‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 3)Chapitre 5 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Platon.

Toute philosophie a des antécédents. Le Néo-Platonisme en a eu de très nombreux et de très importants. Profondément convaincue que la vérité est partout et principalement dans les plus anciennes doctrines, cette école la recherche avec ardeur dans les monuments et les traditions du passé. Elle interroge tour à tour Orphée, Homère, Hésiode, Pythagore, Platon, Aristote , Zenon , et parvient toujours par ses interprétations ingénieuses et subtiles à y découvrir le germe et le fond même de sa propre pensée. Ce serait une erreur grave sans doute de ne voir dans cette grande école qu'un écho de la tradition. C'est le propre des Alexandrins d'unir la spéculation la plus puissante et la plus I. 1

hardie à la plus và^è êPudKÎori ^af é^ sert jamais rencontrée. Mais enfin s'ils ne se bornent pas, comme ils en ont la prétention, à reproduire le passé, s'ils sont vrarmeni originaux et créateurs; ils ^iifêpirent saBs Cessé dé l*tradîtîofr; its nfrftréefii qu'à^éfe déà êtéfaèîfts déjà préparés; ils n'aspirent qu'à reconstituer la philosophie sur la base des deux plus grands systèmes qu'ait engendrés Tantiquité. Qu'ils aient fait tout autre chose que de réaliser cet harmonieuse atîtord de Platon et d'Aristote, CQSt ce qu'on ne^ saurait contester ; mais comme ils en font le point de départ de toutes leurs théories, il est nécessaire de reprendre à son origine cette philosophie socratique dont Platon , Aristote et Zenon sont les principaux interprètes, et dont le Néo-Platonisme peut être considéré, malgré son esprit oriental, comme le profond et tégitimé développement. Seulement , pour le but qu'on se propose, il suffira de rappeler les principes de ces immortels systèmes, en Insistant sur lè^ incertitudes, les obscurités, leé lacunes et lés difficultés ^ui , signalées avec force psir les écoles postérieures , provoquèrent , avec le coficours de certaineè circonstances historiques et sûr un théâtre étranger, un nouvel et dernier effort de la philosophie grecque. Dans ses recherches sur le monde et sur le principe du monde , la philosophie antésocratique avait abouti à deux graves erreurs. Toutes les écoles de cette époque, sauf le pythagorisme, qui s'était conservé pur et intact dans l'indépendance et lé mystère de ses associations, s'étaient peu à peu fondues en deux doctrines absolument opposées dans leurs méthodes , leurs principes et leurs résultats. L'idéalisme éléatique , procla-

PLATON. :i

mairt ruAfté et FimmdDiItté de V^e^ supprimait \ë mouvemeirt ^ lé' phénomène • le multiple , te devenir. l/emfiri»me ionien y professant Tinstabitité incessante des ohoses , sv^pfimfait )e fond et la substance mênje du devenir^ et substituait partout éstm le monde Vâip^ pirericeh Fêtre. L'école de Mégare*, issue de l'école d'Élée , s'e» écartait en ce point qu'elle reconnaissait les idées, c'est-à-dire un certain nombre de principes immobiles ; mais elle restait fidèle à son origine , en réduisant le piiéiïoiz^ne et le devenir à une illusion des sens. Cette double erreur ne faUi^ait pas seulement la science ; elle la rendait impossible. Car^ si d'un côté la science a pour objet constant et unique Vêire^ dé l'autre elle a pour condition nécessaire la sensation, et partant 1© devenir. La ]|>bilosopbie en élait donc venue à un état de crise, d'où elle ne pouvait sortir qu'à là ciyndktion de se délivrer également de ces deux systèmes exclusifs : aussi voit-on Platon débuter toutd'^^^ord par une double réfutation^ Dans le Théétète, il démontre contre Protagoras et les Ioniens qu'il n'y a pas de science de ce qui passe, et que réduire la connaissance à la sensation , c'est l'anéantir ^^ Dans le Sophiste, il prouve contre les Éléates que la vraie science admet les contraires en les ralliant à une idée supérieure , et que le mouvement et le repos , tout en s'excluant mutuellement, peuvent coexister dans Vidée de l'être ^

< Platon, Sophlxt., p. 466, édi«. Ficin. 4590.

