeau y ajouter le feu, l'air ou l'eau, que sera-ce eucore? »

L'Ame universelle produit donc , forme et vivifie le monde. Mais en vertu de sa nature, elle ne peut opérer qu'univei^ellement, et tout ce qu'elle engendre, matière , forme , vie , porte le caractère d'universalité. C'est le Tout qu'elle produit, forme et fait vivre *. Hais que devieonent les parties , et quelle puissance leur donne le corps , la forme et la vie? Il faut nous rai>peler que l'Âme est comme l'Intelligence, une et multiple , et qu'en elle coexistent distinctement les âmea individuelles , comme les idées coexistent dans l'Intelligence. Or, tout de même que l'Ame universelle tend irrésistiblement, en vertu de sa puissance interne, à sortir de son essence et à se répandre au d^ors, pour porter dans tous les corps la forme , la vie universelte, de même chaque âme, étant de même nature que l'Ame universelle, tend à sortir aussi de son essence et à se répandre dans un corps , pour y produire une forme et une vie qui lui soient propres; de )À ce qu'on nomme la descente des âmes.

Pourquoi l'ftme individuelle se sépare-t-elle de l'Ame miiverselle , avec laquelle elle était primitivement et essentiellement confondue? C'est 1& un point diflîcile et sur lequel les plus grands philosophes ont hésité. Pythagore, Heraclite, Empédoclc , Platon,

■ Eau. IV, 111,40.

171 ANALYSE. UVBB 1.

ont énù des opinioDB fort diverses but ta dHcoile des &raes daos ud corps. On trouve duia PlaloB deux doctrines diiârentes , l'one qui consiste ï dire que la deicente de l'â^ne est une cbute , et qoe le corps est pour elle un tombeau t l'autre (eipoflée dira le Timée,i, que Dieu , après avoir créé les âmes , les a lancées d&aa le monde, pour y f épandre la forme et la vie *. Il ne faut pas s'étonner de la descente de l'ime dans un oorps, ni gémir des misères qui t'attendent dans sa nouvelle eondition ^. Cette chute dei âmes est une nécessité de leur nature et non point on accident Toute ftme individuelle eiistait priaitivemeni et en essence dans l'Âme universelle, mais sons ae confondre avec elle ; elle y coaservait ton caractère propre et personnel. Or, par cela m&ne qu'elle s'en disth^uait, elle devut tendre , et a tenda en effet , à s'en séparer et k se développer d'ooe ma^ nière Indépendante. C'est dans ce mouvement d'eipannoB libre qu'elle s'est éloignée indéfinimott de l'Ame du monde , qu'elle a rencontré le prinàpc (^ posé à l'âme , la matière , et qu'elle s'y eat établie, après l'avoir formée K Cette rencMitn est on eKet naturel de la puissance de dévelof^Mment inhérente i l'essence de l'âme. L'âme indivtdiMille étant, de même que l'Ame isiiveraelle, un prineqw fécond, tend à se développer extérieurement et à prodwre; mais comme elle est distincte de l'Ame do monde,

< Eqd.it, THi, 4, 1, 3.

' Enn. !V, nii, 4, î, 3.

• Enn. IV, nii , 4. <5tœv *ii toûm SA xpô*»» '^oiô, ftâyeu*' *'

cette dtstùiicUoii , déjà ré^le au princqw, sa mw{|ua davastage et devienl une vraie eéparation dans le dévelq}pemeiil^ Eu c^, les ftmw ne font que suivre 1« loi commune. Tout principe récood tend invinciblentant h. se développa. C'est une nécessité k laquelle obéia< sent l'Ame universelle, l'inteUigence el I'Uq lui-aténe. Écoutons Plotin racontw poétiquement la descente dea âmes, a Les ftmoB des hommes, a>aBt vu les imagea dans le monde sensible, cfHnme dans le mÏFoir do Baochiis, s'élaoceni d'en baut sur la terre, sans se séparer toutefois en essence de l'Ame et de l'inteUigence. L'Intelligence qui les domine ne descend point avec elles ; en sorte que, tandis qu'elles plongent jusque dans les ^mes de la matière, leur tâte se tient aurdeaeus du ciel. Elles descendent d'autant plus avant, que le aijet natériet sur lequel elles ont à veiller a ptua besoin de leur action et de leurs soins. Mais Jupiter, le père des âmes , prenant pitié de leurs peines , a fait leurs liens mortels ; il leur accorde un repos à de certains intervalles, les délivrant du corps, afm qu'elles puissent revenir babitu' l'Ame universelle, et partager sa vie bienheureuse et pure de tout souci dea choses d'ici bas. Et, en effet, le monde sur lequel l'Ame a pour fonction de veiller se suffit h lui-même , puisqu'il est éternel el immuable dans sa forme et dans son mou-

■ Bdd. iV, nu, i Glnp au> tû jAi/ ;mvci> iTm», bf^puicro yâf

çirre^ (v «ùt^ uiivou , oùî' ij tô itXn9*; t» avtûv SvnM toÛtwv tûv ini T9Ù i^'S ^lïMlOrTim) fin rSn filT «ùtà tilï itpÔoooï XoSât- Tcdv, a Jniyûv tTXij^^i fâ&V' Tftv nÙTÔv rpôirsv oûA "^"X^-i '^" P^'^' triai r>i) TÛv Si' tùxà; ytv«fiivwv ipmtvTwu, (fictp ttâçi) ifiiaii Tsirto

i76 ANALYSE. LIVRE l.

vement Ainsi, tout dans le monde étant Bomnis&tBie commune mesure par une raison unique , les d)ouv&' mente des &mes , soit qu'elles descendent , soit qu'elles remontent , rentrent dans Tordre universel. Ce qui Le prouve , c'est la symétrie parfaite qui existe entre les mouvements des âmes et les autres mouvemeals de la vie universelle : ainsi les actions, les fortunes, les destinées , trouvent toujours leurs signes dans les figures et les mouvements des astres ; admirable accord que les anciens avaient t^servé et qu'ils exprimaient par la musique. Or, il n'en pourrait être ains, si toute pasHon et toute action du Tout n'étaient réglées par des raisons immufd)les qui gouvernent les mouvements des Ames dans le ciel , au-dessus du ciel et au-dessous. Et d'où vient cet ordre merveilleux î L'intelligence reste au-dessus du oiel , et de I&, sans sortir de son repos, elle rayonne dans le monde sensible par l'intermédiaire de l'àme qui reçoit l'impression de ridée et la transmet à tout ce qui la suit »

Puisque tous les mouvemente des âmes rentrent dans l'ordre universel , il s'ensuit que leur descrale sur la terre et le choix du corpsqu'ellesdoiventtaabiler sont réglés d'avance et irrévocablement A chaque ftme BOD heure ; <^nd cette heure sonne , les ftmes s'élancent et pénètrent dans les corps préparés d'avance à les recevoir-, agissant dans ce mouvement comme si elles obéissaient aux forces et aux tractions dont la magie fait usage, et répandant partout la vie dans on temps déterminé *. La descente des âmes dans tes corps est donc fatale ; mais elle est en même temps

■ Enn. IV, III, 13. KwlSUec Alnx^^X' ou)N¥«r»V^' ''^'

PLOTIN. COSMOLOGIE. i7l

libre et spontanée. Car, bien qu'elle n'ait été ni choiae ni consentie par les âmes, elle est libre, en ce que nulle cause extérieure ne vient la déterminer, et qu'elle n'obéit qu'h une impulsion intérieure et naturelle qui est, il est vrai , irrésistible *. Qu'y a-t-il de plus nécessaire que la vie de l'Intelligence et que l'acte par lequel elle rayonne vers l'Ame? Et pourtant l'Intelligence est le type suprême de la liberté *.

