CHAPITRE V
«•Un. rarebototle.
L'homme est un être double : ce qu'on est convenu d'appeler le corps , par opposition à l'âme , n'est pas simplement la masse matérielle, c'est la matière ayant
' Enn.VI, 111,27. * Edd. VI, m, 27.
pmriN. i>svi:huu>gi£. sas
fwaie et vie ; eu sorte que duos le oorpe proprement dit, il y a déjà une certaine àme, cotniae jt y en a partout. Mais l'&me , quand on l'oppose an coqw et non plus à la matière, prend un caractère déterminé : c'est l'essence mAme de l'homme, le principe qui le distingue de tous les êtres de la nature , lesquels ont aussi des âmes. La science de l'homme comprend deux ordres de recherches bien distinctes :
i' Considérer d'une manière générale, en tant qu'âme, la nature de l'âme humaine , et en quel rapport elle est avec le ooi'ps.
2° Considérer la nature intime de l'âme huinaine, et déterminer les facultés qui lu aontfvopres dans le développement de la vie totale.
L'àme humaine est-elle une essence véritable, distincte et séparable du corps, ou bien n'est-elle que le corps proprMnent dit, ou une harmonie , ou une entéléchie du corps? L'âme n'est point un corps : en eSei, l'essence de l'âme, c'est d'être un principe de vie ; or ce n'est ni dans ta forme du corps, ni dans les éléments dont il se compose , ni dans l'arrangement des éléments, qu'on peut trouver le principe de la vie*. Il y a plus : nul corps dans la nature n'est simple que par sa forme, laquelle Ini vient d'une certaine raison séminale déposéedanslesein de la matière par l'Amedu monde*. Si on soutient que ce sont les atomes qui, par leir réunion, forment l'âme, l'unité de la vie totale devient inexplicable ^. Mais pourquoi un atome ne serait-il
* EoD. IV, '
* Ean. IV, 1
JJG ANALYSE- LtVKE I.
pas principe de la vie pour le corps entier? En ce cas, comme tout corps peut toujours se décomposer en forme et en matière , dans lequel des deux principes placera-t-on le principe de la vie? Ce ne peut être dans la matière ; c'est donc dans la forme. Mais alors on sort du système , puisque la forme vient de rame. Fait-on de la fonne une aOection de la matière, il reste h. expliquer d'où lui vient cette affection ; car la matière ne se donne à elle-même ni la forme ni la vie *.
Les Stoïciens, forcés par l'évidence de reconnaître que le corps ne sufl'it pas pour expliquer la vie , supposent que l'âme est un souffle d'un certain caractère*. Mais que veut-on dire par \hl Ce souffle vient-il d« la matière , et le caractère qu'on lui attribue en vient'il également? S'il en vient, c'est un mystère à expliquer; s'il n'en vient pas, il faut donc admettre un principe autre que la matière, d'oii il vienne '.
D'ailleurs, si l'àme est un corps, elle change sans cesse. Mais sans l'identité du sujet, comment expliquer la mémoire*? D'un autre côté, elle ne peut ni sentir ni penser, puisque tout corps est étendu, et comme tel, répugne à l'unité et à la simplicité , qui
1 Enn. IV, ¥ 1 Enn. IV, 1 3 Edd. IV, 1
xa'i ûisicif ô SiXot ijxti iiiàiv, tô fiij n ànep^tvstTai M i ]ivi''pi';i; ïîxitwv niiii irgri tE aùrï) <|w);Ii Xf^^
l'LOJIN. i'SYCHOUHllE. S37
sont les conditions de toute sensation, de toute pensée*. En effet, ce n'est pas l'organe qui sent et perçoit, c'est l'ime par l'organe. I/âme est le centre auquel aboutissent toutes les impressions des organes ; il faut donc que ce centre soit un principe simple et un '. Si l'àme est un corps, c'est le coi-ps qui sent. Dès lors, comme la sensation est partout , il faudra qu'elle ait parcouru toutes les parties du corps , à commencer par l'organe qui pâtit. Or ta sensation est instantanée: ce qui ne peut s'expliquer que par un principe simple et un *. Enfln si rame est un corps, comment expliquer l'intelligence et la vertu? L'intelligence étant l'intuition des choses incorporelles , comment le corps peut-il avoir cette intuition *? Et quand on admettrait qu'il n'y a pas de substances incorporelles , et que ce que l'on appelle 'ac ce nom n'est que la forme ou le genre du corps, il n'en serait pas moinsdifficile de comprendre comment un corps peut percevoir la forme immatérielle des choses matérielles. Quant aux vertus et aux qualités , si l'àme n'est qu'un corps, elles devraient changer avec ce corps ^ Non seulement l'âme n'est point un corps , mais elle n'est pas même corporelle. Autrement comment
' Ëon. IV, vu, 6. (Jzi Si il aûfirx lîq i, ^y^t, «Ûti ta aisQâii?- Oji, oÛti tb ï«i(v, ttirt rh iiciç-aaSau, ouTt àpiTÎ), eûtt t( tÙv xoXùv
