LAT0K
ieute celte-ci uonuim ua aouvenir que l'iuiu h iwppuilâ de sa coiteR^)latioii des idées , pendant son aéjwr dans le m<Hide intelligible. La théorie des «ssences intermédiaires (tôe p-n^<j, xà [ucftnfucTixà) exprime avec une clMté parfaite la pensée de Platon sur les genres et les espèces, ^montre toute la portéedeladialectique. Ces essenoes sont , an t^noigna^e d'Aristote ', « distinctes des objets sensibles, en ce qu'elles sont éto'Delles et immobiles , et des idées . en ce qu'el les sont plusieurs semblables , tandis que chaque idée est seule de son espèce. » Par exemple, Platon distingue, outre le triangle saisible et le triangle idéal , le triangle ma- Utématigue. Or, ce triangle qui est distinct du triangle senàble sans en être sépetf^ , cette forme abstraite du triangle qui se retrouve identiquement dans un certain nombre de figures sensibles, qu'est-ce autre chose que l'espèce et le genre , c'est-4-dire l'éiànent commun et général que la comparaison découvre aitre lesdiva^ individusî
Maintenant, quelle est la nature propre et le râle de ce principe supra-sensible? Qu'est-ce que l'idée prise en soi T Qu'est-ce , par rapport au monde sensible? Comment l'idée, est-elle un principe d'unité pour les êtres sensibles? Est-ce seulement comme type d'un genre ou d'une e^}ëce, ou bien encore ctunine centre d'unité et comme principe d'identité pour ctiaque individu en particulier? En un mot, l'idée platonicienne
' Jttcl , I. I, C. 6. Ét( Si itrUfà ta al-.Or.tct xm to ilir. ta (;-A;fiaiiii TO' irfoypÎTMv iTvOH tpi59i fitxa^îi, Statfipvita twï /iK OiîoOiltλ tù âiiia xa( ôxi'yqTa lîvai , twv S' lijûv TÙ tÙ filv iréU,' &-.tci
8 INTRODlCTiUN. LIVHE I.
comprend-elle toutpriacipe incorporel etsupi-a-seriBible, l'Âme qui fait l'unité et la vie des êtres , auaà bien que la raison ou la loi qui en fait l'ordre et la mesure * ? Enfin, où existent les idées? Si c'est en Dieu, comment y eiistent^elles ? Pour résoudre ces difficiles questions, il ne Buflit point d'invoquer les textes souvent vagues et quelquefois contradictoires ; il faut en outre embrasser la pensée générale et pénétrer profondément dans l'esprit même de la philosophie de Platon.
Et d'abord, qu'est-ce que l'idée par rapport au monde sensible? C'est, on l'a vu , un principe d'unité, d'identité, de mesure, et, par suite, de beauté et de perfection ; car l'unité fait la mesure en toutes choses, et c'est dans la mesure que réside toute beauté et toute perfection. L'idée est, en outre, pour les choses un principe d'essence , en ce sens que c'est à leur participation aux idées que les choses doivent d'avoir une certaine nature qui leur est propre, et qui exclut, jusqu'à un certain point, les contraires. Ainsi, c'est par son rapport à l'idée que la réalité est belle , ou bonne, ou grande, ou vraie. En soi elle n'a ni qualité ni essence, et admet tous les contraires. L'idée est donc pour tout être sensible principe de forme et d'ess^ce à la fois; elle fait qu'il est, et en même temps elle fait qu'il est plus ou moins beau et plus ou moins parfait ; elle est la loi et le prindpe d'existence de toute réalité.
Mais qu'est-ce donc que l'idée, pour être ainsi le principe de tout êlre aussi bien que de toute perfection
' Voyez Ritler, Ejjiosc de lu ituctrinv tiv PIniait.
PLAÏON. 9
dans les choses sensibles! Ccst ici qu'il importe de bien saisir toute la pensée de Platon. L'idée n'est pas simplement un principe abstrait , une loi du monde phy»que ou du monde moral qui , tout en étant supérieure aux phénomènes qu'elle explique, n'aurait d'existence qu'en eux : c'est une essence, et, k parler rigoureusement, le seul être véritable. Les choses individuelles participent de l'être sans le posséder essentiellement : elles en ont plutôt l'apparence que la réalité; l'être n'i4)partient en propre qu'aux idées. Pourquoi î C'est ce que Platon explique de la manière la plus nette. Les choses prises en elles-mêmes, et indépendamment de leur participation aux idées, n'ont pas d'essence propre. La preuve en est qu'elles admettent toujours plus ou moins les contraires : ainsi toute réalité sensible est grande et petite, belle et laide, une et multiple, bonne et mauvaise par comparaison. Il n'en serait point ainsi si elle avait une essence quelconque qui lui fût propre, soit la grandeur ou la petitesse, soit la beauté ou la laideur. L'idée seule exclut absolument tout ce qui lui est conlnùre : le gnmd en soi , le beau en soi , le bon en soi , le juste en soi , repoussent tout mélange de petitesse, de laideur, de méchanceté et d'injustice. Voil& pourquoi elle est la vraie, la seule essence, dans le sens absolu et rigoureux du mot. Les choses n'ont pas d'essence par elles-mêmes ; elles n'en ont qu'en vertu de leur rapport aux idées *.
' Ibkt., P/ufdon, p. 396. TsnfdvTàp, S^, «rç'i twv î^^tuv «Ipl iMÎvHV ctÙTWv, ut ivémM fj^M tir* Iwwvup'ora Ta ôvofio^^O'
10 INTHOliLCriOK. LIVRE h
Ain» [es idées sont des êtres , et les seuls véritables êtres, selon la dialectique. MunteBant , h, quel titre sont-elles principes d'uiiité pour les choses senaïUes? A en juger par un pusage du Théétète, où l'ime est appelée une idée, il semble que l'idée soit tout principe d'unité'. Mais alors, comme Time est une essence individuelle , il s'ensuivrait que l'idée peut être un individu. Or, rien n'est plus contraire à t'e^it mâne de la dialectique : l'idée qu'elle conçoit est tout l'opposé de rii)viâi(hiel ; c'est, sinon le genre ou re^>èoe, du moins le type de Tun etde l'autre dans les individus. C'est pour expliquer Icgénéral aueeiade l'individuel que la dialectique suppose l'idée ; si elle la «mçolt comme un principe d'unité, c'est de l'unité du genre et de l'espèce qu'il s'agit, et nullement de Tuaité de vie et de substance. Sans doute l'idée platonicienne n'est pas seulement la lot et la mesure des choses senables : elle en fait aussi l'être ; mais c'est parce que, selon la dialectique, l'être a pour type l'immuable et l'immobile. Non seulement l'idée exclut l'individud, mais elle l'exclut comme contraire. Soutenir , ainsi qu'wi l'a Tait , sur une simple expression du Tbéétète (que d'ailleurs il De serait pas très difficile d'expliquer autrement), que
• Ibid., Tiéeth., p. 433. An*)» yip m», u traT, d voUm «mc i> iph , ZcKtf n iMptiMt ÎJPXliï aiaOoaiit iyxéSufvnt , ôUct /^ lif litaa ttMt iiitnt ^« ^"'X')''' ''" ^ itî xai-in, iriniTa taùia ÇvnTiîvti. PlatoD a pu se servir en cette circoDstance du mot \iitr. pour exprimer simplement un principe d'usité. Sotu ce rapport , il n'est pas étonnant qu'il ait employé comme sjrnonymesl&'iot^njjrii . ridée «t rame ajint cela de commua, qu'elles sont, chacune à SI naaiire , ud principe d'unité.