Hais la descente des &mes n'explique pas complètement leur contact avec le corps. Pendant que l'ftme desceud vers la matière , celle-ci , de son côté, sort de l'abîme où elle était cachée , et où l'âme ne peut descendre , pour s'élever vers le principe dont elle attend la forme et la vie. Or, pour que la matière, incapable de mouvement par elle-même, aspire vers l'&me et s'en rapproche, il faut que déjà elle en ait de loin senti le souffle et contracté l'empreinte. Alors , de pure matière, elle devient corps et s'élève vers l'âme, qui, entraînée de son côté vers elle , par un mouvement irrésistible, la rencontre, l'occupe, et lui communique la forme et la vie *. Mais d'où vient cette première transformation de la matière pure? De l'Ame, principe

mpmti xaX«ûvTaf , mrtaoi, ta'i l'iaiiu ilf ti irpisc^opav owfia, ûc li- «Ma: rà ytyvifina àiev imâptai fwyuv, na\ éXxaTî twi* lo]n>paTt, ki- ><T<l6(u Ti xal ^'pf odai .

' Enn. IV. m, 13. lovi A sûrt tuavaM, oSti itiftfot'aai . «Sri fb àoO«im rBisvrsv, û; ■xfitl.iaOai , âiXà ûf xh iciiiqcv luxrJE ifiitt, ^

fiopû xivoûfuvat.

* Enn. IV, iii, U.

Enn. IV, III, 15. lan A Daûi|wM>i TDÛ vairroû, (!( «ûpomly fil* itfûtm ■ xoî 9Û;ui IxiT KfovXaSsûvai, Si ' acvnv ^ jptpaiiai xài iiri '.à yttHç'ifKÊ nipata, lit 5^m « il; fmw^ lKr«9Sa(.

178 AfTALTSE. LiVftB t.

Unique de toute forme el de toute vie. C'est l'Ame universette qui , avant la descente de Yime partietiliËre dana la matière qu'elle doit habiter, illumine tout de ses rayonset pénètre jusqoe dans les plus obscures profondeurs de la. masse matérielle. Défi lors cette masse Commence ft se nwuvoir et h se former en corps, qai s'élèvent d'aotanl plus haut qu'ils ont ressenfi de |>ln près l'inQuence des rusons de l'Ame.

Tmlà comment P Ame répand dans te monde la forme etiavie. Par elle-même elle forme et fiutvivreleTonl; par les âmes individuelles qui s'échappent de son 8eiR, elle forme et fai* vitre chaque partie dans le Tout. Le monde «'est donc pas seulement l'œuvre de l'IntelSgence et de l'Ame ; diAque Dieu ^ chaque tme y a travaillé. La fable de Pandore, créée pw ProaïétWeei dotée d'un présent par chacun des autres Dienit , |«r Vénus de la beauté, par Mercure de l'intelligence, Ht le symbole<Je la création du monde*. Le morceau (Tsrgi!e formé par Prométhée, que chaque Dieu et chaque Déesse enrichit à son tour et qui fait l'admiratim (te toutrOIympe, c'est la matrère primitive qtii , recevant de l'Ame divine ou Providence la forn«e(fevie universelles, et de chaque être du monde inteiligiblei idée ou âme, une forme et une vie particulières , devient le tout harmonieux et complet qu'on a,pfàk le monde {*Q«pm)\

Plotin vient d'expliquer comment et pourquoi tes âmes descendent dans le monde sensiWe. H va diK maintenant dans quel ordre elles y descendent, et fi

PLOTIN. COSMOLOfiiE. «7«

toutes s'arrêtent dans les méines lieax< Twtes les Anes, quittant le monde intelligible, vont d'abord dans te ciet , et y prennent un corps & travers lequel passent celles qui descendent plus bas que le ciel *. Les autres s'y arrêtent et s'y fixent irrévocîAlement. Parmi «elles qui desceiklent jusqoe dans la région terrestre , tl y en a qni demeurent k ta surface de la matière, prêtée à renionter vers le ciel et vers le monde intelligible ; it y en a d'autres qui s'enfoncent dans les profondeurs de la matière, et dont les ailes, appesanties parles épaisses vapeors qui s'exhalent de ee séjour, ne peuvent plus tes pmter au séjour divin *. Alors se manifestent les diffé^ rences entre les fljnes, soit qu'elles viennent de» coipsi ou des destinées diverses, ou du genre de vie, on enfin de la nature primitive des Ames *. Les unes vivent à la merci du destin, les autres y succombent j d'autres viveDt par elles-mêmes, libres du destin : mais toutes sont également soumises à l'ordre universel. Car tout rentre dans cet ordre qui dérive d'une cause et d'une raison unique , et qui est la même pour tous les êtres.. Il n'y a point dans l'univers une série d'êtres qui obéisse à l'ordre, et une autre série qui re^e absadoiP née au tiasard et au caprice : seulement il fout too* joura conudérer l'ordre et le bien, non par nppoti an individus, mais par rapfwrt aa tout *.

' Kon. IT, m, (S.

' Edd. IV, ni, <5. Ka! ai fdv ôir' oùpaioû tic ffûpanr ricsturtcw, ifltiàit' £Dwy ti; SfiattKifnipn-rt' aSt ■Il ^a|«f otm9f»f

' Enn. IV, 111, 15. ripmrai A Jiôyafoi, n oufidétir» ri;3i hn^- Qn^n ■KOfaXXxftHt, ivxi til);aiî, i i%i Tpoya7(.

* Enn. IV, m, 1 6. (>v yàp ti )ilv 3iî vofu^tiv /sv^ttii^i, t« A

iSO ANALYSE. UVBE I.

Mus quelle raison a-t-on de croire que les fimes vont d'abord du monde intelligible dans le cielî Si le ciel est le meilleur lieu du monde sensible (et qui pourrait en douter? ), il doit être le plus voisin du monde intelligible. Les corps célestes sont donc les preniiers qui doivent recevoir les âmes, étant les plus propres à les recevoir. Le corps terrestre n'est constitué que pour recevoir une âme inférieure, par cela même qu'il est plus éloigné de la nature incorpordie du monde intelligible *. Toutes les âmes ilInnûneDi d'abord le ciel : il y en a qui s'y fixent irrévocablement; les autres, tout en y laissant leurs plus purs rayons. passent dans les corps sublunaires qu'elles éclairenlde leur lumière affaiblie , et vont ainsi jusqu'aux derniers êtres, sur lesquels elles répandent les dernières clarlès d'une lumière qui s'éteint '. Ainsi, qu'on s'imagine un centre, autour de ce centre un cercle lumineux qui s'en échappe par le rayonnement , et autour de ce cercle un autre cercle lumineux aussi, mais empruntant si lumière du cercle qui lui sert de centre ; ensuite audelà et en dehors de ce centre, de ce cercle intérieur el de ce cercle extérieur , un autre cercle , non plus lumineux, mais seulement illuminé par une lumière étrangère. Qu'on se représente ce cercle comme un rhombe ou une sphère qui reçoit la lumière du troisième cercle, et qui la reçoit d'autant plus vive et abondante qu'dl^

uroXoMOai i!ï rb oiÙT(E«ûai«v. £1 yi^ urr' «îtia; ylyrta^ai w"" fi/ntài; ikoXftuâiat, »! xarà Xtyov fia xai li^n fUiv, «of Ta 9"'?*' ripa St7 aviTfrijfiai xa'i avmfMa» vofiSUiv.

