CHAPITRE n
I,a doctrin8 de Platon ne pouvait satisfaire un esprit aussi rigoureux et aussi précis qu'Aristote. Disciple de IMaton pendant trente ans, il avait assisté h la vieillesse de ce puissant génie. Il avait vu, du vivant de son maître, la philosophie, entraînée sur la pente de la dialectique , se perdre déjk dans les formules de l'école pythagoricienne, et la théorie des nombres se substituer peu à peu à la théorie des idées. Aristote avait protesté, sous les yeux de Platon, contre l'invasion de l'esprit pytliagoricien ; il avait agité , sinon partagé l'Académie, et troublé tes dernières méditations de son illustre fondateur. Après la mort de Platon , les tendances pythagoriciennes de son école se développèrent avec rapidité sous l'impulsion de Speucippe, et bientôt Aristote put se plaindre avec raison que la philosophie fût absorbée par les mathématiques. Co. dénouement, conséquonce naturelle de la dialectique , ne pouvait élre la fin du grand mouvement philosophique provoqué par .Socratf*. Spencippe n'y était pnr-
AHISÏOTE. 37
venu qu'en exagéi'aut l'idéalisme de Plaloii. Or, cet idéaliane D'est lui-même qu'un côté de t'esprit socratique. Aristote indique très nettement la diflérenco qui distingue ta doctrine de Socrate de celle de Platton. Socrate faisait résider l'essence et le véritable objet de la science dans l'universel , mais sans séparer l'universel de l'individu. Platon avait en outre converti l'universel en idée, c'esUà-dire en un être indépendant et séparé des choses individuelles, te principe qui domine toutes les écoles issues de Socrate , le péripatéti«ne et le stoïcisme , aussi bien que le platonisme , le principe socratique par excellence, c'est que les deux procédés de la science, l'induction et la définition , impliquant nécessairement l'universel , l'une comme but et l'autre comme objet , il n'y a pas de science possible de l'individu en tant qu'individu. Voilà tout ce qu'affirme Socrate , et ce que suppose rigoureusement sa méthode *■. Aristote a eu raison de dire que Socrate ne séparait poiot l'universel de l'individu ; mais il ne faudrait point en conclure, comme il a l'air de le faire , que Platon , en opérant la séparation , est infidèle à l'epprit socratique. La méthode de Socrate ne va ni si loin, ni si haut; elle n'admet
1 Arist., Met., 1. ini, cb.4. Èxino; (Suapâm;) iuÀt>7u; tCnni ro
Aulecroti yàf ivjiyç {umi tôt' wv, Zçt AnaoOai taà ;^if rsû tî cçt XTtatTia lirisxoTiïv, ta'i riv (v»tii>v ii n ôurî) litiiTBfti. Aùs yâf ■cm â Tif âr> AxaSùn) Huipârti itraluç, roû; Tt Ivixxtiiïv; Xjjiou; koh tÏ
m1> ïtttfâxTii tji udôÀciu ou x^P'^ tnftfii, mi* fcùf îpiofisù; ' bi j* tj(itficta, «l'i Ta Tgioriira tin Svtuv Hwç irpooiiyoptuam-
M INTKODUCTION. LIVRE I.
ni ne repousse explicitement la séparation. Elle reste étrangère à toutes les questions qui ont occupé tour à tour Platon et Âristote, et divisé la philosophie grecque en deux grande systèmes*; elle n*a d'autre objet et d*autre but que d'établir solidement les conditions et les vrais procédés de ta science, méconnus par toutes lea écolef) antérieures. Pourvu qu'on admette qu« ta science des choses est dans leur essence , et que cette essence est l'universel, on reste disciple de Socrate, qu'on sépare ou non runiverset de la réalité individuelle. L'Idéalisme platonicien n'est qu'un premier, fruit de la philosophie socratique ; et quelles que soient les aiTmités Intimes et prorondes qui le rattachait par le côté psychologique et moral & cette philosophie , il n'en est pas un fruit plus légitime ni plus |Mir que le p^patétlsme ou le stoïcisme.