t'Ialuu I» fait de l'àiiie une idée , un rataoti de suu UDÎtû et de son identité , c'est méconnaître toutes les tendEiDces de la diiUectique platoiiicisniie.
Reste à savoir comment et où existent les idées. Il peut y avoir pour nous une certaine dificulté & concevuir le mode d^existence des idées. Si etics n'existent ai comme individus ni comme genres , quel peut être leur mode d'existence? Pour Platon la chose est fort simple : le type de l'être n'étant ni dans l'individu ni dans le genre, mais dans l'idée, il s'ensuit que t'idée seule existe véritablement. Ce n'est pcis l'existence de l'idée qu'il est dïBicile de concevoir, c'est cdle de l'individu '^. L'idée étant l'être pur et parfait, la raison conçoit facilement qu'elle eiiste et comment elle existe; mais il en est tout autrement de la réalité sensilHe. Gomme elle est un mélange d'être et de non-étre, cllen*est intelligible qu'à moitié, c'est-à-dire par le côté de l'être. 11 e^ dans la réalité sensible certaines conditions d'existence qui répugnent à son essence, et que la raison ne peut s'expliquer : aussi ne comprendelle jamais clairement comment existent les individus. Elle comprend mieux comment existait les genres et les espèces, lesquels ont déjà un caractère plus intelligible ; mais les seuls êtres dont elle conçoive parfaitement l'existence et le mode d'existence , ce sont les idées. L'idée, dans la pensée de Platon, existe donc d'une manière qui lui est propre, et qu'aucune exis-
I Voyez le Phèdre, le Pkéfton , la Jii'f/ubUque , 1. vu (comparaiïOD de la caverne). Partout en parlant des idées, Platon les nenme 1m iMla êtres véritables , dent 1m choees seosibleB ne sont «intde tromfeuMB apporenoes.
fi INTRODUCTION. IJVKE I.
teiice, ni individuelle ni générale, ne peut faire coin, prendre. Four trouver une existence analogue, il faut penser au suprême intelligible, à l'Idée des idées, b, Dieu.
Maintenant où existe l'idée? 11 est bien clair que ce n'est pas dans le monde sensible ; il n'est pas de point plus fréquemment ni plus fortement démontré dans la philosophie platonicienne que Teiistence indépendante et séparée des idées , par rapport aux réalités individuelles. Hais faut-il en conclure l'indépendance absolue de l'idée? Pour résoudre cette difficulté , il est nécessaire de s'élever jusqu'au sommet de la théorie. L'essence de la dialectique éttuit de remonter toujours au générai , elle va tout d'abord des individus h. l'idée qui les comprend immédiatement. Puis , au-dessus de cette idée, elle atteint une autre idée plus générale et supérieure en vertu de sa généralité , et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'elle arrive & l'idée la plus générale , à ridée universelle du bien ^. En sorte que le système des idées, tel que Ta construit la dialectique, forme une échelle hiérarchique dont la base est l'individu, et te sommet l'Idée du bien, et dans laquelle chaque idée dépend de celle qui la précède immédiatement dans l'ordre du générale Et elle n'en relève pas
< Ibid., IWpiii/.. I. VII, p. t87. OÛTMxaiStov xiit^itaUft^ta %Kr/y^, éStni irarwi TÛi aia6nn»v< i'^ toù X^you tir' oftn S îçiv ît«7-.v osfi^ ' xa) iôn fiq àmt^n npiv ht aura S içiv ^aObv Avn vr^- «I }M^, tÔk ft i»' aÙTw yiyitrai tù toÔ iwifgû TJXli , Û7IC(^ intî-nj TBTf i ici TÙ reû ôpaToû'
'* Ibid., Pkédon, p. 395. Eicri Sktai-nn («iït ù>n9t«iHï) oùtn;
l'LATON. <3
seulement comme d'une cause supérieure dont elle subirait la dépendance, elle en tient la perfection, l'essence et l'existence même. Prise en soi , elle n'est point absolument parfaite ; bien plus, elle ne se suffît pas à eile-méme : elle n'est , comme te dit Platon , qu'une hypothèse^. L'idée plus générale est, à la fois, supérieure en extension, et en compréhension. I/idée du genre, en tant qu'elle comprend toutes les espèces, contient virtuellement toutes les différences propres à cfiaque espèce. Bien plus , de même que les individus dont se compose une espèce n'en épuisent pas l'idée, de même toutes les espèces n'épuisent pas l'idée du genre qui leur reste supérieure. On voit dès tors pourquoi Platon fait du général le principe de l'essence et de la perfection dans la comparaison des idées entre elles : c'est que plus une idée est générale, plus elle est un type parfait des réalités individuelles qu'elle contient implicitement. Ainsi l'idée d'animal comprend à un degré supérieur tout ce qui était déj& contenu dans l'idée d'homme, f^'idée d'être comprend
fUiSf, nrif Twv uvnOiv ^ti'oi faiveirs. tu; iiri ti funov GBtiç Or, r'est le bien que Platon eutend par l'Zuam. TiSij 'tant T«ya6ô>, irûf yàp ofl; xi( icdnruv yi iÎî Tîùta Jiawi'pK tSï Sviwï. l'Iiili-b., p. 76.
' Ibîd.. Hépub., I. IV, p. 479. Th Wwv Frtjwv ^lô^avr Tff?(iw MÛ fimx9Ô ).t]»»T« fM ToSro, iXi a»TÔ( h lôysî iintxat t^ toû JibIi-
ûiraOï'attf, s'iv i)ti€ân({ tt kxi ôpfiôïi !va fig^i tou àtuinOtrau In)
i'ffvq; ijf^yi-jtiri, eûru; it'i t(À(uttiV xata^fk^ aîedniù Ka'.TORB^iv ï-j^rv'i «poo^^ûunt;, <Uï ' iiiiifni aiinTç ii' idrûv ilf atirâ, to' ti- ).pjTç lit ttin.
