‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 2)Chapitre 31 sur 36 · OH · texte numérisé non relu

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lyse, dont les procédés et les résultats sont également remarquables.

Si l'homme était un être simple, une pareille recherche serait inutile ; car il serait évident que toutes ses Facultés appartiennent au même principe. Mais il est composé d'âme et de corps, c'est-à-dire de deux principes essentiellement distincts. Et en outre le rapport de l'âme et du corps engendre un troisième principe qui tient le milieu entre tes deux et qu'on appelle le principe animal (to XHm) *. Ces trois principes ont chacun leurs facultés propres, et c'est le concours de ces Tacultés diverses qui produit la totalité des actes de la vie si complexe et si variée de l'homme. Il s'agit de savoir, dans cette multitude de facultés, quelles appai-tiennent à l'âme proprement dite, quelles au corps, quelles au principe animal , afin d'arriver, par l'élimination des opérations étrangères & l'âme, à la connaissance de ses véritables actes et, par suite, de sa nature intime et de son essence propre.

Le développement complet de la vie met enjeu les facultés suivantes : la nutrition, la reproduction, la locomotion, la passion, la sensation, l'appétit, te désir, l'opinion, la perception, l'imagination, soit sensible , soit intelligible , ta mémoire , le raisonnement , la volonté, la pensée, l'amour.

La nutrition , la reproduction et la locomotion sont évidemment des actes élrangers à l'âme ; c'est le coips seul qui se nourrit , qui se reproduit , qui se meut, f/âme proprement «lite n'y a aiiriine part. Qnel que

5tB ANALYSE. LIVRE I.

Boit l« rapport de r&me et du corps , il est évident que r&me se sert du corps , comme la cause se sert de l'inslrumoat ^. Or il n'est paa naturel que la cause subisse toutes lâs affections de l'instrument Toutes les propriétés et facultés du c<»pa sont donc et restent to^ jours étrangères k l'&me. Quant à la passion (tci&oç), il est également impossible de la rapporter à l'âme; elle ne jouit ni ne souffre , pas plus qu'elle ne tisse : c'est l'anima) seul qui pâtit '.

Seosation (atiaduciK), Est-ce l'âme qui sent? La sensation, dans la doctrine de Flotjn , n'est pas le plaisir ou la douleur ; c'est le sentiment qui les suit '. Le plaisir , la douleur , sont des passions : c'est le corps qui souffre ou jouit, le corps en tant qu'il est animé ' par le principe vital. La sensation n'est point dans l'âme une pure impression ni une simple brace des objets sensibles. 11 faudrait pour cela que l'àme fût une puissance passive qui, comme une cire molle, recevrait l'impression du corps K Quand l'âme voit un objet, c'est en dehors d'elle-même , et à une certaine distance; de plus, c'est l'objet même qu'elle voit, et non une image matérielle renfermée dans l'organe de la

• Bnn.I.i, 4.

' Eqii. 1,1, 1. K»\ yitp Jroiràv fqtfi t^ '^v]^ tufalvtn ir/ai ,

> Bon. iy,iy,*9.ÀXX'tZ*-nv<xï<^cn<A-^,vawihè^m)MTin,

* Bna. IV, VI, 1 • AnXov Jï Huant iv icootI, wï nT^Onsn «tmmv*

ôpaT& (Çiv lit* (v6i(a; uifmov, û; IxiT ^Indri t^; ônTilriiJMWf yi' yyopn»;, wik -k^ç tl l^tt tv; '^'ffti jSXiiraûnK, Sri fn)Jni{ ouuu

vision. Supposer que l'Ame ne voit que les ims^s des objets, c'est la condamner à ne voir que des ombres *, Mais si la sensation n'est point une impression ni une image de l'objet sensible, qu'est -elle donc, et comment l'expliquer? La sensation , comme l'imagination et le souvenir qui en viennent, n'est point une passion , mais une action. L'&me en effet est une puissance active , une cause : or le propre d'une cause est de ne p&tir en rien , mais de pouvoir et de faire son œuvre par elle-même'. Notre imagination ne pouvant croire qu'une puissance puisse connaître son objet, n elle n'en reçoit l'impression , suppose que l'Ame p&tit par le contact. Mais la vérité est que l'àme ne connaît quoi que ce soit que par un acte : elle agit dans la sensation , comme dans tous les phénomène qui lui sont propres ; c'est en laissant sur le corps qu'elle en fait un objet de sensation. Quand les impressions des corps, soit des images , soit des sons , arrivent K l'&me , elles se présentent à elle , comme les lettres écrites fc celui qui veut lire; l'âme alors, en vertu de sa pui*^ sance et de son essence , reconnaît, fixe et détermine ces impressions, h. mesure qu'elles s'approchent d'elle, et entrent dans le champ de la vision ou de l'audition >. Maintenant que la nature de la sensation est

