‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 3)Chapitre 14 sur 24 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Philosophie des Pères de l'Église. Saint JiisUn. 4thénagore. Tatlen. Tertnllien. Éeole ehrétienne d*iiïexandrie* Htdmt Clément. Origène. IpUlnenee de la pfallasophle grecque sur la théologie chrétienne* Athanase* Symbole de TVleée.

Il ne suffisait point au Christianisme d'avoir échappé aux dangers de la Gnose ; il fallait qu'il poursuivît le développement de sa doctrine , jusqu'à ce qu'il fût parvenu à satisfaire l'esprit humain sur tous les grands problèmes théologiques , cosmologiques et psychologiques. Il avait bien pu s'inspirer jusqu'à un certain point des riches dodrines de la Gnose ; mais il avait dû en repousser les tendances. L'expérience de la Gnose avait été décisive ; elle avait montré que ce n'était point

m INTRODUCTION. LIVRE Ih

de rOrient que devait venir la direction du mouvement chrétien. Cette mission était réservée à un autre esprit et à d* autres doctrines. Le Christianisme ne pouvait devenir la doctrine universelle, la religion de Thumanité, qu'à la condition d'en représenter toutes les grandes tendances, et de réunir les types éminents de Tesprit humain. l<a Gnose unie au Christianisme, c'était toujours rOrient , c'était le génie contemplatif du haut Orient , exaltant le génie moins mystique et plus pratique de la race juive. Mais ces deux tendances, d'ailleurs distinctes , étaient plutôt les degrés divers d'un même esprit que deux esprits différents ; en se réunissant , elles ne pouvaient aboutir à une complète représentation de la pensée humaine. ~ Pour accomplir sa grande destinée , le Christianisme avait besoin d'une autre alliance et d'une autre direction. Il trouva l'une et l'autre sans sortir de l'Orient. Déjà , quand la nouvelle religion se répandit sur les bords de la Méditerranée, la philosophie grecque y était établie depuis longtemps. Le Christianisme s'allia promptement et facilement aux doctrines grecques, et transporta de Jérusalem à Alexandrie le centre de son développement et de son action. Désormais, c'est d'Alexandrie que la lumière et le mouvement rayonneront comme d'un grand foyer sur toutes les Églises chrétiennes, sur Jérusalem , sur Antioche , sur Athènes, sur Rome. La mission de développer, d'expliquer, de formuler et d'enseigner le dogme a passé des Juifs aux Gentils ; les vrais successeurs des apôtres , les vrais docteurs chrétiens seront des philosophes des écoles grecques d'Athènes et d'Alexandrie. La nouvelle religion parle toutes les langues; mais pendant un certain temps, la

langue grecque sera l'organe par excellence, Torgane officiel en quelque sorte de la théologie chrétienne. C'est entre les docteurs grecs seulement que s'agitent les difficultés de doctrine , et c'est Alexandrie qui donne le mot à toute la société nouvelle.

Le Christianisme, en abordant le monde grec, devait y rencontrer des sectateurs et des adversaires également versés dans toutes les parties de la philosophie grecque. Dès lors, en même temps qu'il avait à satisfaire l'esprit curieux et spéculatif des uns, il lui fallait réfuter, les objections et les accusattions des autres. C'est à cette double nécessité que répondent les écrits des docteurs dits apologistes et Catéchistes. Cette distinction ne signifie point que ces docteurs se vouent exclusivement, les uns à la défense et les autres au développement de la doctrine ; elle indique seulement la prédominance de l'apologie ou de l'enseignement dans les livres des écrivains sacrés.

La lettre à Diognète est le premier écrit qui signale l'apparition de la philosophie dans la doctrine religieuse ^. Cette lettre n'a dû précéder les livres de saint Justin que de quelques années. L'auteur inconnu y condamne toute doctrine et tout culte qui n'a pas pour objet Tinvisible et le supra-sensible 2. Ainsi il enveloppe d'un blâme commun les superstitions des Juifs, le culte des idoles chez les Gentils, et les systèmes philosophiques qui ont représenté sous des attributs matériels le principe divin. Il n'y a de vrai principe que l'âme , la raison , l'intelligence. Le véritable culte du

^ Cette lettre se trouve dans un recueil comprenant les ouvrages de saint Justin, d'Athénagore, de Tatien et de Théophile. ^ Saint Justin, p. 236. Lettre à Diognète.

Î26 INTRODUCTION. LIVJIE II.

chrétien, c'est le culte de Tesprit, et sa vraie palhe est le ciel. L'âme fait toute Tessence et toute la nature de rhomme ; son corps n'est qu'on vêtement. Ce que l'âme est dans te corps, l'Église l'est dans te monde ^* L'âme liabite le corps, sans en venir; de même l'Église séjourne dans le monde, ayant son origino ailleurs. Celle-ci est encliatnée au monde, comme celle-là au corps. L'âme aime la ctiair qui ta liait , et y prodifit et entretient le mouvement, ia chaleur, la vie ; de même l'Église aime, vivifie, conserve, inspire le monde, qui la calomnie et la persécute. JusquMci, peur s'instruire et se diriger dans la voie du bien, les hommes n'avaient eu que la tradition ou la philosophie, reflets plus ou moins éclatants de la vérité , lorsque Dieu M descendre sur la terre la vérité elle-même, le Verbe, pour qu'il établît à jamais son siège dans le coeur des hommes ^. Le Verbe n'est pas un simple messager de Meu, un ange ou un archange : c'est le Fils même de Dieu, le médiateur par lequel Dieu communique à tout l'essence et la vérité , la vie et ia lumière. « C'est par lui que Dieu a tout créé, tout déterminé ( optï^eiv ) *. » Ce Verbe , architecte et Démiurge du monde, est co-éternel h Dieu : seulement ce n*est que lorsque la mesure du mal a été comblée dans le monde qu'il s'est incamé pour racheter les hommes. Dieu ne se révèle que dans son Verbe, et. la foi, c'est-à-dire la croyance au Verbe incarné, est le seul miroir où Tâme

> Ibid., p. siao.

^ Ibid., p. 237. EyxaTf^T/îpcÇc raTçxa(,8tQuç aurcov.

* Ibid., p. 337. Ov, xaOatrgp «v xt; thdctttv, âv6pwirdtç UTnfîpcTvjv Ttvà irc/ai^ac, ^ ôcyycXov» ^ ap^ovta..., àXk ' avirov t«v rtyytTrrf xûit ^yjptoupyov Twv oXciiv.

puisse contempler les profondeurs mystérieuses du Dieu suprême *. C'est cette révélation de Dieu par le Verbe qui permet à l'âme de se rapprocher, par l'imitation du Verbe, de la nature divine.

L'esprit philoi^phique est manifeste dans cette lettre. La philosophie y est considérée comme une introduction à la foi , tout aussi légitime et tout aussi efficace que la tradition; elle est pour les Gentils ce que la tradition est pour les' Juifs. Nulle part il n'est fait appel à l'autorité des Apôtres. C'est la vertu morale et pratiqué de la nouvelle doctrine qui en révèle à lauteur la divine origine. L'esprit platonicien n'y est pas moins sensible. Cette tendance constante à tout ramener à Tâme, à la raison, à l'intelligence, comme aux seuls vrai^ principes des choses , cette séparation profonde des deux principes de notre nature, cette imitation de Dieu proposée comme la vraie loi mofale, cette conception du Verbe comme architecte et Démiurge du monde, tout y révèle l'inspiration du Platonisme.

Toutes ces idées, indiquées seulement dans la lettre à Diognète, sont reprises et développées avec force par saint Justin, le premier docteur connu de l'Église. L*indépendance philosophique de saint Justin se montre clairement dans ces paroleâ : « Ce n'est ni Moïse tïi la loi qui est le fondement de notre espérance 2. » C'est la fot en Jésite-Christ. Saint Jurstin» a été conduit à cette foi par la répugnance que lui inspiraient le culte des idoles et toute cette mythologie célé-

^ Ilid., p. 239. O? itfcoi XoyiffOcvreç vit* «ùtou fyvw^av itocrpoç 2 Tryphon, p. 44 4. HXiri-yofjutv yt ou 9ià Mw^emç , où^ 5(ot toû

VOflOU.

«28 INTROm CTION. LIVRE H.

brée par Homère et par Hésiode. « Le roi que nous honorons , nous autres chrétiens , ce n'est ni la force du corps, ni la beauté des formes, ni les avantages d'une naissance illustre , mais une âme pure et revêtue de sainteté *. » Ces paroles révèlent un sentiment nouveau et tout chrétien. Le spiritualisme de Platon n'excluait, comme on sait, ni le culte de la forme, ni l'enthousiasme de la beauté. Du reste, saint Justin considère la philosophie de Platon comme la seule qui puisse conduire à la foi. Le Péripatéticien fait de la science une pure spéculation; le Stoïcien, plus désintéressé , manque d'élévation et néglige la théologie ; le Pythagoricien arrête trop longtemps l'esprit sur des études scientifiques, et veut qu'on sache d'abord la musique , la géométrie , l'astronomie ; le Plato ^ nismeseul prépare à la vraie contemplation de Dieu, et la doctrine des idées prête des ailes à la pensée K Toutefois, l'intelligence humaine ne peut réellement apercevoir Dieu qu'à travers son Verbe : or, la foi au Verbe n'est point un fruit de la philosophie ni de la tradition ; c'est un don de l'Esprit saint ^, lequel inspire tous les horiimes et dans tous les temps, de même que le Verbe les éclaire d'une lumière continuelle et universelle. Le Verbe est la raison intérieure , le principe de vérité et d^ perfection que tout honmie porte en lui-même comme une semence divine. Tout le genre humain a

^ Orat. ad Grœcos^ p. 4. Ayro; yàp i^v (pa^tXcuç a^Ôoproç) oy poùXcToct 9(i>|uiaTCi)y ftXxY}v, X7.t tÔttwv t\}p.opffiotvt o^^s cvycvctaç (ppjTiCfxy, àWU ^^nj-j(YiV Te xaO^pàv, huioTfixt TfT«;^ifffii£vif)v.

* Dialog. (iK^ec Tryphon^^, 403. Kai f*tfpc{ cyô^pot r^ twv âwfjairui'/ vo^atç, xa'j y/ 3-(b>p(a twv iSs^v à/CTTTcpoii fjiac tyîv ctfpôvnap.».

3 Tryphon, p. 105.

PHILOSOPHIE DEi^ PÈKË8 DE UÉGLISE. 220

toujours participé du Verbe divin, et tous ceux qui ont su vivre constamment dans cette participation sont Chrétiens *. Saint Justin appelle à l'héritage des biens éternels les hommes de tous pays , libres ou esclaves, qui ont cru au Verbe et qui ont connu la vérité annoncée par les prophètes et les sages, et compte au nombre des élus de Dieu , Socrate , Heraclite , Musonius aussi bien que tes patriarches de Tancienne loi. Quel est donc l'avantage qui distingue le chrétien du philosophe? C'est que la philosophie n'a jamais conim le Verbe qu'en partie , tandis que la foi nouvelle le comprend tout entier, c'est-à-dire en intelligence , en âme et en corps ^. Le Christ est la seule révélation complète du Verbe.

Telle est la partie vraiment nouvelle de la doctrine de saint Justin. C'est la philosophie platonicienne appliquée d'une manière ingénieuse au dogme chrétien. Sa notion de Dieu paraîtrait fort remarquable, si on pouvait y voir autre chose qu'une réminiscence de la doctrine de Philon , dont les écrits étaient

• Àpol. prim., p. 74. Tôv Xpeçov irpcaTÔToxov toO B'coO cTvae t^cioc/Bviiuv^ luà irpocjunavuaa^v Xô^ov ovra, ou irav yivoç âv&pcdir(ii>v pcTtT^î'xat o( fxcTà Xôyou|3<(uaavTe;Xp(ç{ocyot tlatfifi^v âOeoc cvo/icad^j^av' oîov cv EXXr/^t fxh Sci>xpaTriÇ xat H/iotxXctToç, xat or oyiotoi ayroTç ' «v potpÇapocç Tt ÀCpaonjL xat Âvavtaç. Cetto épithète de barbare ^ appliquée aux patriarches, est remarquable dans la bouche d^'uxi père de VÉglise. On voit que ce docteur est un philosophe grec.

' Âpol. sec, p. 95. Aïoe touto Xoytxov to oXov tov ^ocvevroe ^c ' y,f*a; Xptçbv ycysvrvocc, xol\ ffwjuia, xact Xoyov, xat ^;^v ' ooot yctp xaXc5ç àcc c^eyÇavTO xat cufov ot fptko^Ufrtcœjrtç ^ vofioOïTrÎTOtvTCç, xarot Xoyoo ftipo^ tl)ptGt(o; xott Bttùpiuç èçt 7rovi)d(vTa auroc^. Ëttci^ ^e ov Travroe Ta Tou Xoyov lyvtaptçav, o; içt Xpiçoç, xott êvavTca touroTç iroXXoxic iTttov. .