' Eau. IV. m, 17.

» Enn. IV,in, (7.

PLOTIN. COSMOLOGIE. iBi

en est plus proche; voilà Timage de l'Ame *. Comme une grande lumière, elle rayonne de toutes parts, sans sortir de son repos et selon une loi immuable*. Quant aux âmes particulières, elles rayonnent chacune dans la sphère étroite du sujet matériel qu'elles ont pour fonction d'animer et de faire vivre , et le gouvernent avec peine et fatigue. De même que le pilote dirige sonti avire sur les flots agités, et, dans l'cfTort de son travail, s'oublie au point de ne pas voir qu'il s'expose à être confondu dans le naufrage ; de même les âmes sont enchaînées à la destinée des corps qu'elles gouvernent'. Si chaque corps était parfait comme le Tout, r&me qui l'occupe pourrait le former et le gouverner comme fait l'Ame universelle, sans quitter les hauteurs du monde intelligible ; c'est ainsi que, dans le ciel, les âmes veillent sur les corps qu'elles habitent.

II y a diverses opinions sur la nature des corps célestes. Platon , d'après la doctrine d'Heraclite , pense que ces corps sont soumis comme les autres au flux universel *. Aristote, ayant imaginé un cinquième élément, admet l'immutabilité des astres; et c'est en eiïct l'opinion la plus raisonnable. Seulement, si on

' Enn.IV.Iil, t7. E?i ^às ri s'a; xntp», ici A Ta'itu xûx^i;

» Enn. iV, m, 17.

* EoD. [V, m, 47. IL'ta ir.jiritn tùv iiXoftttijuittv nXiiiva;

imtûiir 9vtim«irat^,tai mUMu; t^ tÛï >iûv iau«)ii'u, fi^i^M» ti nÂio'j xai aurai xs'i raïf iowtùv' fmiïoi jl xo[rtïj;t9nS9v, Tct^qQiToai ynjTii'ac tiaju't, rj(AtU<ii yûïiw; iaift''-riif

* Enn. TI, i, î.

iS! ANALYSE. LIVRE L

sutiposë que les corpâ célestes ne changent pai, il faut «avoir ai c'est J)ai' I ftme ou par le cofps que l'ttre céleste est immuable . tout être céleste ét&nt composé. Si c'est par le corps, il n'est plus besoin de l'âme pour expliquer cette propriété des corps célestes ; il suffit d'admettre l'incorruptibilité des corps en soi. SI c'est par l'âme, il reste k expliquer comment la nature corporelle se prête h. cette immutabilité *. Or il est évident que ce n'est pas par l'âme que l'être céleste peut changer, la nature de l'âme répugnant essentiellement au changement ; ce ne pourrait donc être que par le corps. MaJs tout Corps dans le ciel est un feu pur et subtil qui ne peut ni monter ni descendre ; il ne peut monter, puisqu'il est au plus haut point possible, â moins de franchir la limite qui le sépare du mondé intelligible; il ne peut descendre, parce que la loi d'un corps aussi léger est de toujours s'élever, et que, d'ailleurs , l'âme qui l'entoure et le contient préviendrait sa chute >.

Le ciel, ne pouvant changer ni par l'âme ni par le corps, est donc immuable ; aucun être dans son sein ne vient à naître ni h périr. L'Ame le garde et l'enchaîne dans ses liens puissants. Le feu du ciel est calme et immobile, parce qu'il n'a besoin d'aucun corps étranger pour vivre et agir * ; le feu terrestre est inquiet et turbulent, dévorant les aliments qu'on lui jette avec une insatiable avidité. Mais pourquoi les êtres célestes sont-ils immuables, tandis que les corps sublunaires changent? Platon en a donné la raison. Les êtres cé-

• Enn. 11,1, t.

' Rnn. Il, t, S.

> Enn. Il, I, »■

PLOTIN COSMOLOr.lË, tSâ

lestes sont formés par Dieu lui-même , tandis qiio les êtres sublunaires sont formés par les Dieux, ministres du Dieu suprême. Les corps célestes soiUmIs uniquement composés de feu T Platon regarde le feu comme nécessaire aux corps, qui, stinS cet élément, ne seraient pas visibles, comme sans la terre, ils ne seraient pas tangibles *. Platon veut parler de la lumière ; c'est elle, et non le feu, qui est la condition de la visibilité. Tout comme il est à croire qu'il n*y a point de feu dans les corps terrestres , il est vraisemblable que les Corps célestes ne contiennent point de terre , car îIb ne forment point une masse solide et & trois dimensions. D'ailleurs , dans cette hypothèse , on ne pourrait expliquer la rapidité des mouvements du ciel •.

Le ciel est un tout parfait qui se suffit à luî-même ; rien n'y entrai "en n'en sort*; aussi Platon le re^ préaenle-t-il sans organes. Le mouvement du ciel est circulaire , parce que ce mouvement est le plm parfait symbole de l'action de l'Ame. Il est supérieur à tous les autres mouvements en unité , en universalité , en indépendance * ; il est propre h l'universel ; c'est parce que l'Ame est universelle, qu'elle ie possède. Dans les corps célestes, rien ne fait obstacle au mouvement circulaire ; dans les corps terrestres , il est contrarié par un mouvement d'un autre genre , qui a pour cause la nature grossière des corps *. Mais il n'en est pas

•' Enn. n, i, e.

' Enn. II, I, 6.

î Enn. 11,1,8.

* Enn. Il, 11,1.

> Enn. 11,11,2.

iSi ANALYSE. LIVRE L

moins inhérent h l'essence de t'Ame. I/Ame gravite autour de l'Intelligence, comme l'Intelligence gravite autour du Bien *. Le ciel est donc éternel , immuable , souverainement heureux , non seulement dans son {ensemble , mais encore dans chacun de ses indi* vidus.