(i INTRODUCTION. LIVRE I.
à un degré supérieui' tout ce qiii était contenu dans L'idée d'animal. Enfin l'idée du Bien comprend au suprême degré tout ce que renfecme le système entier des idées. C'est en ce sens que Platon a pu soutenir avec une cerfaine vérité que l'essence est en raison directe du genre , et en raison inverse de la ^fléreace. Entendue ainsi , la dialectique ne mérite plus le reproche d'aboutir h, de vaines abstractions.
Quoi qu'il en soit, il résulte de tout ceâ que les idées 9(«it des hypothèses, sauf l'idée vraiment universelle et suprême du Bien. Les autres idées, mises en regard de l'idée qui les comprend, manifestent un certain caractère de différence et de variété ; elles sont donc, sous ce rapport , à l'Idée suprême ce que les choses sensibles sont aux idées elles-mêmes. Or, cumne la dialectique reconnaît la trace de la matière partout ofi elle rencontre la variété et la diSfêrence, c'est mie conséquence rigoureuse de la méthode platonicienne qu'aucune idée, prise en soi, sauf l'Idée suprême , s'est absolument pure de matière. Platon avoue explicitement cette conséquence : « En chaque idée , dit-il quelque part , il y a beaucoup d'être et infini ment de non-être *. » S'il y a du non-être dans les idées, il y a de la matière; car qu'est-ce que le non-être, sinon la matière: elle-même ? Celte doctrine est confirmée par le témoi^Mge d'Aristote r M Les idées , dil-il , étant les causes des autres êtres , Platon regarda leurs éléments comme les éléments dp
' Ibid., Sop/i., p. 16i. n^ rxaçtï 4.v» tSv liJwv >w>» fh iç, TÔ iv, iwiif-v a ir^nSri tï fo; m.
tous les êtres. Soob le point de vue de la matière, les principes des idées sont te grand et le petit ; bous le point de vue de l'esaenee, c'eat l'unité *. » Selon Aristote, PlabMi attribuait donc une matière ocu seulement aux choees sensibles , mais encore aax idées. Sn résimé , l'idée da Bien , la aet^ idée absohiaieitf immatériflHv , est le siège et le centre du systène nni- Tenel des idées; toutes ont dans cette idée su^H^me le principe de lenr perfection , de leur essence , de leur existence * . Platon exprime formellement cette doctrine quand il dit, dans sa réfutation du scepticisme de Frotagoras, que c'est Dieu et non Thooime qui est ta mesure de toute vérité. Dès lors la pensée de Platon sur le mode et le lieu d'existence dee idées devient parfaitement claire. Les idées ne flottent pc^t dans le vide entre Dieu et le monde ; elles résident dans l'idée SpUin^noe du Bien : considérées dans leur sujet, elles sont des pensées de Dieu, el le système entier den idées forme l'entendement divin { Vi^ Oetb«, vi^
Reste ime dernière difficulté. ^ les idées sont en Dieu, commevt y sont-elles? Y sont-elles distioetes ouconfondaes entre elles el avec lenr principe? Y sostelles réellement ou senteinent m genne? Platon' ne pouvait hésiter sur ce poiiU ct|Ntal sans roorrir cet abtme de l'urrité éléatiq^e qne la Aalecti(|ae aivait |»^
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10 INTRODUCTION. LIVRE t.
tendu fermer. Le Dieu de la dialectique n'est point une unité vide et ténébreuse dans laquelle l'esprit ne distingue ni forme ni essence : c'est le centre des êtres intelligibles , la raison suprême de toutes les raisons des choses. L'unité éléatique excluait non seulement toute réalité, sensible , mais encore toute forme , toute essence même idéale ; elle supprimait le monde intelligible aussi bien que le monde sensible. 1/ unité, telle que la conçoit la dialectique exclut, peut-être le monde sensible (du moins c'est un point à éclaircir) ; mais elle contient nécessairement et explicitement le monde intelligible.
11 ne faudrait pas se laisser tromper par les analogies plus apparentes que réelles qui rapprochent les deux doctrines de Parménide et de Platon , et méconnaître la dilTérence profonde des méthodes et des résultats. L'école d'Ëlée ne part point des choses sensibles; elle débute au conb^re par les nier au nom de la raison. Tout ce dont l'expérience atteste la réalité , à savoir : la variété, le mouvement, l'espace, le devenir enfm avec toutes ses conditions , les Éléates en démontrait l'impossibilité, et anîvent par une suite de négations et de contradictions à transformer le monde en cet être immuable, immobile, infmi, absolu, que la raison conçoit comme te principe de l'univers. La dialectique ne nie point le monde sensible ; elle veut seulement l'expliquer. 11 est vrai qu'elle ne s'y arrête pas, et même qu'elle en sort par un procédé abstrait qui lui en ferme le retour; mais enfin elle y a pris pied d'abord, et s'y est appuyée pour s'élever vers un monde supérieur. Ce n'est point par la négation du devenir qn'f-llp parvient à l'être, comme la méthode
éléatique ; tout au contraire, c'esl du nionde sensible qu'elle part pour s'élever aux idées et des idées t Dieu. En sorte que, si par son sommet elle touche h. l'unité immobile et absolue, elle tient par sa base à la réalité multiple et phénoménale. Voilà pour le point de départ. Si on prend les deux théories h, leur sommet, on ne trouve paH une moindre différence. L'unité de Parménide n'est que l'être abstrait conçu par opposition au devenir ; au fond elle se résouldans la négation de toutes tes conditions du devenir ; il ne contient aucune détermination positive. Ce n'est pas qu'elle soit le pur néant, ainsi qu'on l'a dit; mais, par son indétermination absolue, elle y ressemble beaucoup. L'unité de Platon est le type des idées, le principe dea formes et des essences intelligibles. C'est même k ce titre que Platon la nomme, non l'être, mais le bien. Si elle ne contient pas le mraide sensible, elle en comprend du moins les~ lois, les causes, les raisons fmales, en un mot le plan. L'unité de Platon est donc tout autrement intelligible que l'unité de Farménide : l'une n'eiprime que la nature abstraite, inaccessible , de Dieu; l'autre exprime en outre la raison et le principe du monde. Entre le Dieu de Parménide ef le monde , aucun rapport, aucun lien possible ; c'est h. tel point, que, pour rester conséquente h ses conceptions logiques, l'école d'Ëlée est condamnée à supprimer le monde. Entre le Dieu de Platon et le monde sensible subsiste un rapport ; c'est le monde intelligible , le système des idées. La dialectique comble l'abîme creusé par la logique des Ëléates. C'est à tort, selon nous, qu'on invoque, pour soutenir l'identité des deux doctrines, la théorie
de Platon sur la nature indéfinissable et incompréhensible de Dieu. Il est bien vrai que Platon reconnaît que ridée supr^îme est au-desëus de l'intelligence et de l'essence *, et qu'elle échappe à toute connaissance et à toute définition *; qu'étant t^Molumcnt inintelligible et inacceestUc «n 60i , elle ne se laisse apercevoir qu'à travers ses trois grands symboles *, l'idée du vrai , l'idée du beau et l'idée de la proportion. Mais cette théorie ii'b rien de commun avec ta doctrine éléatique , et loin d'âtre en contradiction avec la dialectiqae, elle en est le couronnement. En effet, si Dieu est la première des idées , l'Idée qui comprend , constitue , explique , définit toutes les autres , pu* quel principe pourrait-elle être elle-même comprise, définie, expliquée 1 Si donc le Dieu de Platon eA iodélîniseable et incomprétienaible , oe n'est pas parce qu'il se réduit h une unîlié vide et abstraite, comme l'unité de Pu-mémide ; c'est parce qn'il est l'idée des idées et le principe du Blonde intelligible. Platon ne retombe donc point ici duu les conceptions de l'école d'Ëtée; il ne fait que pousser sa pensée jusqu'aux dernières limites de la dialectique. £nfm on pourrait donander
' Phi., Hepub., l. T. p. 4M. Tb iTvai t« «il l-îiv woSar/ û;i'
' Ibid., Jifijjiili., i. 6, p. 479. ji^r^ »ii.i^- lip,;, ti tmç,:pi}> (ilï où àî.TiOnacv nvf^ti avih i ' ùltlf taû;« xô^Àii tçi'-j.