230 INTRODUCTION. LIVftB II.

très familles aux premières écoles chrétiennes et que saint Justin cite fréquemment. Aucun nom ne convient au principe suprême de l'univers. Dieu , le Père , le Créateur, le Seigneur, ne sont pas des noms qui: désunissent son essence , mais de simples qualificaiions tirées de ses bienfaits et de ses œuvres K Ce Dieu ineffable est en soi inaccessible et incommunioable. U ne crée et ne se révèle que par un intermédiaire q\» est le Verbe, son fils premier né , Dieu lui^-niéme engendré par un acte de la volonté divine* Le Verbe est ainsi appelé parce qu'il transmet aux hommes les paroles de son Père ^. C'est une puissance qui ne peut être détachée ni séparée du Père , pas plus que la lumière sur la terre ne peut être séparée du soleil. Quant au Saint-Esprit, saint Justin n'en pai'ie pas autrement que Philon : c'est l'Esprit prophétique >, principe de toute connaissance pour les hommes^ comme le Verbe est principe de toute vérité. C'est à la source du Saint-Esprit que le chrétien puise les inspirations de sa foi. Cette théologie reproduit exactement celle de Philon. Dieu, le Verbe, l'Esprit, y sont, non point encore trois hypostases d'une seule et môme nature divine , mais simplement trois principes inégaux en nature et en dignité dont le premier seul est Dieu. « Nous plaçons , dit saint Justin , au second rang le Fils du vrai Dieu ^ et aiu troisième l'Esprit prophétique ^. » Il y a loin de là au dogme de la Trinité, Sur la divinité de' Jésus-Christ, saint Justin ne s'ex-

< ApoU., Sccund,, p. 92.

2 Tryph., p. 221. Kat ^sU ^tou ûwç vwapx«^- Philqn n'avait pas cpnsidéré le Verbe divin comjne Dieu. ^ Apol., Prim., p. 5<.

pUque pas formelleinent. 11 affirme bien avec les Évaiigélistes et saint Paul que le Christ est le Verbe incarné : mais quelle est la distinction des deux natures divine et humaine.dans le Sauveur, où finit le Dieu, où com* mence Tbomme? Saint Justin n'a pas même le soupçon de ces difficultés, qui suscitèrent plus tard tant de discusaiûns subtiles et mirent en péril le dogme nouveau. Il se borne à dire que rincarnation du Christ est un mystère. Tout en affirmant la divinité du Christ , il insiste sur la perfection morale de sa vie , et soutient que^ quand même Jésus-Christ ne serait qu'un homme» sa sublime sagesse lui mériterait encore le nom de Fils de Dieu.

Dans la question de ta création , le platonicien reparait , mais toujours à travers les doctrines de Philon. A l'exemple du philosophe juif, qui avait essayé de concilier sur ce point le Timée et la Cenèse , saint Justin fonde sur les paroles de Moïse la doctrine d'une matière préexistante à l'œuvre de la création ^. Selon saint Justin , l'âme n'est point une émanation de Dieu , mais seulement une œuvre de sa puissance. Elle n'est pas la vie , elle ne fait qu'y participer par la volonté de Dieu. Voilà pourquoi les âmes ne sont point immortelles par elles-naêmes ; l'immortalité est un don de la bonté divine K Ces idées n'appartiennent évi-

* * Apol., PrîM., p, 78. Après avoir oité Platon et Moïse pour en démontrer l'accord sur la doctrine de la création , saint Justin ajoute.: Qçc Xoy^ 3'fo\l ix twv ÛTTQXft^tvcav xat 7rj30^>7Xa>9fvrb>v $tà Mùèaitoq, ytyvtfvioQat roviràvra xocjuiov, xat IlXaruv, xat oî rav ta XcyovTCÇ. Kai rb xaXoujWvov cpiSoç irotpà toTç notYttcuçy tlf*^oBat tt^otcpov Otto Moyriiùç oièoLfUv, 2 Tryph., p. 22^

232 iMRODUCTWX. LIVRE IL

demment ni à Platon ni à Philon ; elles trahissent une origine stoïcienne et une intention manifeste de concilier la doctrine stoïcienne qui nie l'immortalité de l'âme avec le dogme chrétien qui l'affirme. Telle est la doctrine de saint Justin. Bien des origines diverses s'y laissent apercevoir ; le théologien s'y montre plus fidèle à la philosophie qu'à la tradition des livres saints: il puise à toutes les grandes sources de la science ; il emprunte à Philon et à la philosophie grecque, qu'il semble n'avoir connue qu'à travers Philon. De même que l'auteur de la lettre à Diognète , ce qui le frappe dans le dogme nouveau, c'est moins son origine que sa vertu morale et pratique. Au reste, ce mélange d'idées philosophiques et traditionnelles n'aboutit point à une doctrine ferme et systématique. Tantôt le philosophe considère la philosophie comme une émanation directe et légitime du Verbe , aussi bien que la tradition de Moïse et des prophètes ; tantôt le chrétien rapporte toute sagesse humaine aux livres saints..

Athénagore portç dans le dogme le même esprit philosophique que saint Justin, avec une érudition supérieure. Il est plus explicite et plus précis sur la Trinité : « Pour nous qui faisons peu de cas de cette vie, et qui ne sommes guidés que par le désir de connaître Dieu et son Verbe, et quelle est la communication du Fils avec le Père , et ce que c'est que l'Esprit, quelle est l'union des trois, et la distinction dans l'union de l'Esprit, du Fils et du Père^, etc. » Le principe des choses. Dieu, estunique, inengendré, éternel, invisible, impassible, infini, incompréhensible 2. L'intelligence hu-

» Athénag^, Lcg, pro Christ., p. 288.

' Ibid.. p. 286-287.

PlilLOSOPHlE DES PÈRES i>E L'ÉGLISE. 553

mains ne le contemple que dans ses manifestations, c'est-à-dire dans son Verbe et dans son Esprit. Le Verbe est la lumière qui illumine le monde; l'Esprit est la puissance qui l'inspire et le vivifie. Dieu crie, forme , conserve tout par son Fils. L'union intime du Père et du Fils fait que le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père. Et si, par un effort d'intelligence, on cherche comment le Verbe est le Fils de Dieu, on trouvera qu'il est le premier-né du Père : ce qui ne veut pas dire qu'il en ait été engendré un tel jour ; car Dieu, étant une intelligence éternelle, contient en luimême son Verbe, de toute éternité K Par la génération du Fils, il faut entendre seulement la production, la manifestation de la nature simple et immuable de Dieu. Quant à ce principe opérateur que les prophètes nomment l'Esprit saint, il doit être conçu comme une émanation de Dieu, s' échappant de son foyer et y retournant comme la lumière au soleil ^. Cette doctrine marque un progrès sensible dans le dogme de la Trinité ; car elle essaie déjà de définir avec précision les rapports du Père et du Fils , leur distinction et leur union. Toutefois elle est encore fort loin de la formule précise et complète à laquelle la théologie chrétienne atteindra plus tard. Dans toutes lès parties cosmologiques de la doctrine d' Athénagore , c'est le Stoïcisme qui domine* Dieu crée le monde par un acte libre de sa

« Atheiiag., Leg.pro Chrht., p. 287. npwrov yiyvr,fAa i7va« ra» irarpè oi»;^ a>; ytvofivjov , i$ «p^ç yàp o ^toç , voOç atètoq b»v , cT^^cv a*JTo; tv éocuTw rôv X6y«v, c c^ittç Xoy txbç wv.

Ibid.. p. 287. Kat to« xat «yro t6 tvffryoOv rôti tx^uvouvcirpotfriXtxtiç ay(ov irvtûfia, airoppotov tîvat tpoLf/h tôv 3»0, àtroppeov xat

volonté : il n'en avait pas besoin, lui qxû conaprend tout, et qui est tout à la fois lumière ioftcçessible, verbe par^ fait, esprit, raison, puissance K Attténagore conçoit le mande tantôt comme l'œuvre de Dieu, tantôt comme SB, substance même et son corps ^. Il attribue l'origine du mal à la matière, et emprunte aux Stoïciens leur i^héorie du principe ouitériel considéré comme un ensemble de forces vivantes , s'agitant en désordre et luttant contre le principe de Tordre et du bien, la raison ^ Dans sa doctrine, les démons ne sont que les puissances aveugles <de la matière : seulement Athénagore en fait des créatures de Dieu, tandis X[ue leJStoicisme les regarde comme inhérentes à la matière. Enfin Athénagore est le premier Père de l'É^ glise qui ait exposé dans un livre spécial une démonstration philosophique de la résurrection des corps^ Ce qulil y a de plus remarquable dans cette théorie, c'est l'habileté avec laquelle il sait faire servir à sa thèse les idées stoïciennes. Il tire ses principaux arguments tantôt de la fin de l'homme , tantôt de sa nature. Ainsi l'homme, ayant une fin par lui-même, ne peut périr ni dans son âme ni dans son corps ^. Ou bien encore , l'homme , étant une nature mixte , n'est ni àme ni corps exclusivement; donc, s^il est immortel,

Âthenag., p. 394. O yixàcfMÇy owjf' ùç^ojuttvtu row Swv yeyov£v. navra yàp h 3"e6ç içtv otOrèç owtw, ywç «iTcpôffCTOv, xodfAoç ti- Xctoç, irvcufMt, juvocfAtç, Xoyo;.

^ Itùd., p. 2t92. ETîc (wç UXirtÊv fn^i) rt/yn rw 3eov, ^oufia- Çwv auroO to xaXXoç, tw xr^iviQ icpô^ccjuic ' ci ri ovjta mù o£àfiai (ùç 01 «iro ToO iccptirarou).

3 Ibid.,p. 302.

* Ibid , p. 324-328.

PHILOSOPHIE DES PÈHES DE LIGLISE. 235

il Test également dans son âme et dans .son corps. Du reste > c'est le sentiment profond de Tunité de l'âme et du corps daniB la personne humaine qui fait le fond de toute cette démonstration : or, ce gentiment est cmitraire au Platonisme, et propre aux doctrines péripatéticienne et stoïcienne ^. ^

Les relations du Christianisme avec la société des Gentils et avec leur philosophie devaient puissamment concourir à raccompHssement de ses hautes destinées. Elles ouvraient â la pensée chrétienne des horisoùs nouveaux ; elles enrichissaient la tradition primitive des démonstrations et des théories de la science grecque. Mais en même temps ces relations exposaient le Christianisme à un double danger. En le forçant d'accommoder sa règle aux mœurs et aux institutions de la société grecque, elles pouvaient eu aifaiblir et en .énerver la vertu morale; en enrichissant son dogme d'idées philosophiques, elles tendaient à le modifier, à le dénaturer, à le convertir en pure philosophie, et h le livrer aux discussions et aux contradic*tions des écoles. C'est ce que comprirent tout d'abord un certain nombre de Pères de l'Église , surtout ceux qui , n'étant point Grecs de naissance ou d'origine^ n'avaient pas hérité des instincts de l'esprit grec et des traditions des écoles. Il s'opéra de bonne heure contre l'influence des mœurs et des idées de la société grecque une réaction dont Tatien , saint Irénée, Tertullien, peuvent être considérés, à divers titres, comme les principaux organes.

Tatien ne trouve pas la règle commune , telle que

1 Ibid., p. 324-^328.

236 mmODlCTiON. LiVRE H.

Pavait modifiée le contact du Chistianisme avec les Gentils, assez sévère, ni la vie ordinaire des Chrétiens de son temps assez pure. 11 proscrit le mariage et professe l'ascétisme le plus violent *. D'un autre côté , loin de reconnaître avec saint Justin la participation universelle et perpétuelle des hommes au Verbe divin et à TEsprit-Saint, il n'admet, même depuis l'avènement du Christ, qu'un petit nombre de privilégiés dans la véritable communion chrétienne ; les autres hommes n'en sont pas dignes. L'Esprit divin souffle où il veut. Ceux-là seuls qui en sont inspirés méritent le nom d^hommes ^. Une pareille doctrine ramenait le Christianisme à la Gnose ^ et le faisait dégénérer en une secte d'ascètes et d'illuminés : elle ne devait point prévaloir. La mission particulière de saint Irénée fut de combattre et de détruire ces funestes tendances dans l'Église nouvelle K L'homme est bon ou méchant, non par nature , comme l'avait soutenu Tatien , mais par choix. Par conséquent, toute nature humaine est capable du bien , et peut participer du Verbe et de l'inspiration de l'Esprit-Saint. Mais, d'un autre côté, saint Irénée n*est pas plus favorable que Tatien aux innovations dont saint Justin et Athénagore avaient donné l'exemple ^ 11 veut bien qu'on use de la philosophie, mais discrètement et sans modifier en rien la doctrine primitive. Ainsi il ne pense pas, comme saint Justin et

< Julien, p. S!46.