Il n'en est pas de même du monde subinnaire. Si le tout y est éternel, immuable, impassible, sans oi^ane, se suffisant à soi-même , libre et heureux, l'individu y est passager, mobile, sujet au devenir, ayant besoin d'une cause étrangère pour vivre et se développer, et possédant des organes par lesquels il subit l'action de cette cause. Dans le monde céleste , les corps n'opposent aucun obstacle h l'action et au gouvernement des âmes. Dans le monde sublunaire , tout coq>s est plus ou moins chargé d'une matière grossière, qui fait qu'il devient rebelle à la direction de l'âme et la condamne à un gouvernement plein de fatigue , de péril et d'agitation. Toutes les âmes qui descendent jusque dans le monde sensible sublunaire subissent cette triste condition, excepté t'Ame universelle. Celle-là produit, foime, conserve, gouverne toute la nature sans obstacle et sans eflbru Enfin , il reste & savoir si la terre ellemême est animée. Platon ne s'explique pas clairement sur ce point. Il semble que la terre doive avoir une âme comme tes autres planètes. IVIais si elle a une âme. elle sent, juge; et cette conséquence n'a rien d'absurde ^ Car, si les astres ont des sens, pourquoi la terre aussi n'en aurait-elle pas"? Cette hypothèse est

> Enn. Il, II, 8.

» Bon. IV; IV, 22.

ï Enn. IV, iï,î5.

1»L0TIN, CUSMULUGIt:. Wi

d'ailleurs conforme à la croyance générale. La religion nous représente les astres comme des Dieux qui nous entendent, nous voient et exaucent nos prières. Il en est de même de la terre, qui est bien nommée Déesse*. Ce qui prouve d'ailleurs que la terre a une àme, c'est le développement des pierres vives et des plantes : quand on les détache de la terre , elles meurent ; la terre est donc pour elles un principe de vie. C'est ce qae les oracles et les mystères indiquent, en appeluU divinités terrestres Cérès et Vesta '.

Maintenant, ce monde si parfait, comment l'Ame divine le conservera-t-elle? C'est ce que Plotin regarde comme trop évident pour avoir besoin d'explication. En effet, la création étant immanente et continuelle, créer et conserver se confondent dans un seul et même acte , simple et étemel.

Plotin aborde enfin le problème de la Providence. Une école célèbre, les Gnosliques, avait soulevé de graves difficultés sur l'origine et la nature de la création, ainsi que sur l'importance, la beauté et la perfection de l'œuvre créée. Plotin s'applique k les résoudre. L'Ame divine gouverne le monde , non par la prévoyance , l'intelligence et le raisonnement, mais par lu seule vertu de sa présence K Elle ne le forme pas successivement ; elle l'illumine tout entier, et toujours par la lumière qu'elle puise dans la contemplation incessante du principe supérieur. Elle le gouverne comme elle le crée, toujours par illumination. Ce serait so faire une bien fausse idée du monde que de croire qu'il

' Enn. IV. lY, W.

î EriB. rV, IV, 27.

• gnn. IV, 11, H.

tS6 ANALYltË. LIVRE I.

ftit été créé fil qu'il «oit gouveroé par aocidenU II y a contingence dans la création et le gouvemeEoenl dei individus; mais la création et le gouvernement du inonde , en tant que monde , est nécessaire. D'où vïMit cette nécessité ? de ce que l'Ame est eseentiellement productrice, de même que l'Intelligence et le Bien, Tel phénomène de la création oonamence et finit; mais Ia création elle-mém^ n'a ni commencement ni fin. Le nionde est l'acte extérieur, le Verbe en quelque sorte de TAme , cQmme l'Ans» eat le Verbe de l'Intelligence, comme rintelligence est le Verbe de Bieu. Il est doQC absurde de représenter, avec quelques uns (les Gnostiques), la création des choses sensibles comme une chute de TAme qui se serait par hasard brisé lee ailes , en tombant du monde intelligible <. Si on ajoute que cette chute n'est point un accident, mais le résultat d'une faute , comment alors l'Ame a->t-elle pu faillir 7 Seraitrce de toute éternité ou bien après un temps déterminé? Si c'est de toute éternité, elle doit faillir dans le présent et dans ra,venir comme dans le passé ; $i c'est seulement après un temps déterminé , il reste à expliquer pourquoi elle n'a point failli «vajit ce temps ï, On suppose que l'Ame & incliné ver^ la matière, çton explique ainsi l'origine du monde; mais cela, est bien difhcile à concevoir dans toute hypothèse : car si l'Ame se souvient des choses d'en haut, comment aumtôt après sa chute p'a-trelle paa voulu remonter? et ai Qlle ne s'en ^uvient pas, comment a-t-elle pu, sans la mémoire des idées , former la matière > ?

> Eon. Il, II, 4.

» F.i)n. U, iT, i.

» £nn. Il, II, 4.

PLOTIN. CUSMOLUtilE. 4«7

|l eerait ({'ajlleurB absurde d'assignev à l« cré«tipn du mopde toute autre c&n^e que la nécessité même de productif})! inhérente h la nature de l'Ame. Dira-trpn qUQ c'est pour »& gloire qu'elle a créé le monde *7 C'est prêter k la divinité les sentiments et les desseins dea hommes f et assimiler la création à upe œuvre d'art qu'un artiste aurait pu ne pas faire , m^is qu'il a faite pour acquérir de la gloire. Enfin, bi le monde est l'efTet d'une chute , l'Ame doit se repentir, et alors pourquoi tarde-t-clle k faire rentrer dans le néant son œuvre de folie et de malheur * ? Dira-t-on que le repentir a fait place & un sentiment d'indulgeqce et de pitié pour le fruit de sa faute? Cette hypothè^i (mi représente le monde comme l'effet d'une c)iutç de l'Ame, eat si absurde qu'on a ^ODti le besoin de la modifier. On a fait uue nouvelle hypothèse, d'après laquelle, pott qu'elle l'ait fait de son propre mouverment, soit qu'elle y ait été déterminée par la raison • elle aurait incliné vers les régions inférieures ; ce qui a entraîné les autres ftmes à descendre ^. Cette descente «et pour elles une véritable chute, vu la triste condition qu'elles ont à subir. Quant k l'Âme divine , ou ne dit pas qu'elle ait failli, maiq seulement qu'en ioclinant vers la terre , elle a fait pénétrer la lumière daos les ténèbres de la matière ^. De cette première illumination est résultée une première image d9 l'Ame, laquelle en a produit une autre plus pâle, qui est

■ EoD. H, II, i TiXorov yôp, n "va Tiftùta, «l'i ptrafifimèv àni TÙï ayalfutoitorwv «wv hroûSii.

Enn. II, II, i. Ei yù fUTtyvw> ri àvoqu'vn ; 3 Enn. II, ti, 10.

' Kiin. il, lï, )0,

Uit ANALYSE. LIVBE I.

te monde ; en sorte que ce monde si beau , si parfait, si heureux, ne serait que la copie d'un siraulacre de l'Ame divine. Cette hypothèse ne peut Ee soutenir. D'abord, si l'Ame ne faillit pas, commeDl peut>on prétendre qu'elle incline vers les régions inférieures*? Ensuite, si c'est en illuminant les ténë^res que l'Ame crée le monde , à quoi bon lui supposer une inclination vers les choses inférieures? Quand l'Ame illumine, elle te fait sans changer de nature ni de position, sans incliner. En outre, pourquoi l'Ame seule illumine-t-elle , sans que les principes supérieurs fassent de même? En attribuant l'illumination h. l'Ame seule, on n'en montre pas la nécessité'. Enfin pourquoi l'Ame ne produit-elle pas immédiatement le monde ? C'est assigner une bien misérable origine au monde que de te dériver d'un simple simulacre, et non de l'exemplaire lui-même '. L'hypothèse de l'illumination est raisonnable, mais à ta condition d'en faire sortir directement le monde. Autre difficulté. L'Ame , dit-on , incline vers les régions inférieures ; mais quel est le caractère de cette inclination? Est-elle naturelle ou supra-naturelle? Dans le premier cas, pourquoi n'en a-t-il pas toujours été ainsi , et pourquoi le monde n'existe-t-il pas de toute éternité? Dans le second, il faut remonter plus haut que l'Ame, s'élever jusqu'à rintelligence, jusqu'au Bien ^

< JîaD. 11. Il, II. El gpfiût ityoïte mviuxi'ï.