' Enn. IV, vil, 6. Air ^ai-iw t'.ùto ûtictf «ïipw iT/ai, ypcfi-
Tcplî TOÛTO itipai'ïtiï, Jtoi TOisvtov Tb iïTiÀotfiSctïOfiiïOï ttvai, îv
3 Enu. IV, vil, 7.
* Enn. IV, VII, 8, El ouv TDvbtrv iç( TÎi £j(u vûfiaTo; «vriXafiSâ'
s Enn. IV, Vil, 8.
338 ANALYSE. I.IVKE I.
pourraît^elle être une et ample *■ t Quant h dire que l'étymologie raêioe du mot témoigne de la nature ma' térielle de l'âme, que ^x^t eigoiHutl le froid, ^r, doit être le principe du froid , c'eBt-à^<iire un véritable souffle dans le sens propre du mot, un tel argument ne mérite pas de réponse ^. Combien ils comprennent peu l'ordre véritable de la génératioD des êtres, ceux qui font ainsi du corps l'àme elle-même ou le principe de l'âme ! Car c'est tiKijours le m«lleur qui engendre le pire ; le Bien engendre l'Intelligeace, celle-ci l'Ame, et l'Ame la Nature, le principe engendré étant toujours inférieur au priocipe générateur ^
il vient d'être démontré que l'âme n'est poiat un corps ; mais ne serait-elle pas une barmonie du corps ? Cela est impossible. L'harmonie est un efiet, et l'âme est une cause; l'harmonie est doDC un effet de l'âme, et non l'âme elle-même ^. Ne uerait-^e paa une ontélécbie, c'est-à-dire simplement l'acte d'un i:orps organisé qui a la vie en puissance, ainsi que le prétendent les Péripatéticiens 6 ? Dans cette hypothèse, l'âme serait divisible comme le oorps , et en suivrait les développements et les variations ^ D'ailleurs, si l'âme était une entéléchie, il n'y aurait plus de lutte de la raison contre la passion ; l'être humain tout en-
' Enn. IV. VII, 8.
î Enn. IV, vu, 8.
3 Enn. IV, VII, 8.
* Enn. IV, vil, 8. KaiyAfZnf^irfôTtpm-h'^vjir,, ii' «pfima Qfipîv xal ù; TÔ (jIv Spx" "' <"ir«Tir rû oâjwrr, xai (imitai ink- ).a;cn, à-,p.',-Aa ft evx vj ouaa TavTa itoioT. CM argunMnt Ut ro|)roduit du Pbédou.
s Enn. lY, ii, 3.
• Enn. IV, II. 3.
l'LOTIN. I»SYI:HI»L(JGIE. o39
lier lie seiiiit qu'un seul et même principe , qui n'éprouverait partout qu'un seul et même sentiment * aaDg jamais être en désaccord avec lui-même. D'ailleurs, les sensatious seules peuvent avoir lieu dans cette hypothèse ; les pensées pures sont impossibles. C'est pourquoi les partisans de cette doctrine introduisent daos la nature humaine une autre âme , à savoir, Pintelligence pure , qu'ils font immortelle K En outre, si l'âme n'est que l'acte du corps, elle n'est point un principe indépendant , elle n'a pas de facultés qui lui soient propres. Comment pourra-t-elle alors penser, raisonner, se souvenir sans le corps ' ? Cette défmitioo serait plus vraie pour les plantes; et encore est-il nécessaire , pour pouvoir expliquer la vie végétale , d'admettre dans les plantes un principe interne, qui, loin de se confondre avec le principe de la vie extérieure et générale , réagit contre ce principe et maintient par ea résistance l'unité et l'identité de la plante''. L'âme n'est donc pas une simple forme , même une forme de l'être vivant ; c'est une véritable substance (|ui vit par elle-même et se suffit pleinement par rapport au corps ^.