» \b\d.,P/iH^l/c., p. Si.CHjx'^iipipi^ijvasiiBalSianiyiSi, 5v,^tÛ3ïr, ovï tfici icnirct;. tàUit xai 9v(iiazfia xa'i ai-tiBtia, Xt-
rUTON. 4S
pourquoi le DIeii de Platon est le Bien et l'Un, et non pas l'Être, et fif, dans cette conception, la dialectique n'est pas en défaut. Ne semble-t-il pa$ , en efTet, que la dialectique , a^ruit toujours au plus g^éral , doit s'arrêter au genre 8upi*ême , i. l'être ? Et cette supériorité que Platon aftribue au bim et k l'un sur l'être n'esl-elle pas contraire au principe même de la méthode et de la doctrine de Platon ? Si on en jugeait ainsi, on ne comprendrait pas toute la portée de la dialectique. Une idée est supérieure & une autre non seulement parce qu'elle est plus générale , mais surtout parce qu'elle en est la raison , le principe d'existence et de perfection. Or, l'idée d'être n'est pas la dernière dans l'ordre logique , car l'être a son principe d'essence et de perfection dans le bien. De là la supériorité de l'idée du bien sur l'idée de l'être. Il ne faut jamais oublier que la dialectique ne généralise que dans le but de découvrir l'essence même et la raison des choses '. L'idée d'être pouviùt être le terme d'une méthode de pure généralisation ; mus la dialectique ne devait s'arrêter qu'à l'idée du bien, laquelle explique toutes les autres, sans pouvoir étie ellemême expliquée. Telle est ' la pensée de Platon , pensée qui dérive logiquement de sa méthode, iàm qu'il ait dû l'emprunter à la philosophie toute morale de Socrate.
On vient de voir comment Platon s'est élevé, par la dialectique , de la réalité sensible aux idées et des idées
' Ibid., fl^^nt-, 1. VH,p. t88. lïx)W.ïX(»T(Aï««XirîTiv)ii »
80 INTROni'CTION. LIVRE I.
h Dieu. Tant que sa pensée se mainlient dans ce monde tout intelligible, elle est toujours simple, nette, logique. Elle ne commence h. se troubler et k s^bscurcir que lorsqu'elle redescend dans le monde sensible , et essaie de rattacher les choses aux idées. En quoi consiste ce devenir que ta sensation nous atteste? Est-ce un être réel, bien qu'imparfait, ou une pure appai'ence? Qu'est-ce que la matière? Comment peutelle participer de l'idée? Si la matière et les idées sont , comme le veut la dialectique , les seuls principes des choses sensibles, comment expliquer le devenir avec toutes ses conditions, le temps, le mouvement , l'espace? Que devient la nature, que devient l'&me dans le système des idées? Ici se montrent toutes les diflicultés de la théorie des idées et se trahit l'impuissance de la dialectique. Toutefois il faut reconnaître que Platon - fait effort pour résoudre ces divers problèmes, tantôt avec le secours de la dialectique, tantôt en invoquant des principes étrangers h sa méthode. Il importe de le suivre dans ce laborieux travail de sa pensée, et de constater jusqu'à quel point il est resté fidèle h l'esprit général de sa philosophie.
Le principe qui domine toute la dialectique, c'est que le générai , en tant que tel , est la raison et l'e»sence même des individus. Dès lors l'idée est l'être véritable , le seul être h. proprement parler ; il n'y a d'être que dans l'idée et par l'idée. Or, qu'est-ce que la réalité sensible? une copie de l'idée. Donc elle n'est pas l'être, mais il y a de l'être en elle, et ce qu'elle a d'être, c'est précisément de son rapport h l'idée qu'elle le tient. Mais en quoi consiste ce rapport? F^es choses
PLATON. !l
sensibles, dit Platun, participent des idées, et c'est h. cette participation qu'elles doivent leur essence. Que faut-il entendre par là? Platon veut -'il dire que les idées se mêlent aux choses? Nullement. 11 prend soin, au contraire, de séparer absolument les idées des choses sensibles. Si donc les choses participent des idées, ce ne peut être qu'à distance, et sans que les idées subissent un contact ou une impression quelconque des choses. Elles participent des idées comme une œuvre d'art participe de la pensée de l'artiste qui l'exécute : elles sont par rapport aux idées ce que la copie est au modèle, et leur participation se réduit k une pure ressemblance. Or, toute ressemblance suppose un sujet ressemblant. Quand on aura éliniiné de ta réalité sensible ce rapport aux idées qui en fait l'essence, il restera encore quelque chose, à savoir, ce en quoi la ressemblance se produit, le substratum , la matière. Mais , tout être étant dans l'idée , et la matière étant le contraire de l'idée, il s'ensuit qu'elle est le contraire de l'être, c'est-à-dire le non-étre absolu *. Cest îûnsi que la dialectique défmit la matière. Platon n'admet pas que la matière existe en soi ; selon lui , elle n'existe que relativement à l'idée, comme un nonêtre, par rapport à l'être. Or, qu'est-ce que le nonfitre? Platon l'explique longuement dans le Sophiste. Le non-être, dans chaque chose, est ce en quoi elle est autre que tout ce qu'elle n'est pas. L'être est le même, toujours identique à soi-même; le non-être est
1 ibiil,, Sojiii., p. ^6^, Ka'i xiiv Sp Tifâv,Zaaictpiçnàai).a, ixrà TioajTa oui ïçtv * iuTvoc fxp oàt iv, (v fiitt aûro i^tv, âitipurra 91 tlv àf (Ofi'.v TÔiiai aux Sçn «m.