• Enn. IV, fl, 1. Ti fl Itiyiçev émânntiiy, il yiifi Tvicauf At^Sg!voifuv Mv ôpwfwv, dÙx içtti pXfTttiv dûtà a àpwfuv, ifdtïfuiTa A ifoftâ-

' Snn. IV, VI, t. TeÛTB yàp Anâ/mif, où ri iticOnv Ti, ôXUl ri

Edii. IV, VI, 3. Tjtv ^'vTOt Sinafitv xai tiv rqc ilnn{'?{ Ovvîov (II9V ôno^rvÛMi Toùf rûirwc tv tu àifi ytypofiftivavt, iXOdiTOç wJ^nvi'evi (I; h lX8<iïTf; iriyûmiiiiv opâii6aii.

..in ANALYSE. UVKE I.

définie, pour savoir si elle appartient à l'àme, il faut remonter è. la nature de celle-ci. Il y a des êtres dont l'essence et la nature sont distinctes , de telle sorte qu'en eux l'essence n'est point la nature même, msôs le principe de la nature. I/identité d'essence et de nature est le caractère propre des êtres simples ; la distinction d'essence et de nature est le caractère propre des êtres composés '. Il est bien évident que la sensation répugne h. l'essence de l'âme. Si donc elle se rattache h l'âme , ce ne peut être qu'à sa nature. Hais pour cela il faut que dans l'âme autre chose soit l'essence, autre chose soit la nature; il faut, en un mot, qu'elle ne soit point lui être simple. Or la simplicité de l'âme ne peut être mise en doute ' : donc sa nature est identique à son essence; et, par cela seul que la sensation répugne à cette e-ssence , elle répugne à t'àmc elle-même '. D'ailleurs l'âme , qui est l'être pur, aspirerait par la sensation au non-être * : or elle n'a besoin d'aucun principe inférieur pour vivre et agir ; elle se suffit pleinement en qualité d'essence impassible , elle peut vivre et agir par elle-même *.

Mais quel est donc le principe qui sent dans l'homme, si ce n'est pas l'âme? 11 est bien évident que ce n'est pas le corps non plus. Le corps se nourrit, se rqiroduit, se meut, pâtit; tous ces actes étant extérieurs,

I Ena. 1, 1, i.

-' Enn. 1, I, i.

ï EnD. I, I, i. (JÛTw^àj xo'i tJ oflâvarw H.'^tf'iiytn, l'utp ifT ■71 ôOâïiTOv ïai âw8orft',ï ijraOiî iTvai, cW.w t«uT«û ir»î it9iri, arârô

* Enn. 1,1, a. OStu yjf i^ CTiiriisi «!; tojàiiwai.ïlr'.

* Enn. I, I. 2. ^ÎTM.^îyilTi^t iwl(-î> (y WJ,',,,

i'Luri?«. rsïciioi-uuni. 31»

composéis, âucceseifs, locaux, sont confurnieaà la nature du corps. Mftis la sensalion, acte intërieur , iostaU' tané, universel, y répugne e^entiellement. Or, puisque ce n'est ni le corps, ni T&me qui sent, il faut que ce 60it le principe intermédiaire , l'animal *. C'est même là la propriété essentielle et caractéristique de ce principe.