2 Ibid., Thééi., passim.

' Ibid., Sophixt.y p. 463. Kai ^4/4 rà yt ^o t^fàf oe^^totJ ôtfxtxrta ttphç ctX>vikw* 'lHhêé yt $v, fxMxov àjtf^olv. Ettov yoLp àjutoKJ irov (aracrç xai xtvr^fftç).

Il montre par cet exemple et par d'autres combien est faux le principe sur lequel repose toute Targuroentation desÉléates, à savoir, que Têtre et le non-être s'excluent absolument et nécessairement, en sorte que partout où 'il y a de l'être, il ne peut y avoir de non-être, et réciproquement ; ce qui les conduisait h nier la réalité du devenir et du contingent, et à tout ramener à l'être immobile , absolu et nécessaire de la logique. Il explique clairement comment toute chose participe à là fois de l'être et du non-être , n'étant en soi ni l'être ni le non-être absolu *. Mais quelle sera cette vraie science ou plutôt cette vraie méthode , qui concilie le devenir et l'être, la variété mobile et infinie des Ioniens, avec l'unité immobile et absolue des Éléates? C'est la dialectique. La dialectique seule peut résoudre le problème proposé par Socrate comme le point fondamental de la science, le problème de l'essence des choses. En considérant les individus dans ce qu'ils ont de commun et d'invariable 2 , elle maintient l'esprit dans la voie de la science, à travers les mille détours de la sensation; elle le ramène sans cesse de la variété à l'unité, c'està-dire à la vraie essence des choses ^. Le général , le

' Ibid. , Sophist,, p. 164. Eçcv âjia l5 àvoyxriÇ to fiii liv tKi t« xtVYicujç cTvae , xa< xarà iravra rot yrvi7' KotToe irovra yàp i S'arcpou ^tfcç, fripov àiripyaÇopcvïï tw ^vtoç , ?xaçov oùx îv iroter * x«e oufiirftvT^ ^y} x«ra Toeuroc , out««ç oûx ovra opGwç. Ij^ûfir^ * xœ^ irocXiv, on piTcytc Toû ovTdç, «voce xt xa &vTa.

^ Ibid. , Réjmb. , p. 51 i . BouXcc ouv cvOcvJc àpÇwpOa circTkotrovvreç ex r^ç ctcaOutaç pcGo'Jou; ti^'iq yap. «irow tc h ïxol^ov ct(o6apcv Ttdcadai irtpc ?xaça ràiroXXà, olçrocvrlv Svojia cff(y^po|uicv.

3 Ibid. , Phèdre, p. 352. Tovrwv 3i ^ywye avroç fc^paçtiç twv Stçit^Âauà'jf xot) çvvoeyofywv, fv oToçtt 5 Xiyccv T» xotc fpoviTv.

permanent, l'unité : tel est l'objet constant et unique de la dialecttque. Soit qu'elle monte ou qu'elle descende, soit qu'elle généralise ou qu'elle divise , elle néglige toujours l'individu *.

Maintenant la dialectique se réduit-elle à ce procédé de l'esprit qui, partant des individus, s'élève aux espèces et aux genres , et parcourt successivement tous les degrés intermédiaires de l'échelle des notions générales, depuis l'espèce. la pltis voisine des individus jusqu'au genre suprême? Ce serait une grave erreur de le croire. La dialectique cherche et atteint l'essence même des choses ; elle prend les espèces et les genres pour ce qu'ils sont en réalité , c'est-à-dire pour des abstractions , et elle se garde bien d'en faire l'essence et le principe même de la réalité ; elle se garde sui*tout de les convertir en entités véritables, comme on le lâi a souvent reproché. La pensée de Platon a plus de profondeur et de portée. Étant donné par la sensation un certain nombrederéalitésindividuelles,ladialectiqueles compare et les considère dans ce qu'elles ont de commun et de permanent ; puis elle les rapporte à une cause indépendante et séparée ^ , à une cause qui existe en soi, et où il faut chercher la raison de cette unité et de cette permanence : c'est cette cause qu'elle appelle idée. Dans la pensée de Platon , l'idée n'est pas sim-

• Ibid., Répub.y p. 488. To &youv ovôet; r,]uiîv àju-fiaftsTrlffci, Xc-

fic9o«$oç o<$'^ tr«,Of wotvToç Xa|jiÇavtev.

