‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 2)Chapitre 32 sur 36 · SW · texte numérisé non relu

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S6i ANALYSE. LIVRE I.

Mais, (Jii'a-t-on, comment la liberté peut-elle consister k snivre irrésistiblement sa nature? Cette objection est l'acile à résoudre dans la doctrine de Plotin. Si un être est libre , par cela même qu'il est indépendant de toute cause extérieure , la nécessité intérieure n'est point un obstacle k la liberté. Et comme d'une antre part, en tendant au beau et au bien, l'âme ne fait qu'obéir k sa nature , c'est dans cette tendance nécessaire que Plotin retrouve surtout la liberté. Plus VAmc obéit h. l'intelligence et au bien, plus elle est libre *.

A la suite de la liberté vient la vertu. La vertu n'est pas la simple tendance de l'âme vers te bien , car alors elle ne serait rien de plus que la liberté. Elle n'est pas non plus l'efTort de l'âme qui lutte contre les pas> pions et les causes extérieures. Cet effort n'est qu'une préparation à la vortu. La vertu ne parait dans l'âme que lorsque la tempête des passions domptées par le triomphe de la volonté, a fait place au repos, au calme et à la paix. C'est une disposition constante , une habitude solide de la volonté ^. Par la vertu , l'âme tend h se confondre avec son essence, et par conséquent à devenir intelligence. El en effet , l'âme n'est primitivement qu'une puissance qui tend au bien , sans le posséder : or l'effet de la vertu sur l'âme est de transformer celte tendance en un acte constant et permanent de possession. Mais posséder le bien est le caractère propre de l'inleltigencfl, de même qu'y tendre est

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PLOÏIN. l'SVCIIOLOlUE. .Ï65

le caractère propre de l'ânie*. Donc la vertu, eii changeant la tendance en possession , transforme Tâme en iiiteiligence '. Parvenue à cet état, i'&me est vraiment libre, l'intelligence étant le vrai type de la liberté; mais alors elle est sortie des limites de la vertu. La vertu proprement dite cesse et fait place k la vie pure et parfaite de l'intelligence. La volonté et la vertu ne font qu'aspirer au bien; l'intelligence seule le possède *.

L'acte intérieur de l'âme , la pensée pure , ne coûte point d'efforts et ne laisse pas de fatigue ; mais il ne faut pas croire qu'il se produise primitivement etnatu' rellement *. Tous les principes de la nature humaine , le corps, l'animal, l'âme, l'intelligence, existent déjà au début de la vie , dans l'âge des grossières passions. Mais alors les principes inférieurs seulement se développent et agissent sur l'âme ; l'intelligence se tient à l'écart , non pas immobile , puisque son essence est d'agir , mais dirigeant son action vers tes essences supérieures ". Ce n'est que par la constance et l'énei^ie de son action extérieure que l'âme arrive à la vie parfaite de l'intelligence. Naturellement et au

' Enn. VI, Tiii, 1,6.

ï Eue. VI, VIII, 5. El oÏÏv oïoï vsvî ti; âiXti içiv ôfCTB m'i c^a

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> EiiD. VI, «m, 6. il yàp ^oihiK dOt, th ^.Orv- Tb A voiTv

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* Ean, VI, I, 9. iu/oiTiv yàp «ni tj^tn, xt'i fiii Kpô^tifri t^'"- ' BnD. I, I, 11. Haliofj A SvTUv, hiif/t'fûv -rà ix tsû cwBstvj,

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>«•> ANALYSE. UVKE I.

début , ellu est profondément engagée dans Isa liens du corps et ne s'en dégage qu'en le domptant par un effort persévérant Chaque vertu n'eet que l'action de i'àme imprimant & telle faculté inférïeure , passion , sensation , appétit , désir, une direction conforDie au bien. Chaque vertu correspond donc à un principe inférieur, la tempérance h. l'appétit, te courage i. i'effort , la prudence à l'opinion , & l'imagination , etc. Les faiblesses et les souillures de l'àme ne viennent pas d'elle-même, mais de son contact avec les êtres sensibles. Tout impassible qu'est l'àme ' , c'est elle qui pèche, et non tout autre principe ; seulement la cause de la faute est hors d'elle. L'âme peut pécher et faillir, en tant qu'âme sensible ; comme âme pure et comme intelligence , elle ne te peut pas ^. I^a vertu est le chemin de la vie parfaite. Maton considérait ainsi les vertus diverses , la tempérance , le courage , les appelant purificatives. Et en effet, elles ne Bont vertus qu'en tant qu'elles conduisent l'&me ii sa fin , qui est la contemplation. Elles purifient l'âme, c'est-à-dire qu'elles la délivrent d'un mal ^ L'àme alors devient libre ; mais cette liberté n'est point la parfaite indifférence d'action quant au bien et au mal. Après la purification, l'âme, livrée à elle-même, obéit è. sa nature, qui est d'incliner au bien. L'élan de l'àme vers l'intelligence , vers le bien , voilà l'état naturel et constant de l'âme purifiée *.

■ Enn. 1, 1, 9, \%.

^ Enn. VI, vui, 9. E-ïi rsivuï ixtii*ti V" "•' 4'*'ît^» '^ T^"!

^ EnD.I, 11,3.

' Enn. I, II, 3.

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Mais ooaunenl l'&aie s'y prend-elle pour opérer cetle purification? Gomment se délivre-t-elle de l'appétit, de la Qolère , du plaisir, de la douleur, et parvient-elle à s« dégager du oorps? en se détachant des lieux dont l'inflaence pèse sur elle, en ee retirant du tumulte des passions , en ne permettant au corps que les plaisirs néeessairee ou propres A le guérir de ses douleurs, à le reposer de ses fatigues, k te stimuler dans ses langueurs*. Ainsi elle modère la colère, et même la calme tout-lb-fait, s'il est possible ; sinon , elle la Fen-^ ferme tout entière dans le principe animal. De même l'âme se tient en garde contra les surprises de la peur, et surveille les brusques mouvemenlâ du corps; elle ne cède qu'aux mouvements nécessaires h. la santé des or^^es *. Quant aux plaisirs de Tamour, l'àme ne permet que les plaisirs naturels, et encore elle les transforme en plaisirs de l'imagination ; en substituant partout la forme & la matière , elle purifie tout ce qu'elle touche ^. Si l'on attribue des vertus à la vie pure et parfaite de l'&me , si l'on parle encore de tempérance, de courage, de justice, de prudence, les mots alors prennent un tout autre sens ^. La tempérance n'est plus que la conversion de l'àme vers elle-même; la justice n'est que l'élan libre de l'&me vers ce qui lui convient ; le courage est la persévérance de l'âme dans son indépendance et dans sa pureté ; ta prudence est la pure contemplation des idées^.