■ Enil.II.ll.il • Bnn.ll.K.II.

ri

..ri/9..,

' Eiin. Il, 1

j. li.

PLOTLN. COSftlOIAHilË- 1)19

Ces hypothèses et beaucoup d'autres non moins absurdes qu'on met en avant, ont pour origine la nécessité d*«!xpliquer le mal et l'imperfection qui se rencontre dans le monde *. Mais d'abord, en admettant ce mal et cette imperrection , faut-il en conclure, comme on l'a fait, que le principe du mondo a failli en le créant? Prenons garde d'exiger de ce monde des conditions de perfection qui répugnent i. la nature des cboses. Parce qu'il n'a pas la perfection du monde in< telligible, on le trouve mauvais. Mais il n*est pas dans sa nature d'être parfait comme l'intelligible pur, dont il n'est que l'image , il est vrai , la plus parfaite possible *. De là la nécessité de l'imperfection et du mal. Mais oii donc est le monde qui offre une plus fidèle image du Bien et de l'Intelligence? Et s'il n'y en a pas un autre plus parfait , comment pouvons-nous voir avec dédain ce qu'il y a de plus grand et de plue beau après TAme et l'Intelligence? Dans ce vaste uni~ vers, on ne veut voir et estimer que l'homme; on reconnaît qu'au milieu des misères qui l'accablent, il e'élève jusqu'à l'intelligible , et on soutient que , dans le soleil , dans les astres, dans le ciel tout entier, il n'y a rien qui approche de l'intelligible " ? Comment refuser l'immortalité à une substance céleste , quand on l'accorde à la nature humaine * ? Comment ce monde , oii

■ Edd. II, II, 4.

* Bon. [I, II, 4. OiiA ro xnù; yiyovnai tiyit l'm xiajtn ierw, Tw mkià «Tuotr i» «ùre» h^tpîi ■ toiJTï yàp &$«ifja ptlCôv ici nt^itt- 0(vT»i ffÙTH, li à£(BÛ;i t!>v «ÙTiï lîvai lù vnirM, iiH jn) cIk^mi Imivw À t(î àw tyrviTS SM-t) xxtXûn lîxùv ixtivQv;

3 EllII. Il, n. ft.

• Enn.ll, II, y.

itPO ANALVtiË. UVHB t.

règne uQ oi'dre admirable , où il est iinpQsai^le d'observer U plus faible trace d'irrégularité, ne aerait^il pas mie image de l'intelligible, lorsqu'on accorde celte vertu aa monde Eublunaire, si plein de tumulte et de désordre, de l'avis même de nos adversaires? On méprise ce monde, et on en imagine un autre, modèle et type de celui-ci, après lequel on soupire. Mais comment peut-on tant désirer ce monde qui n'est que le modèle de celui qu'on méprise '?

On suppose que le Démiurge a failli dans la création, sans quoi il ne fût p^int descendu juaqu'li une œuvre aussi infime et aussi misérable. Cootbiei) ett grande l'erreur de ceux qui pensent ainsi ! L'ouvre est si peu indigTie du Démiurge qu'elle en révèle Ve^û^ (ence et eji pianifeste la divine natiirs * ; car l'ordre, la beauté, la puissance , la vie, sont partout , dans le ciel, sur la terre, dans le ciel surtout, vrai séjour des Dieux , habité par des âmes libres et pitr-es. Et ces astres qui effraient les âmes pusillanîipeg et troublent les intelligences faibles, ne sont-ils pas des ètr^ ^iipérieurs en âipe et en corps k tout ce qui est iei-ba», gouvernant te monde terrestre avec sagesse , annonçant le mal, inais ne l'engendrant jamais ^ Et le monde SUblunaira lui-même, tel qu'il est, n'est-il paaeucore plein d'ordre, de beauté et de vie, malgré les imperfections et les misères qu'y engendre le contact de la matière? C'est une habitude d'une certaine

> liDD. II. Il, e.

' Eqa. Il, », 8. Éki'i lAtk raû mcvro; rî» Siaunta ipSùf «d. ^ linn. Il, II, S.

PLOTIN. CUSMULOtilE. - If l

septe d'ftccuser sans aesse le monde, de voir partout Iç in»l, excepté en soi, de ae croire meilleur mémo que le^ Dieux, et d'alTirmer que, de toutes les choses de ce monde, l'&me eat la seule dont lea Dieux prennent Bouci '. Plus de modeetie sied h la nature tiumaine en génârfvl, et & cliaque homme en particulier. On se regarde soi-même comme iils de Dieu ', et on refuse ce titre awt anciens Dieux. On veuts'élever au-dessus des Dieux sans intermédiaire et snns eiïort, on parle même de s'élever au-dessus de l'Intelligence. Mais quand on refuse ainsi de prendi-e pour guide l'Ame et l'intelligeoce , on risque de s'égarer loin de la région qu'habitent les Dieux et loin de T Intelhgence *.

D'ailleurs, ce dédain des choses de ce monde produit un fâcheux effet moral. Il y a deux doctrines à Buivre dans la pratique : celle d'Épicure, qui propose le plaisir conime destinée, et la vraie doctrine qui fait de la vertu la fin de la vie. !«» secte dont nous parlons ici n'admetni l'unenj l'aulre ; elle professe pour le plaisir et pour la vertu une absolue indifférence , et pour la vie elle-même un parfait mépris. Toute sa doctrine morale se réduit à cette maxime : « Contemplez Dieu \ » Ou oublie donc que c'est la vertu qui nous qiëne h. comprendre et à sentir Dieu , et que sans elle Pieu n'est qu'un mot ^

■ Enn. Il, a, 9.

* Doclriae des Gnostiques.

' Ena. II, ti, m. To A viclp v«û>> nAt Iç'n fSw voù vKrth,

* Pdr. II, II, )tl.

* Edd. Il, n, 16. Àparî) fàv oHi t\ç vtkaç itpcH-.Hia, xal 1« iju^; i-fynofovti furà ypsim'?tu;, SiVv ^ixi>u9(v ' j»ru A vfcrnï «laOïvn; 5At ItyâfHVQ; Sve(Hi if-iv.

19i ANALYSE. LIVRE l.