On dit avec raison qu'entre l'âme et le corps il y aie rapport de la cause h l'instrument, du moteur au mobile ; mais on n'explique pas comment l'âme peut mouvoir le corps, comment elle peut s'en servir *. Qu'un corps en meuve un autre, rien de plus simple, puisque ce sont deux substances de même nature; mais qu'une substance simple comme l'&me agisse sur une substance composée comme le corps , c'est ce que Ton ne comprend pas aisément. L'âme agit-elie sur le corps par une impulsion mécanique , ou bien par mélange et par diffusion ^, ou bien comme une idée , ou comme une providence? F.t s'il y a communication entre l'âme et le corps, l'âme conserve-t-elle son eœence pure et parfaite? Le corps, masse inerte , gagne sans doute k cette communication le mouvement et la vie; mais l'âme, principe el Gn de toute la nature, l'âme, essence simple, impassible, n'y perd-elle pas son unité et son impassibilité? Nullement. Elle reste simple, pure, impassible , tout en communiquant avec le corps*. Elle pénètre le corps

' Enn. I, 1, 7. Tm toù C»»» <pù«iv tri^v ti, »u al«6ffvtaAai, «ai

1 Ean. I, I, i.

3 Eno. I, I. t.

* Enn. T, i, ï. ÀW'îro i»rtAi; l'^ai ta îiomiaxw-

lio ANALYSE. LIVRE I.

comiOâ la lumière pénètre les objets, sans rien perdre de la pureté de bod essence *. Hais cela n'est posable qu'autant qu'on reconnait entre l'&me et le coq)s ranimai proprement dit (m Cûov), lequel transmettant à Vimt les impressions du corps , et au corps l'impulâon des puissances de l'âme, permet à l'âme de communiquer avec le corps, tout en conservant sa pureté et ea simplicité. Le principe animal n'est pas un être à part dans l'homme , comme le corps ou l'&me * : c'est une puissance de l'âme, immobile par elle-même, et qui n'entre en action que sous l'impulsion de l'&me. C'est r&me qui communique la vie et la sensation, mais l'animal seul vit et sent. La vie et la sensation t«uchent k l'âme et an corps, mais elles ne sont {N-opres ni à l'une ni à l'autre.

iAsensation, étant l'acte par lequel le principe ani< mal opère la communication entre l'âme et le corps, n*«ttt ni une impression matérielle, comme le mouvement, la passion, ni un acte pur de l'âme, comme la pmsée. La sensation n'est pas pr(^re i. l'âme, mais elle y touche comme â son terme : elle tient le milieu entre la passion et la pensée; elle unit les deux vies, la vie pure de l'âme et ta vie grossière du corps. Mais Gomment peut-elle servir de lien? Voici l'explication très ingénieuse de Flotin. D'une part, il faut distinguer dans ]a corps le cadavre et la vie, la masse matérielle H le principe vital ; de l'aub-e , il faut distinguer dans

' Bea. 1, 1, i, K«i tçt ^v^*» itttmifmrvBiti'» (wti »^B)[tty ri failfvou no^, wvmp xa\ ri <fZif xài fttà,i^ tl a&n> A ' SW wç Jnt-

Enn. I, 1, 7. aXXà itJiç nfuîf aîaÔDwôjnôa; v 5t' wx iiniUŒ)»i-

r&me l'essence purement intelligible etia puissance, qui, sans être elle-même sensible, contracte l'empreinte de l'impression sensible. Entre l'essence intelligible et la masse matérielle, c'est-àr-dire entre les extrêmes , nulle communication n'eKt possible ; mais entre les moyens , c'est--à-dire entre le principe vital et Pâme sensitive, te rapport a lieu naturellement*. C'est par le principe sensible que l'ftme perçoit la (orme de la sensation, qu'elle se souvient, qu'elle imagine. Cela explique comment, elle est avertie de ce qui se passe dans le corps, sans en éprouver aucune affection. II faut que l'âme ait le sentiment et la perception de la douleur ou du plaisir , pour être avertie de ce qui se passe en elle; et, d'un autre côté, il ne faut pas qii'elle-même jouisse ou souffre; car alors agitée et troublée par la douleur, elle ne pourrait en indiquer ni la cause ni le siège au médecin *.

L'âme ne sent pas elle-même l'impression dii corps; mais elleperçoitlaformede cette impression, c'est-à-dire l'élément intelligible renfermé dans toute sensation que loi transmet le principe animal *. La sensation de l'âme, s'il est permis de se servir de ce mot , a pour objet la forme du corps ; elle est donc plus vraie que la sensation de l'anima. Cette sensation supérieure, que Plotin

< Bon. rV, IT, 1 8. Koil wirh tï «Sfw iv £ mù ifnjjfi) Mtt fiaif oà TeMvrm «Tvei tûi oTov ^ &)iv^ov.

ï Enn. IV, IV, 49.