■ Bdd. I, II, ti.

> San. 1, II, S.

> Edd. I, II. 5.

' Enn II, u, 6, 7

> Ebd. I. Il, f, 7.

5SS ANALYSE. LIVHE I.

La fin et l'es|jérance de la nature humaine n'est point de se purifier du mal qui la souille primitivement, mais de posséder le bien et de devenir Dieu*. Si la purification est instinctive , l'&me devient Dieu et démon tout ensemble. Si elle est l'œuvre de la réflexion et de )a volonté, l'àme devient un Dieu de l'ordre immédiatement inférieur au Dieu suprême^. L'exercice des vertus purîficatives est le vrai et seul moyen légitime d'affranchir l'àrae des liens du corps. li ne faut pas l'y arracher brusquement par une mort volontaire. Pour sorlir du corps, l'&me n'a pas besoin de changer de lieu ; sans cesser d'être présente au corps, elle «n est toujours indépendante par essence, et elle peut l'être aussi en action par l'effet de la vertu ■^. L'âme n'abandonne réellement le corps que lorsque tous les liens qui l'y attachaient sont rompub *. Alors l'Imniionie que Dieu avait établie entre elle et le corps ayant cessé, le corps se détache de l'àme , et celle-ci s'en va, libre et pure , reprendre sa place au séjour des essences intelligibles. Quand on sort volontairement de la vie, ce n'est pas le corps qui quitte l'àme: c'est r&me qui fait eflbrt pour se séparer du corps, et cela par un acte violent, qui ne s'accomplit que dans la passion , ta souffrance , le chagrin ou la colère '.

< Edd. 1, II, 1.

■i Eno. I, 11, G.

1 Enu. I, I, 9. Oiini^i^Uicyapî^iihj.K^ùiictraiyàffytvtiri.

* Enn. t, I, 9. Tli»; ivv ôcpiçarai lo v<ùfi«;<iTon p)jb fn ftSiut-

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s Eun. 1,1,9. K«i îri Jvn vit inaSn,-, iii' * ^a;(V**'<î< ^

PLOriN. l^SVCHOLUOIt:. 369

Mais n'est- il p&s sage de prévenir le délire ou la folie qu'on sent approcher ? D'abord ia folie n'arrive guère au juste ; et si elle lui arrive , il faut se résigner à la nécessité *. D'ailleurs, le poison qui arrache l'^e au corps ne la délivre point des vices et des infirmités qu'elle a contractés dans son commerce avec la matière '. il y a un temps marqué pour notre vie ici-bas ; il faut respecter l'arrêt du destin ; et puisque chacun garde dans le cours universel de l'existence le rang auquel l'a élevé l'épreuve actuelle , tant qu'il reste quelque chose k faire pour que l'épreuve soit complète , il ne convient pas qu'il l'abrège brusquement ^.

Intelligence et Contemplation (voùt, Octupîst ). La vraie fm de l'âme n'est point la vertu ; c'est la contemplation du vrai et du beau , c'est l'amour et la possession du bien. Voilà ta vie pure et parfaite , dont la vertu n'est qu'une introduction nécessaire. Il y a des àmea qui ne s'élèvent point au-dessus de la vie du corps ; leurs ailes sont tellement chargées des vapeurs sensibles qu'elles ne peuvent se soulever audessus de la fange des passions. D'autres , se dégageant des liens de la vie simple, parviennent jusqu'il la vertu , mais sans pouvoir s'élever plus haut *. D'autres enfin , à travers ta vertu , s'élancent dans la contemplation. Celles-là, de leurs ailes libres et pures , percent rapidement les brouillards et les nuages du monde sensible , et arrivent jusqu'au foyer

■ EoD. I.i, ».

' Bon. I, r, 9.

' Enn. 1, I, 9. El ao!oe'M«70ïfÇ'H"i rmituv ïiyic Imî rwÇr^t;; T4 itfitàntin, oCmiï imjiaiw;, vit IqcuTtm. * Enn. V,n, 1.

de la lumière intelligible ; et là , dédugoant tout ce qu'elles ont laissé au- dessous d'elles, se reposent, comme après an long vuyage, dans leur vraie pab^e^.

Maie l'âmen'arrive point bn^quement à contempler l'intelligible. 11 ne eufSt pas de dire qu'elle y parvient par la vertu. La vertu est une condition, non un intermédiaire de la contemplation; elle y prépare r&me en ce qu'elle la rend libre et pure ; mais elle ne la guide point dans l'intervalle qui la sépare de la lumière intelligible. L'intermédiaire qui conduit l'ânne à la contemplation de l'intelligible est la beauté ^. Quelles sont les diverses formes , quelle est l'essence de la beauté ' î Le beau affecte particulièrement le eens de la vue. Cependant l'oreille le perçoit aussi* soit duis la composition du discours , soit dans les divers genres de musique ; car des chants et des rhytlimes sont également beaux. Nous retrouvons également le beau dans les sentiments , les moeurs , les habitudes de la vie, dans les sciences, et dans les différentes vertus K Il y a des êtres, les êtres oorporels par exemple , dont la beauté est accidentelle et non inhérente à l'essence même du sujet , tandis que d'autres , comme la vertu , sont beaux d'une beauté qui leur est propre. Ainsi être beau, être corps, sont deux propriétés bien différentes*. Les oorps nous pai'aissent tantôt beaux et tantôt difformes. Quel est donc le principe de la beauté dans

< Edd. V, II. t.

î Edd. V. II, 8.

s Ici noua tradaiMns le pli» souvent.

* Edd. I, Ti, r

* Edd. 1, VI, t.