Pour comprendre toute la sévérité de la critique d^ Aristote en ce qui concerne le système de Platon, il faut savoir qu'il réduit toute sa méthode à la dialectique, et toute sa doctrine k la théorie des idées. Pour justifier cette sévérité, il est nécessaire d'étabKr que c'est la dialectique et la théorie dee idées qui forment la partie vraiment scientifique de la phJIoso~ phie de Platon. Il est évident que l'idée n'est pas le seul principe admis par Platon dans ses dialogue^ : il y parie souvent de l'&me, principe immédiat du mouvement et de la vie; il y parle d'un Dieq, cause
I Ibid., I. lui, ch. H. Â^ là-i yitp tri taSi^m «fli (çtvtfiç^-
vivante et intelligente de l'univers, principe et lin suprême de toutes choses. Pourquoi donc Aristotc a'obstine-t-U h ne voir dans la doctrine de Platon que l'Un, les idées et la dyadeî On s'expliquera facilement cette restriction, si on veut bien se rappeler ce qui a été dit précédemment sur les incohérences et les contradictions du système platonicien. Platon professe la dialectique comme la vraie et l'unique méthode de la science. Or, de toutes les parties qui composent sa philosophie , la théorie des idées , telle que Platon Texpose dans le Sophiste, dans le Parménide, dans la République, est la seule qui dérive logiquement de la dialectique. Cette méthode ne contient d'aucune façon, ni explicitement ni implicitement, la doctrine de t'&me, développée avec tant de force et d'éloquence dans le Phèdre et dans le Phédon ; elle ne contient pas davan< tage la physique et la cosmologie du Timée. Ce n'est point à dire que ces diverses doctrines ne soient que des hypothèses dans la philosophie de Platon : elles ne viennent pas de la dialectique , mais elles viennent d'ailleurs. Ainsi Platon démontre l'existence de l'âme par le principe de causalité, et celle de la Providence par le principe des causes finales : mais aucune de ces démonstrations ne rentre dans la dialectique. Quant à sa doctrine sur la nature , sur la génération des êtres et sur l'organisation de l'univers, Platon lui-même la tient pour si pen scientifique qu'il la réduit k la simple opinion *. On comprend comment Aristote a pu, à bon
' PlalOD, Tintée, p, 826. O , ti yàp wpiî ynto-iv ivaisi tovto wpi[ -iriçTM «bnftts- Ecn tHh, itoXU inXkùt (iirâvrwï «tp'i Stàn wt'i r^(
l'j INTKUIUCTUJN. UVHIi I.
druit, tie pas reconnatlre dans la philosophie de l'Uton d'autre méthode que la dialectique , ni d'autre doctrine que la théorie des idées, et négliger systématiquement toute doctrine qui, pour être comprise dans l'ensemble de cette philosophie, n'en était pas moins étrangère à. sa méthode et à sa doctrine scientifique.
Gela posé, voici les principales objections d'Aristole contre la méthode et la doctrine de Platon.
* La dialectique discourt sur les généralités et ne définit pas les choses ; elle effleure la vérité sans la posséder intimement, elle tourne autour sans y pénétrer \ Elle ne fait pas mieux que la sophistique, à laquelle elle prétend se substituer, comme la vraie méthode de la science ' ; elle n'atteint que l'apparence, l'être lui échappe. Ënfm , de même que la sophistique, elle n'est pas une science, mais un art\
Que peut être une doctrine issue d'une telle méthode ? Un tissu d'hypothèses, d'abstractions vides et de vaines métaphores K Qu'est-ce, en effet, que l'idée,
ôuTOÙï aurore 0[ioi«yoii[û*vii xa'i âfnjxpiSwfinrsuï «youf àtrotaivat, fir, âavfuim-
* .Whiph., 1. iLi, p. il Siifih. Ekttih., 1. ïi. — Jiialji.
jirrxl.. 1, 11.
* So/t/i. Elrnch., it. ïlrti yôvipOT Sti «uJrAe wpi«fii>au ig KtifCfS- Tiiîj immiini isrni. — Bhet., i, 4 .
» De amm., i, 1 . AiaXnrivÀt xal xtyiàc- — Or g^aerat. aniiit , II, 8. Ihirec ^iK svv s J.àyof ioSsXdu \l<r» xat itcvD(.