Il ne faut pas mépriser les Dieux inférieure qui habitent ce monde ; car ce sont autant d'intermédiaires, sans lesquels nous tenterions vainement de nous élever vers les Dieux intelligibles. Comment peut-on dire, en eflet, qu'on aime Dieu, si on n'aime pas les Dieux t On n'aime pas le père sans aimer les fils *■. Or les &mes qui sont dans les sphères célestes sont plus voisines cd parenté des Dieux intelligibles que les nôtres. Ceux qui professent ce mépris du monde sensible devraient voir qu'il est en contradiction avec leur propre sentimmt sur laProvidence. Si, comme ils le pensent, Dieu prend souci de nous , est-ce ici-bas , ou dans un autre monde seulement? Si c'est ici-bas, pourquoi ne nous retire-t-il pas de ce monde de misère? Si c'est dans un autre monde, pourquoi nous a-t-il laissés descendre sur cette terre, où sa Providence ne nous accompagne point*? Et s'il veille sur nous ici-bas, comme on le prétend, il faut bien qu'il touche par quelque point , et d'une manière quelconque, à ce monde, objet de son dédain. Il n'est sans doute pas nécessaire qu'il y descende ; mais il faut qu'il y intervienne ; car si on soutient qu'il n'a aucun rapport avec ce monde, comment sera-t-il en nous '? Enfm, n'est-il pas étrange d'admettre que Dieu prend plus soin de l'homme , qui n'est qu'une partie infiniment petite de l'univers , que de l'ensemble , du tout , dans lequel éclatent la beauté et l'harmonie du monde? Mais, dira-t-on, Platon n'a-t<il pas lui-même

' Bon- II, rt, 16. 0 yà» to ^iWï irp]>; ârioSv F](w xoi\ ri «yycvl; inv, DU m\tX, «vrroÇiTEu t xciî tmi; «aïSbtf, «y riv ir«T^i

1 Enn. ri, 11. le.

' Enn. 11, n, 15,

PLOTIN, <:0SMOLO(;iE. m

professé le mépris du monde sensible , en condamnant le corps? Il faut bien comprendre l'opinion de Platon : il y a dans le corps !a matière et la forme : la matière est digne de tout mépris ; mais la forme est la raison séminale elle-même contenue virtuellement dans Tâme qui la produit ensuite au dehors, et la dépose dans la matière. Elle a donc une origine divine : elle tient & r&me , laquelle tient k l'intelligence ; c'est ainsi qu'elle manifeste le monde intelligible. Si on se bornait k mépriser et à condamner ce qui, dans le corps , entraîne l'&me aux actions mauvaises et honteuses, rien ne aérait plus sage ^ ; mais on se fait gloire de dédaigner le beau dans le corps. C'est I& une étrange erreur ; car le beau est le côté divin do monde *. Mais , pourrait-on dire , si dans le corps l'extérieur est beau, l'intérieur, c'est-à-dire l'essence même du corps, est laid et misérable. Cela est impossible; car, dans tout être, l'extérieur ne fait jamais que manifester rintérieur. Une belle forme n'est donc que la représentation d'une beauté intérieure, et il est impossible qu'une nature difforme produise jamais la beauté '. On soutiendra peut-être qu'en méprisant le monde, on exhorte l'&me & rompre tout commerce avec le corps, tandis qu'en l'admirant , on la retient dans les liens de ce honteux esclavage ^. Il n'est point nécessaire de rabaisser le monde pour élever l'àme. Ne

■ EoD. Il, 11, (7.

■ Eoii. Il, 11, 17.

' Edd. Il, 11, 17. H.iJ<iï)i

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49t ANALYSE. LIVRE r.

hut-il pas d'ailleurs ^ quoi qu'on rtuse , y rester ? C'est donc comme si deux hôtes babitaietit la hnême maison, touB deux devant y rester égatemeitti avec cette différence que Tun l'admire et l'autre la méprise. Sans doute, ce n'est pas pour lui-même qu'il convieht d'aimer le monde, mais pour l'Ame dont il est l'image *. Il faut rester , tant que l'oi-dre universel le Veut , dans cette demeure que l'Aine elle-même a pris soin de former. Nous ne sommes point ici-bas, nous le Stivons bien, pour satisfaire aux désirs de ce corps, mais pour conserver la pureté de notre flme '.

Personne n'attribue au hasard l'ordre admiralMe qui règne dans toutes les parties du monde. Il faut donc que l'Ame, après l'avoir créé, veille pour le Conserver et le maintenir dans la voie du bien ; de là ta néces- Bilé de la Providence. Platon a dit dans le Timée que l'Intelligence pense les idées dans les êtres vivants. Évidemment il a voulu distinguer par là le Démiurge qui pense les idées k l'état de raisons séminales, de l'Intelligence suprême qui les pense à l'état d'essences pures et parfaites '. Mais on a fort mat compris cette doctrine, lorsqu'on a voulu y voir deux Ames, l'une qui contemple, l'autre qui raisonne et devient l'architecte du monde. On a, de cette façon, rabaissé le gmivornement du monde & l'action de l'Ame partîciUiêre, en lui attribuant la passion et le raisonnemenL Hais la vérité est que l'Ame universelle gouverne le monde tout autrement que l'âme particulière ne gouverne

■ Bnn. II, n, 18.

* Bnn. II, ti, tS. É^f^ a^ r»i jn yiXsoMfiMttn »aA m6«p*~; vtvta6ot(, iMt T9Ù dcr'ârtu lartifpoyiïi, xa^ rà iJuiiiMi tiiiiiai. ' Enn. IV, ,v, 6. 7.

le Corps. La première est indépendante du monde , et loin qu'elle y soit enchaînée , c'est elle qui enchaîne le monde ; la seconde, au contraire, sans être l'esclave du corps, en dépend et ne peut s'arracher & cette dépendance que par un effort. L'Ame do monde ne subit jamais , même indirectement , les impressions sensibles *. L'âme particulière sent et imagine , bien que sa nature propre soit la pure pensée ; ce qui prouve que, si elle ne p&tit pas immédiatement, elle subît pourtant Tinfluence du corps.

Comment donc faut-it entendre le gouvernement de la Providence ? Soit qu'il s'agisse du Démiurge , soit qu'il s'agisse de l'Ame du monde, aucun de ces deux principes ne procède par réflexion, par pure délibération et par décision dans la création , comme dans le gouvernement de l'univers. Chacun n'a qu'une pensée , qu'un désir , qu'un acte '. Quand la Providence conserve , corrige et pierfectionne , elle n'opère pas comme l'art du médecin , qui va de l'extérieur à l'intérieur, et qui se fait jour à travers une épaisse et otiscure enveloppe jusqu'à l'organe malade, k force (le tâtonnements et d'efforts. Le principe qui crée et gouverne procède comme la nature, qui va de l'intérieur à l'eitérieur, et par cela même opère & coup sûr. Comme la nature encore , la Providence reste une et indivisible , bien que ses œuvres soient diverses et successives K La Providence ne raisonne point : raisonner, c'est chercher la sagesse. Or Jupiter la possède et ne la cherche pas. 11 connaît l'avenir sans mémoire

« Enn. !V. n, 6, î.