PLOTIN. l'8VCIl()LOGIE. 57)

les corps? Quel est cet aimant qui attire , qui entraîne, qui charme le regard de ceux qui l'aperçoivent? L'opinion commune prétend que c'est l'heureuse combinaison des parties entre elles et par rapport à l'enaernble, unie à la grâce des couleurs qui fait la beauté ; en sorte que l'homme et tous les êtres de la nature seront beaux, s'ils sont formés suivant des proportions exactes et uniformes *. Mais dans cette opinion, le simple ne saurait être beau ; il n'y aura de beau que le composé. Les parties isolées n'auront pas elles-mêmes aucune beauté ; elles ne seront belles que par leur relation avec l'ensemble ^. Et pourtant , si l'ensemble est beau , il faut que les parties aussi soient belles. Le beau ne saurait résulter d'un assen)blage de parties difformes; si la beauté est dans l'ensemble, il faut qu'elle se répande dans toutes les parties. Suivant cette même doctrine , les plus belles couleurs, commela lumière du soleil, les couleurs simples et qui n'empruntent point leur beauté à l'harmonie de leurs combinaisons, seront exclues du domaine de la beauté '. Comment l'or serat-il beau? Comment les feux scintillante de la nuit, comment les astres seront-ils beaux h contempler ^ ? Il faudra aussi exclure les sons simples; et pourtant chaque son est beau par lui-même et reste beau, lors même qu'il est complètement isolé. Donc la beauté est indépendante des proportions '. D'un autre côté ,

' Knn. I.vi, ).

' Enn. I. Ti, I .

» Eoo. I, Tt, 1.

* Enn. I, VI, (.

tandis que les mêmes proportions subsisteront, la même figure pourra sembler tantôt belle , tantôt hideuse et difforme; ce qui prouve qu'autre chose est la proiwrtioii et autre chose la beauté, et que la proportion ellemême emprunte sabeauté^à un principe supérieur. Si l'on passe h un autre ordre d'idées, on ne saurait soutenir que la beauté dans les sentiments et dans le tangage dépende de la proportion : car comment concevoir la proportion dans les sentiments, dans les lois, dans les sciences? Comment admettre que les spéculations soient belles par symétrie * î D'ailleurs ne serait-il point absurde de dire que la beauté découle de la proportion , quand cette proportion se retrouve dans ce qu'il y a déplus contraire à la beauté *? Ainsi, prétendre que la sagesse est simplicité d'esprit et que la justice est une sottise généreuse , sont deux propositions qui s'accordent parfaitement. Oîi en est la beauté *î Ensuite toute vertu de l'âme est une beauté beaucoup plus vraie que celles que nous venons de nommer. Or, comment l'âme serait-elle proportionnelle , puisqu'on n'y retrouve ni la quantité ni le nombreï L'âme étant divisée en plusieurs facultés, qui pourra déterminer le rapport dans lequel s'opère la combinaison de ces facultés ? Enfm comment

' Ëna. I, VI, 4. Otnv ii Sii xai tÎ)( aùtq; eufiftiTfi'a; fUrwnit oïl fd» xsAhi ri oÙTÔ irfâswitov, i t\ ti ftii yaivirai , ir»î *&« fiW.o tti l»'i ny evpiMrpr^ ii'yuv rb xak^ «réai, «ni ri vififurpt* xaii* iîvai Si

I Eiin. I , VI , 1 . 6tb^)>Mroc yàf «vpfiirpa irpiç £X),q^, wi; iv

> Enu. 1, VI, i. ' Bnn. 1, Ti, 4 .

PI.OTJN, PSYCHOliOGIE. «73

y aurait-il beauté dans l 'intelligence pure, si la beauté n'est que proportion * ?

Mais si la beauté ne consiste pas dans la proportion, que) en est donc le principe? Lorsque apparaît la beauté sensible, l'âme la reconnaît comme quelque chose d'intime et de sympathique à sa propre essence; elle l'accueille et se l'assimile '. Mais qu'elle rencontre un objet difforme, elle recule, le répudie et le repousse comme étranger et antipathique à sa propre nature *. Nous disons , pour expliquer cette attraction ou cette répulsion, que l'âme étant telle qu'elle est, c'est-à-dire d'une essence supérieure à tous les autres êtres , sitôt qu'elle aperçoit au dehors un être identique oudu moins analogue à son essence , elle se réjouit et s'exalte , se replie sur elle-même et sur son essence intime. Or, d'où viendrait cette sympathie de l'âme pour le beau, s'il n'existait pas entre eux une certaine afTinité de nature*? L'âme se réjouit à la vue du beau, parce qu'elle y retrouve sa propre image. L'image de r&me en effet n'est-elle pas la forme des choses extérieures? Or c'est la forme qui est le principe de la beauté ; c'est elle qui , pénétrant â la fois l'ensemble et les parties d'un tout, en fait un objet beau de tout point ^.

Mais laissons la forme et la beauté sensible qu'elle produit , et élevons-nous vers les beautés d'un ordre supérieur. De même que nous ne pourrions parler de

' Edd. I, yt, i. "Vi a tw vaû wîXïoç fvnovfu'ïov, ti 4» t'r, ■

' Enn.l.ïi, S.

3 Edd. I, VI, 3.

< Edd. I, ïi, 2. TJ? oîv v»'»'»: "'^î ^i^i iroi^ t« UT »,i.i ;

> Eiin. I, VI, f .

Ki ANALYSE. LIVRE f.

la beauté corporellfi , si le sens de la vue nous mEUi' quait, de même aussi râ.ine ne pourrait comprendre ni goût» la beauté des sentiments , de la science , de la vertu , si elle ne possédait toutes ces choses en ellemême. Pourrions- nous parler de l'éclat de la vertu, si nous n'avions contemplé la face de la justice , devant laquelle pâlissent l'étoile du soir et l'étoile du matin *7 Toute beauté corporelle émeut l'âme ; mais rien n'égale son admiration pour la beauté de la vertu *. D'où vient cette beauté supérieure qui , comme une auréole, couronne toutes les vertus? Pour le comprendre , il faut raisonner par les contraires et chercher ce que c'est que la laideur par rapport à l'flme *. L'âme devient laide, lorsque, entraînée par un penchant irrésistible vers les puissances sensuelles, elle se plonge dans le commerce de la matière , au point de se confondre avec elle, et perd dans ce contact ftcbeux sa pureté originelle *. Tel un homme tombé dans un bourbier infect ne présenterait plus à l'œil sa beauté primitive effacée par l'empreinte de la fange qui l'a souillé. I^ laideur, chez cet homme, ne venant que de la superposition d'une sub^nce étrangère, s'il veut recouvrer sa beauté primitive, il lui fuidra se purifier de ces souillures. Ainsi la laideur de l'ftme, c'est de n'être ni pare ni vriùe. Semblable à l'or, qui est toujours besAi quand il est pur, l'âme ne brille de