' Arist., jI/A., I. Il, cb. i. rf fi piï iiaXiiTixq xa> ^ cvfiaxtm TÔiï ovfi&ftîKÔTWv fu'v i(i;i Totç oîîsiï rPT^ À ^SïTx, ioJc fripi T9 Su ôtiiB mO*9acv 5* iaxn.
^ Ibid-, I, I, clj. 7. Ta A Xfyiiv icapo^i'yfun'a ôvrà inui xat fu- ^if u-i ffUTwv Ta'.Xa Mv^Xsyiù Mt\ mi': furs^à; X(y:n Kongmi»;-
ARlSntlE. il
:>iitun une hypothèse? La dialectique dooiie le général, il est vrai, mais le général dans Tindividuel *■. Quant à l'idée, principe séparé et indépendant de ta réalité sensible , elle ne la donne pas, elle ne fait que la supposer. Et pourtant c'est sur l'idée que repose tout le système de Platon. Mais quand par hypothèse on admettrait l'idée , il resterait k savoir de quoi il y a des idées et de quoi il n'y en a pas *. Si au-dessus de toute pluralité, il est nécessaire de supposer une unité, principe des ressemblances perçues entre les individus qui composent cette pluralité, de quoi n'y luira-t-il pas des idées ? H y en aura non seulement des essences, mais aussi des qualités et même des simples accidents. 11 y en aura pour tout ce qui n'est pas comme pour tout ce qui est; il y en aura enfin pour les œuvres, d'art comme pour les êtres de la nature. Sans doute Platon ne va point jusque là , mais la dialec! ique y conduit. D'un autre cdté, l'existence de l'idée, telle que la pose la dialectique, n'est-elle pas impossible ^? Puisqu'elle n'est pas un simple universel , maïs l'es-
' Ibid., I. vil, ch. <6. QoTi mim Sti iu6iv rûi> xsAslou ûitâp](ii irap« ta 106' fxan'a ;^pf'f , diXl'oî ri tiSti liymn; iTvai n ph iffUi Uyiuai ][MpiOn>n{ âutà, tintp ivrieu Im, t^ 3 où* ôfAùf, Sti r^ 1'
* JUêt., I. 1, ch. 7. ÉziHm*eS'mt Vfiwwn iiiKwtpfi on Fan TÀFiAi, wtr'iuÔryo if«i'»rr«i ttiinrj- t^ tMitri ph yif dm hifiai -/lyiieOxi ovUvyivfibv A m «ù;^ uv snfjiOa Tgùtwv fièii yiyvirai. Kani ti yàp T»iit lîysuf TBÙî il ri» itetcni'^i (lit !';<" it™>TB« â:tri ini- ?êfiii 1191, xai xarà tÔ h înî icolXûv xa'i t»> ànnfi^t»,, xarà A r'i
> Ibid., Met.,]. VII, ch. 14. à «ûf o'iii xt îfuat xb liù^ ôuti'i. TgùraôvTB icaf'àuT«TÏ{^aivi -~- M^t., l. 1, cb, 7. Bti H^m »•*-
« INTHOULCTION. LIVRE I.
sence niême des choses , elle ne peut être hors de la réalité dont elle est Tessence. Et pourtant Platon fait de l'idée un principe à part. D'ailleurs l'idée n'est pas seulement infipossible. Comment concevoir la nature d'une substance qui n'existe ni comme individu ni comme espèce ou genre * ? Enfin, quand on admettrait l'idée, malgré toutes ces impossibilités, de quel secours peut-elle être b. la science ^? Au contraire, n'est-il pas évident qu'elle la complique et la surchai^e inutilement? Et , en effet , principe unique d'un système qui a ta prétention de suffire h. tout, l'idée n'explique rien *, ni l'existence, ni l'essence, ni le mouvement, ni la matière , ni le principe suprême des choses. Quant & Fexietence de la réalité sensible, l'hypothèse de la participation ne l'explique point, puisque les idées existent en dehors des objets qui en participent *.