ï Erm.IV. IV, )0.

a Enn. IV, «,11.

lad ANALYSE. LIVRE L

et sans induction ; sachant la cause de tout, il !«it conunent tout doit arriver*. Quand il crée , il n'hésite et n'essaie pas comme l'artiste; sa création n'est point un travail, car le travail vient de la nécesàté où est l'artiste de dompter les éléments dont il se sert. Mais le Créateur suprême façonne les éléments à son gré et sans trouver de résistance. Pour cela , il n'a besoin que de sa volonté , c'est-à-dire de sa sagesse '. Qu'est-ce que la sagesse divine? Qu'est-ce que la sagesse en général ? La nature , bien qu'elle soit supérieure h. l'art, n'est pas encore la sagesse; elle n'en est que l'image, et même une image pâle et inférieure *. Entre elle et la sagesse se trouve l'imagination, véritable reflet de la sagesse dont la nature n'est que t'ombre ^. La nature est la puissance qui développe instinctivement, mais sûrement, les raisons séminales dans le sein de la matière. L'imagination est la faculté qui aperçoit le rapport des formes sensibles aux idées ; elle inspire l'artiste qui travaille la matière, et lui met sous les yeux l'idéal qui doit lui servir de modèle. Elle est donc plus près de la sagesse que la nature , puisqu'elle conçoit avec conscience une idée, tandis que celle-ci ne fait que développer un germe '. La Providence n'est point aveugle comme la nature ;

' Eniï. IV. lï, i%, ' Enn. IV, IV, 12.

Enn, IV, lï, 1 3. AUà TÎ^m'ait fîî \iytftiyiK yû"»!*»! t, Teronm

tpf.wiî5iî, V Set M fin f^iitt-Tii ffiMTev. i fi <pÙT({ la^atri; îrtoXfia

* Enn. IV, lï, 13. Il A vâiioi; ft-itriiai «wîtTwa ■ f<n>T«4ts A>

elle n'est point incortaine comme l'art ; elle est sûre, intelligente, immuable, comme la sagesse avec laquelle elle se confond. En contemplant l'oeuvre divine, notre raison s'évertue k en deviner les fins ; et cette recherche n'est pas illusoire, car elles y sont réellement*. Mais il ne faudrait point en conclure pour l'Ame divine, comme pour l'artiste, qu'elle s'est proposé un but en créant. Il n'y a dans sa pensée ni conception d'un plan ni combinaison des moyens propres h. le réaliser. Ou peut chercher pourquoi la terre est placée au centre du monde, et pourquoi elle est ronde. Mais dans la pensée divine , il n'y a pas eu d'intention : il ne faut point chercher dans quelle fin elle agit *.

En résumé , la Providence , par rapport au monde, ne ressemble en rien ti la prévision de l'artiste qui conçoit son œuvre d'abord et l'exécute ensuite. Le monde est une œuvre coéternelle h. son auteur. L'idée qui a servi de modèle n'est point distincte de Dieu , mais est Dieu Uii-même; en sorte que la création du monde n'est que le développement nécessaire de la nature divine '.

Le monde sensible, n'étant que l'image et la représentation du monde intelligible dans la matière , ne possède en propre aucun des caractères de ce monde ;

' Enn. V.viu, 7.

' Enn. V, ïiii, 7. ToOto Jtj th «Sv ivtiittp ouy^fup^îfif» iwç' cUiXov avri iTvai, la'i tniovrov (Tyai, Spa olùfuSa tïv itfcnriiv oûrsû [frivonvat Trop' aciitû yv», ixi Toùmv Iv piaif %» C^voii, iTra C^up, im iir: T^ yj T™ro, ko'" ti SUo iv Tà^l[ , fi^t Tm «ùpav«û, iTra !^ûa iroTTa... A).X' oûtt n titivïra ir/orh n ntmrn.

' Enn. ni, M, 5. Tif!-mi ytiw ix t',5 xiau-M tsO iXrflnd't txtl-

199 ANALYSE. LlVftE J.

il ne fuit qu'y participer. Ainsi , il renferme de l'ordre, de la beauté , de la vie ; mais l'ordi'c , la beauté et la vie n'existent que dans le monde des idées *. De là le mélange d'ordre et de désordre, de beauté et de lai^ deur, de lumière et d'ombre, qui fait la caractère propre du nuwde sensible. Donc, quand le mal existerait dans le monde , il ne faudrait point en accuser la bonté de Dieu, le monde étant un acte nécessaire et spontané, et non l'œuvre d'un dessein réiléclii et prémédité. Mais il n'y a point lieu d'accuser la Providence, même en la prenant dans le sens humain du mol ; car il ne faut juger, dans ce monde, de toute chose, que par rapport au tout et à reosemble. Autrement c'est juger la forme humaine par Thersite -. Plotin fait parler le monde lui-même dans un accès d'enthousiasme : « Si nous prêtions ou monde l'oreille attentive » de l'intelligence, nous l'entendrions sans doute s'é- » crier : C'est un Dieu qui m'a créé , et de ses mains nje âuis sorti parfait', renfermant dans mon seir. tous u les êtres animés , me suflisant à moi-même , n'a.yant » ni besoin ni désir, puisque tout est réuni en moi , les » plantes, les animaux, la nature entière des êtres en- » gendres , le cortège imposant des Dieux et la troupe » des démens • les âmes excellentes , et les h(vmes u heureux par ta vertu *. Car ce n'est pas seulement » la terre qui est riche de plantes et d'animaux de » toute espèce ; la mer aussi rat pleine d'êtres vivants,

■ Bnn. III, u, i.

' Eaa. III, II, 2. U «n àîa t« SK'a Cûx àfàt, cô aiAiçanf (cod. Vttic.) iai^/ti; i d>.9v jiyir>ç tc*(.ùt, •■» ri ônO^iowi

I Eaa. lil. Il, 3.

l>!.OtlN. COSMOLOfilË. m

I et r&me est partout dans l'air, dans l'éther et dans le » ciel tout entier. lÀ aussi habitent des Âmes d'une iiaa lure excellente, lorsqu'elles coiiioiuniquent la vie aux • astres et À toute cette révolutioD pleine d'harmonieT » qui imite le mouvement de l'intelligence par la régu* » larité et l'éternité de ses mouvements autour d'un D même centre, et qui, comme elle, ne cherche rien en » dehors d'elle-même. Tout ce qui est en moi aspire vera D le bien , et chacun l'atteint selon se puissance ; car le n ciel tout entier est suspendu au bien : à savoir, mon

II &me , les Dieux qui l'habitent, mes diverses parties, » les animaux , les plantes , et tout ce que je contiens D d'êtres qui paraissent inanimés. Et dans celte totalité n d'êtres, les uns semblent participer de l'être seule- » méat , tes autres de la vie , les autres de la sensibilité , nies autres de l'intelligence, tes autres de toutes les n puissances de la vie à la fois ; ciu* il ne faut pas de- » mander des facultés égales pour des orgsJies diffé- » rents, par exemple , la vue pour le doigt. Quant au n doigt , pour être lui-même et remplir sa fonction , il •> lui faut autre chose. >

Mats , enfm , comment concilier la providence de Dieu avec l'existence du mal î Qu'appelle-t-on mai 1 l..es changements , la douleur, la mort, la faute , le malheur. Tous ces accidents, étrangers au monde intelligible , sont inhérents à la nature même du monde sensible. Demuider pourquoi il y a du mal ici-bas, c'est demander pourquoi les èlres de ce monde ne sont point purs et parfaits comme les essences intelligibles*. Est-ce le changement , est-ce la mort qui doit nous