3 Ibid., p. 254. nvtO|jia Sk TcO 5cou iro^à nàçiv làv oux içt* 3 Saint Irénée mentionne Tatien comme chef d'une secte gnostiques, les Encratides, qui se propagea surtout où Syrie. * Irén., yédv Hœr.y 1. i,jjroœi/i, ^ Ibid., 1. Il t jjatsfm.

Athénagore, que le Verbe ait été communiqué à tous, aux Grecs aussi bien qu'aux Juifs ; il fait de la création un acte libre de la volonté divine qui tire le monde du néant , et il supprime l'hypothèse de là matière préexistante, sur laquelle ses prédécesseurs avaient paru hésiter. En un mot, saint Irénée est un esprit plein de nïesure et de sagesse, s'appliquant à maintenir le Christianisme entre deux tendances contraires qui pouvaient également compronàettre sa destinée, l'une en l'isolant du monde* grec , l'autre en L'y absorbant Mais enfm il n'en est pas moins un organe de la réac** tion dont Tatien avait donné le signal ; il y prend peut, tout en la modérant.

Le grand apôtre de cette réaction , c'est TertullieUr Dès le début de sa doctrine se révèlent ^nergiquement les répugnances de cet esprit ardent et étroit, mais puissant et original. Nul ne participe & la vérité sans Dieu ; nul ne connaît Dieu sans le Christ ; nul ne con^naît le Christ sans l' Esprit-Saint et la Foi. Or, de toutes ces choses les sages ne savaient rien. Leurs poètes , leurs sophistes et leurs philosophes ont puisé à la source des prophètes ; mais ils n'ont su en tirer qu'une vérité obscure et incomplète. La philosophie est superflue ou dangereuse * : c'est l'œuvre des démons ^. Après Jésus-Christ , toute curiosité devient insensée ; après l'Évangile toute science^ devient inutile \ La foi sulTit à tout ^ à tel point que celui qui la possède

* Tertull., Jpol., p. 47.

2 De Anim., c. i, p. 3. Philosophispatriarchis, ut ità dixerira, haereticorum.

* De Prœsc. hœr,, p. 8. Nobis curiositate opus non est post Christum Jesiim , nec inquisitione post Evangelicum.

ÎH ÎNÏRODUCTION. LIVRE H.

ne désire ni lire r Écriture, ni même recevoir le baptême. Si la philosophie aveugle , Tinterprétation des Écriluf es égare ; rien n'est plus incertain que le canon des Écritures, et il n'est pas d'erreur qui n'ait sa racine dans les livres saints *. Tant que l'homme est abandemfné à son libre arbitre , il peut et doit se tromper. Les hérésies tfrent leur nom du choix qu'elles supposent Le Chrétien n'a point à choisir ; il faut que la règle de sa foi soit simple , évidente , inflexible , impérative. Le Chrétien ne peut la trouver que dans la doctrine des Apôtres , dans la tradition orale plutôt que dans la tradition écrite. Et encore la vérité a beau frapper les yeux de l'esprit, les organes de la perception de la vérité sont trop imparfaits poufT ne pas l'altérer en la recevant. Les regards fixés sur l'éclatante lumière de l'Évangile, ITiomme peut encore se trompera La foi est k seule source de connaissance et la seule règle de croyance-^.

Il semble qu'en ramenant à la foi tout moyen de eovmaissanee et tout principe de cert-itude, TerfuUien condamne la doctrine à une absolue immobilité. C'est ici que se révèle dans sa profonde originalité l'esprit de Tertullien. Il entend que la doctrine se développe et se perfectionne; mais ce ne sera point par la science, qui ne peut que la corrompre et l'étottiTer sous la fausse richesse de ses théories ; ce ne sera pas davantage par l'interprétation des textes, qui engendre les divisions et les hérésies ; ce sera par l'inspiration , don spécial de Dieu et de l' Esprit-Saint. La foi , telle que la com-

» De Rdsnrr,carn,y p. 63.

' Jdf. Psfch,^ p. I. -^Adv, Marc, y c. iv, p. 2î.

PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE. Î3î>

prend Tertullien , n'est pas la croyance passive à une lettre morte; c'est le travail le plus énergique et te plus fécond de la pensée humaine possédée de TEsprit- Saint. L'inspiration véritable s'empare de l'âme , la ravit à son sens intime , à sa conscience , pour ^' élever et l'unir à Dieu K C'est alors que Fâme contemple led choses du monde divin. Cette contemplati(m nourrit la foi et développe sans cesse la doctrine, et devient fa source toujom^ féconde d'une révélation intime et d'u prc^ès incessant 2. Dieu a envoyé le Paraclet aux hommes pour les faire avancer dans la sages^ ; mais toutes tés natures humaines n'ont point été jtJgées dignes de le recevoir. Tertullien croit , avec les Montanistes , que le don d'inspiration est réservé k un petit nombre d'âmes privilégiées qu'il plaît à t'Esprit-Sïttnt de visiter *.

La foi ne nous instruit que des choses révélées : après la foi , la nature aussi est une source pure de vérité ^ une règle certeûne de jugement. Tertullietî déf^d avec énergie le témoignage des sen^ contre le scqjticisme de l'Académie; en tout ce qui concerne le monde sensible, et même Dieu, l'âme que nous tenonsi de la. nature nous atteste la vérité. I^e Bens intime dil divin est plus ancien que la révélation des prophéties, et la conscience d'un Dieu^ est la dot originelle de

» Adff. Marc,^ 0. rr, p. ^2» In causa nov» prophett» gratiœ ecstetn, td esl «neiitiam ; coturenire.

^ Adv, Psych., p 4 . Cum propterea Psracl&taœ misent Doi&initt, at,quofiiaBi buaiaiia oïeéiocritas omaia semel capsna non poterat, paulatim dirigeretur et ordinaretur et ad perfectom per* difcewtttr dkcFpltaaab iUo vioario Domini, Spirttu Saocto.

3 Adv. Fuydi,, p. \,

l'âme ** Plus son sentiment est simple, intelligible, universel , plus il est sûr et vrai. La nature est la maîtresse, et l'âme est l'élève ; Dieu est \e maître de l'une et de l'autre ^. La nature est le premier degré de connaissance ; la foi en est le dernier , c'est-à-dire le suprême. La nature est identique avec la raison ; tout ce que Dieu a créé est animé et raisonnable. La nature, l'âme, la raison , sont des termes synonymes dans la doctrine de Tertullien comme dans le Stoïcisme. 11 est déjà évident que cet esprit si original, cet adversaire si obstiné de toute philosophie, subit sur ce point l'influence irrésistible des idées grecques. On va retrouver des traces non moins manifestes de cette influence dans les autres parties de sa doctrine.

Dieu est le principe de tout ; il est le seul être que l'on puisse concevoir , indépendamment de toute relation avec l'espàipe et le monde ^. Tertullien lui attribue la raison et la conscience ^. Dieu en soi est le Dieu caché , inaccessible ; il s'est révélé aux hommes dans la personne du Verbe. Cette révélation n'est pas adéquate à la nature même de Dieu , mais elle est proportionnée aux forces de l'intelligence humaine. C'est un Dieu-Homme qui s'est révélé dans le Fils de Dieu, de

* Jdp, Marc.^ c. i, p. 10. Ante anima, qiiam prophetia. Animae enim a primotdio cônscientia Dei dos est, eadem, nec alia et in ^ypticis et in Syris et in Ponticis.

2 De Test.anim,^^,^, Magistra nature, anima discipula. Quidquid aut illa edocuitaut ista perdidicit, a Deo tpaditum est, magistro scilicet ipsius magistrœ.

3 Adif, Prax.^ p. 5. Ânte omnia enrm Deus erat, sohis, ip^e sibt et mundus et locus et omnia.

^ Ibid., p. 5. Habebat enim secum, quam habebat in i^emelipso, rationem suam scilicet, quœ ratio sensus ipsius est.

même que le soleil, trop éclatant pour être vu dans sa substance même, se laisse apercevoir dans ses.rayons *. Dieu a créé le monde de rien , par sa libre volonté , selon les archétypes de sa raison 2. Le Verbe n'est pas la raison même de Dieu; il en est, comme l'indique le mot, l'expression, la production extérieure ^. Mais si le Verbe est distinct de la raison divine, il n'en est point séparé ; Dieu le contient de toute éternité, comme il contient d'ailleurs toute chose dans son sein. Dieu crée par un acte de volonté ; le Verbe réalise la création voulue par Dieu. Le monde est fait pour l'homme, non pour Dieu. Déjà Tatien avait émis cette idée originale.

Tertullien rejette la distinction entre l'âme et l'esprit : rintelligence de Tertullien n'admettait guère que ce qu'elle pouvait imaginer; l'esprit, objet de pensée pure , et non d'imagination , était pour elle une chimère. Avec l'esprit, Tertullien rejette tout cet ordre de facultés supérieures par lesquelles le mysticisme de la Gnose et l'idéalisme alexandrin expliquent la communication de la nature humaine avec le divin. TertulHen entend bien que l'âme communique avec Dieu

» Jdv. Pra.v., p. 14. Ut invisibilem patrem intelllsamus pro plenitudine majestatis, visibilem vero filium agnoscamus pro module derivationis ; sicat nec solem nobis contemplari licet, quantum ad ipsam substantiam summam, qu» est in cœlis, radium ejus toleramus oculis pro temperatura portionis quap« in terram inde porrigitur.

2 Jfh. Herw., c 11 , p. 8, 9, iO. — De Anim,, p. 43. Dou» et alias nihil sine exemplaribus in sua dispositione molitus. pitradigmate platonico plenius.

^ Jdv. Prr/.r., p. 5.

;>V2 ÏNTRODI (/nON. LIVRE H-

et les puissances du ciel ; mais ce ne peut être que par une inspiration de l'esprit; en sorte que ce n'est pas Thomme qui s'élève, mais Dieu qui descend. L'homme est tout entier dans l'âme; l'âme est nécessairement corporelle , bien que le corps n'en soit pas l'essence. Tout en étant corporelle, l'âme est simple, uniforme, identique, indivisible, et enfin immortelle *. Le dogme de la résurrection des corps, si difficile à concilier avec le spiritualisme platonicien de certains Pères de l'Église, devient la conséquence simple et naturelle d'une telle psychologie. Tertullien ne concevait pas l'existence purement spirituelle de l'âme , pas plus dans la vie future que dans la vie actuelle. « Comment pourrons-nous chanter les louanges de Dieu , si nous ne conservons le sentiment et le souvenir de son bienfait 2 ? » Quant au mystère de la résurrection, il se rexplique d'autant mieux qu'à son sens le renouvellement de la nature est une véritable résurrection ^.

Ce n'est pas la chair qui est cause du mal , c'est l'âme , par l'abus qu'elle fait de la chair. Tertullien rejette bien loin toutes les idées gnostiques sur la chute des âmes, sur l'origine du mal, sur l'opposition des deux principes. Ne pouvant nier la chute du premier homme et le péché originel, il soutient que le péché, pour avoir obscurci la perfection primitive de l'homme, ne l'a point détruite , et que l'homme peut toujours la retrouver par les seules forces de sa nature ^. Le

^ Dr Anim,^ p. 1 4.

2 Di' MoNcg,^ p. iO. Quomodo gratias Deo in œternuoa caueiDus, si oon manebit io nobis seosus et memoria 4ebiti hujus? ^ De lie.surrcct. carn., p. 12.

* De Anim.y p. 41,

Christ est venu moins pour relever l'homme d'une déchéance radicale que pour l'élever plus haut, et le porter plus loin dans la voie de la perfection absolue. La révélation est un nouveau sens que Dieu a donné à l'homme pour atteindre la vérité.