à^ûvaroï Aai )fupi{ tir' ouffi'av tctl ou « ôuïi'a ' Mi^t itûç jv àl i^i'oi iun'airûï irpayfiÔTu» oZattt )^pi; iTtï ",
■ Ibid., AfifV., 1. TU, chap. 46. Ainov j' En «wifjfwarv àmérâvai T(ïi{ âi TDioûrai matai ci jc^idApTOi ftofà tàç xa6 naça xai àiï'
* Ibid., Met., 1. I, ch. 7. Oi ft rà; iSia^ ôitmiï Ti6t'ffr<0( Kpùn» lAa Ci)TOÛv«ï TÎtfv^i TÙv tvTÛv Xo&Tv titç Jiirisf fripa roûroif Xm tm àfSfàr/ (x^i^nv, ÛTitio U n; àfS\Bn'3'v [ioulifinioc IXaTtivMv phr SvTWv Ei^iTo pi A>v^Ti«6oii, n).(iu jl troi^ott; &pc0fufi].
1 Ibid., M^l., I. I, ch. 7. nâvTwv A fiôliça Aaics^nitv tt ri;, Ti' irert ffVfiëâXXtroi ri fi4o toît âïii'ai; tûï àtAinti 3 rsTç yiyvafinoi; ma y$tif-.pivaii ' oOrt y^ iiiii}ffii*{ «fiTi piraMqf iuJi^aç Içcv Atxta ituroT;.
* Ibid., 1. i,ch. 7. AXXJ[ filn' Sun irp^ rîn linirijp» wdkv ^mOtî' rr,v rûv Sikitjv (&vj} yjql iu^fa txiîvs roùruv ' (v T«ûrocî y^ b «gv )f VuTf tif t4i Alt. piT) lTUK«j>;£<nrrdî yt T«ïf prr^suvi.
AHISTOÏE. i3
D'une aubvpRTt, t'eseence, objet de toute redierclic vraiment Bcientlflque, écha[^ à la théorie des idées. En effet, si t'e^ence réside dans le général , en tant que général, ainsi que le veut la dialectique, k mesureque la science s'élèvera dans l'échelle des généralités ^ elle devra pénétrer davantage dans l'essence intime de la réalité, et le genre suprême de toutes choses en sera l'essence par excellence. Or, c'est le contraire qui est vrai. L'essence n'est pas dans le genre , mais dans l'espèce * : plus on généralise , plus on perd de vue ta vraie essence des choses. Le genre n'est que l'être en puissance ; l'espèce seule est l'être en acte ; entre le genre et l'espèce , il y a toute ta différence de laforme et de la matière. Quant au mouvement, l'jdécayant été imaginée précisément pour expliquer ce qu'il y a de fixe, de constant, d'identique, de régulier dans le devenir, ne peut en expliquer les caractères opposés, la variété, le mouvement, la vie; elle ne peut être le principe des contraires *. Pour la fin, la dialectique n'en rend pas compte davantage, quolqu'elleparle sans cesse du bien. En effet , le vrai bien en toutes choses, c'est la fin : or, il n'y a de fin que pour les êtres qui ee meuvent ' ; par cela même que la dia-
' Ibid:, St^h. Blenrh,,n. Nûv j'aùxToriv s Aoïnrntcmflrnsf
itftiK Sxtrrta h Ivt tivi ytm-
* Ibid., M^l., I, i,dl. T Ér H rû^afJMvi s&tHf Xry*fM*, w; xa'i rsû tTvou xai toû ^('yvtoOai outib râ t'^ Içi' iuutdi tùv tU3v Svtmv ijMt; si yfyvitot t4 /itr^(»ïT») &t fdtH ta %v^n. — Ibid., Met,, I- 1, «h. 8. httvDitat yip «Tria fâU«v mit tvl h iftiff iVutn foah ,
> lbid.,Afér.,Liii, ch.40.Ot A-roûrafdvifiOSf ÔTt&nc>t>>J'UA
ii INTKUDUCTION. LIVRE I.