' Bnn. I, t, 7. T^ ti t^ ^X"c ^''" tà^ôauBat èûvofu* rà rvu a!oOi]Tân iTvai iû' tî» A imi tS; «(«9nnw< lyytiKfi^MV Tu K/im

9>>ffn fîiv f&u iT^Xcv inoEL recwTnt ' baîny A Si.ifiti;if<n T^ atmi» cvoov, iiiSn fiincn àiiaOûf iTvai diwpi'ov. Ici ri^ si^ifîe hnages et non idéos.

;i8î ANALYSE. LIVJŒ I.

distingue dti la sensation animale, répond à l'iicxiodun; des anciens et h. la perception des moderoes. C'est un commencement de pensée , un premier degré de l'activité de l'àme. La sensation intelligible marque la transition de la vie animale & la vie spirituelle.

V Appétit ( è7ri6'j|i.ia ) ne vient ni de l'àme ni du corps , mais du principe animal. \js corps pAtit, l'anîmal appète, l'âme obéit ou résiste à l'appétit *. Ce qui prouve que c'est l'animal et non l'âme qui appète, c'est la diversité des appétits , et surtout les variations que |'â.ge leur fait subir. Si l'âme en était le sujet et le principe, comme elle est simple et immuable, il serait impossible d'e:cpliquer cette diversité et ces changements '. I>c Désir (op^^i;), entendu comme un simple mouvement de l'âme vers les choses sensibles, se confond avec l'appétit. Entre l'appétit et la colère (/oX^i)', il y a une étroite relation. Y.m^^vt. et joKri expriment plutôt deux degrés d'un même mouvement de T&me sensible que deux mouvements réellement distincts *. L'appétit vient du principe végétatif dans l'animal , et la colère du principe sanguin et bilieux ; le premier a son siège au-dessous du cœur, tandis que le second a le sien dans le cœur même.

' Eon. IV. lï, iO. Ka'i TÛv ou/;aTi ûï Jl (iri&uri(ûv tîm s^^m, c! -iv sufw x«vou xoi'i TÏ; rsiaÛTi;; nufuxtrâiç ^«lu; iné).ov9ov ti- OisdcK yiïio6>i- OuTt yàp Tai éicusoû) qfovii Taifitri itiin -zw ip-

' EnD. IV, IV, ÎJ, CÎri il tmJto {impa.)'tçt icipl J i àf^ t^^ i:;(duf>la{i xai aï n^ûlai fisprufioûan «i icif^i.

^ XoXn eiprime un Tait da l'Aïuâ trèa difficile o noniner dam nutra langue, eii/érc, énci-gie, caracicre , passion daiu le seo> iiiijJenie du mol.

' Enn. IV, IV, Î8.

l'I.OTIN. l'SyCHOI,Otilti. 3o3

VOpinim (Àdça) est déjà, un acte de l'âme, non pas UD acte pur comme la pensée , mais un acte qui a pour origine cette sensation supérieure qu'on pourrait appeler perception. Elle touche du reste de plus près à Tàme que la sensation , en ce qu'elle est plus indépendante et moins voisine du corps *.

li'/ma^nal)onestousensibleouintellectuelle^ L'imagination sensible est un reflet de la sensation , et rentre tout-à-fait dans le principe animal. L'imagination intellectuelle participe de l'animal et de l'&me ; véritable miroir de Tintelligence , elle a pour fonction de représenter en images les choses intelligibles ; elle doit être considérée comme un acte de l'&me proprement dite '. Ces deux imaginations sont entre elles dans le même rapport que les principes d'où elles viennent. Partout où se produit l'imagination intellectuelle , elle éclipse l'imagination sensible ; les images éclatantes et pures du monde intelligible font pftlir les grossières représentations du monde sensible, de même que la pensée pure fait oublier l'opinion *.

La Mémoire est comme la perception , comme l'imagination intellectuelle, un acte de l'àme, mus un acte qui tient encore à la sensation '. Il n'est

' Edd. I, I, 7. Àni & Ts-Jr»J tù-^ li^ûv, ày' m i^iffl ■âA) itopa-

' Bnn. IV, lit, 31. ÀX). 'li ■:M yxvreic««v< n prlu», iult^ jk

' Ênn. IV, m, 30. 0 H liyo; ovairTÛSaî, xai itiiy-M ix reO vm-

* Edo. IV, m, 31.