' Eud. I, VI, t. lyiitt ntp\ ôfiTÂ; fiyywt, toîï aiitt tfxuTtit^îavi , àf xaXfrv To nj JauiMiiïqf xoi mtfpoawni npdvuirm, >ai afin hiti-

S Bno. t, VI * Eno. I, \

PLOTJN. PSVCHOIXHÎiE R7II

la beauté qui lui est propre que lorsqu'elle h été , par la purification, ramenée à sa nature primitive *. L'&me alors devient une figure , un verbe , une émanation de l'intelligible et du divin , principe et source de toute beauté '. Être, intelligence, beauté, tout cela exprime une seule et même nature qui est la Beauté en soi , type suprême de toute beauté. Vient ensuite l'àme , dont la beauté éclate dans les sentiments et dans lee actes ; enlin paraît la nature dont la beauté se manifeste par les formes et les proportions. Comme l'intelligence produit r^e et t'ftme la nature , de même de la Beauté en soi émane la beauté de l'Ame , laquelle produit la beauté du corps. Mais quel est donc l'organe par lequel on peut apercevoir celte beauté ineffable, cette beauté enfermée , pour ainsi dire, dans le fond d'un sanctuaire, et qui n'apparaît jamais au dehors, fuyant les regards profanes qui la souilleraient ^ ? Ici renthouBJasme de Plotin éclate en accents dignas des plus beaux dialogues de Platon. « Qu'il avance hardiment, qu'il pénètre au fond du sanctuaire , celui qui a feiroé les yeux au spectacle des beautés terrestres [ qu'il les ouvre pour contempler la vraie beauté, type originel de ces pâles et impures images aujt-

' Ean. 1, VI, 5. Kai i^i tsûts àtayrfi; i{vj[i;i ftii xuSap^, pii i'i <i- Xcz^ntT tîvai , ùaitE|i ](pu$'j> , àvsniTrX^gdai Si roûyiùJiu;,^ i' ti; itfîi.01, xareàAtiitTxi Xfï'îi i<'i rçmaJo;, (lOïîùfirvo; fiï rùr XkXuy, BJtÙ Si 9Uïùv i/i\ai.

* Enn. I, VI, 5. Fivirai oSv ^ 'f^'Z*! »aflapfti iTîfo;' xai X-'yo;, Miî icô-<:i7 i.'itàjMta^, xeil vïipà, xai ôXii toû iitiv, SOiv rt ityrfii tou

* Enn. I, VI, 8. Ti- un i rfiito;; r(< pix«nï ; ""ï t'î 9"««Itiw jtâÀ/o; àirvijfavvi, otïv tvSn 1» iefiet; ti^oît fif»oï, o'jfi Jtoïft» tlï TÏ

576 ANALYSE. LIVRE l.

quelles l'opinion donne ce nom *. Ces beautés fu^tives ressemblent aux fornies mt^iles reflétées par les eaiix, et dont un apologue ingénieux dit que l'insensé qui voulut les prendre disparut entraîné par le courant ; l'âme qui s'élancerait pour les saisir n'irait-elle pas se plonger et se perdre dans ces profondeurs ténébreuses abhorrées de l'intelligence^? C'est ici qu'il faut nous écrier: Fuyons, fuyons dans notre chère patrie ! Mais nomment fuir? comment échapper? se demande Ulysse, dans cette admirable allégorie qui nous le représente échappant à tout prix à l'empire magique de Circé ou deCalypso, sans que ie plaisir des yeux ni le spectacle des beautés corporelles puissent le retenir sur ces bords enchantés. Notre patrie, notre père à nous, sont aux lieux que nous avons quittés *. Comment y revenir? Nos pieds sont impuissants pour nous y conduire ; ils ne sauraient que nous transporter d'un coin de la terre k l'autre. Ce ne sont pas non plus des navires qu'il nous faut , ni des chars emportés par de rapides coursiers ; laissons de côté ces inutiles secours. Pour revoir cette chère patrie, il n'est besoin que d'ouvrir les yeux de l'âme en fermant ceux du coi^ *. »

■ Enn. 1, Ti, È.

1 Edq. 1, Ti, 8.

Eon. I, Tl, 8. ttûywfuv iv (jbi1>iv i; imTpJJa, tijfiiçtpm àv n; 7r«pra(âjÛ9iTs, Tl; «Sv ij fuyni Mil km; dvaÇdfuSa, eim àiCQ fû/o-j Kiftaiî fn-iif i KaXu^oûf Otuamii o^irréfuvsf, SiaTfni, funai «lu

«mûri. llKTp'i; A lîfùv SOtï irofTiXOofttv, x«< itanp huî.

* Enn, I, »i, 8. .\'i'tA tout-» itàïT« àytTïai Stï, xa'i jii; ^i'ko.

PLOTIN. PSYCHOLOr.IE «77

Comment doit s'opérer celle vision inlérîpure? J/âme ne peut tout d'abord contempler les vertu» trop éclatantes. II faut qu'après avoir détaché son regard des beautés corporelles, elle contemple les mœurs, puis les verlus, cesœuvres admirables produites par les artistes, qu'on nomme les gens de bien *. Mais pour découvrir la beauté des sentiments et des actions chez les autres, il faut que notre âme les possède en elle-même. « Rentre donc en toi-même, s'écrie Plotin, et si tu n'y trouves pas encore la beauté , fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure sans relâche*, jusqu'à ce qu'il ait orné sa sEatue de tous les dons de la beauté ; retranche aussi de (on âme tout ce qui n'est point droit; purifie ou illumine tout ce qui est impur et ténébreux ; ne cesse pwint d'embellir et de perfectionner ton image , jusqu'à ce que la lumière étincelante de la vertu en jaillisse sous tes yeux, et que tu contemples ta sagesse ferme et inébranlable , au sein d'une pureté sainte et incorruptible*. Alors, plein de confiance en toi et n'ayant plus besoin de guide, regarde en ton âme, tu y découvriras la beauté. Que chacun de nous devienne beau et divin, s'il veut contempler la beauté

i Enn I, *i, 9-

' Enn, I, VI, 9, Ko* priiru soutov tint xoXov, o'a icoinTÎ]; âyat-fK!' roî,% îtr.xniiï yniaQai, tô fiiv àfaiftï, tb Ji iiti^ier, t-i A ïi'ov,

^ Bon. l, "1. 9- {>t>Tw «aî ov itfalpti ïia iripirrô, ita'i iiriv9uvf

itaâtar) TncTOi'ïWï T* î4^ Syaifti , ?«; ôr/ iiloip^rit oai rît of^rtî n

6apù.