a INTRODICTION. LIVRE I.
l'autre. Or, toute chofia est déterminée en ce qu'elle est, et indéterminée en ce qu'elle n'eal pas; car elle n'est qu'une fois elle-même, et elle est autre qu'une infmité de choses*. Puisque l'idée est le principe d'unité, d'idenUté. et de mesure des choses sensibles, la matière en est le principe de multiplicité, de diversité et de confusion. L'idée étant le flni en soi , la matière ne peut être que rinfini {-n ^uà;), l'infmiment grand comme rinfmiment petit ( -rô ^ya xaV ik (^wpiv ). Mais [wurquoi le aon-étre à côté de l'être? Pourquoi la matière en regard de l'idée? Pourquoi l'infini en face du fini? Platon n'en a nulle part, dans ses dialogues , exposé la raison logique. Partout il affirme le non -être, Vinfmi , la matière comme une hypothèse nécessaire , sans l'expliquer rationnellement, ta réalité sensible étant le point de départ forcé de la dialectique, il faut bien admettre le principe, sans lequel toute réalité serait inexplicable. Voilà pourquoi Platon déploie tant d'efforts et tant de subtilité duis le Sophiste pour prouver que le non-étre n'est pas ^solument le contraire de rêtre ; car si cette opposition absolue était admise, on ne pourrait expliquer le devenir, lequel n'est que la transition du non-être & l'élre. Donc, pour que le devenir soit possible, il faut supposer un non-étre qui ne soit pas le contraire de l'être , mais qui en diffère seulement * I une sorte de milieu entre l'être proprement
■ Tï ftA h est le terme dont Platon se sert habitaellemeol pour exprimer la malière.
' Plat., Sopli., p, 155. H t?ï Sartfsu ^opi'ow (pûaiu; xal rèç TDÙ Sitôt «pbf ôUnJ^ «vtiuifirvuv mre&rat; eûJb dits» • (■ ^i^ti
l'LATON. «
dit elle non-étre absolu des Éléales, un princit)e, en- Ra, qui, sans être absolument positif comme l'idée, ne soit paa une pure négation. Telle est la théorie sur la matière que Platon développe en réponse à l'Ëléatisme. Hais, d'an aub% côté, s'il ne pouvait se reftiser h méconnaHTH'Une origine matérielle des choses, il lui répugnait de réaliser une abstraction et d'attribuer à la matière une eiistence positive. C'est ce qui fit que, ne pouvant ni ne voulant supprimer le monde sensible , il esBaya de le réduire à n'être qu'un mélange irrationnel des idéne. Par cette hypothèse , il croyait sauver l'exifitence du inonde sensible, sans être condamné à ce dualisme absurde qui pose la matière comme le principe substantiel et élémentaire des choses. Cette explication de la matière est d'ailleurs la conséquence nécessaire de la dialectique, laquelle, considérant l'idée comme le seul être véritable , ne pouvait admettre aucune existence positive en dehors des idées K Miiia l'hypothèse dont on vient de parler, si subtile
tiwlTï, dûtw T«û irtof tùçla lçt>, ftùx tintrim lulfif «nfrvwia, àlià ti9vixn (làïov, Ft(fn lui'vcru-
' \h\i., Ri'jiiib.,\ Tii, p 4Si. Atâ A ;î)v toûrsu coyiitiK», fii'jia ou la'i o-fii/ftv n yvïiiti i,iirjii^it \it~i , où Tuyxr/ûfUva ) àlîji J-»p(Oftrïot , totr/mitisv r, tilivi!. OùxïÛ' tiivSti no^r/ irp-orïv \ài
«Stw ^ xhfAv, «'.«Tfa, rtl'lp«rb ImâJi^ina. Ce pMmge eit Irèt signifîcaiir. Platon ne vaut pas Mulomeot dire que les bods oe nous montrent pas las choses telles qu'elles sont; mais il va jusqu'à prétendre que la réalité sensible n'eiiste que pour les sens, et que l'objet propre de la sensation n'est qu'une vaine apparence , i laquelle l'entendement doit aubatituer partout l'Mre, c'est-k-dire l'idét.
21 INTBOULCnON. LIVHE 1.
qu'elle soit, ne détruit point la difficulté. En admettant que le monde sensible se réduise k un mélange confus d'idées, d'où viebt cette confusion? Pourquoi les idées s'allient -elles sans loi, sans mesure, sans hannonie, elles qui sont essentiellement te principe de toute loi, de toute mesure, de toute harmonie? La difficulté revient donc tout entière, et quelques efforts que Platon ait faitâ pour atténuer , pour voiler l'existence d'un principe mar tériel, distinct des idées et absolument nécessaire à l'explication des choses sensibles , cette hypothèse reste oomme un principe nécessaire de la réalité. Platon abeau réduire la matière, et la cacher, en quelque sorte, dans quelques phrases obscures et embarrassées de ses dialogues, elle plane sur le monde sensible comme l'ombre qui suit la lumière. Bien plus , elle pénètre jusque dans le inonde des idées. En effet, si aucune idée, sauf ridée suprême, n'est absolument indépendante, une et parfaite en soi, si aucune ne se suffit h. elle-même, d' cil vient cette contingence, cette diver^lé, cette imperfection, cette insuffisance des idées, prises en ellesmêmes, sinon de la matière? Les idées ne sont-elles pas, dans une certaine mesure, à l'Idée du bien, ce que le monde sensible est aux idées , des copies et des images? Platon le reconnaît fonnellement. Ainsi, l'hypothèse de la matière suit partout la dialectique ; elle monte avec elle dans la région des idées, elle atteint les trois sommets du monde intelligible, l'idée du beau, l'idée du vrai, l'idée de l'ordre, et ne s'arrête qu'à l'Idée suprême du bien, seule absolument indépendante, simple , parfaite , et par conséquent seule absolument immatérielle. Telle est au fond la pensée de Platon, censé-
qucnce nécessaire de la dialectique. C'est d'ailleurs ce que confirme pleinement le témoignage formel d'Aristote.