» Enn. IV, (II, iC. Tri; H ^'/^t " f .«^uaviÙMv iùj( tiTTv/ tï^.

»Si ANALYSE. LIVRE 1.

pas on acte pur et parfait comme la pensée : car il implique ta variété , la succeseien , la transition de la puissance k Tacte , tuidis que la peMée est un acte pur, simple, indivisible, immanent Le souvenir reproduit toujours la notion d'une chose adventice et passagère, tandis que la pensée ne s'attache qu'^ l'immuable et à l'éternel. On ne se souvient ni de Dieu, ni de l'Être, ni de l'Intelligeoce*.

De ce que l'âme ne se souvient pas de choses adventices et corporelles^ il ne s'ensuit pas que ce soit le corps qui se souvienne ; il est la condition , non le sujet du souvenir '. Et en effet la mémoire reproduisant la sensation Intettectuelle, laquelle est un iKteâe l'&me, qoet autre principe que celle-ci pourrait s'en souvenir î On a supposé ( les Stoïciens ) que le souvenir est une trace sensible empreinte dans l'Ame ; la nature de l'âme ne se prête pas à cette hypothèse : oomme elle est essentiellement une énergie , tout en elle est action *. La sensation est une action simple , la mémoire est une action persévérante et eontùme ; c'est l'activité de l'âme qui se redouble. Tout ce que perçoit l'âme , essences intelligibles ou formes corporelles, cUé te perçoit par assimilation. 11 en est de même de la mémoire ; le souvenir se confond comme la perception primitive avec son objet. L'âme ne reçoit point en elle y eomme dans un récipient , l'objet intelligible de son souvenir; elle le possède et le voit intéileurement, ou plutôt elle n'est elle-même que cet

* Bnn. IV, III, 25. Mrâirin ft wipi Siiv, oMl wtp'i ti w wi voû» Btrim.

I Bnn. IV, iT, 26.

^ Enn. IV, Ti, î.

PLOTIN. PSYCHOLOGIE. SSS

intelligible primitivement obscur : par le souvenir, die ne fait que passer de l'obscurité à la lumière, du Bommeil au réveil , de la puissance à l'acte *■. Dans la perception des choses sensibles, l'^e tire en quelque sorte l'objet d'elle-même, pour le faire briller au dehors et le transformer en objet de spectacle par le travail de sa propre activité. Par suite de ce travail tout intérieur, l'âme reste longtemps affectée , comme si l'objet était présent, et plus elle a insisté sur son opération , plus l'impression est durable. Ce qui fait que l'enfance a plus de mémoire que la jeunesse ou l'&ge mûr , c'est que n'étant point distraite par un grand nombre de sensations, elle tient ses regards longtemps attachés sur un objet. Le même principe explique les vicissitudes et les degrés de la mémoire •. Dans l'hypothèse de l'impression qui reste et se grave dans l'âme , cette interruption et cette inégalité du souvenir serait inexplicable. Ce principe explique encore pourquoi la fréquence des souvenirs développe tant la mémoire. C'est qu'il est de l'essence d'une énergie pure comme l'âme d'agir d'autant plus et d'autant mieux qu'elle agit plus souvent.

Mais si le souvenir n'est pas un acte du corps, c'est-Sidire une paftsion, ne serait-il pas un acte du principe animal , de ce principe qui sent, qui appè te , qui désire ? Il est certain que le souvenir ne se rattache & aucune de

t Enn. IT, ti, 3. riyuMimi yâp tS oùrâ ifWf înai ' yryyûoxti yèif tb ^ h^icMM «ArJi, AU tû h&ç t}(in oùrà, Mii ip^n abvk, ml Aûu abri dfutJpinpev, m\ yrptt6at fa tsû ifntip^, tû elmi tjx'pi^ 6«i bopyiçt'po, *ài ix JuvâfUH; ■!{ hlfytitM itvai-

' Bha. IV, VI, 3.