Ce résumé rapide des idées de TertuUien suffit pour faire comprendre dans quelle réaction ce génie ardent entraînait le Christianisme. Si la nouvelle doctrine eût suivi ce mouvement, elle n'eut pas seulement rompu tous les liens qui l'attachaient à la philosophie grecque, elle eût abandonné les grandes voies de l'idéalisme pour un véritable sensualisme à peine relevé par le sentiment religieux. La doctrine de Tertulliçn était au Christianisme ce que le Stoïcisme avait été à la philosophie socratique, élevée si haut par Platon, Il abaissait et mutilait la pensée chrétienne, et, en prétendant l'émanciper du joug des idées grecques, lui coupait les ailes , et l'enfermait dans un naturalisme étroit. Au fond, ce qui domine dans les traités de TertuUien, c'est beaucoup moins l'antipathie pour les doctrine^ grecques en général que la répugnance invincible pour les idées platoniciennes et pour toute espèce d'idéalisme. Malgré son mépris pour la philosophie , il puise largement aux sources stoïciennes ; il en tire s^ théorie de la connaissance , sa doctrine de l'identité de la raison et de la nature , sa psychologie, sa physique. 11 est à croire qu'il en eût tiré aussi sa théologie, s'il lui eût été permis d'être conséquent. L'esprit d^ TertuUien est net, ferme, puissant par la logique, mai^ il manque de souplesse, de délicatesse et d'élévation. Il ne conçoit rien qui ne puisse se représenter; il nie toute réalité qui n'a pas forme et couleur , et la sub-

iU iNTRODrCTION. LIVRE tl.

stance lui échappe partout où il ne voit pas u» corps ; c'est une imagination plutôt qu'une intelligence. Mais quelle imagination ! quelle passion dans la polémique ! quelle éloquence dans les pensées morales ! quel éclat , quelle vigueur dans les descriptions de la nature! JN'est-il pas, malgré toute sa barbarie, le plus grand écrivain de la primitive Église? Antipathique au Christianisme par le côté sensualiste de sa doctrine , Tertullien était dangereux par le côté mystique ; cet ennemi de la philosophie était au fond un hardi novateur dans son entreprise de réaction. Il supprimait à peu près toutes les sources de connaissances légitimes ou illégitimes, profanes ou sacrées, et y substituait une seule chose, la foi, non la foi enchaînée à un texte, mais la foi libre , intime , soudaine , comme l'inspiration qui la donne. Voilà donc la doctrine de l'Église livrée à tous les caprices de la méditation individuelle ! Voilà le mysticisme de la Gnose qui renaît avec ses sectes d'inspirés et d'illuminés! Le Montanisme de Tertullien était un bien autre danger pour l'Église qu^ l'influence des doctrines grecques.

La réaction qui s'était déclarée contre la philosophie grecque ne devait point prévaloir, parce qu'elle était prématurée. Le jour n'est point encore venu où le Christianisme , ayant atteint à peu près son développement complet, n'aura plus qu'à préserver ses dogmes du contact des doctrines étrangères. Pour le moment, il a plus besoin de se développer que de se défendre , de s'étendre que de se restreindre , d'embrasser que d'exclure. Les premiers Pères de l'Église, saint Justin, Athénagore, Théophile, saint Irénée, avaient introduit quelques idées grecques dans la doctrine sainte;

mais ils l'avaient fait sans méthode et sans système, (^es emprunts semblent plutôt des souvenirs d'esprits cultivés qui ont passé des écoles grecques au Christianisme qu'une combinaison savante et profonde d'idées d'origine différente. D'ailleurs, ces Pères avaient laissé bien des problèmes à résoudre dans toutes les parties de la doctrine , en théologie , en cosmologie , en psychologie. Le dogme primitif distinguait nettement trois principes dans le divin , le Père , le Fils et l'Esprit ; mais il n'avait déterminé d'une manière précise ni la nature propre ni les attributs de chacun. Quelle est la nature du Père par rapport au Fils, et réciproquement? Comment le Verbe est-il médiateur et créateur? Comment révèle-t-il Dieu au monde et relie-t-il le monde à Dieu? C'est cequi restait à expliquer. Quant au Saint- Esprit, la doctrine des apôtres n'avait guère fait que le nommer. Sur l'homme, leChristianisme primitif était encore moinsexplîcite. 11 professait la résurrection des corps etl'immortalitédesàmes, mais sans indiquer les rapports de l'âme et du corps , sans énumérer les facultés qui dans l'homme se rapportent à l'une et à l'aulre substance, sans déterminer quelles sont les facultés propres à l'âme , et par quelle faculté l'âme communique avec Dieu. Enfin , sur l'origine du monde et sur le principe du mal , le dogme primitif se réduisait à peu près aux récits de la Genèse. Tout ce qu'il y. avait ajouté, c'est que le Verbe concourt à la création divine comme instrument. Mais en quoi et comment le Verbe seconde-t-il le Père dans cette œuvre? Qu'est-ce que la matièi'e? D*oii vient la chute de la créature? Estelle propre h l'homme seulement ou commune à tous les ctres créés? Est-elle un simple accident de la liberté

îU INTRODUCTION. LIVRE II.

ou une nécessité résultant de la nature même dé là créature? Toutes ces difficultés et bien^ d'autres attendaient une solution. Cette grande œuvre de développement et de perfectionnement de la doctrine n'était point la seule à accomplir. La nouvelle religîôtt se trouvait alors en butte aux attaques de deux sortes d'adversaires. Pendant que les philosophes païens tournaient en dérision les récits de l'Ancien Testament , les Juifs affectaient un profond dédain pour toute cette exégèse chrétienne , fondée sur la traduction grecque des Septante. Dans un livre étendu, dont Origène nous a conservé de nombreux fragments , Celse parcourait les livres saints , relevant avec soin tout ce qui prêtait à la critique ou au sarcasme , et signalait au mépris des Grecs ce(|u'il appelait les grossières superstitions d'un peuple barbare. D'un autre côté, les Juifs de la grande synagogue d'Alexandrie se vantaient de posséder seuls les vraies traditions de cette sagesse divine, que les Chrétiens n'avaient pu puiser qu*à la source impure d'une traduction étrangère. Déjà, il eêtvrai, les docteurs de la nouvelle religion avaient essayé de détruire ce redoutable argument , en couvrant la traduction des Septante de l'autorité toute divine du Saint- Esprit. Mais cette tactique, toute- puissante sur les croyants , demeurait sans effet sur les philosophes et sur tous les esprits éclairés parmi les Gentils. Où était la preuve de l'inspiration du Saint-Esprit dans cette œuvre récente? Et comment lui attribuer des modifications dans lesquelles l'influence de l'esprit grec était manifeste? Donc, pour des raisons diverses, ni la^ Juifs ni les Grecs ne pouvaient attribuer les altérations des livres sacrés à l'inspiration du Saint-Esprit.

Le Christianisme courait ainsi un double danger. Par la critique des philosophes , il risquait d'être confondu avec des traditions que la raison des Gentils traitait de superstitions; par le dédain des Juifs, il pouvait perdre le prestige de son origine divine. II fallait donc , pour répondre aux philosophes, faire accepter à la raison des Gentils cette tradition sacrée, objet des dédains et des sarcasnaes de la critique philosophique. Mais comment y parvenir autrement que par une interprétation libérale et philosophique de textes, laquelle s'attacherait moins à la forme qu'à la pensée, moins à la lettre qu'à l'esprit? D'une autre part, il fallait, pour répondre aux Juifs , tout en maintenant la traduction des Septante comme la seule base légitime de l'exégèse chrétienne, pouvoir la comparer avec le texte original , et montrer que les variantes expriment toujours au fond la même pensée que le texte hébreu primitif, ou même une pensée supérieure. Telle était la triple tâche imposée aux défenseurs du Christianisme : 1* fonder la doctrine en comblant les lacunes et en expliquant les difficultés ; 2^* établir l'exégèse chrétienne sur la connaissance des textes hébreux ; 3* réconcilier la tradition hébraïque avec la raison et la philosophie. L'œuvre était digne du génie des Pères alexandrins.

L'école chrétienne, fondée, dit-on , par saint Pantène, se développa rapidement au sein du grand mouvement philosophique et religieux dont Alexandrie était le centre principal. Sous la direction élevée de saint Clément et d'Origène , on la vit entrer en * communication avec toutes les grandes écoles et les grandes doctrines d'Alexandrie. Origène assiste aux

leçons du fondateur du Néo-Platonisme, et, d'un autre côté , des philosophes platoniciens vont entendre Origène. C'est à tel point que dans cette mêlée générale les doctrines s'effacent et les écoles se reconnaissent à peine. 11 se rencontre nombre de docteurs dont on ne sait s'ils sont chrétiens ou philosophes. Origène connaît à fond toutes les doctrines anciennes et nouvelles du Platonisme. « Il vivait, dit Porphyre, dans un commerce intime avec Platon. Les écrits de Numénius, de Cronius, d'Apollophane , de Longin, de Modératus, de Nicomaque , et des principaux Pythagoriciens , ne quittaient pas ses mains ^. » Ces communications intimes et profondes entre toutes les écoles et toutes les doctrines nous expliquent l'origine , le caractère et la portée des doctrines des Pères alexandrins. Si on veut bien comprendre saint Clément et Origène, il faut penser toujours à Ja Gnose, à Philon et au Platonisme; car ce sont là les trois sources auxquelles ils puisent généralement. Quant aux premiers Pères de l'Église , à saint Justin, Athénagore, etc., il ne paraît pas qu'ils aient exercé une influence notable sur la pensée des Pères alexandrins ; saint Clément et Origène ne citent jamais leurs écrits. Le mouvement qui se fait à Alexandrie les attire et les préoccupe exclusivement. Qu'avaient- ils besoin de porter leurs regards audelà? Alexandrie, en ce moment, c'était le monde entier.

Ce qui frappe tout d'abord dans les livres de saint Clément, ce sont les efforts qu'il tente pour émanciper le dogme chrétien du Judaïsme et pour le rattacher à

' Kusèb., Hist. ecrl,, c. iv, p. 19,

rHlL08Ul^HlE DES PERES DE L'EGLISE. 249

la philosophie. « La plupart, dit-il , redoutent la philosophie grecque comme les enfants les spectres , craignant qu'elle ne les détourne de la religion à son profit ^. » Déjà on a vu saint Justin et Athénagore , et en général les apologistes, rechercher les traces de la parole divine dans les poètes et les philosophes de l'antiquité. Saint Clément s'engage plus profondément dans cette voie ; il rejette énergiquement la thèse qui considère la philosophie grecque comme l'œuvre du démon ^ , et cite en témoignage de sa haute origine la vie pure et sévère des anciens philosophes. Il fait remonter, il est vrai, cette philosophie à la source hébraïque ^ ; mais il est loin de croire qu'elle ait corrompu ou même altéré le germe divin en le développant. Cet heureux larcin de la philosophie est une œuvre providentielle. Ainsi considérée, la science grecque est une préparation à la foi tout aussi légitime et aussi efficace que la tradition hébraïque ^. C'est le même Dieu qui a été reconnu et adoré par les Grecs , les Juifs et les Chrétiens : seulement , il n'a été donné qu'aux derniers de le connaître en esprit. C'est le même Dieu qui a inspiré les deux Testaments et doté les Grecs de la philosophie ; en sorte que l'éducation des trois sociétés judaïque , grecque et chrétienne , bien qu'elle ait été faite avec des instruments

^ s. Clém., Strom.y 1, vi , c. x , p. 780. Ol icoXXot <$$, xaSotTrtpoé

2 Strom,^ 1. I, c. XVII, p. 366.

^ Ibid., l. XI, c. I, p. 1^29.

* Strom,, 1. VI, CI, p. 76! .

I5Ô INTRODI CTION. LIVRE IL

divers, a le même principe et le même maître au fond *. Avant la venue du Christ , la philosophie était nécessaire aux Grecs ; depuis , elle leur est encore utile pour l'intelligence des choses divines. S'en tenir à la foi simple et nue , sans toucher ni h la métaphysique , ni à la logique, ni à la physique, c'est vouloir cueillir le raisin sans avoir cultivé la vigne 2. La philosophie ne prépare pas seulement à la foi par les connaissances qui lui sont propres ; elle éclaire de son esprit et dirige par sa méthode le chrétien dans l'explication et Tinterprétation de la parole sainte , laquelle est obscure , équivoque , semée de paraboles. La dialectique est d'ailleurs nécessaire pour la démonstration des vérités sacrées.

Quand saint Clément parle de la philosophie, il n'entend pas tel ou tel système en particulier. Malgré sa prédilection pour la doctrine de Platon , il accueille avec impartialité toutes les doctrines et professe l'éclectisme '. En effet, la vérité est une et l'erreur multiple. Semblables aux Bacchantes qui ont dispersé les membres de Penthée, les diverses sectes de philosophie , soit grecque , soit barbare , éparpillent en fragments l'indivisible lumière du Verbe divin *. Donc,

^ Strom.^ 1. VI, c. V, p. 761 . A«ayôpocç ^z irai^cyjuicvwv ^taOrixatç,

TOV £VÔ; XUptOU Ovrwç, évOÇ XUptOU pTifXTLTl.