S78 ANALYSE. UVRB 1.

et la divinité. Jamais l'œil n'eût aperçu le solnl , s'il

u'ea avait pris d'abord la forme K »

C'est donc par le spectacle du beau bors d'elle et en elle-même, dans la nature et dans la conscience , qae l'àme parvient à s'ouvrir l'hOTizoa du monde intelligible. De la beauté physique qui t'a Laissée inquiète et agitée , elle s'élève & la beauté de la vertu et de la science , qui la remplit d'une douce et pure ivresse , sans la satisfaire entièrement ; car elle sent que cette beauté supérieure n'est qu'une beauté d'esiprunt. N'y a-t-il pas, en efiet, des âines laides coname il y en a de belles? ï^'âjne n'est donc pas belle par elle-même. Ne pouvant en rester IJi , notre âme s'élève jusqu'à l'intelligence, s^y arrête et s'y repose comme au principe même de la beauté '. Mai3 , en préseoce de ce monde si nouveau pour elle , l'&me éperdue se sent frappée d'une stupeur profonde ; elle se voile la face et se recueille pour se reconnaître *, Telle est en eBei la ^lendeur du monde intelligible, qu'il couvre de lumière ceux qui le contemplent \ C'est un. soleil trop éclatant pour les yeux mêmes des Dieux ; seul entre tous, Jupiter le contemple, et avec JutHter, l'âme qui, par la purification, s'est élevée jusqu'au principe de la beauté ". Alors elle n'est pas seulement ravie par ce spectacle , elle est transfigurée par la lumière qui est

■ Enn. I, Ti, 9. Uû yàp On icûicati ttStv ivâe^; ^Xiov, «iwi-

m. V. II, 4 0. Am^iiAi yi; iti-ti

PLOtiN. psyCBOLixiiË. an

répandue autour d'elle. De même que ceux qui ont gravi une baute moutagne brilleut tout-à-coup, au âommet, des couleurs du sol reflétées par la lumière, de même l'âme D'à pas plus tôt contemplé Je monde intelligible qu'elle en revêt la couleur, c'est-À-dire la beauté *. C'est ainsi que, de simple puissance contemplative, elle devient objetde contemplation, que de belle qu'elle était, elle devient la beauté elle-même. Dans cet état, l'âme jouit d'une félicité pure et sereine comme l'iateltigence avec laquelle elle se confond. Cette félicité veut le repos et non le mouvement ; c'est une douce ivresse qui n'a rien de commun avec la volupté des sens. Tel est le sens des expressions des poètes parlant du bonheur des Dieux , de l'ivresse (|u nectar, des festins de l'Olympe, du lire des Dieux et de Jupiter lui-même^.

Amour et Extase ('ffuf, fxoravtt). La contemplation ne peut pas être le dernier état de l'âme. Dans l'ordre des principes, avant l'Ame vientrintelligence ; avant l'Intelligence, le Bien. De même dans l'âme, av£int la vertu, vient la contemplation, et avant la contemplation doit venir un état correspondant au Bien.

' Enn. V, Tiii, i 0. Ôit^'n iro.\Xmi.ç âvflpuic-.i, ti; 0>(^io«: no- Saivntit rdicou; , ro Çi>6bv x'-^F* ']£»"»nï *^t yî: i^t «'i", ItXr.aftq^dï ixtintî tx; )(fi^t « éfiDiuSivrif > t^ if {; tCi&iiiam. KxiT ti jfpds -q ■iren6»ù«a x&'/oi ici, pâUv-j A icà'. j(f'.a ii'i idDJiïc it ^â~

^ Enn., VI, vi[, 30. T^ A mdt^.v xtH tiXiipivi; rh hipyr.ita, xx\ ■it O^îi iv SiaBicti yïiJf^ Tiiï TOHÙTHÏ ttni vm ivîàçwftï âTfUx^Trv xait aipiTtoTanjk iT.ai fiStfiiïsi, r,JDï^ luiity^i )>iy<Mii>. diiropi'a '.Iiii£a; jt^Bonyopînî . «Ta icoiaùoi x/i ti fiÀAî" ovÔpaTa mf' ripît oyairw(juii« fuvttfifatitt , tÏ fudu«dilï tiri tav v&rapof , «lî ivi Mra , la'i lin ifioiriv, xa'i ri fulSnat Si iranip, oî toaiToi.

580 ANALYSE LIVBK I.

«Où donc, s^écne Plolin dans on mouvement d'entlioiisiasme, oit donc est celui qui a rréé celte beautt^ ^i éclatante et cette vie si parfaite? Oh est celui qui a engendré la première essence? Voyez-vous la beauté qtii brille dans toutes ces idées si diverses? N'est-il pas beau pour l'âme d'y fixer son séjour? Mais il faut chercher d'où viennent ces êtres qui ont la beauté pour fondement, et pourquiH ils sont beaux. Celui qui les a engendrés ne peut être aucun d'eux ; car bIofr il serait quelqu'un d'entre eux , et seulement une partie dans le tout. Il ne peut être ni une telle forme, ni une telle puissance, ni l'ensemble de toutes les formeR et de toutes les puissances qui sont ou qui deviennent dans l'univers. Il faut qu'il soit supérieur à tout cela : il n'y a de vrai principe que ce qui est sans idée (àveî^ov), sans forme, et d'où vient toute forme intellectuelle... LePremier, étant l'objet suprême du désir, doit être le pins désiré et le plus aimé, par cela même qu'il ne présente aucune figure nî aucune forme que l'imagination puisse saisir. L'amour qu'il inspire doit être immense : car ici l'amour est sans bornes comme son objet; il domine tout amour, de même que la beauté de son objet dépasse toute beauté. Comme objet suprême du désir, le premier est le principe de la beauté. Puissance génératrice de tout ce qui est beau, it est en même temps la fleur où s'épanouit toute beauté '. »