5i6 ANALYSE. IJVUK I.

ces facultés^. Lu Ëouveiiii' suppose la seiitiaLion, puisqu'il la reproduit; mais, comme il n'en reproduit que la forme intelligible , il en diffère easentielleaient ^. L'appétit garde une affection de l'objet absent ; mais cette affection n'est point un véritable souvenir : la preuve eu est que la mémoire calme et pure ne connaît pas l'appétit ^. Donc le souvenir appartient à l'âme proprement dite. II a la sensation pour condition , mais non pour objet. Son véritable objet est la forme intelligible de la sensation , en sorte que le souvenir est déjà une intellection , et non une impression ou une impulsion produite par le sensible *. Le souvenir s'attache, non au sensible, mais à ce qui, dans le sensible, ne passe ni ne s'altère, à. l'élément intelligible. C'est dans rallie elle-même et dans le monde intelligible qu'elle porte, et non dans le monde extérieur, qu'il faut chercher l'objet du souvenir. L'&me fixe et cherrait la mémoire, en l'attachant à l'éternel et à l'immuable, tandis que le corps tend à te faire chanceler et évanouir, en l'attirant vers ce qui passe et change. Voilà comment il est vrai de dire que l'âme engendre le souvenir, taudis que le coi-ps le détruit. Le corps est ici le Léthé, fleuve de l'oubli *.

Maintenant suivons la mémoire dans une vie supérieure. Puisqu'elle est un acte de l'âme, elle est une des

■ Ëiin. IV, m. is.

» Bdd.IV, m, 27.

> Ebu. IV, III. ii.

* Sun. IV, lit, 26, Oùô' «imp si (ïoff^yiMtt, aùj'ôiiTiptÎMi; ,

ïM?i(i «a'i «ni TÛv «ùvOqTÙi.

* Enn. IV, m, i6 yU.*,; -Ti vÎî/„- j^,-;,: ('-V") '"'r" •■>*' "'■*

PLOTIN. rSVCHdl.OCiIF,. r.Sî

facultéa qui persistent après la séparation de l'&me et du corps ; reste à savoir de quoi l'âme se souvient *. Elle ne garde pas le souvenir des choses d'ici-bas : ce n'est pas qu'elle les ignore réellement ; comme elle possède tes principes de toutes choses, on peut dire qu'elle connaît tous les êtres intelligibles; mais le contact de l'ilme avec les essences pures a pour effet d'épurer le souvenir, en le dépouillant de toute trace sensible, et de le transformer en une pure intuition qui embrasse simultanément les idées des choses dont l'&me ici*bas ne se souvenait que successivement *. C'est en effet le propre de toute intelligence dans le monde divin, de contempler les choses dans leur unité et dans leur va^ riété, dans leur développement et dans leur succession logique, mais sans distinction de temps et de lieu. S'il est permis de comparer l'intuition de l'intelligence & la vue, l'âme, dans l'autre monde, voit le système entier des idées, comme l'œil voitun arbre, distinguant toutes les parties qui composent le tout, mais les embrassant dans un seul regard ^. Pour que le souvenir des choses d'ici-bas accompagne l'âme dans le séjour divin, il faut qu'il subisse une transformation : des deux parties qui composent la vie terrestre, la mémoire ne conserve et n'emporte que l'éMment intelligible *. Ainsi l'âme

aiâfivrtf cpûvtv xivw{ihrf,v xa\ pttuîoii Iriôt); eàtlax, ^ au (nnun;

I Enn. IV, IV, 1.

» EnD. IV, IV, 1 .

ÎBqD-.IV, IT, i. K7iyàpxo'<To;f,,iTwtlyvTTjr; T^=<:i«pi<ûv

' Eno, IV, tr, 4.

BCS ANALYSE. LlVaE I.

»e souvieat des figures et des foratM, ouûft seulanent en ce qu'elles ODt d'essentiel et d'idéal. Elle se souneut des mœurs et des vertufl, parce que les mœurs et les fertua tiennent k la nature intelligible *■, mais non des passions, des sensations et des appétits qui viennmt du sensible. Elle se souvient encore des affections qui ont pour objet la famille et la patrie ' ; mus ce n'est plus le souvenir obscur, agité de la sensibilité, c'est le souvenir calme, pur et clair de l 'intelligence. De toute sa vie passée , l'&me ne conserve que le vrai , le beau , le bien, le divin. Hercule se souvenut avecoi^eil dans le ciel des tnomphee de sa force et de son courage. La mémoire du sage néglige les comb^ du eorps, et ne se souvient que des triomphes de la ver^ >. Mais reveaons au souvenir tel qu'il se produit dam les conditions de la vie actuelle. La mémoire est propre b> r&me , et en cela diffàre essentiellement de la passion, de l'appétit, du désir, de la sensation et même de l'imagination. Hais elle n'est pas une faculté piu« de l'&me comme la pensée et ia contemplation, ^le est nécessaire à l'ftme humaine, qui connaît successivemeat et par voie indirecte; mais les âmes célestes n'en ont nul besoin. Leur pensée n'est pas, comme la nôtre, un effort et un travail : c'est un acte simple et uniforme; elles connaissent tout idéalement, les choses sensibles , comme les idées elles-mêmes ^.