'^ Strom,^ 1. I, c. IX, p. 341.

^ Strom.^ c. I, p. 338. ^iXo^o^iav ^ oi; tyj^ ç-cotxriv Xey«i> , où^ TT/v nXaT<ii>vcxviv yj tyîv ETTtxoupeéov tc xai ApeçoTcXexriv, otXX' ocra i(pyy-wti irotp* txoLÇTf rw aépeacwv tovtwv xaXîç, ^txatowvifîv ^cr' cù^i- Sovç crrt^rijuivj; èxôtôâaxovTa, toOto T-j^Karj t6 cxXcxicxô,/ yeXoîoytocv

* Slrom.y 1, I , c. IX , p. 348. Mta; t9^./uv l\>9r,^ r^ç «Xy/9eta?' tô

PHILOSOnilE i)Eî^ PÈHES DÉ L'ÉGLISE. 251

pour contempler plcfineirient le Verbe parfait , il faut recueillir et réunif tous ces fragments*. Du reste, Fesprit libéral de saint Clément fait concourir, comme préparation à la foi , toutes les sciences aussi bien que tous les systèmes philosophiques , la musique , Tarithmétique , la géométrie , l'astronomie , montrant pour quelle part et dans quelle mesure chacune d'elles peut contribuer à la science suprême *. Quelle est cette science ? Dès le début de la doctrine de saint Clétiienl , l'origine gnostique de l'école alexandrine se manifeste. La fin dernière de la philosophie et de la religion , de la science et de la tradition , c'est la Gnose. Le gnostique est celui qui parvient à ressembler à Dieu dans la mesure des forces humaines *. La Gnose est un idéal auquel l'âme n'arrive que par degrés ; elle part de la sensation , et passe par la philosophie et la tradition comme par une démonstration nécessaire pour parvenir à la Foi. Qu'est-ce que la Foi? Sur ce point, la pensée de saint Clément, bien qu'obscure et incertaine, est très remarquable. La Foi est l'intuition des principes, la perception de ce qui est supérieur à la démonstration ^ ; toute science démonstrative a sa

ÉXX^vixriç aip^orctç, kxaçn oirep IXap^ev, wç wa^av ovx't t%-j àXrjOctav ' ywxoç $' oT|iAa«, àvaroXxj Travra ywrtÇcoOw.

« Ibid., 1. I, c. ix, p. 349.

« Strom.,1 VI, c. X, p. 780.

3 Strom,^ 1. III , c. XIX, p. 480. O pc^oû^cvoç rôv â-tov xa9ô7cv oéovTf.

* Strom,j l. II, c. II, p. 432. ïliçiç Stf r^ ^««ÇaÀXou^ xevtiv xat PotpÇapoy vojjiéÇovTtç ÊXXr/veç, irp6X>:4«? «oûoéo; èç-<i 5c5^tÇffaç «ïu^xarâOcat; cÀTTtsOfxtvwv vTrôracrt^, îrpoypiaTwv tXeyxoç où |3>€TtOMC/wv.

252 INTRODUCTION. LIVRE If.

racine dans la Foi *. L'existence de Dieu est un objet de foi et non de science 2. La Foi est une grâce, non de la nature , mais de la raison divine ; c'est une vertu supérieure par laquelle Dieu se fait sentir à nous. La philosophie et la tradition ne peuvent seules nous conduire à la Foi. Sans la pratique et le sentiment moral , toute science , philosophique ou religieuse , est vaine. Nous ne comprenons la volonté de Dieu qu'en l'accomplissant *. Si élevée que soit la Foi , elle n'est pas encore la Gnose. Toutefois elle n'en diffère pas essentiellement ; elle en est le premier degré. L'une et l'autre connaissent le Fils. Mais la Foi croit à l'incarnation , à la passion , à la rédemption du Fils. La Gnose connaît le Fils comme Fils de Dieu , et par le Fils connaît la nature du Père^. Mais tout de même que le Fils n'est pas sans le Père ni le Père sans le Fils , de même la Foi n'est pas sans la Gnose ni la Gnose sans la Foi ; car si la Foi prépare la Gnose , la Gnose suit nécessairement la Foi ^.

La Gnose est le suprême degré auquel l'âme humaine puisse atteindre. Celui qui s'est élevé jusqu'à

' Ibid., 1. Il , c. IV, p. 433. H plv yàp iv:tç-/,fxn ^ t^tq âno^iix- TtXT} * Yi ni(ri^ ^, X^f*'-; ï^ dévaTro^stxTwv cîç t6 xcxGôXou (xva€{Ça^vj7a To otirXoOv, ô ouTc aùv GXri e^tv, ovté ûXvjj ouri uttô uXtjç.

* Ibid., 1. IV, p. 633. (.) ^Iv oyv Bùç avaTro-înxTo; wv ovx ïçrj CTrffpîf/ovfxor.

^ Ibid., 1. I, C. VII, p. 338. Aa-ipcà yàp -h Wa^xaXîa tîç ^io«- Çfta; • xa^t^ & r, irtVt;. ÏToeoOvTCç yàp tô 5cXifîjia ToO ^«oO, tô 3c-

}.Y,fÂX y(VW(TrOU£V.

* Strom.,], V, c. I, p. 643.

* Strom,^ I. V , c. I , p. 643. Hh «5c wrt y, yvw<Tt; aveu niçtta; , ov9 Yt niç'q a-iVi yvcôae&S'- Où /utriv ovos o 7r«T-/}j& aveu uloy * ava yàp Tw TTxTrip, vioO TcotTrip.

la dignité de la Gnose devient égal aux anges. Tout radieux et tout éclatant de perfection , le Gnostique s'élève au saint amour et à la divine quiétude , se plaçant ainsi à côté des apôtres , au-dessus des simples croyants *. C'est alors que l'âme s'unit à Dieu et devient Dieu elle-même. En ce sens , le Gnostique est un vrai fils de Dieu, non pas un fils immédiat toutefois, puisque entre Dieu et le Gnostique il y a toujours le Christ. Mais enfin telle est la vertu de la Gnose , qu'elle ravit l'âme dans le sein de Dieu, au-delà de la hiérarchie des anges *.

Il n'est pas donné à l'intelligence humaine de connaître en soi le principe suprême des choses; nulle définition ne peut le saisir, nulle pensée ne peut l'atteindre. On n'arrive à le concevoir que par abstraction, c'est-à-dire par l'élimination complète de tous les attributs moraux et physiques des êtres créés. De cette façon, si on ne peut dire ce qu*il est, on peut savoir ce qu'il n'est pas ^. En soi il n'est ni le Bien, ni l'Un , ni

» Strom., 1. VI, c. XIII, p. 792. (.) xotvyv //cr/xoïraOrîdaç xà TToura, xoù clç àiraOe«xv pxXiryiaaî* avJiQffaç rt cîç cOirot'ov yvwç-txrfç

)dc/uiira)v xarà ttjv tvcpy caéav, viriu^cc tÇ yvwjci rij 5exotta 9t* ayawTéi

^ Strom.^ I. IV. c. XIII, p. 797. Outw; ^uva^tv ).a6o07ot iuotaxiv % ^j^u^v)) .ucXera tooec Ocoç * xax6v plv où^v âXXo, ir).T}v oyvoiotr, tiéon vojui^l^ov^ot, xat TYjç p/î xarà tov ooOov Xôyîv cvtpyctoeç ' oui <5é î^yoï^i^- To07« CTct iràît tw 0t&), 5t'àxo^ç ô'xatotçxal à,(xyv(âat<oç ^ciot;, 5fà Çr^Triacw; oXiqGovç, ^eoe irp09«)opaî aycaç, ^t ' cv;^ç ^axapt<^(; ' atvcOva, rjfiy oZtja , cvXcyoyjja , x}/aXXouca , ov ^lopt^CTott totc toO GcoO xa6 ov- ^c'va xoftpov t5 Totale vj'^X^!.

' Strom.^ c. V, p. 582. A^iXôvtcç |uib toO ffw|ui«To; xà? ^ytexà;

454 INTBOMCTION. LIVRE II.

rÊtre, ni l'Esprit, ni le Père. Le nom qui lui convient le mieux , l'Un , ne définit pas son essence , mais exprime seulement la simplicité absolue de sa nature. Quant aux autres dénominations , elles sont toutes empruntées aux rapports que Dieu soutient avec les choses. Lorsqu'on en vient à considérer Dieu sous ce point de vue , on lui attribue la Bonté. Faire le bien est la nature de Dieu , comme c'est la nature du feu d'échauffer et de la lumière d'éclairer ^. Seulement, Dieu produit le bien librement , tandis que le feu obéit à l'aveugle nécessité ^. La volonté de Dieu est une œuvre, et cette oeuvre est le monde ^. Dieu étant le Bien , tout ce qu'il produit est bon. La plus infime de ses productions, la matière, est encore bonne: c'est le dernier degré du Bien. On prétend à tort que d'une matière mauvaise sort une nature mauvaise , engendrée par un Dieu vengeur ^, Si la génération est un mal , il faut dire que le Seigneur qui participe de la génération , que la Vierge qui l'a engendré sont dans le mal ^. C'est ne pas comprendre Platon que de croire qu'il ait conçu la matière comme le mal absolu , comme le principe même du mat Que parle-t-on de laideur et de difformité à propos du corps ? Est-il une

* Ibid., l. I, c ivii, p. 369. ^ciçyàp^ wç ccircTy, ournî T©v0foO, «i>; rou YTupo; t6 B'epjjta^veev, xoù roO ^ro; tô ^u>t(Ck<v '

2 Ibid., 1. VIII, c. VII, p 855. Owrc yàp o 0c6; ajcwv âyocGp;, ov T|iôirov tô icwp d'epfiiavTuôv * cxpwatoç ^c rj twv otya6çî>v ^Toi^oatî otvrô).

3 Pœdag.^ 1. i, p. 414. Oç yix^j xô 5cXr^|jia aùroO cpryov c^-i, xoti T9VT0 xôerpoç ovojjiatÇcTat.

* Stiom.^ 1. m, c. m, p. 516. Â).X' oî pb àtrè Mcxpxfdivo; y'V^o xaxYiV ex XI wXr/ç xax^ç, xott ix ^ixatou ^cvopn'v>?v A'/;pj9'J|iyoO.

^ Ibid., 1. m, c. xvii, p. 558.

PHILOSOPHIE DES PÈRES OE LÉCiUSE. 255

matière sans forme ? Est-il une chair sans vie et sans âme? Or, la beauté n' est-elle pas un attribut inséparable de la forme et de Tâme ? Quand on regarde à travers le pur amour, ce n'est point la chair, c'est l'àme qu'on aperçoit , l'âme qui est belle , et alors on admire le corps comme une statue dont la beauté n'est qu'un reflet de l'art de l'ouvrier et du modèle sur lequel il a travaillé *.

La théorie du Verbe n'est pas moins profonde. Dieu est l'unité absolument simple , et ne peut être conçu dans un rapport quelconque avec la pluralité. C'est qu'il est inaccessible et incommunicable par lui-roênie. De là la nécessité d'un médiateur qui relie le monde h son divin auteur. Ce médiateur est le Verbe , Fils de Dieu. I^ Verbe n'est pas simplement la production extérieure de la pensée divine, comme semblerait l'indiquer le mot, mais bien la sagesse et la bonté mém^ de Dieu dans sa suprême manifestation 2, c'esten queU que sorte la face même de Dieu , co-éternelle et Bàéquate à sa nature ^. Le Père et le Fils ne font qu'un et se confondent en un seul Dieu \ Philon n'avait eouiçii le Verbe, ni comme représentation complète, ni corpm^

Strom, ^ c. IV, p. 616. E^iraXtv yàp o ^t* àyôinriv ty^v âyvnv icp5ao).€ïrci>v t6 xaXXo^, où ty5v capxa. rjyeïroLi, àXXà ryjv ^'jyri'j xocXv;v , TO 7WfA'Jt, oT|uiaf, à; wSptotvra ôaujua^aç, $i* ou xâ).Xoy? ènr* tôv tcjçvtr>îv xxl TÔ ovTw; xaXov otvToç auTÔv itofOimfArcu»

^ Strom., 1. IV, c. i. p. 646. Q yàp toO trarpo; wv oX«v A<iyoç, GÙ^ ourô; £ç«v ô Tropyoptxpç, ffoyta ^ï xat ^fpr/ç-ÔTïîç ^ocvcpcorât)} tov

BeoO, ^UVOtjUtî T* (XÎ TTOtVXpOtTYi;, XOtt Tû) OVT( Btly.,

^ Pœda^.^ \. I, p. 4 32. OcéffWTrov <5gTvv 0£oû ô Xôyo;, w ywriCe- Tai ô 0î6^, xat -yveapeÇîTac. — — Admnn. , p. 86. O ^cToç Xôyoçoojoivtp'oTaroç ovTwç Oeo?, ô tw ^eaicôryj Tcâv oXwv èJnwOf'ç.