' Enn. IV, 11, 3. Kai jàv ivxtitj^tiaf aCmiî, oûfi iïomTiwo-iv Xoyou itfi-.t I)C(9u(ila; ' tt Si juxî toûtÔv Si ' EXou -mn-nÔnai td -non, su 5ia-
WUVSUÏ (JUTW.
1 Enn. IV, 11, 3. XUbwtn & névtv Svtaxh Tvu: yi'>iff6ai, rkç Si ■l'ïficaç ôjûvaTïï. A'ô ui'i oùtoï ôUqn t|'i')^n'< tÔv ysûv tîaâymon., m à9<i-'cci'.v ■clQeixat.
î Eim. IV, II, 3,
* Eau. IV, II, 3.
Enn. IV, II, 3. AXÀ t^u aviiit , où it«pà tô ht viitfumiifiù^^t
j»0 ANALYSE. UVRE I.
Cela posé, il n'est pas difficile de démontrer que l'âme est immortelle; cai' l'immortalité n'est qu'une conséquence de sa nature. L'âme étant une essence indépendante et séparable du corps, simple et indivisible, sans figure, sans couleur, sans pesanteur, immuable, incorruptible, même dans son contactavec les choses sensibles , enfin principe de vie et de mouvement pour la matière, ces divers attributs ne révèlent-ils pas son originedivine et sa nature immortelle*? Si l'âme était de ce monde, comment posséderait-elle la sagesse, l'intelligence et l'amour, facultés des êtres divins - ? Et qu'on ne dise pas que ces attributs ne sont point essentiels â sa nature. Ce n'est point hors d'elle, mais en ellemême que l'âme contemple leschosesdivines. Le contact du corps est & l'&me ce que la rouille est à l'or. Ouand elle est dégagée de ce contact, elle recouvre sa pureté primitive , et alors elle revoit dans tout leur éclat les divines images du Bien , un moment obscurcies par la rouille de la matière'. En outre, i'àme étant le principe de la vie, et la vie étant immortelle, comment l'âme ne le serait-elle pas elle-même ? Comment d'ailleui-s une essence, une, simple, indivisible, périrait-elle par la dissolution des parties * ? Enfin l'âme du monde
' Enn.
IV
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PLOTIN. PSYCHOLOGIE. Sil
étant iminorlellc, l':\mc humaine, qui est de même nature, ne peut pas ne pas l'être également *.
H semble étonnant que Plotin insiste avec tant de développement eL de Torce sur la nature immatérielle, immortelle, indépendante de l'âme humaine, lorsque déjà, dans sa théorie générale des principes des choses, il a compris l'Ame universelle et toutes les âmes particulières parmi les essences intelligibles, dont les attri* buts sont la simplicité , l'indépendance et l'immortalité. Mais il faut considérer que deux grandes écoles, les Féripatéticiens et les Stoïciens , avaient soutenu la thèse contraire, et qu'elles avaient répandu , par une ai'gumen talion subtile et spécieuse, des doutes qu'il importait de dissiper. C'est pour cela que Plotin s'attache à démontrer par des arguments nombreux et décisifs : l'quc l'àme n'est point un corps, ainsi que le voulaient les Stoïciens ; 2° qu'elle n'est pas une simple forme du corps, une entéléchie, comme le pré" tendait Aristote.
Mais que devient l'àme immortelle après la mort, et comment faut-il entendre celte immortalité-? Bien que Plotin ne s'en explique pas catégoriquement , la solution de ce problème ressort clairement de sa doctrine générale sur le rapport des àraes individuelles à l'âme universelle. Si , comme il l'aflirmc , la chute des àmcs dans les corps est le principe de leur individualité , la mort, en les détachant de la matière, les fait rentrer dans le sein de l'Ame universelle, hh. elles perdent leur existence individuelle, mais non leur essence. Au contraire , l'epsence véritable étant en
■ Eaa. IV, VII, 43.
■' Rnn. IV,it,3.