' Bnn. IV, pr, 6.

^ EDn. IV, III, 32.

• Ena. IV, m, 32. Ô A («fis} kbÎ TaûT« aixatfÀ ifoiiMtMt, jaù ftnaxtSiiç (!c ôyiÙTcpn rdicM, xal (y tù vatirù ytytnif>^»{, Mil ùalp T^ HpecxXiot laj(y7aç toT; âX6«(f , dTs à^iiiaitot mfai.

* Enn. IV, IV, 6.

Leur vie est simple et immuable comme leur pensée ; elles De se souviennent pas plus d'avoir vécu à telle époque que d'avoir contemplé Dieu K Si les âmes célestes n'ont pas besoin de la mémoire pour connaître, les Dieux peuvent encore plutôt s'en passer. C'est par une simple et constante intuition, et non par un acte de mémoire , que Jupiter comprend l'intinité des mouvements du inonde '.

Le RaisonnemerU (Siiioia) n'est pas un acte pur de l'âme, «onme la pensée; c'est une opération complexe ', ainsi que l'indique son étymologie, par laquelle l'àme remonte péniblement des forme? sensibles aux raisons intelligibles. Le raisonnement a donc pour point de départ la sensation , et pour terme la raison. Voilà pourquoi le Dieu qui crée et gouverne le monde ne raisonne pas. Raisonner, c'est chercher la sagesse ; ce n'est point encore être sage. Or Jupiter possède la sagesse sans ta chercher : il ne délibère ni ne discourt ; il voit et contemple. Le raisonnement est donc, comme la mémoire, une faculté de l'âme , mais non un acte pur de son essence \ L'âme ne raisonne pas avant d'entrer dans le corps et lorsqu'elle en est sortie; une fois tombée dans le corps, elle perd qu^que chose de la pureté et de l'énergie de son essence. De là le besoin pour elle de raisonner pour connaître, besoin qui trahit toujours l'aflaiblissement de l'intelligence ". Le raisonnement

1 Enn. IV, IV, 7.

ï Eao. IV, iT,9.

» Enn. IV, iT,12.

• Enn.IV, iT,<2.

* Enn. IV, III, 1 8.

intervient dans tes arts , lorflque l'artiste hésite devant Tobstacle qu'il a reQContré; mais là oU il n'y a du due de la matière ni obstacle ni défaut , l'art triomphe et produit instantanément et sans raisonnement *. De même, le corps est pour l'&me un obstacle à l'intuition du vrai; d'oîi la nécessité de raisonner dans notre condition actuelle. Mais, dîra-t>on, si les Ames ne raisonnent point, elles ne sont donc plus raisonnables? Elles le seront d'autant plus qu'elles auront moins besoin de raisonner ^ ; car alors ta raison en elles au lieu de s'exercer par une opération complexe et successive , se produira tout-à-coup par un acte simple et immanent, pur reflet de l'intelligence *. C'est là le seul exercice de la rtùson qui ne répugne point à l'essence de l'âme, et alors le langage nécessaire au raisonnement ordinaire devient inutile ^. C'est ainsi sans doute que raisonnent les &mes célestes ; elles agissent sans se proposer un but et sans délibérer ^. Elles se connaissent les unes les autres par la simple intuition , sans avoir besoin ni du langage ni de l'induction , comme il nous arrive quelquefois de connaUre nos semblables sans qu'ils nous parlent, et par la simple vertu du regard qui pénètre dans l'intérieur des âmes à travers l'enveloppe matérielle *. Dans le monde céleste, tout corps est pur et transparent dans toutes ses parties : chacim est

) Enn.lV, m, IH.

1 Erin. IV, 111,18.

* Enn. IV, m, 18.

' Knn. IV, m, iS.

* Enn IV, m, 18.

* i:.in, IV, m. u.