* Pœdag. , p. 1 . Kv yàù OL^ifù)^ o Qtà^.

?56 INTRODl CTFON. I.IVRE II.

partie intégrante de la nature divine. Saint Clément ne pouvait s'en tenir aux idées de Philon , sans être infidèle à la doctrine chrétienne. Maintenant quelle est la niature propre du Fils par rapport au Père ? Le Père est nommé l'Un ; est-ce à dire que le Fils soit multiple? C'est ici que l'influence du Platonisme se laisse apercevoir. Le Père est l'unité absolue; le Fils est aussi l'unité, mais l'unité dans la pluralité. Il est multiple, non comme composé de parties, mais comme tout, ou plutôt comme principe du tout. Comment le Verbe peut-il être un et multiple à la fois ? Dans le monde sensible , la pluralité exclut toujours et nécessairement l'unité ; mais dans le monde intelligible, il en est tout autrement. La nature propre du Verbe est d'être le type de toutes les idées , la raison suprême de toutes les vérités , le centre d'union de toutes les puissances^. C'est ainsi qu'il est un et multiple, un par son essence et multiple par son contenu. Mais cette pluralité tout intelligible n'altère point l'unité du Verbe : seulement, elle le rend accessible à la démonstration et fait qu'il peut être représenté dans la pensée , tandis que Dieu , unité simple , ne peut être que conçu ^. Considérant le Fils comme représentation adéquate de toutes ses puissances et de toutes ses vertus^, saint Clément a pu dire : « Tout a été révélé

1 .SVro//7., C. IV, p. 635. Kai èh ou yivtvat arcj^vôi; cv «ôç fv, où^c iroXXa fc>ç fiicpTî 0 utôç, àXX wç itavra ?v. EvQcv yàp -ttoL'JTy» KuxXo; yàp h aOièç irrtffiv twv «Suvaficwv zlçtv c'eXouf/c'vwv xoct cvoupevcov.

' Stront.^C» IV, p. 635, C /^cv ouv 0£Ôç àvaTrô^ctxTSî wv ovx cc.v CTciryîuovixô;. C) "Sî ylô; orsyta tc fr« xat crci^rîiyivî xoù ot}.r'fiti9. x«{ 'J-ra aXXa TOUTCi» tJMyyf^ri ' xat ^tj xai ànô^tîBn ïytt xorc •5rf?o^Qv.

3 SnojJKj I. IV, C. I, p. 646.

au Fils, qui nous a tout enseigné. » Par cet enseignement, le Verbe nous rattache à Dieu , dont la nature nous avait séparés ; il est en noême temps notre instituteur (Trai^aycoyoç) et notre Rédempteur. Pour posséder Dieu^ il faut donc posséder d'abord le Verbe. L'âme, sur les ailes de la Gnose , s'élève jusqu'au Fils , principe suprême des idées, et ce n'est que dans le Fils, c'est-àdire au sommet du monde intelligible, qu'elle peut entrevoir , à la lueur des rayons du Verbe, l'impénétrable majesté de Dieu. Il n'est pas donné même à la Gnose de franchir ces limites ^.

Saint Clément développe peu la doctrine du Saint- Esprit. Il se borne à le représenter constamment comme la puissance qui réalise dans le monde, et transmet à l'âme humaine les idées du Verbe divin. Il résume d'ailleurs avec beaucoup de précision la fonction de chacun des principes de la Trinité. Le Père produit, parce qu'il est le Bien ; le Fils contemple la bonté du Père; le Saint-Esprit, principe créateur et conservateur de l'Univers, image éternelle et visible du Dieu invisible, réalise par son opération les essences pures du monde intelligible \

Le Verbe et l'Esprit saint sont coéternels à Dieu, et préexistent à toute création. Depuis que le monde est créé, la lumière du Verbe l'éclairé, et le souffle de T Esprit l'inspire. Seulement , cette révélation et cette inspiration permanentes et universelles n'ont point suffi

' Strom,, 1. VII, c. xvi, p. 893.

2 Strom.,\. V, c. vi, p. 669. (howx ft tfpiîTOtt 0coO* cirtl, wç P>4ircc ToO Ilarpoç t7}v àytxQQTfixa o u(6ç> ivtpyti h ôco; Sc^r^p xcxXvj/icvoçv 7i rwv o^jtù'j âp3^ ri'f cç ànttxovtçoLt pH Ix toO 0i«O toO «oparov irptoTr? tOLt irp6 aîwvwv * tctuwmxcv Sk rot f*t9 * cowryjv airavTot yrvôf<r/a. î. 17

258 ÎNTRODUOTÏON. LIVRE II.

aii sa^ut du genre humain. Même avec ce» eecourB divins, Thoinme n'eût pu vaincre la puissance du mal. Le mal n esl pas un pur accident dans le monde : il a sa racine dans la nature même de Tâme , dont la passion est un élément nécessaire. La nature humaine se compose de trois principes , corps, âme , esprit : si l'homme n'était que corps, il serait incapable du bien; s'il n'était qu'esprit , il serait incapable du mal. Maïs il est essentiellement âme : or, l'âme a son siège dans la nature, à égale distance de la matière et du monde intelligible : c'est ce qui fait qu'elle est capable de bien et de mal , de chute et de progrès. L'éducation antérieure à la venue du Christ, telle que l'ont accomplie la révélation universelle ou les révélations partielles du Verbe, ne fut qu'un exercice et un prélude à la vraie éducation , laquelle ne commence qu'à l'avénement du Christ ; Dieu se fit homme alors , afin que le monde apprît comment Thômme se fait Dieu K La révélation du Christ est la seule parfaite et là seule directe. Jusque là Dieu ne s était révélé qu'indirectement par ses œuvres , par la nature , par la philosophie, par la tradition 2. L'avènement du Christ n'est que la suite et l'accomplissement de T œuvre providentielle non interrompue. Par sa bonté. Dieu a créé le monde ; il a créé l'homme, et tout en le faisant libre, il Ta relié à son créateur par la raison , médiateur constant et universel; puis enfin, pour resserrer ce lien , il lui a envoyé son Verbe, sous forme humaine ,

\ Ailmouit.^ p. S. 0 Xéyoç toO 8«ov oi^ôpMiçoî yjvQjuovaç , fv« ^y? ^ Ibid., p. J>0.

dès que Vhomme fut préparé à comprendre la doctrine et à imiter la vie du divin modèle. La rédemption n'est donc point un accident de la bonté divine 5 c'est tinê nécessité de l'ordre universel K

Le Christ est venu racheter et sauver tous les hommes : il les a tous également embrassés dans son amour et compris dans son sacrifice ; tous les homimes sont donc égaux et frères en Jésus- Christs Saint Clément va plus loin : le Verbe sauvera tous les hommes ^) sa bonté peut laisser le mal se produire, mais comme un accident éphémère, et non comme un étemel obstacle au salut et à la perfection ^. Tous les hommes arriveront au bien et au bonheur après des épreuves plus ou moins longues et plus ou moins cruelles. N'est-ce pas pour sauver les âmes que Jésus-Christ est descendu aux enfers *?Là, comme sur la terre, comme partout , le mal est une peine, c'està-dire une expiation. Et ce n'est pas seulement le sahit de l'humanité que doit assurer la rédemption du Christ , c'est aussi le salut de tous les êtres de la création. Toute créature a pour fin le bien , et pour condition le progrès, c'est-à-dire le passage du mal au bien ; les anges eux-mêmes sont soumis à cette loi. Ainsi saint Clément fait tomber les barrières qui sépa-

* Peedag,, 1, i, init.

* Sirom,y c. VII, p. 832. %»riip yiplç'iv ^ij^i twv /jib, rwv i* ou. *— Ibié.t p. 833. ïlai; ^' &v ift 9t»trip xàti xvpioç, cl juiy) itavrov

PcÇou).^70oee twv ^i déiracOnffoyTt^, xupto;, tç' àv i^opoXo^riacaOat ^>vTiWTi^, olxciâç xott xaraXXriXou rtiç $t ' avroO ruirw^iv txitpytat'xç, . 3 Strom,, K I, p 369.

< Sirom.^c. li, p. 443.

rent les divers ordres de la créatiorî, la terre , les enfers, le ciel, et réunit toutes les créatures en une chaîne immense qui s'ébranle à tous ses degrés » et dont tous les êtres , après un voyage plus ou moins long , parviennent enfin à ce monde d'harmonie et de perfection que Dieu remplit tout entier *. Quant à Thomme, le but suprême de la Gnose est l'union parfaite avec Dieu et la contemplation de sa nature, toujours par l'intermédiaire du Verbe.

Saint Clément avait élevé la pensée chrétienne au suprême degré de spéculation philosophique. Origène sut la maintenir à cette hauteur ; il développa avec une grande puissance les principes métaphysiques de la doctrine primitive , en même temps qu'il s'appliqua , par une interprétation ingénieuse et profonde des textes sacrés, à établir l'accord de toutes les traditions dont elle se compose. Mais Origène n'était pas seulement un grand esprit ; c'était une âme ardente et mystique par nature. Ce qui fait l'originalité de cet incomparable docteur, c'est qu'on ne peut séparer sa science de sa vie, ni ses doctrines de ses actes ; sous la pensée, on sent l'âme, et sous la lumière qui éclaire, la flamme qui brûle : l'ascète se révèle dans le théologien ; on sait quel tragique défi Origène a porté à la matière. Il est un principe qu' Origène aime à répéter sans cesse, c^est que la foi sans les œuvres est morte, la véritable foi ne se manifeste que par le triomphe de l'âme sur les passions; la vérité de la doctrine chrétienne réside particulièrement dans sa vertu pratique. L'homme de bien seul est doué d'aperception , et il n'y a que les

^ Strom.f c. VII, p. 835. XIpoçyàpTiv tcO S).ou ewtrf^av t5 twv c/ow xvftM TTOvra iç\ «îtaTfTOtyutva mt xaOo).ov xort Inl pf<5fluj.

cœurs purs qui peuvent connaître Dieu *. D'un autre côté, rien n'égale l'ardeur spéculative d'Origène; il vénère l'obscurité de la doctrine du Christ, parce qu'il y trouve une excitation pour la pensée K Le mystère n'est point à ses yeux une limite imposée à l'orgueil de la raison ; c'est une carrière infinie ouverte à toutes les hardiesses de la spéculation. Ce qu'Origène cherche dans les textes, c'est moins la lettre que l'esprit, moins l'autorité que l'inspiration. L'érudition sacrée et profane, la fidence et la tradition, contiennent la vérité, mais sans la manifester : il s'agit de l'en faire jaillir. Sans la lumière du Verbe , sans le souffle de l'Esprit saint , la vérité nous resterait cachée : c'est la révélation immédiate du Christ, c'est l'exaltation de l'Esprit saint en nous , qui nous fait parvenir jusqu'à la connaissance suprême , ou Gnose. A l'exemple de son maître , Orîgène considère la Gnose comme le but de toute science et de toute activité : la spéculation , la vertu, la foi, ne sont que des voies diverses pour y atteindre. La Gnose est l'intuition du divin ; si élevé qu'il soit, cet idéal n'est point inaccessible à l'âme humaine, et ce n'est pas en vain que Dieu en a mis le désir en nous.

Origène indique nettement au début de son livre des Principes le but de ses recherches : «H faut savoir que les saints Apôtres qui ont prêché la foi du Christ ont , sur certains points , déclaré d'une manière claire pour tout le monde , même pour ceux qui sont le moins curieux des études théologiques , tout ce qu'ils ont cru nécessaire , laissant à ceux qui sont dignes des dons

1 Orig., Co/U. Ceis., c. iv, p. 97; c. vi, p. 69.

2 Co/éf, Cvls y c. VI, p. 6. Saint Jean, o xiii, p. 5.

ut INTRODUCTION. LIVRE H.

excellents de TEsprit, et qui jouissent par le Saint-Es^ prit de la grâce de la parole , de la sagesse et de la science , la tâche de rechercher la raison des choses qu'ils ont avancées. Sur d autres points , ils se sont bornés h dire que les choses sont ; mais comment sontr elles , et pourquoi sont-elles? c'est ce qu'ils se sont abstenus de faire connaître , sans doute afin que les hommes studieux et amis de la sagesse qui viendraient après eux eussent matière à s'exercer et à produire les traits de leur esprit ^, » Ainsi Origène trouve qu'il est un grand nombre de points dans la foi chrétienne que la doctrine des Apôtres a laissés dans le doute ou dans l'obscurité. Les livres saints ne s'expliquent pas suffisamment sur la distinction et les rapports des trois personnes de la Trinité, sur la nature des âmes» sur l'origine des corps, sur la création. Et le plus souvent, lorsqu'ils paraissent s'être expliqués clairement, la doctrine en semble si contraire à la raison qu'il est impossible de s'arrêter au sens matériel. Quand Origène suit la pensée de saint Clément, il a le double mér rite de la rattacher aux textes par un commentaii*e ingénieux, et de la développer avec profondeur et précision. Mais nous verrons qu'il ne s'en tient pas toiyoun à cette pensée, et qu'entraîné par ses tendances mystiques, il suit souvent une voie qui lui est propre.