Il est vrai que Platon réduit singulièrement la difficulté en attribuant, pour ainsi dire, Texistence de la réalité sensible à une simple erreur des sens. Mais cette solution fait naître une autre difllculté bien autrement grave. Si le monde sensible n'est que le mélange violent et trr^lier des idées opposées , de la grandeur et de la petitesse, de la mollesse et de la dureté, de la légèreté et de la pesanteur, idées que la sensation confond et que la pensée distingue , it n'est plus dès lors qu'une illusion des sens qui disparaît devant le regard de la raison, et fait place au monde purement inteltigibip. En sorte que dans la pensée de Platon il n'y aurait paR deux mondes réellement existants , mais un seul , le monde intelligible. La distinction de l'idéal et du réel , de l'être et du devenir , de l'intelligible et du sensible , répondrait h une diversité de points de vue , et non & une différence dans la nature même des choses. I^ monde des idées seul existerait absolument ; le sensible s^ait encore l'intelligible vu par les sens. Platon retomberait dans la doctrine des Ëtéates sur le monde : comme eux il supprimerait te Hevmir en le réduisant k une pure apparence , c'est-à-dire à une notion fausse et grossière de l'être. Platon répugne évidemment à celte extrémité; mais la dialectique y aboutit. Dans son impuissance radicale h. expliquer l'existence de la réalité sensible, elle est condamnée k la supprimer pour ramener l'unité et la conséquence dans la sdence.
t« INTROnrCTION. LIVRE I.
Et pourtant la ruine du monde seiuibte ne détruit point encore la difficulté : u la réalité sensible a disparu, la sensation reste , et la dialectique qui l'a prise pour point de départ ne peut la supprimer aussi aisément. Mais alors comment expliquer la seusatitui sans son objet? Pourquoi et comment y a-^il sensation, s'il n'y a au fond ni matière ni réalité?
On vient de voir que la dialectique n'explique ni la matière, ni la réalité sensible, ni la sensation. 11 est évident qu'elle explique encore moins la nature et l'âme ; car puisqu'il n'y a d'être que dans les idées , essences immobiles, le mouvement, l'activité, la vie, qui sont des attributs essentiels de la nature et de l'âme, tombent dans la catégorie du non-étre. Ainsi, ta dialectique a beau fure de la réalité le point de (fêparl de ses abstractions, telle est l'impérieuse nécessité de son principe , qu'une fois qu'elle a perdu terre, il lui devient impossible d'y revenir autrement que par une inconséquence.
Voilà la doctrine de Platon , telle qu'elle dérive de la dialectique. Est-ce bien I& toute sa pensée et toute sa i^losophie? Qu'on ouvre le Timée, on y trouvera la doctrine suivante. Dieu est bon, et parce qu'il est bon, it a formé l'univers & sou image; il en a fait un Dieu unique, immortel, parfait, bienheureux, se suffisant à lui-même , enfin semblable en tout au monde intelligible qui a servi de modèle à l' artiste suprême. L'univers est composé d'une âme et d'un corps : Dieu a combiné ensemble, pour créer l'âme, le même et l'autre, c*e8t-à^ dire l'idée et la matière, et en onire une essence mixte ; quant au corps, il l'a formé de quatre éléments combi-
nés diaprée ssrtaines proportions numériquM et géométriquee. Indépendaniment de l'âme et du corps du mande, Platon distingue les hmea et les corpe individuels. C'est Dieu lui-ffléme qui prend soin de composer les âmes particulières avec les restes de la substance dont il avait formé l'âme universelle. Mais il laisse aux dieux immortels qu'il a créés la formation des corps particuliers. La matière qui sert de base k ia création divine est un mélange grossier et confus d'^ lémenta divers, un chaos puissant et fécond, où l'dtre s'agite dans le désordre et l'excès, attendant du suprême organisateur la mesure ei la proporliou. Platon suit l'cBuvre de la création dans ses plus minutieux détails . distinguant toujours deux causes auxquelles II ramène tout, & savoir, une cause première, unique, Uniforme, qui est le bien, et une autre cause, oti plutôt une série infinie de causes secondaires qu'il comprend sous le mot de nécessité, et mîûntenant toujours le grand et salutaire principe des causes fmïUes au milieu des étranges hypoUièses et des bizarres imaginations dont il a semé sa philosophie de la nature.
Qu'a de commun avec la dialectique cette doctrine sur la nature et sur le monde sensible? Ce Dieu vivant et créateur*, ce Dieu bon qui crée parce qu'il veut créer, qui crée comme un artiste incomparable, les regards fixés sur te modèle des idées, est-ce l'Idée immobile et inaccessible du bien? Selon la dialectique. Dieu ne se distingue pas des idées : il n'en est que le
> Ibid., Tiui., p. SS7. Arywfjry Sk ti' tri alrit» yntiiv lai ti
58 INÏKOUUOTION. LIVKK I.
type suprême , il est I idée des idées. Daiis le Timée , Dieu se distingue des idées * , comme Tartiste du modèle qu'il a sous les yeux. Aussi Platon ne dit-il pas qu'il est le bien, mais seulement qu'il est bon. Il apparaît plutôt comme un Dieu de second ordre , une sorte de Démiurge, que comme le Dieu suprême'. Autre différence : la dialectique avait réduit le monde sensible à une simple apparence , et la matière à un non -être absolu. Dans le Timée, le monde sensible reprend sa réalité'; la matière est déjà l'être, l'éti'e primitifs'agitant dans tous les sens, sans jamais pouvoir arriver par lui-même à la forme ni à la mesure. Enlîn L'âme , qui ne pouvait trouver place dans ce système d'essences immobiles auquel avait abouti la dif^eo-
■ Ibid-, Tim, . p. 536. £i fjn jf xix),i>; içcii S4t 'i xô«fio(. S, rt ii,— pioufy^ &;a9o;, ^\n w; irpl; xh àîitit Eftiirn- — [bjd., p. 527. Tù yàf rwï ïsoufii'wii* xoÎÏ.i'tw lai latà itdtvTB rikiif fiâldr' oîicb» Bt'n; ifitiTttaai ^auXiiOi'i;, Cûn Fk iparn, itovO ' Stx xatrài fûan o-jrsw «vffn^ Cwi èvtIi; ^bv icatrtfâ, Çuviçnoi.
1 Ibkt., Tlltt., p. 533, Tour ouv itéaT' fçi xSn owtKTÎwv , oi;
nXûv. AoÇôI^fTai ii ûnà twv itX«(<7Uï eu ^ai'tiv &U' aïna tTveu ■xSn nôvTMï 1 iliù^tvro wi ^ipfiai'nwra, «ijyïûïT* Ti xa'i ^sj^i'wtoi, xaï iea TsionÎTa âirfpyoC^fMva.