Mais comment l'âme parvient-elle au suprême objet de l'amour? Plolin vient de nous la monlrer s'éle-

' Enn. Vt, vil, 3î, Aûyaui: «y» itt;-i,; n>.'.v t-Bî; !-i ïï))s.,-

l'LUTIN. PSYCHOLOGIE. 381

vaut par la vertu jusqu'à la contemplation , et entrant dans le monde intelligible, dont la pure lumière la transfigure tout-it-coup. C'est alors qu'elle laisse sur te seuil du monde intelligible toute science et toute pensée, et qu'elle s'envole sur les ailes des idées jusqu'au sommet de l'intelligence *. Parvenue à celle hauteur, il semble qu'elle ne puisse plus monter. Mais voilih que tout-à-coup , soulevée comme par le flot de l'intelligence qui s'enfle et s'élève jusqu'au-delà, du monde intelligible lui-même, elle se trouve en face du bien *. Alors il se passe en elle quelque chose de nouveau et de profondément différent de tout ce qu'elle avait éprouvé et senti jusque là. Quand l'âme désire et aime l'intelligence, elle sent jusque dans l'enthousiasme dont elle est saisie que ce n'est pas comme intelligence, mais comme bien qu'elle la désire el l'aime '. De même que ceux qui voient les corps n'aiment en eux que la beauté qui y reluit ; de même , c'est le reflet du bien qui, en toute chose, excite, inspire et échaufl'e l'&me '. Avant que l'âme en aitsenti

< Euo. VI, VII, 36.

1 Eno. VI, VII, 36. ËCfVf;(6<'i; Sk rù aÙTÙ tsù vtO «Vov xûfinti, Mxl ûij'Sv Vit' aiiTQÛ a*» DiJrianiTo; àp9(î. t'iotTin i^aitftm, ovx ISiiv Ziciaf ôiÀ' i 3i« itXiwowa y*>To: [ta Sf<fuiT*, où Ji ' aùroO nttioiiixtv

i Enn. VI, vn, 30. E! A >«{ timç itf.'.To. xa'< t»û i,; tl,a, xa'i îvfpycni, oùj; ^ voO; ôv l'n TÔ (^iiot, oXX ri à)nûôv " xa'i àrw â/26;û xoù *i{ èefo&n (irl'i xai i) t^trn «ÛTwc-

< Enn. VI, ïii, sa. (Stbv (.5/ t'o ywî roùro m H/„ tôt» fi xii xiTtrcai (ir aÙTS, kb'i toû y«t'.; tûù ÎKiOtwrof in aùtoîî yii^^ouinî; (ùf ^iviTB'. ilTitif mai Twv iiTaOdoi ewfivtuv où tùv ùicMiifftvuv içiv i fpt*ï, iX'à Toû ifu^JToJ^ifiiiou xtB.Xsuj irr' a<tT»T;.

:i*; ANALYSE. LIVRE I.

la douce influence, elle reste froide et engourdie, même devant la beauté et l'intelligence. Ni l'une ni l'autre n'a ta vertu de faire naître le désir et l'amour *. C'est le bien qui pénètre la beauté d'une douce flamme et en fait un objet aimaUe. Privée du bien , elle serait pour r&me une lumière sans dialeur, comme le cadavre est pour les sens une forme sans vie. L'objet ne devient désirable que lorsque le bien l'illumine et le colore , en quelque sorte, donnantà ce qui est désiré les grâces et h. ce qui désire les amours. L'àme , aussttAt qu'elle en a reçu l'émanation , s'émeut , entre en délîre sous l'aiguillon caché qui la presse, et alors naît l'amour K Elle n'a pas plus t8t senti cette chaleur secrète qu'elle s'éveille et ouvre ses ailes. Alors celui qui donne l'amour l'emporte, lui fait franchir l'hiteHigence et la dépose sur le seuil du bien. Parvenue là, elle a atteint le ternie de son vol. Tant qu'elle s'arrête h. Viatelligeiice, elle contemple un spectacle noble et beau, mais elle ne possède point encore ce qn'elle cherche*. Le plus beau visage n'attire point, si k la beauté ne s'a-

■ Enn. VI, Tit, 22. Hfi tou A oùA irpo; rôv voûv xniïreu, xaîmf xoXlv SvTa, àfiyiv rt ^àp tô xâ>Xs; oùtaû, «piv -roû ^«6oi> fHf lâSn, timia ri iciawtimntt i '^xiyv irop ' oûnc xa\ wpbç wa» «pySt ixti, H«l irnpiïTOï Toû ici wpfcc lùviv vwO/t.

' Edd. V[, th. 22. E^KT^ A yfyvirai iiccjrpûamrot aÙTÎ toû éjprfoii, û^wtp ;(npiTat Jottbç œjToîç, wi lîj ri ifiifuva fpMraïc " ni Tsi'vwï J'^y" ïo''''''"" ''t 'ùriï l«f9tï JitrBjS^ïîjv jiivtPrar, xii à*<iSm- ^luiTst, veà oTçpMii Tfl/iirXoToi, «at fpwç yiyïinii ■

* Eno. VI, VII, S2. itniiUv Si <f»i <if aûnï Arnp dlpfiMÛE imîSr', pûïvoToi ti xai iytfpiTat «»1 Svtojî uTipoOrdri. — Infrà. Kat iuï TI îfiv àvwTipoi TOÛ iroifMVTïf, aîpttai ipù'tti nvw, aîpSfu'v* û»o Tov JnTs; T^ fpaiTet , xi) vïw /ùv innpaîpii . où jvvgitai A itAa ii

PLOTIN PSYCHOUIOIE. 5S3

joute te charme de la grâce ; c'est que le beau est plutôt oe qui resplendit dans ta proportion que la proportion elle-même. Pourquoi la beauté brille-t-elle de tout son éclat sur la face d'un vivant, tandis qu'oit n'en trouve après la mfnri que le vestige, alors même que tes ctiairs et les proportions n'en sont point encore altérées * ? Pourquoi, entre ptusieurs statues, tes plus vivantes paraissent-elles plus belles que d'autres mieux proportionnées? Pourquoi enfin la laideur vivante est-elle plus tiette que la Iwauté en peinture '? N'est-ce point parce que la vie est plus désirable que la forme? Or r&me <f où vient la vie est une image du bien plus pure que la forme ' ; c'est le bien qui la colore , pour ainsi dire, de sa lumière, qui t'éveille, la soulève, t'attire à lui , et ta fait autant que possible h son image *. Enfin la beauté, tout en élevant l'ftme au-dessus des ctioses sensibles, la trouble et lui communique un plaisir mêlé de peine. Le beau nous détourne quelquefois du bien , de même que l'objet aimé fait oublier son i>ère & l'amant '. L'influence du bien est toujours douce , pure, salutaire.