lectique buppiime le mouvement » elle supprime la fui : elle peut parler du beau, mais non du bien*. En un mot, elle expliquerait un monde d'essences immobiles, dç formes et de ligures, le monde des mathématiques ; mais le monde réel et vivant est pour la dialectique une énigme indéchiffrable. La théorie des idées ne rend pas même compte du principe matériel. En le définissant , la dyade du grand et du petit, Platon prend pour la matière même la quantité qui n'en est qu'une forme, il est vrai la plus générale , et ne pénètre pas dans la nature même du principe matériel. Enfin, quant au principe suprême des choses, tous les efforts de la dialectique n'abouUssent qu'à une- abstraction >. L'un et l'être ne sont pas des essences véritables, les premières de toutes selon Platon, mais de simples attributs de l'essence. Ils s'affirment de tout, mais ils ne constituent l'essence de rien. Ils ne sont pas même des genres, puisqu'il n'y a pas de différence dont ils ne soient les attributs. Telle est l'impuissance de la dialectique. Elle aspire h tout connaître, à tout expliquer;
«w; Ti ŒjiaÔlv ipjfi) où it'yBUff(v, TrJTifsv ùi ti).«t f^( xnnnn ^ w;
* Ibid., 3t^t.. I. III, ch. 3. Tiïiyàp tpiitm oTm « KvnvMt; &eyi/i iTvai tôt; i*n^i'>i; fl t^v t^oOsù tvViv, t'îvtp Siitta, S fi» ^ iyaSv/ xad'oûri xoi Sià rè* ôutoû ifian, Tiic; Içi vA oûntf a'rtsv, Sri ixlfvou trtxa xa'i yiy trat xi'i ici la'i rSXla, tô tt tAo( xa'i th su îicxa HpaÇiwî Tivij it' TiXsî, oi St itfâ^ui iciaai furi xinnamt' Sç'bi Toî{ àuKvriroiï «vt Sa i-AijpiVa ta:6rr,v tftan tvt ôfpj^i' sttt civai ti
Met., I. Ml, cti. 3. (iç'itKtf r'g ïv yniç « ri %•, oltSt/ita Staif^p» bÛti !v 6Ù6( Vj fç«(. aXX« fàfli |i fà) yÎMj, M'ifxtd Eravroi, tï«iij
AIUSTOTE. 45
et toute vraie connaissance, toute explication sérieuse des choses lui échappe. Depuis le plus humble degré jusqu'au sommet , depuis la matière jusqu'à Dieu, elle poursuit vainement l'être , elle n'en saisit jamais que l'apparence.
Dans cette critique radicale de la philosophie de Platon se révèle déjà le système d'Aristote. On y sent im esprit nouveau qui s'attaque au principe même de la doctrine, à l'idéalisme sorti de la dialectique, et qui édifiera une doctrine nouvelle sur une tout autre base et par une méthode contraire. Il s'^t de suivre le développement systématique de celte doctrine.
Toute science a pour objet la connaissance des causes*. L'expérience apprend que telle chose est; la science seule montre pourquoi elle est. L'une donne le fait, l'autre donne la raison du fait. C'est cette raison qui est la cause *. Mais toute cause n'est pas l'objet de la science ; il faut que ce soit une cause générale : '• Savoir, dit Aristote, que tel remède a guéri Gatlias attaqué de telle maladie, qu'il a produit le même effet sur Socrate et sur plusieurs autres pris individuellement , c'est de l'expérience ; mais savoir que tel remède a guéri toute la classe des malades atteints de telle maladie , c'est de l'art *. » Ainsi une cause, et une cause générale, tel
' M/t, I. \,paxsim.'~Àiint. piut., ii, 10.
I /tUt.. I. I, ch. 3. Afri» A uu df^ TÏ Jià TÎ «pùiav.
» Ibid.. Mrt., I. I, c. 4. Tl(4» yi? tx'" «"il+'v Sr. K«),W«
sS:h KïUti;, tfiirt'pia; ici ' rt i' îrt itÎ9t tsîï tM4ΫJi ««r' t"s; h âefi^Miitt, lôpiaum TDvfi n* v«7«v. Ici Ttj^yq dott Un pm comme aynooTme i'I^tr^,^, Arislolp opjwrant l'art h l'expé-
est l'objet de la science. Mais les causes ne remontent point h rinfîni ; autrement il n'y aurait plus de science *. Il est donc nécessaire de s'arrêter à des causes premières ; c'est la science de ces causes qui est ta philosophie proprement dite.