' Enn. Il, n, i,

5ftO ANALYSE. LIVRE 1.

surprendre? Mais ce qui n'existe pas par i^oi (el Id est le caractère des êtres sensibles), ce qui a commencé d'être, ne doit-il pas finir *? Estrce la douleur? Mais elle tient à l'imperfection de notre nature '. Est^e le malheur? Si noua l'avons mérité, nous ne devons pas nous en plaindre ; et s'il noua arrive, sans que nous l'ayons mérité , il faut s'y résigner, aussi bien qu^à la douleur, comme à un accident qui vient de notre imperfection '. On s'étonne de la perversité de la nature humaine ; mais il faut songer qu'elle participe à la fois de l'être intelhgible et de l'être sensible *. D'ailleurs, le mal ne va jamais seul : le plaisir est étroitement lié h la douleur, ain^ que le dit Platon ; la faute est suivie de l'expiation , quelle qu'en soit la forme ; la mort engendre la vie, et la fortune a des retours ^. Il y a plus, la Providence fait sortir le bien de l'exci-H même du mal, et, par l'indignation qu'il inspire, exalte l'amour du bien ^.

Mais comment expliquer sous le gouvernement de la Providence l'inégale distribution des biens et des maux, le bonheur des méchants, le malheur des bons^? Quand on parle de biens, il faut faire une distinction : il y a les biens de l'&me et les biens du corps. Les biens de l'âme reviennent toujours h celui qui les mérite , et dans la mesure même de son mé-

• EnD.lII,ii, i. Oi»&jfihif''nn'^.ùw'S>Xir,if9ifn.

1 Enn. 111,11, 4.

3 Enn. III, M, i.

' Enn. m, II, S. A%0:uiT9i A (> p>7w »'( xâiu.

6 Eno.lll, H, 15.

> Enn. III, it, 1.

' Enn. Il, II, 9.

l'LOTIN. COSMULUUIE 601

rite *. Quaiil aux biens et aux maux du corps , qu'iiiipoiie au sage! El encore qui peut afliriner que c'est lo hasard qui en règle la distribution ? Enfin , quand il arriverait quelquefois que les méchants triomphent, u'est--ce point parce qu'ils sont supérieurs aux bons en prudence, en courage, en activité? Il ne sulTit pas d'être bon et de faire des voeux pour mérîtci' do réussir *. C'est le plus souvent la faiblesse des buns cjui fait l'empire des méchants.

Mais pourquoi la Providence laîsse-t-etle l'honiniv faillir? La Providence fait pour l'homme tout ce qu'elle peut faire sans gêner sa liberté *. Elle l'écIaire et l'inspire ; mais elle le laisse agir. Si , outre la lumière et le désir, il en recevait encore ta volonté, elle se substituerait entièrement à l'âme. Une action aussi absolument universelle supprimerait non seulement toute liberté , mais encore toute vraie Providence. L'homme est ainsi fait qu'il peut vouloir le mal , mais non le désirer ^. En le créant avec le désir du bien , Dieu a voulu qu'il fût bon ; en le créant avec la volonté , il a voulu qu'il le fût librement ^. Dieu ne fait point entrer violemment les âmes dans Tordre du monde ; il les y place et les y dispose selon leur con~ venance, en respectant leur liberté. Le monde est comme une pièce de théâtre , où le vice et le mal jouent

• BnD. Il, 1

' Edd. m,

) Enn. 111, 1

< Enn. 111,1

Il, 10.

* Ëno. 111,

Il, 9. Oiyàp H) wi

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. ■ «i.ra & «h»; Hfo

leur rôle à côté de la vertu et du bien , où l'esclave est & côté du héros *. It est aussi comme un tableau, dans lequel l'ombre fait ressortir la lumière '. Pour apprécier ta justice de Dieu et l'ordre de ce monde , it faudrait embrasser la série des destinées de chaque être. Oit comprendrait alors comment celle-ci est tantôt Texpialion , tantôt la récompense de celte-lii. Autant la ruson divine est supérieure & la nôtre , autant ses œuvres sont supérieures à nos œuvres. Pour découvrir l'ordre et la justice, c'est l'ensemble qu'il faut considérer et non les parties •.

Quoi qu'il en soit , te monde étaiit t' œuvre de ta Raison, tout y a sa raison d'existence , qu'on le sache ou qu'on t'ignore, les déluges, les pestes, les volcans, les guerres *. Ce qu'il y a de redoutable dans ces fléaux, c'est la mort. Or la mort n'est jamais qu'une mélamorphose pour l'être , qui ne meurt pas ; le monde est une scène dont les acteurs changent sans cesse de costume, sans changer de nature *. La Raison divine est une et simple. Le monde , pour en devenir l'image, doit reproduire cette unité *; mais comme il est, par sa nature matérielle, composé et divers, il

> Edd. 111 , tl , h , U ifri; ^Mfui fUftyMto, Sri joi icôvii; iftÊ*i

k «Ùtù, àùi Miî oEitTrif, aat ti{ d^potusf kÙ foûXu; f^tyjôfunii

^ Etm. III, II, 11, lifuî; it, ûairip oî iictifti ypayix^; tr^tigf oî- Tiuvrai, û; ou loXà là j^fuira ircnrajraû-

1 Enn.lll, m, 13.

* Eqd. ni, II, 13.

^ Eno. III, II, 1 3. OiTinp H iiri tûv 5titpuri tok fxnvaU, cura jrpîi XXI Toù; (pjvou; Stài'jQcu, xil «câvTa: davârw;, xaî iré*iuï à)ûok;, xr'i «pTrayà;, fiiTa9tst<; irâvcaxa't |UT(ioj^fi3TÎm{, ml 3j;t|im>

S Enn. 111, u,'l6.

ne peut reproduire qu'une unité qui suppose une variété, une unité de concert et d'harmonie. Voilà, ce qui fait que l'ordre est la loi essentielle du mondé ; il représente autant que possible l'Intelligence *. La Raison divine assigne h chacun un but bon en soi et conforme aii tout. Elle met dans Tagent le désir constant et invîncibte d*y parvenir *. Mais là s'arrête l'action de ta Providence. Chaque être tend b. cette fin selon sa nature, et joue dans la vie universelle le rôle que Dieu lui a assigné '. Alors commence la fortune et la fatalité ; un acteur peut mal jouer le rôle escellent qui lui a été confié par le poète. La Raison divine est te poëte qui distribue les rôles dans l'univers. Si un être s'eii acquitte mat , en quoi peut-on en accuser la Providence * ? Le monde est un drame dont ridée est une , ainsi que l'action , et dont les rôles sont différents, suivant la nature de chaque être. C'est à la fin de l'œuvre qu'il faut sans cesse s'élever pour en comprendre tous les détails >.

Maintenant en quoi consiste et d'où vient le mal ? H est difficile de définir le mal , parce qu'on ne voit pas' par quelle faculté l'âme pourrait le connaître. La condition nécessaire, en effet, de toute connaissance, c'est l'identité ou tout au moins Tanalogie du sujet qui connaît et de Tobjet connu '. Ainsi , notre âme peut

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