Pour Origène, comme pour saint Clément, le prinr cipe suprême des choses, Dieu, est l'unité absolue, supérieure à toute essence, à toute vie et même à toute intelligence, incompréhen^îMe, incommuoicaye. Tout ce qu'on peut dire de sa nature et de sa ptii&r

* De Pri/ic, Introd.

PHlLOSOrHIE DES PÈRBS DE L'ÉGLISE. Â63

sance , c'est qu'elles sont parfaitea. Or, la perfection implique la mesure et la fin. Si la puissance divine était infinie, elle ne pourrait se connaître^. Déjà saint Clément avait exprimé la même pensée, évi-demment empruntée à Platon. Origène s'arrête peu sur la nature abstraite et ineflable de Dieu eonsi*^ déré en soi ; il arrive promptement à le concevoiit par rapport à la création. Alors Dieu est le Bden. Le Bien n'est pas pour Dieu^ comme pour la créature ^ un simple attribut ; il est la nature même de Dieu. Le bien et l'être se confondent en Dieu comme dan» la créatiire ; de même que le bien est l'être , de méfne lé mal est le néant ^. La créature participe de T être au même degré que du bien. Saint Clément n'avait point exprimé aussi nettement l'identité de l'être et du bien. De la bonté et de la puissance de Dieu dé^ coule la nécessité d'une manifestation ou révélation éternelle et universelle de la nature divine. Origine admet que cette révélation est volontaire, mais en ajoutant que la volonté divine est nécessaire, La na^ ture de Dieu étant essentidlement active et productive, sa bonté et sa puissance ne pouvaient rester sans effet. Dieu , considéré par rapport à sa manifestation immédiate et suprême, est le Père. Seul il est le Bien ^ ; tout

* De P ri ne, ^ 1. n, C. ix, p. '1 . lleTrcpafffxcvr^v yàp cTvat xat tÎiv ^^ vfle|iii(v ToO 0toO XcxTcov... cccv yào ^ ociretpoç rf ^uas. ^uva/jie;, dtvdtyxvi âtvTTjv ysnSk éauTviv voe?v.

2 In S. Joh.j c. II, p. 7. OOxoOv o &y<iBo; tw Svti o «vtéç è<r« * èvocvTtov Sk rm dtyadâ r6 xaxov r; t6 irowjpov xac r^ ovtc th oi»x ov * otç ÔMoXouô«7, Ztt rb irovYjpov xàt xoxàv &v» ov*

3 De Princ, l. i, c, ii, p. i3. Ovx àç h worrip <x7r«p«X>««jCT«ç àyaÔo; * Il s'agit du Fils.

264 ÏINÏRODUCÏION. LIVRE II.

le reste des créatures, même le Fils, ne fait qu'en participer ; seul il est absolument un , simple, immuable, inaltérable dans son élat f. Père de toute chose, il est supérieur à tout ; Père de la vérité , il est supérieur à la vérité ; Père de la sagesse , il est supérieur à la sagesse 2. Il est au-dessus même de l'idée suprême, de l'idée des idées. Il est le Dieu des dieux ( Ôeoc ôeôv ) , le seul Dieu véritable , parce qu'il est le seul qui soit Dieu par lui-même : le Verbe et l'Esprit ne font que participer de la nature divine ^.

Saint Clément est le premier Père de l'Église qui ait approfondi la notion traditionnelle du Verbe à Taide des idées platoniciennes. Il ne s'était point arrêté à la conception orientale , laquelle se borne à représenter le Verbe comme médiateur universel entre Dieu et le monde, et comme médiateur particulier entre Dieu et l'humanité. Il avait essayé de définir la nature propre de ce médiateur divin , en regard du Père. Origène s'engage plus avant dans cette voie. Le Verbe est médiateur, en sa qualité d'être intermédiaire entre la nature de l'inengendré et celle des choses engendrées. Gomme Fils de Dieu , il est en tout l'image du Père. De là les différences qui l'en séparent et les rapports

> Com. S. Jean, t. i, § 22. CJ Geoç fùv ovv ttovtïs cv ici xai

2 Com. S. Jean , c. 11, p. 4 8. Q ^« Xoyw 0 narrio t^; âhBuaz ôco; irXctwv Ici xal /aci^cûv ry àXyiOeea, xat o irarip wv <7c»ytaç xpeiTra>v ici xat StoLfiçwv y? <7oyta, toutw UTrepcj^ct toO itvou yw; àXiîGfvdv.

^ Com. S. Jean , c. 11 , p. 2. Ilav ^e rô Trofà t6 «ùtôOco? /Jisto;^^ rrtç cxetvou ^tô-firoç 5£o;Totou|ui€vov, ôù;^ ' ô Qtb; oXXà 0€Ô; xupcwTCfov dtv XeyoïTo. — Ibid , c. ii , p. 2. Èvèç /acv oXnôtvou 0«oO toO itarpo; a irayy iXXou rvcu ,

qui l'y rattachent. Comme le Père, il est Dieu, non par lui-même, mais par participation ; comme le Père, il est bon , mais seulement en vertu du Père. « Le Verbe est l'imago de la bonté ; mais il n'est pas bon d'une manière immuable comme le Père ^. » De même que le Père , le Fils est un ; mais par son effusion dans le multiple , il devient multiple , tandis que le Père reste absolument un et simple. Les puissances divines, concentrées dans l'unité indivisible du Père, s'épanchent déjà jdans l'unité multiple du Fils, avant de se disséminer dans le monde 2. C'est ce qu'Origène exprime en disant que le Verbe est la pluralité du Bien , tandis que Dieu en est l'unité *. Du reste , ce n*est qu'en regard de Dieu que le Verbe peut être représenté à la fois comme image, et comme être multiple. En soi et en regard du monde, le Verbe est un ; car il est la Vérité même, laquelle est une et ne peut avoir qu'une seule expression complète^. Comme Vérité suprême, le Verbe est le type des essences intelligibles, le principe de toutes les raisons des choses , la source de toutes les vertus ^ , le Verbe universel comprenant

> De PrinCy 1. i, c. 11, p. 4 3. Etxwv àyaôÔTïjTo; toO Scôu cçtv, (iXX ■ ovx ai>TÔ ôyaOôv. Kac Ta;(« xat uîôç dtya86ç, ôtXX' 01»;^ wç ôXXwç

2 Com. S. Jean, c. vi, p. 22. OSroç yào 5i' oÂ*îç treyoéTvjxc Tf,% xTtVewç, «va ctù ia ytvôiicva èi* ayroO yfvriTotf.

^ Com. S. Jean , c. 1 , p. \h, IIû; likrfio^ ctyoïBwj Içtv I>îff&vç.

* Com. S. Jean , c. 11 , p. 4.

* Cofit. Cch\, c. V, p. 39. Içtùzarj oit t6v $c\irtpov 0eèv oùxa)/o TC XiyofiVj', ri riv îrcpccxtrxyîv iraorôiv «ptrwv â^seTtiv, xat tIv trtpetxTîXov wovTÔç oÛTcvoaow Xoyou rwv xarà yu^fv xat TrponyoufAtvwç yf.yivn/*«vii»v )ôyov. — De Princ, 1. i , p. 6. Continens in semetipsa univers» creaturœ vel initia vel formas . vel species.

t6e fNTRODUCriOM. UVHB II.

dans son unité tous les Verbes individuels ^ conune \p genre comprend les espèces, ou les principes les con-* séquences, enfin Tidée des idées et Tessence des essences K II est la sagesse même de Dieu manifestée, et connaît taules les perfections de la nature divine. « Tu chercheras , dit Origène , si dans un certain sens le premier né de la création n'est pas le monde intelligible , en ce sens surtout que la sagesse est un système de pensées. Ce qui le prouverait, c'est l'existence des raisons de toutes choses, selon lesquelles tout se fait par Dieu , dans la Sagesse , comme dit le prophète. En sorte qu'en Dieu résiderait un monde d'autant super rieur en variété et en beauté au monde sensible , que la raison de l'univers pure de toute matière l'emporte sur le monde matériel 2. »

Origène n'a encore considéré que le principal: côté de la nature du Verbe. Le Verbe n'est pas seulement le type du monde intelligible; il ^st aussi le foyer de la vie universelle. Il est tout à la fois la raison suprême des lois et le principe des forces du monde créé : aussi remplit-il un double rôle dans la création. C'est sans

1 Cont, Cels.f c. y, p, 22. AXX' ol vtfi ixaçou Xôyot ovtsj, «ç iv oX« pcp/î , Yî tî); ïv yivtt tiivi , toO £v àpX9 ^^y®^ Trpoç tov 0£ov 0€oO XôyoU) où^œfAb); irapeXcucrovrac-

^ Com. S. Jean , c. ^ix , p. 5. Z^Triaccç & ce xarà t» tô*v oîjjyiatvofihttav S\naLTat h irpurÔTOxoç ira^ç xTÎffed)^ tïyan xôjjutoç? xa( |^X(^a xaO' ô coftoL ïçiv -fi TToXuTTotxcXoç ' w yoto cTvai iravTOî c\iT<vo^o3v toù; Xôyouî, xaô' ouç ycyevYiTat Trovra rà vw6 tov 0coO ev joyt'oc itiTFOtr/fAtv«, ^ç ^9(v h 'KftOffTiTnç ' nooixa cv ao^ioL c7roi>2?aç, cv aÙTo) ef^ av H^ct avToç xôfffAoç, ToaouTb) iroixtXcoT^o; Tou alaSioroy xo9/aou x«i jtayep«>V7 offw Stcff^iptt yujuivoç ira^t}^ uX>bî toO oXou xojfAov X^o; Toubu- Xou xôafAov*

PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE. t67

doute le Père qui crée ^ ; mais sa création se borne à un acte de volonté : il veut que le monde soit, et laisse au Fils le soin d'accomplir sa volonté. L'œuvre du Verbe est double; en même temps qu'il conçoit le plan du monde sur le modèle des idées qui font sa propre nature , il le réalise dans la matière par sa puissance K Lors donc qu'Origène donne tour à tour, et même à la fois, au Père et au Fils te nom de créateur , il ne tombe point dans une contradiction ; car, dans sa pensée , chacun des deux principes est vraiment créateur , selon sa nature et son rang, Origène peut très bien dire que le Christ n'a pas créé le monde, et que c'est Dieu qui Ta créé par le Christ et dans le Christ , interprétant en ce sens la parole du Psalmiste : f^ous avez tout fait dans votre sagesse *. » H ne fait alors, que retrancher de l'œuvre du Père tout ce qui répugnerait à sa nature , et le transporter au Verbe , qui devient une sorte de Démiurge. « L'opiérateur perpétuel est le Fils , Verbe de Dieu et créateur en quelque sorte du monde. Le Père du Verbe , en confiant à son fils l'œuvre de la création du monde, en reste toujours le premier Créateur ^. »

Jusqu'ici Origène n'a guère fait que développer les idées de saint Clément sur la nature du Père et sur celle du Fils. On va le voir raaiti tenant essayer de déterminer d'une manière précise les rapports et les différences d^ trois personnes, et de fonder une théorie de la Trinité. Ce n'est plus seulement un métaphysicien

i Cont, CeU., c vi.