Maintenant comment existent les causes premières et combien faut-il en distinguer? Selon Aristote, toute science , la philosophie comme les autres , a son point de départ dans la réalité sensible. T^a scieoce n'a point pour but d'imaginer à priori cette réalité, mais simplement de l'expliquer. Or, l'expliquer, c'est la ramener & ses causes ; l'explication n'est complète , et partant la science, qu'autant qu'aucune cause n'aété omise. Si on considère l'être sous tous ses rapports, iotérieurement et extérieurement, dans ses conditions comme dans sa nature propre, on aboutit aux dix catégories dont traite la logique. Mais, priseo lui-même ', l'être ne se présente que Rous quatre aspects diiïérents, 1° comme composé, 2* comme possédant une essence prt^re, 3* comme mobile , A' comme tendant à une fm dans son mouvement. Chacun de ces caractères de l'être a une ruson, une cause : cause matérielle, s'il s'agit des
rience. ivn^tfWt «in t4Tt yXtjr^iaiûliatv i }(o)iAnï r tcafimuvn
> ifdt., I. Il, C. i. Àyiitfnirai «i iwiipà y' ^om lr\r^t fàttiv iwj aîti'w, s^« &v vy Ai' «&nt tù yiyv«*ANrv ' tvti yàf iijtmi t'iifuOoi, Sttn ta of rut yiTÊtplmifiti.
I Uèl., 1. 1, C. 3. Tii3 «ûriti iiynai nrpagwt, w* pîn fih at- 110» f^t^ "*M -tnv ùviita ui tl ti «v i7>«-, trcpm Hk rni vXi|( la'i tb ûirnuifMvM , t^itti* A ô9iv i itV^i Tnc ■tmgMu;, Titâpn)» A rnv inxt*itiM>v tt<Ti«y rtnrff, TÏ w fntta «ai xiytfin. •
éléments dont !& réalité se compose; cause formelle, s'il s*agit de son essence propre ; cause motrice, s'il .s'agit de son mouvement ; cause finale, s'il s'agit deses tendfuices. Ces quatre causes ne forment point entre elles une série de termes analogues ; au contraire, elles appartiennent k des catégories diverses. Si elles rentrent dans la même science, c'est qu'elles expriment toutes des relations dilTérontes avec une seule et même chose. Elles sont distinctes, mais inséparables des individus K C'est la science seule qui les dislingue et le» abstrait de la réalité. Sur ce point, la théorie des causes diffère profondément de la théorie des idées. L'idé»^ n'est pas seulement, dans le sens platonicien, logiquement, mais encore But>stantiellement distincte des în> dividus. La cause, dans la pensée d'Aristote, n'en est distincte que logiquement En réalité elle n'existe que dans les individus. Voici comment Aristote démontre sa thèse. «Il est impossible, selon nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance (6Mvi). Et d'abord , la substance première d'un individu , c'est celle qui lui est propre , qui n'est point la substance d'uaaub^ ; Tuniversel, au contraire, est commun h plusieurs êtres , car ce qu'on nomme univensel , c'est ce qui se trouve , dai» la nature , en un grand nond)re d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? Il l'est de tous les individus, ou il ne l'est d'aucun ; et qu'il le Boit de tous, cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance d'un individu, tous tes autres seraient cet individu, car l'unité de substance et l'unité
' fM,\.ui, c. ti.—Phi-, 1". "■ Hi.
tS INTRODUCTION. LIVRE I.
d'essence constituent l*unité d'être. D'ailleurs, la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un sujet : or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet '. » Ainsi , tandis que pour Platon il n'y a d'être que dans le général ; pour Aristote, il n'y a d'être que dans l'individu , tout ce qui est existe individuellement , l'être parfait comme l'être imparfait, l'être purement intelligible comme l'être sensible. Dieu comme le moindre des êtres de la nature. Si la science cherche l'èti-e ailleurs que dans l'individu , par exemple dans le général, ainsi que le fait la dialectique, elle s'égare el va se perdre dans l'abtme du possible et de t'inrmi.