PLOTIN PSYCHOLOGIE. «u

toute liimière, et chacun aussi est tout œil; rien ne peut être caché ou simulé *. Quant aux démons qui habitent l'air, il n'est pas étonnant qu'ils raisonnent et se servent de la voix , car ce sont des êtres vivants cl non des Dieux, comme les âmes célestes '.

Aucune des facultés qui viennent d'être énuméré&s ne révèle encore l'essence pure de l'âme. 1a nutrition, la reproduction, la locomotion, appartiennent au corps. I^ sensation, rimagination sensible, l'opinion, l'appétit, le désir, lacolère(xo>T,), se rattachent à l'Ame sensible, principe intermédiaire entre le corps et l'ùme proprement dite. La mémoire et Timaginalion intellectuelle, le raisonnement (et par là il faut entendre tout procédé complexe de connaissance) , relèvent de l'âme, mais sans être des actes purs et parfaits de son essence. Au raisonnement et h. la mémoire finit la vie sensible ; au-delà est la vie pure de l'âme.

VoUmté {fitkrtiiî). L'activité de la nature humaine ne se produit pas seulement par l'appétit et le désir ; elle se manifeste encore par la volonté. C'est l'animal qui appète et qui désire ; mais c'est l'âme elle-même qui veut *. La volonté n'est pas seulement propre à l'âme comme la mémoire, le raisonnement, la délibération ; elle en est un acte pur *. A vrai dire , la volonté n'est pas une faculté de l'âme ; elle en est l'attribut essentiel. L'âme est , par essence , indépendante de toute influence extérieure , elle est donc libre. La lit}erté ne réside point dans l'appétit, ni dans le (li>[xàf ;

< Sdd. IV, III. 18.

1 Ean. IV, III, 4tt.

» En». VI, nu. i

' EflD. VI, TIH, 7.

86Î ANxr-VSE. I.lVUF. I.

les êlres dont toute l'activité se boriifi fe ces deui facultés, les enfanta et les aliénés, ne Ront pas libres. Ij liberté réside dans l'RCle pur de l'âme, dans Ift volonté '.

Autre chose est la liberté , autre chose la volonté. L'acte volontaire n'a lieu que lorsque le pouvoir d'agir est accompagné de la conscience de ce qu'on fait *. Pour qu'il y ait liberté , il suffît que le pouvoir d'agir n'éprouve aucune contrainte extérieure : ainsi tuw un homme sans le savoir est un acte libre , mais non volontaire *. La liberté dans l'homme n'est pas un pouvoir d'agir quelconque * : elle ne réside ni dans le désir, ni dans l'appétit, ni dans la colère, ni dans aucune action extérieure k l'âme. Le pouvoir d'agir ne s'exerce pleinement et librement que dans l'intérieur do notre êlre. Pouvoir agir sur elle-même et en ellemême , pouvoir développer sans obstacle toutes les facultés propres k son essence, pouvoir vivre d'une vie pure et parfaite , conformément à sa nature , voilk en quoi consiste la vraie liberté ". Le principe absolumenl un et simple dans lequel la nature et la puissance ,

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W.OTIN. PSYCHOLOGrK. «6^

l'essence et les facultés se confondent , n'est pas libre, en ce sens qu'il n'a pas d'objet sur lequel il puisse agir. Il n'est pas libre, dans le sens humain du mot, c'est-à-dire en tant qn'il se possède lui-même et qu'il soit maître de ses facultés '. D'une autre part, l'être composé d'âme et de corps , un par l'essence et divers par les facultés, comme l'homme, n'est pas libre non plus, en ce sens que le pouvoir d'agir ne dispose point des mouvements, des passions et des appétits du corps, I.e libre arbitre ne se rencontre véritablement que dans l'être simple au sein dnquel l'essence et l'action , la nature et la puissance sont identiques , quoique distinctes ; et alors elle n'est autre chose que l'empire que cet être possède sur les facultés qui lui sont propres ^. On vient de voir que tout être est libre , lorsqu'il agit selon sa nature. Or la nature de tout être tend nécessairement au bien ; donc la liberté et la volonté ne sont que l'acte de l'âme par lequel elle tend au bien '. Tout mouvement qui l'écarté ou l'éloigné de ce but est involontaire et fatal; tout mouvement qui l'y conduit ou l'y pousse est volontaire ; le désir et l'appétit du bien sont de vrais actes de liberté *.

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