^ In 5. Joh., CI, p. 40. i

3 De Princ.y 1. m, c. ix, p. 4.

* Cont. Ceii\f c. VI.

qui , comme saint Clément, se maintient dans la coû* ception générale de Dieu, du Verbe et de l'Esprit; c'est un théologien qui pénètre dans tous les détails et dans toutes les subtilités du dogme. Le plus grand reproche que l'Église ait adressé à la théologie d'Origène, c'est d'avoir abaissé devant la majesté du Père la dignité des deux autres personnes. Tel est, en effet, le caractère de la conception théologique de cet illustre docteur. Dans la pensée d'Origène , il n'y a de vrai Dieu que le Père; le Fils est divin plutôt qu'il n'est Dieu, par cela même qu'il ne fait que participer de la nature divine. La divinité qui est en lui n'est que l'image de la vraie divinité ^. De même qu'il n'est pas Dieu , il n'est pas le Bien ; il est seulement bon. Le Christ n'a-t- il pas dit : Personne n'est bon que mon Père? D'un autre côté , le Verbe n'est pas la cause, mais seulement l'instrument de la création. La cause est un plus grand et plus puissant que le Verbe 2. Voilà donc le Fils inférieur au Père en essence et en puissance. Il l'est aussi en intelligence ; car, si le Père est plus grand que le Fils, lui seul peut se penser complètement ^. Le Fils ne peut saisir qu'une image imparfaite de la majesté du Père. Ainsi le Fils est inférieur au Père de tout point. L'opinion d'Origène sur la supériorité du Père est si formelle et si claire , qu'on s'étonne qu'elle ait pu devenir un sujet de controverse pour les théologiens. Tous les textes qui ont paru démontrer qu'Origène professait l'égalité sub-

* Com. S. Jean , c. xiii, p. 36. Kat ij cv «utw Bt6rriç «èjwv xri;

^ Com. S. Jean, c. 11, p. 6.

* De Prlncip,, iv, 35.

stantielle des trois hypostases viennent d'une origine fort suspecte ^. Un seul texte grec semble favorable à cette opinion : <« Le Sauveur n!est pas Dieu par parti* cipation, mais par essence ^. » Mais ce passage, qui ne conclut pas d'ailleuris à l'égalité même du Père et du Fils , est contredit par une multitude de textes d'une parfaite clarté *. Du reste, la question n'est plus douteuse si, au lieu de s'enfermer dans quelques textes, la critique s'attache à la pensée générale et à l'esprit même de la théologie d'Origène. L'inégalité substantielle du Père et du Fils est une conséquence nécessaire et évidente de la supériorité du Père sur le Fils. Si , comme le dit avec tant de force Origène, le Père possède la divinité et la bonté par lui-même , tandis que le Fils ne fait qu'en participer, comment le Fils serait-il substantiellement égal au Père? Et n'y a-t-il pas un abîme entre ces deux natures , dont Tune est Dieu et l'autre divine seulement, dont l'une est le Bien et l'autre seulement bonne? Maintenant Origène aurait-il, ainsi qu'on le lui a reproché, exagéré l'inégalité substantielle du Fils par rapport au Père jusqu'à en faire une simple créature de Dieu ; c'est ce qu'il est impossible de soutenir sérieusement. Quel est le principe de la théorie du Verbe selon Origène ? C'est que le Verbe

1 Voici la phrase célèbre de RuBn : « Porro autem nihil in Tri* nitate majus minusve est dîcendumi), à Taide de laquelle on a soutenu Torthodoxie d'Origèûe. Mais cette phrase est très probablement une addition.

* Select, expsalnu^ p. \ 35. Ov xatoc pttTovVtoiv, àXXà xotr'rWtav

•^ Nous en avons cité quelques uns, Voyei in s. Joh.», — ii, 4 , 3.4.

t70 INTRODUCTION, LIVRÏ II;

tst lin médiateur entre Dieu et le monde. Mais ce rôle de médiateur implique une nature qui tienne le milieu entre ie créé et l'incréé. Origène ne pouvait donc f éduire le Verbe à n'être qu'une créature ; car alors comment en eût-il fait un médiateur entre le Créateur et la créature? 11 présente le Verbe comme uuje manifestation, une révélation de Dieu, mais jamais comme une simple création. Dieu engendre le Fils, mais ne le crée pas; indivisible en soi et inséparable du Fils, il l'engendre sans le projeter hors de son sein *. Ori- Rêne exprime avec une grande forcé l'intimité de l'union du Fils avec le Père, Le Fils est coéternel au Père, et ne fait qu'un avec lui. Bien plus, si le Fils n'existe que par le Père , le Père n'est puissant que par le Fils. Le Verbe est nécessaire à l'expansion et à la production des puissances du Père , comme le Père Test à l'existence et à. l'essence du Fils. Origène a recours à une comparaison pour expliquer cette relation intime du Père et du Fils , qu'il est si difficile de déflnir, sans tomber dans la séparation ou la confusion des personnes. « De même que la lumière n'a jamais été sans éclat ^ de même le Fils ne peut être conçu sans le Père, dont il est la Sagesse, le Verbe, et dont il figure expressément la substance. Comment donc peut-on dire qu'il fut un temps où le Fils n'était point? C'est ne rien dire, sinon qu'il fut un temps oîi il n'y avait ni vérité , ni sagesse , ni vie , toutes choses qui constituent la substance de Dieu le Père , par cela même qu'elles n'en peuvent être séparées ni détachées.

^'^De princ.f iv^âS. AÏtottpttoc ôv xac âju^tço; uioîî yévCTftc ita-

Ceà essences, bien qu'elles soient conçues comme multiples par Tintelligence^ forment réellement et sub^ stantieilement une seule et même chose, et renferment la plénitude de la divinité K » Origène conçoit encore le Père ot le Fils comme deux personnes ne formant qu'une penéée et qu'une volonté, a L'image archétype des autres images est le Verbe qui existe primitivement en Dieu j Dieu lui-même , en latit qu'il réside auprès de Dieu, et qui n'y resterait pas, s'il n'était fixé à la contemplation incessante de l'abîme de son Père ^. »

Telle est la doctrine d'Origène sur le Verbe. Il est très peu explicite sur le Saint-Esprit, On voit du reste par Origène , par saint Clément, par les Pères de l'Église qui précèdent et qui suivent, par la tradition des Apôtres eux-mêmes, que ce troisième principe ne tient pas une grande place dans la théologie chrétienne. Origène conçoit ordinairement l'Esprit saint comme le principe dô la vie universelle et comme une sorte d'Ame du monde. Toutefois , il attribuait déjà au Verbe les fonctions de puissance vivifiante. L'idée générale qui ressort des diverses descriptions et définitions qui ont le Saint-Esprit pour objet, c'est qu'il communique au monde la lumière et la vie que le Fils a reçues du Père. L'Esprit , inférieur au Fils et plus encore au Père , est supérieur à tout ce

ï DePrinc.^ iv, 28.

2 Corn, saint Jean, ii, 2. ÂXXà iràXtv rûv «Wvo»v cixovow i ^^£- TU1T3Ç tlxwv h irpoç Tov 3cbv tçc Xoyoç, ôç cv âfX? ^^ ^^ ***•'** *P^Ç "^^ B'ibv âet fitviû'j 3c6ç, oux ow ^' otutô i^yntèi^^ « fi^ irpbç rè» S-cbv tîv xot( oûx ov fuivaç 3cb? c( iiii irapcpcoc rri àhaîhi'Wtf^ âm t«i» éacrpt-

que le Père a créé par l'intermédiaire du Fils *. Il procède du Père et du Fils; mais il n'en doit point être considéré comme une créature 2. Quand l'Écriture dit que tout a été créé par l'intermédiaire du Père ^ elle n'en-^ tend point parler du Saint-Esprit, lequel, par cela même qu'il fait partie de la Trinité, est en dehors des choses créées. S'il n'est point appelé Fils de Dieu, c'est qu'il procède à la fois du Père et du Fils : du Père, quant à son existence ; et du Fils, quant à ses divers attributs. Ainsi du Père il tient l'Être, et du Fils il tient la Sagesse et la Raison *. L'Esprit saint , de même que le Fils , connaît toutes les perfections de Dieu \ Enfin, tandis que la fonction du Père est de tout engendrer, que celle du Fils est de tout comprendre, la fonction de l'Esprit est de tout pénétrer 5. Dans le passage suivant, Origène résuma avec profondeur et précision toute la doctrine de la Trinité. «Le vrai Dieu, le Père comprenant tout , embrasse tous les êtres , tirant de sa propre substance l'être qu'il communique à chacun ; car il est celui qui est. Inférieur au Père , le Fils ne comprend que les essences purement rationnelles ; car il est le second du Père. Enfin l'Esprit saint , encore inférieur au Fils, n'embrasse que les Saints, En sorte que la puissance du Père est supérieure à celle du Fils et à celle du Saint-Esprit, la puissance du Fils est supérieure à celle du Saint-Esprit, et la puissance du Saint-Esprit est supérieure à celle des autres êtres

< Gom. saint Jean, 11, 6.

» Ibid., II, 6.

Gom. saint Jean, 11, 6.

^ Com. saint Jean, 11, 23* * In Epist, ad Eom.j 1. vn, 43.

PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉCiLlSE. 273

saints. Ainsi les êtres tiennent Tessencc du Père, la raison du Fils, la sainteté du Saint-Esprit K »

Jusqu'ici Origène est resté fidèle à la pensée de saint Clément , se bornant à la développer avec une profondeur et une précision supérieures. Maintenant on va le voir, emporté par les tendances mystiques d'une âme ardente, s'engager dans une voie nouvelle, et aboutir à un spiritualisme exalté, aussi contraire aux sages doctrines de saint Clément qu'à la tradition de l'Église, mais oii se révélera la puissante originalité de ce grand esprit. La création divine n'est ni un accident, ni une chute de la puissance créatrice; elle en est un effet volontaire et nécessaire en même temps. Dieu étant le Bien ne pouvait pas ne pas produire. L'œuvre de la création, le monde manifeste Dieu extérieurement ; toutes les beautés , toutes les perfections de la nature divine y rayonnent; c'est le miroir où l'âme contemple indirectement ce Dieu caché qu'elle ne peut voir face à face 2. Mais si la création est un acte nécessaire et bon de la puissance divine , comment expliquer le mal? Le principe du mal ne doit être cherché ni en Dieu ni dans sa création, mais dans la nature même des êtres créés. Dieu n'a rien créé de mauvais ni d'imparfait ^. Seulement, la perfection , pour les êtres créés, même pour les premiers, n'est pas

* De PriHc, \, 3, 5.

2 Dr. Princ,^ i, 1,6. Ita ergo quasi radii quidam sunt Dei naturee. opéra divinœ providentisc et ars universitatis hujus, ad coinparationem ipsius substantiœ et naturœ. Quia ergo mens nostra ipsum per seipsi)m Deom sicut est non potest intueri, ex pulrhritudine operum et décore creaturarum parentem universitatis inlel-

ligit.

^ Com. saint Jean, XIII, 37.

274 INTRODUCtFON. LIVRE II.

înhéf ente à la créature , comme elle l'est au Créateur. Elle est sans doute pour la créature plus qu'un accident ; elle lui est naturelle, en ce sens que la créature tend irrésistiblement à la perfection et finit toujours par l'atteindre ; mais enfin cette perfection n'est pas pour la créature comme pour Dieu une absolue nécessité. Nul être créé ii'est Fils de Dieu par nature, comme le Christ ; la créature a reçu seulement la faculté de le devenir *, et le devient librement. Ce n'est pas parce que l'homme est libre qu'il peut le mal ; car Dieu est libre aussi et ne peut que le bien. Mais en Dieu la nature est identique avec la perfection , tandis que dans l'homme elle s'en distingue. Cette différence fait que la liberté humaine admet la possibilité du mal. C'est en ce sens qu'elle doit être considérée comme l'origine du mal. Mais en mêniè temps elle est la condition du bien pour les êtres créés; il faut dire la condition plutôt que le principe , car le salut est moins l'œuvre de l'homnie que de Dieu 2. Telle est la loi des êtres créés ; la vertu leur est propre , comme la perfectiori à Dieu. Si on dëtruit la libeHé , on détruit l'essence même de la vertu '. Et comment les natures libres et raisonnables pourraient-elles se plaindre de leur condition? Envieraîeht-elles la destinée des animaux , esclaves des représentations sensibles et des mouvements de la chair

^ Com. saint Jean, xx. 27. On yàp xaÔôXov obStiç àvOi^coTrcov ap- '/r,Btj 6{o; «çî 5£0Îi, ^loXov jufv xat Ix roO * riixtdàt tîx\a fù^tt hipyrtç, ' 2 De Prfnc, m, 1. 4 8. Oxtxw xoli y, i^xtrépoL rsktitàct; ô{i;^( |jir/^b r,;iwv Trpa^avTW/ yjyvftat, o\) uvjv à-^SfJiwv «Tract/Çtraf, dtX^.à 5fOÇ tV TtoXy Tautyjç htpytT.

^ Cnr.t. Cels.j lY, 3. Ort àpcr^ç u«v èav oLyiX-n; rb cxoOctov, a-^iTh;

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