ï Ibid., Tliii., p. 535. (5ï Tt vil ^"pa» »'' ymsiï iT/ai, tpi'o Tpij^, xai nplv oùpoviv ymoOai. Tiiv ft ynni^iu; TiOqv^iv, ûypxosfi^> xa'i 'TtvpsUfil'ïilTT vu fà; y?; ti xa'i iûs; ^pip&{ 4q;Sf«^yi|i> , saî Emi T9ij:aic £Ua iràfiq çiniiriTai iciay(<ft«xi , sivroAtini* filn ijin
irJ.aoflii. lar «{lAv aùtst; iis^oicnï, ôiX' àvufiô).»; wi-ti» Talon- XDV'H.T,!, Initiai fili 'Jir' ixiivuv a{iTV)v xtvsiifiuvqv ^' aS irdUiv ixiNa «II». Voilà bien l'imaKâ du chaos. Plus bs« , Platon ajoute : Kal ro fiiv ^ nfï TïvTM, irâïTa roûr' f;(iiv iXôyu; xal âfjutpw;-
tique, s'explique assez naturellement dans ta nouvelle doctrine dont le Timée est l'expression. Elle se connpose, dit Platon, du même, de l'autre et d'une essence mixte. Abstraclion faîte de cette dernière essence , qui se résout dans les deux autres, il reste comme principes élémentaires de l'àme la matière et l'idée. S'il s'agissait ici de cette matière abstraite que la dialectique conçoit comme un pur non-étre, il serait impossible de comprendre comment l'&me, principe de mouvement et de vie, peut sortir de la combinaison de la matière et de l'idée. Mais la matière du Timée , on vient de le voir, étant douée de mouvement, d'un mouvement, il est vrai, aveugle et désordonné, l'âme se trouve par là réunir les deux conditioos de l'être, te principe du mouvement par ta matière , et le principe de la mesure par l*idée.
Maintenant si du Timée on passe aux dialogues où Platon traite de i'àme , de la vertu et de la justice , on trouve que sa doctrine morale n'est pas plus en harmonie avec la dialectique que ses théories cosmoiogiques et physiques. Platon y prend au sérieux le monde , la vie humaine, la vertu, la société. A voir avec quel enthousiasme il célèbre la justice, avec quel soin et quel amour il trace le plan de sa république, on ne se douterait guère que la dialectique a réduit le monde sensible & une vaine apparence.
EnAn, même dans les dialogues où Platon se ti^t sur les hauteurs de la métaphysique, il n'est pas toujours fidèle & la dialectique. Ainsi, dans le Sophiste*, il
1 Ibid., Snj,h., p, (63.
36 INTRODI'CTtON. I-IVIIE 1.
soutient que le mouvement participe de l'être ans» bieti que le repos ' , et rejette bien loin Têtre immobile et vide des Ëléates. a Nous persuadera-t-on si facilement que, dans la réalité, le mouvement, la vie, l'âme, l'intelligence, ne conviennent pas k l'être absolu? que cet être ne vit ni ne pense, et qu'il demeure immobile , immuti)le , bmus avoir part & l'auguste et sainte int^ligence? >
De ces divers rapprochements on jwut déjà conclure que la doctrine de Platon n'est ni simple, ni liomogèDe, ni même conséquente dans toutes ses pai-lies. Ce défaut d'unité éclate sur toiw les points capitaux de la doctrine.
l' Sur la méthode. Platon proclame dansvingtdialogues Iei dialectique comme l'unique voie pour arriver à la vérité ; et d'une autre part , quand il veut démontrer l'existence de Dieu et de l'&me dans le PhMon et dans l« /^ts, il a recours au principe de causalité et au principe des causes finales.
3° Sur Dieu. Dans la République , Dieu est conçu comme l'idée du tnen; dans le Parménide, Dieu est l'unité absolue; dans l'un et l'autre dialogue, c'est le
I îbid., SnpfiUt., p. *«* . Tï fol , »rp>-î &ti;: £,; Sà.r,9Sii «?vr,ïiv, m'i Çwn*' >«< 4'VX*'> '"" tffivMtr, Z itttiu; ff(ic9>iacp6i TÛ waTTt- )j«; îiTi pî) iripin^i; piJl Zw cMtq, piA f^ovuï, âXX« sipùv «ni Sjm MÛ> otn fyntn cm-i^Tvi, iç^t È7.«i. Soit que Platon ait voulu parler de l'être es géDénil (oe qui parall vraisemblable dans un dialogue qui c'est qu'une continuelle réfutalion des Éléalos) , soit qu'il ait entendu par ce mot t'o itmtiî.iT)^ îv le principe suprSme des choses, ce passage du .(»/;/> ûrr contredit manifestement la dia- It^cliquejel la théorie des idées.
IMeu immobile , indéfinissable et incompréhensible de la dialectique. I-e Dieu du Timée, au contraire , est sinon une âme, au moins une Intelligence vivante qui ordonne et gouverne le monde sur le plan des Idées : c'est le Démiurge des Alexandrins.
3* Sur les idées. Tantôt il faitrésider les idéesenDieu ; tantôt il les en sépare. Dans la République, les idées n'existent point par elles-mêmes; ce sont de pures hypotlièses qui ne subsistent qu*en Dieu et par Dieu. Dans le Timée , les idées sont indépendantes de Dieu . comme l« modèle de l'artiste.
4* Sur le monde sensible. Ce monde, presqne anéanti, DU du moins réduit ii une vaine apparence par la dialectique , reparaît dans le Timée sous la forme d'un Dieu beau, parfait, immortel.
5" Sur la matière. Ce principe est tantôt un non-être, une pure hypothèse inventée pour expliquer, non une réalité -, mais une simple représentation ; tantôt c'est le chaos fécond oii s'agitent tous les éléments de la création divine.
6* Sur r&me. D'une part , le sentiment de la réalité conduit Platon h concevoir l'&me comme le principe même do mouvement et de la vie ; de l'autre , la préoccupation de la dialectique l'amène à la considérercomroe on principe de mesure plutôt que de mouvement, et à la définir un nombre, une idée.