Maintenant est-ce k dire qu'Aristote fait de l'individu le type de l'être , contrairement à la pensée de Platon ? Sur ce point , la doctrine d'Aristote n'a pas toujours été bien comprise. Il ne faut pas confondre deux questions bien distinctes dans la philosophie d'Aristote . jl savoir, quel est le sujet et quel est le principe de l'être. Selon Aristote, par cela même que l'être n'est pas dans le général , il est dans l'individuel ; et, quelque parfait qu'il soit, il a toujours l'individu pour sujet. Mais quel est le principe et le type de l'être ? Ici le problème se complique. Il est bien vrai que l'être n'est ni dans le général, ni dans l'idée, ni dans l'unité abstraite, ni dans
■ B/ét., I. vil, C. (3. EwM yà? iHnatt» Aai iTiwv tw* mi6«X9u X(y»fu>wv. IlfÙT» fùv y«p eJMrx Ui«î tnôçH ^ ov]( ùnâf^i Si).u ' -ri a xaOol.su x»(v4v ' TEiûra yàfi Xiytrgi xtSi}.av % ic).iiscrii vicôfîvtn iti- ^xt. Ttvcï SU' ^ùoi'ci rvjr ' l^ai, i) yài ùicbvtwv i sùdivff. Ahovtù» i' oû-^ aiv» tt' iv-.; i' li ijoi, xo'i loD./.a :o5t ' içai ' «v -/if ;ji'a i, oûïi9>, 131 rs Ti !v iîvxt Iv mt <Atà îv. En oùffi'i J.i'yttoi -h pr, loO'
la matière ; qu'il est seulement dans l'individu. Mais peut-on en conclureque c'est l'individu, en tant que tel, qui le constitue? C'est ce qu'Aristote n'a jamais pensé. Étant donné l'individu, sujet unique de l'être, Aristote le décompose en ses deux principes (il ne s'agit encore que de l'être sensilile), la matière et la forme. Or, qu'est-ce que la matière par rapport à l'individu? un principe d'indétermination. Qu'est-ce que la forme? un principe de détermination. Parla matière, l'individu n'est que possible ; c'est par la forme seule qu'il est réellement, car il n'est que parce qu'il est tel. La forme n'est pas seulement un des principes de l'être pour l'individu ; elle en est le principe unique. En sorte que si on voulait, comme le dit Aristote * , comparer sous le rapport de l'être la matière , la forme et le sujet individuel qui en résulte , on trouverait que la forme vient en premier lieu , puis le sujet , puis la matière '. Ainsi l'individu comprend l'être sans le constituer ; ce qui le constitue exclusivement, c'est la forme : or, la forme n'est pas elle-même individuelle, comme le sujet , mais générale , puisqu'elle est un principe. Elle n'a de réalité, il est vrai, que dans l'individu, comme tous les autres principes , la matière , le moteur , la cause finale , et elle doit en être considérée comme inséparable; mais elle n'en est pas moins, dans l'individu même , le principe de l'être * .
' Met., I. vil, c. 6.
-I/rt., 1. vil , 0. 3. Kal yàp TÔ )^upi;ni xa'i tiit ti \tttvy^ni
* .Wrt., 1, Tii ,p. 6. Kïiirmwyàiisiinfo^s foiiîiTïoii tb( iawroâ
Maintenant le principe de toute essence, ta forme estelle le genre ou resp''ce ? Platon et Aristote , fidèles a. l'esprit socratique , fondent la science sur l'universel ; tous deux ils cherchent dans l'universel l'essence véritable des choses; mais, parvenus à ce point, ils se séparent , et dès lors une opposition profonde se manifeste dans toutes les parties de leur doctrine, dans la méthode, dans les principes, dans les résultats. Platon abstrait et généralise ; Aristote définit. L'un se préoccupe des ressemblances, l'autre des différences. Pour Platon , la science consiste surtout à embrasser ; pour Aristote, à. circonscrire. I-e principe des individus est pour celui-ci ce qui les détermine, la forme ; pour celui-là, c'est ce qui les contient, l'idée. Tandis que Platon , poursuivant l'essence dans le vague domaine du général , c'est-à-dire du possible , perd de vue la réalité, Aristote s'y attache et s'y maintient, par cela même qu'il s'est tout d'abord enfermé dans les limites précises de l'espèce '. Le genre avait éloigné la science de la réalité, l'espèce l'en rapproche, et c'est ainsi que le principe péripatéticien rétablit entre les deux mondes le lien supprimé par le principe platonicien. Mais, pourrait-on dire, la dilférence est-elle réellement si grande entre le genre et l'espèce , entre l'idée et la fornip? Le genre ne devient-il pas espèce,