' Edd. VI , vil , SS. 0(9v yif irfo:ûirb> iriUCi'i bo^jj fiv, oStiM

Ali la'i tïTSûOn f«t('îï (Mclloï To xô>.Xoç, to iir'i tç oof^Tpi^lni- Xaf(iriif>v*v, i TXf (Mf^fpion iivai- Atd tî yàf hri |iiv tjùvnï frp?'

* Edq. Vl.vii, 24.

Enn. VI, VII, 33. To t' iiri t^ ûXii i7<jo; KOfii ^v/r,i.

* Eno. VI, Y1I, 22. TtÛra i' St. if™jr;,v r^..' t«3to i' Zt, ôyaèutSiçi^vi ' toûtj s Bti àyodiû àfaiyi'"t ¥"Ti ti^fnçii, lai xpuc- 0ti0ci iyi.yipt'ji, lai àviuuùyifai, mt sntu^uyi'^ii « î;^( xa'( ûc oîm TtsÙTÙ ôyadaiTOilT ttÙTii xai iyiipli.

* Eon, V, », 13. Kal ïj-i A TÔ ^ ntfw wi roïwiïlî «»( i^-

:i8l ANAl-y^'t:. LIVRE I.

L'fUne , en arrivant à Dieu , fait comme le visiteur qui , après avoir considéré les M-nemeuls d'une maison, ne la regarde plus dès qu'il en a aperçu le maStre *. Ici le maître n'est pas un homme , mais un Dieu ; et ce Dieu ne se contente pas d'apparaître au spectateur , il le pénètre et le remplit tout entier *. Le bien n'est pus comme la beauté , comme l'intelligence, un objet du contemplation , mais d'amour. L'àme, tout entière à cet amour, se dépouille de toute forme , même intelligible ' ; car toute forme est un obstacle qu'il lui faut écarter, si elle veut enfin se trouver en présence du Bien , seule à seul avec lui ^. C'est dans ce recueillement absolu qu'elle voit tout-à-coup en elle-même paraître le Dieu ; elle le voit face h face ; elle ne fait plus qu'un avec lui'*. Telle est l'intimité de cette union, que l'âme ne se sent plus distincte de l'objet de son amour ; car c'est le propre de l'amour de fondre eu une seule et même nature celui qui aime et celui qui est aimé. Elle ne senl plus son corps , ni qu'elle est dans un corps ; elle ne s' affirme plus comme vivante, comme

ôya^û Tïùc sv« li^ra;, wontp jicï iraT|:ô; ta ipMfuvov. ' EnD. VI, vil, 3S.

' Bon. VI, VII, 35. Krri wJTOf cùxaT*3i|'(( y»Uï, àilà riw ^njy iv

3 Eno. VI, vil, 3i. lïiril xai ■^x'' '"" *""" tp-'"' cm^mn XdS.ç, ii«Ti9(T;i tràa*!', ^ï ^ii fio^ff.v, wil ■En; m xoî vaiiTSÛ » h

* Ënii. VI, VII, 34. a';.}» 3tï fxf.tt lœràv finTi ou JryaSov p^, SX'» iciir/ttfri l'/'n-t "ïo it^r/Tti yirn fVi-n-

* Knn. VI, vil, 3i. MivaSù yàf o->ftv, »ù*' Ut Si-,, â>i' î*

l'I.OTIN. PSYCHOUMilt. 585

liuiiiaiiio , comme essence pure : elle perd jusqu'à la con^ience *. En cet état, l'illusion n'est plus pos~ sible ; car il n'y a rien de plus vrai que ta vérité même. L'âme est tout ce qu'elle dit ; elle Test même avant de le dire ; elle le témoigne , non par la parole , mais par un sentiment muet et infaillible d'ineffable félicité '. Parvenue à cette hauteur , elle ne peut plus que descendre; la pensée elle-même est une chute, quand l'&me en est à l'amour *. f^rsque ce feu divin la pénètre , richesses , formes , science , vertu, beauté, intelligence, tout ce qu'elle poursuivait jusque là avec tant d'ardeur la laisse froide et indifférente*. L'amour, l'absorption en Dieu, l'extase, en un mot, est la fin et le terme suprême de la vie de l'âme. Hais comment l'âme passe-t-elle de la pensée & l'amour, de l'intelligible au divin ? Toul-à-l'heure Plotin nous a représenté cette transition par une éclatante image ; mais comparer l'intelligence à la vague qui s'enfle et élève le spectateur qu'elle porte h. un horizon supérieur, n'est point résoudre la difficulté. Plotin le sent et imagine un intermédiaire pour expliquer la transition. L'intelligence possède la double faculté de voir ce qui est en elle et d'apercevoir ce qui est au-

) EnQ. VI , vti , 3i. (.)ù yàf ôv Siaxf'naii Îti , fu; néftçi , la't lûrt vcd^TOf ÏTt al?9âvtra(, ôri içiï i-i aÙTw, oSn iauTii» fiiï.o ti /tyii sùï âïôpùnriï, où Çûov, aùi ov.

' Eno. VI, Tii, 34. Ov yàp Iç-iv Areoirn ixù, iïirsv on toù ôli)flsJÎ (H.JjfliVipov Tv/oi. () OUÏ liyu, ir-lm fçf, tal Sçifon Xiyti, xal <7(u'it»'ïa fi i-iyii, W"! tyiroflovoo où uri^irae, on ttinaOïT.