Ui ANALYSE. LIVRE L
raison inverse de l'individualité, elles ne recouvrit que par leur réunion à leur principe cette pleine et pure essence qu'elles avaient perdue dans l'isolement de l'exist^ice individuelle. C'est là le sens des piu'oles que Porphyre attribue à Flotin au moment de sa mort : u qu'il s'efiorçail de rendre au Dieu universel la partie divine de soi-même Ka
Ptotin i^echerche ensuite en quel rapport l'âme est avec le corps. L'àme est indivisible , quant k son essence; ce n'est qu'en feint que ses puissance se répandent dans le corps qu'elle peut être conçue comme divisible. Et alors même , elle ne se divise pas comme le corps eu parties distinctns et exactement correspondantes aux parties corporelles. Elle se divise en ce sens seulement qu'elle se communique h. toutes les parties du corps. Mais elle reste tout entière dans chaque partie ; elle n'est donc pas divisible en elle-même , mais par rapport au corps. Le corps étant divisible , l'àme ne peut agir sur lui qu'en s'accommodant & sa nature, c'est-à-dire en se divisant pour le pénétrer tout entier. C'est le corps qui divise la vie en la recevant *, comme le prisme fractionne la lumière , qni est par elle-même simple et indivisible. Mais n'est-il pas absurde d'admettre à la fois la diviabilité et l'indivisibilité de l'âme? Cette prétendue contradiction est la loi même de la vie. Si l'âme n'était pas indivisible, comment pourrait-elle sentir, comparer, penser, chaque organe étant afiecté individuellement * ? Si elle
' Porph., f'iv de Ptorirt , 2 Kol yrluaj ic(i^«6ai -n h T,p7> î Enn. IV, II, 1.
PI.OTIN. PSYCHfH.Of.lE. Bi3
n'était pas divisible, elle restorait tout entière en ellemême, etne ee commaniqtierail point au corps. Comment alors expliquer la vie qui circule dans toutes le» parties du corps * î
Mais comment faut-il concevoir la présence et l'expansion de l'àme dans le corps? L'^e n'est pas dans le corps comme dans un vase ou dans un lieu ; elle n'y est point, comme la partie dans le tout, ou le tout dans la partie, ni comme la qualité dans le sujet , ni comme la forme dans la matière *. Aucune de ces comparaisons ne peut donner la véritable idée du rapport de l'âme avec le corps. Loin que le corps contienne l'àme, il est plus vrai de dire que c'est l'ilme qui contient le corps. Ce qui fait notre piTcur, c'est que ne voyant pas l'Ame , mais seulement un corps vivant , nous renfermons l'âme avec la vie dans ce corps. Mais s'il était possible d'apercevoir et de sentir l'âme , elle apparaîtrait comme un immense filet qui enveloppe le corps de toutes parts '. L'âme ne réside donc pas dans le corps; elle y préside comme le pilole préside au navire, avec cette différence que le pilote ne remplit pas le navire , comme l'ânip fait le corps *.
' Enn. IV, II, 2.
' Enn. IV. III, 20.
' Enn. IV, m, 20. IIwc rZ-j h rù e^ixari r, i^iu^n î.i'yitai tib':;
rt;, ffnf>«-/.ï & ev.ihrt; ht irnira; wi «iaOà-itai, tytn ^.ïv -^/y.-t
E! lîî yt IfaTOï ^ JwjfJi- Kn'i aîo9iiTÔï iiv, itipni).Ti(((*(vov jcÔïti) ri,
«ûfurri iTioi, 4XX* h rw «wprWTtpM ri (iJ| toioûtoï, la'i iv -rù ïuïi- )(OïTi îi svïijfôuiirov, «al èï tm fiii ^'«vri, ti ft'ov. * Enn. IV. m. 21,
544 ANALYSE. UVBE I.
H n'y a point d'image dans le monde sensible qui puisse donner une juste idée de la présence'de l'Ame dans le corps ; pourtant c'est approcher de la vérité, que de comparer l'âjiie i la lumière qui se répand dans l'air sans s'y mêler et sans rien perdre de sa pureté ^. Et quand on parle de l'eflusion de l'&me dans le corps , c'est de l'âme sensitive et végétative qu'il s'agit, etnondelaraisonetderintelligence, dont l'essence répugne h. toute action sur le corps *. L'âme est présente au corps , non par son essence , mais par ses puissances ou facultés'.La variété des facultés n'altère en rien l'unité de l'âme, chaque faculté n'étant pas une partie de l'âme , mais l'âme tout entière. Chaque Taculté, en tantqu'àmc, est présente au corps toutentier; mais en tant que faculté spéciale, elle n'agit que là où elle trouve un instrument. C'est en ce sens qu'on peut assigner â chaque faculté un organe particulier pour siège de son développement : à la pensée, la tête ; au désir et à la volonté , le cceur ; aux appétits , le basventre ; à la nutrition, le foie *.
Après ces considérations générales sur la nature de l'âme et sur SCS rapports avec le corps, Plotin s'attache à déterminer tes facultés qui lui sont propros dans le déveloi)pement de la vie totale. Nous le suivrons pas à pas dans cette ingénieuse et profonde ana-
■ Enn.
, IV, 1