BÙcia;, lai ri Tt y,v «ïw i.îytTai intt y, i.-.'içri BÙai'a [bid., p, fi. Kl T[ il) T9ÙTUV TÙv iiywi K xo'i tbvt'^ où larà ^ufiSi^iô; BÙtii txïçi/ nt'i ti. Ti liv rTïai ■ nM ÎTi jF 1(1 iiciVaiOii ïtaçat routa ici tt
' !/('/., I. VII, c. 12. Ki 1^1 TTvra sûtu; ly^tt, yanf*< 5ti t, ti-
AMSTOTE. 51
et l'e^èce genre, selon le point de vue de l'esprit? El comment Aristote a-t-il pu traiter avec un tel dédain une doctrine k laquelle il aboutit en deiiiiëre analyse? Ce serait mal comprendre la peiiséed'Aristote que de ne voir entre Vidée et ta forme que la simple diOérence logique du genre et de l'espèce. Platon et Aristote diffèrent profondément dans la manière d'entendre l'essence ou lâtre. L'essence d'une chose pour Platon est tout ce qui l'enveloppe et la contient ; pour Aristote, c'est ce qui la détermine et la définit. C'est parce qu'elle est un principe d'identité que Vidée est pour Platon le principe de l'être , l'être par excellence. Pour Aristote , cette propriété de l'idée est précisémeijt ce qui en fait une pure matière , un non-être. C'est parce que ]a. forme est un principe de détermination et de différence qu'elle est l'essence , l'êti'e véritable. Ainsi la différence des deux points de vue est telle que ce qui est l'essence pour Platon est la matière pour Aristote , et réciproquement. Un exemple fera ressortir cette opposition. Soit un homme quelconque, Socrate ou Callias. Pour Platon, l'essence de l'homme sera ce qui le contient et l'enveloppe, l'idée (Tanimal ,et plus encore l'idée supérieure d'être. Car, selon la dialeclique, plus on s'élève dans l'échelle du géuéral , plus avant on pénètre dans l'essence. Pour Aristote, au contraire, l'essence de l'homme sera ce qui le détermine et le distingue des êtres compris sous les genres supérieurs ; ce sera l'attribut ou l'ensemble des attributs qui constituent son caractère Aumam, sa nature d'homme proprement dit, soi» l'entendement, la volonté, la raison, en ce qui concerne l'imo, et, en ce qui
5ï INTRODUCTION. LIVRE I.
concerne le corps, tel ou tel caractère propre h. son organisation. Ainsi, ce n'est point à l'espèce, en tant qu'espèce , que s'attache Aristote , c'est à l'espèce , en tant que différence. Son procédé constant est la définition. Or, la définition n'expose point la pensée, comme le faisait l'abstraction platonicienne, à se perdre dans le vague et dans l'infini ; en la tenant fixée sur la nature propre de l'être qu'elle considère, elle rempêche de s'égarer dans les attributs trop généraux, ou de s'enfoncer dans les caractères purement accidentels el individuels de cet être. Il n'est point à craindre qu'Aristote se perde dans les singularités, comme Platon s'est perdu dans les généralités. Aristote ne considère pas tout caractère spécifique et différentiel comme l'essence du sujet : « Quand l'élément spécifique n'est qu'accidentel au sujet, comme le blanc ou le musicien , bien qu'il signifie deux choses alors , il n'est pas vrai de dire qu'il est identique avec l'essence du sujet *. » Ainsi la définition maintient sévèrement la pensée entre le genre, où elle ne trouverait qu'une science vague , et l'individu , oii elle ne peut trouver aucune science. En un mot, le principe .d'Aristote , ta forme ou la différence, est un point fixe el parfaitement déterminé ; et la pensée n'est pas condamnée à poursuivre indéfiniment une essence qui ,
Met., 1. vil
fi.TÔ
St y.«
ta trjjiÇt^r,
: ^tyôfi"
5V , cTsv ri
iJUtFIW fl )lU»W
■rt^'.T
viiC mtathtrit où
X èXvQii
(iriiï û; n
wri tû te w .T»!
xa
oiTi.
Ibid.