' Enii. VI. m, 34. Oitt yàf ivuripu Tpt'xt't ta Tt StXa rrâvTa

* Enn VI, ïii, 34.

s» ANALVœ. LIVRE I.

dessus par uu effort et une swie d'intaition *. La première contemplatioD appartimtà la simple intdligence ; la seconde , & l'intelUgraice ivre d'amour *. Pour que l'fijae arrive à sentir le Dieu, il faut que oes deux facultés se coofondeot C'est i'actioo du Ken, qui, s'étendant sur r&iiie , opère cette fusioD et commuoique h. l'&me l'heureuse vision et l'ineffiibte sentimeot de lui-même ^. Dieu est prés«it k tout ce qui lui ressemble : pour être prêt à le recevoir , l'&me doit se faire à son image. Puisque Dieu est au-dessus du mouvement, de la vie, de l'intelligence, l'àme ne dMt plus ni se mouvoir, ni vivre , ni penser *. Dieu est l'Un ; r&me se fera donc une et simple autant que possible ".

Une image du monde sensible peut donner une idée du ra{^ort de l'&me avec Dieu. L'action du centre sur tous les pointa de la droonféruice dans la vie universelle peut représenter l'attraction que le Bien exerce sur les &mes *. Seulement l'action du centre sur la circonférence est aâaiblie par les inter-

' Edd, VI, Yii, 3S. Kol tiu vaûv Toivuv t^ fùy tjpn A/vapiv ii( xi vsiiï , ? rà Iv oÛtù pXiirii , rnn A, fi rà im'iti» «cùrmï iiriUiq xrA xai ireipaJoj;l)>

' Edd. VI, vu, 35 Koù Içn ÎMivn fàni âia voù IfKffévM, «wrq ft voO; (pûv. Ot« ^pw* ytvqrot ftfOu^tï TCv yârapaç, t*ti ipw

' Enn. VI, m, 35. É»it^ St ri àrfoJbir îk' oàinTt... Imtfipifm Mi{ hâaaa rà Ho tntçtv aÛToTc pmipfm iiSoùi «fiOnaiv w 3ûa.

* Edd. VI, Ï1I, 35, Aiï o!>^ xivirroii i '^vj^ 'otc Sîi /ni ' ixtn*, cùA 4^^ talvin i Sti fi^tl Qf huna , àUà ùiclp tb Z^, f{ijï ^m^t , Gti fn}A v9tï- OfMiMMOoi yip iiî' vaiîA ovJ ImÎïo, Sti vùJl fMt-

S Edd. VI, il, t. Kneçàç itintft ftittt «T»«.

• Edd. VI, », 8.

médiaires qui l'en séparent, tandis que le rayon divin tombe (Urecteuent sur les âmesv Cooime cbacnne d'elles oe plonge dans, le oorps que par sa partie inférieure » elle élève la Mte au-dessus de la noatière et communique par son centre , c'est-àrdire par son essence avec le centre amverset *■. Du reste , Dieu agit sans sortir de son inmobilflé ; ce n'est pas lui qui nous déaire ; c'est nouB qui le désiroas. Les âmes toivnsnt autour de Dieu, oomœe un chœur de cbantoups autour du chorège ; toute &me qui s'éloigne de Dieu sort du concert divin et perd le sentiment de l'haratonie'. Dans ce choeur, l'&me voit le Principe de la vie, de réU% , du bien , de la sagesse, de l'âaie '. Tout eochalnées que ement nos âmes aux corps , ellee ne sont pas pour cela sépai'ées de Dieu. Dieu est présent i, tout , et aucun être n'est aéparé de lui par la distance K Son action incessante conserve les êtres, ea même temps qu'elle les in^ire : Dieu ne se retire jamais

' Bna. VI , n, 8. Tfûv A Iml fifet ■i}Ai xorijfrtai ùiri re» ow- |inrfHi oïw tï T({ t»!k iriio^ tj[a h «JIiti, tù t' ôUiq» •wft**< vic^pjjpt, TÙ fil fii) paicTiadn'T'i tû atjfufn iiidf/OBntt, toÛtu ouvghrroftcv aarôi rà idurùv uvTp«v, tù oiov inivTbn xnTpw, icoSâircp tùv fuyia^ Twv iû«iU»ï ti xcvTfai tù T^( oyaipat T^t wifrij^oûï^t «rirp*» owaitaitijavii'

' Eaa. VI, II, 8. II;iiT{ A dtc» fiji ^ifwfttu , ubiÎVb ph rtfiùv «ùx 'nfitToi, âç-i «-ipl ijfiâf tlvoii^ïf ft (xtfvau, £çt itfuri; n^i IxiTvo, xai iù (ilv icif'i olÙto, oùx oui Jl de nùri pUicOfMv ' ôU' oiov )c«^ (fwluii xafirip f):uv mpî tïv miiufattiv, Tpttmin ôv tl; ri î^ rnï

» Enn.VI.iï, 9.

* Edu. VI, II, 9. Où yàf SxsriT'pôfuda, oùA X^^ ^'l'^t ■' o^i''

388 ANALYSE. LIVRE l.

d'eux '. On est près ou loin du Bien, selon qu'on en participe plus ou moins. C'est cette participation de l'Ame è. Dieu qui engendre la beauté, la justice, la vertu , l'amour ; c'est elle qui engendre tous tes Dieux. Vénus en sort, non pas cette Vénus sensible et impure que les poètes font naître de Técume de la mer, mais la Vénus céleste , la divine fille de Jupiter >. Tout âme est Vénus et mère de l'amour ; car l'amour pur naît de l'union de l'àme avec la beauté intelligible : le commerce de l'àme avec la beauté sensible engendre l'amour impur ".

Mais pourquoi l'&me ne se !ixe-t-elle pas sans retour dans cette union ineffable avec Dieu, quand elle a eu le bonheur d'y atteindre? Parce que le corps la sollicite sans cesse et l'enlève & ce commerce divin pour la replonger dans la vie sensible. Ce n'est qu'après la mort que l'union de l'âme avec Dieu pourra être constante et durable *. Les paroles manquent pour expliquer le ravissement de l'àme en Dieu. On ne peut le représenter comme une vision ; car toule opération de ce genre suppose un spectateur distinct du spectacle. Dans la vision qui a le Bien pour objet, l'âme qui contemple ne fait qu'un avec le Dieu contemplé '. C'est pour cela

■ Bnn. VI, II, 9. ÀXX' h irvÉoficv xa'i caf^-'itSv, ov ii-Jto;, tTra

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