7" Enfin sur la vie. Platon , i! Faut le reconnaître, n'a jamais varié dans son attachement à Taction, è. la vertu, à ta vie morale et politique ; et pourtant la dialectique, en ne cherchant Têtre que dans l'idée, c'est-à-dii'edans l'immuable ot dans l'immobile, ne conclut-elle pas
au dégoût de la vie réelle et au dédain de la vertu pratique?
il est facile de voir, après ce qui vient d'être dit, que ces contradictions si nombreuses et si graves ne sont point de purs accidents dans la philosophie platonicienne , et qu'elles ont pour cause diverses tendances du génie de Platon. A côté du dialecticien se montrent tour h tour le moraliste, le politique, l'artiste. Si la ' dialeclique emporte le disciple de Socrate dans les plus hautes régions de l'idéalisme, le sentiment moral, le goût de la cité, le sens du beau, le retiennent dans le monde de la vertu, de la justice et des formes. Toutes CCS tendances sont également sincères et profondes dans l'esprit de Platon. Les grands dialogues 0(1 elles se produisent, le Parménide, le Sophiste, la République, le Timée, le Phèdre et le Phédon ont droit & ta même considération dans un examen impartial du platonisme * . Mais , si la critique doit reconnaître tous les éléments de cette vaste pensée , elle peut reprocher èi Platon de n'avoir pas su réaliser dans la science l'harmonie qui était peut-être au fond de son esprit. Il est évident que chacune des tendances qu'on vient de signaler se développe dans une complète indépen-
■ Dans le Timé« , p. 5S6, Platon semble reléguer dana le donaioe de l'opiDion touie coonaissaDce relatiTe au devenir et bu mande sensible, i II n'est permis d'exiger sur un paniil sujet que dea récils vralKemblables. i Mais on peut se coDTalncre en lisant le Timée que cette observation s'applique aux détails et non h l'ensemble de le doctrine coemologique du Timée. Platon n'élève aucun doute sur le démiurge , sur l'âme universelle, sur la beauté et rharmonio du inonde.
dance de la pensée générale. I^ philosophie de Platon eet un mélange de doctrines diverses , quelquefois contraires et non un système véritable. On ne pourrait ramener cette philosophie k l'unité qu'en la mutilant , comme t'a fait Aristote. La dialectique et la théorie des idées en forment la partie la plus profonde et la plus scientifique. Mais ne tiendra-t-on aucun compte de sa doctrine sur t'&me et sur le monde , parce que ta dialectique supprime la vie et la nature? Il faut donc accepter la pensée de Platon tout entière , et telle qu'il nous la présente , c'est-à-dire avec ses incohérencas et ses contradictions. Il ne faut pas lui supposer l'harmonie qu'elle n'a point. Il est très vrai que si Platon contient et corrige ses instincts spéculatifs, ce n'est point par un effort systématique et scientifique , mais par la réaction du sens commun et surtout du sentiment moral ; il n'échappe à l'erreur que par l'inconséquence.
Mais ce n'est pas là le seul côté par lequel la philosophie de Platon prête à la critique. Lors même qu'on la dégagerait des doctrines adventices et d'origine étrangère qui en viennent altérer l'unité , et qu'on la réduirait à ce qui en fait le principal fond, à la dialectique et h ta théorie des idées , it serait impossible d'y voir autre chose qu'un idéalisme vague et indécis. Nulle part la doctrine entière de Platon n'est exposée régulièrement et complètement. On est réduit & en rechercher et à en recueillir les fragments épars dans la totalité de ses écrits; et encore, flajis chaque dialogue , présente-t-elle un caractère jïingulier. PmMiqne et gracieux dans le Phèdre, psy-
diologique et moral dans le Phédon , sublime dans la République, scientifique dans le Sophiste et dans le Parménide , l'idéalisme platonicien revêt tour à tour la forme et prend la couleur du sujet traité dans tel ou tel dialogue : aussi est-ce h grand'peine et en consultant l'esprit autant que la lettre de la doctrine qu'on peut saisir la vraie pensée de Platon.
D'ailleurs ce système est fort loin d'avoir épuisé toutes les difficultés et sondé toutes les profondeurs de l'idéalisme. En supposant éclaircis tous les doutes qui tiennent au désordre de l'exposition et au vague du langage, que de lacunes que les textes ne peuvent combler, et que de problèmes dont ils ne révèlent pas même le soupçon I La dialectique, quand elle tente de s'élever de la réalité sensible au monde des idées, est-elle bien sûre de son point de départ et de son but? Si la réalité sensible s'évanouil devant le système des idées, comment peut-elle servir à priori de base k ce système? ïa dialeciique détruit donc ses fondements de ses propres mains. D'une autre part, comment l'âme peut-elle percevoir les idées? La doctrine de la réminiscence suQit-elle k expliquer cette communication de l'âme avec le monde intelligible? Et r&me, même en la supposant libre et pure de tout contact avec les choses sensibles , peut-elle connaître ce qui est distinct et séparé d'elle-même ? En un mot , toute vraie connaissance n'est-elle pas fondée sur l'identité du sujet et de l'objet, comme le démontreront plus tard les Alexandrins? Autre diflicullé : l'hypothèse des idées admise , comment l'idée peut^elle être le principe unique de l'être , si elle n'est que le type du
général ? CooiraeQl un principe vam abstrait , aussi
exclusivement logique que l'idée platonicienne , peutelle expliquer toutes les conditions et tous les principes de la réalité , le mouv^nent comme la mesure , la vie comme l'essence, l'âme comme l'intelligence pure? Hais c'est surtout dans l'explication des rapports des deux mondes que la pensée de Platon devient obscure et insuffisante. Sans doute il entrevoit et soulève dans le Pamiénide * les principales difficultés qui naissent du double rapport des idées entre elles , et des idées au monde sensible ; mais il les laisse sans solution. Même mystère sur la nature de la matière et sur son râle dans le monde des idées. £nfin , il est difficile & une science un peu sév^e d'accepter la solution du grand problème de l'individualité, telle que la donne la dialectique. Gommeat,.eneflet, la matière «qui n'est qu'un non-étre, peut-elle devenir te principe des individus?
On te voit, at la théorie des idées laisse bien loin derrière elle ta théorie des nombres et les doctrines éiéatiques , elle renferme trop d'incohérences , de contradictions, de mystères, de lacunes, pour pouvoir être coDsidà^ comme le dernier mot de l'idéalisme. Platon pénètre dans cette vue & une profondeur inconnue à ses devanciers ; maia il s'airéte devant le sanctuaire. L'écrit grec seul ne peut aller plus loin : pour entrer dans le saint lieu, il faut qu'il soit ini- Ué par l'Orient. La doctrine de Platon n'est pas, comme l'ont pensé beaucoup d'historiens de la philo-
' Vojw )n TiBRl pTCmi^TM ptfim du Prirm^nlde,
3fi INTRODUCTION. LIVRE 1.
Sophie , le type même de Tidéaliame , type qui n'aurait fait que dégénérer entre les mains de ses successeurs ; c'est ie germe puissant et fécond , mais le germe seulement , d'un système qui , pour atteindre à son plein développement, a besoin d'un autre théâtre et d'un autre génie.