2 Arist., Mctaph,^ 1. xiii , c. 4. A).X' h f*iv îl^ypatr;? rà xaOoXov ou Y!^pt(^U iitoitt r>*j^ tovç hpKffxoxiç ' ol S* l^^eopcçop; , xa'i ri To.'ajrgf Twv ovTfc>v i^ût; irpoevîyopcucrfltv.

plement le genre ou l'espèce ; elle est la cause supra-sensible de Tun et de Tautre. La dialectique ne réalise pas le genre et l'espèce , et n'en fait pi^ des êtres à part ; elle se contente de les distioguer des individus , sans les en séparer. Mais au-delà des genres et des espèces , elle cojîçoit des principes indépendants ei supérieurs qui habitent un monde à part, m moiàde séparé du monde sensible par un abino^ : telles soni les idées ^. La did>lectique est une méthode beaucoup plui^ complexe rqu'on ne pense ; elle eompreiid trois pi'océdés bien di&tincts : la sensation , l'abstraction ei la raison. Par la sensation , elle s'assure un point de départ et uçe base pour ses opérations ultérieures ; par l'abstraction , elle se fraye un passage à travers loiè choses sensibles ; par la* raison seule , ^elle atteint jbs idées, véritable objet de I^ science. Piaton distingue si biç» les deux procédés de l'esprit , ia simple généralisation et l'intuition rationnelle, qu'il rqjrér

* Plat. , Phèdre^ p. 345. ^ yotp nyjdaimxiiç xi xott dtT)^|uiaTwroç x<xt ovayiç oxiiia ovtoç ovffa^u;^^ xuÇ«pyyiT?|ï, pLÔv«3"fOtTÎ yw j(fi?rqt«' TTcpc flv To T^ç ôXy/ôouç CTnçrl/jivîç ytvoç toOtov cyci tov totcov. Ar'oyy Seou ^(«vota vS) te xat ï-Kt^rt^n àxinpoi'TW çpcyofjitvr^ , xoCt àn<x(sr,q xj^'J^^^Ç, offTfjv àv yxkX'n TO Trpoo^xov 5tÇe<jOa«, iSo\Jau Siol p^povoy t» ov/'.âyarrgt Tg xoet 3'€Wfoîkf« t3^X>î9v5 rpt^txon xa\ sÙTraÔct*, ^wç^v xvxX6> y^ ireptycpà elç TOfJTOv itwitviyxv}. . Ev A rry irepiojt») xaOopa f*àv œuriv t5«xacoffuvyîv , xaGopa Sk coy^poaxy^riy , xaôopa 5è eTrfçyî^Yjv , oux ^ ycvcvtç ir.co7£çiv, ovî' 'Ç cçt tcoM «Tcpa fv Ircpco o5«r«, wv ^jttfi; vSv ovtrcov xa- ^'.ûfltv • dtXXà Tvîv cv Tw o içtv ov ovtwç circç^fiifjv oîaov, xai roftXa w7î?uT«; rà ovTwç ovTot 3ta7a|!jicvy^, x«e (çto&it^a^ èv^a iroXcy cîç to ccVcdf TOV oupavoO, o^XQc^c î)eôcv'.

Ibid., Phèdre^ p. 346. Att* yà^avO^rrov Çyvicvott x«t * «Sîo; Xcyofievsv} ex iroXXwv tov aloOiQaeuv et; cv .XQy&^^/Aûi) ^vvatps^^iffyov»

PLATOK. 7

sente celle-ci comme un souvenir que Tàme a rajxporié de sa contemplation des idées , pendant son s^aur dans le monde intelligible. La théorie des easeopes intermédiaires (TQC(xeT«^i>, ta (jLa67){taT(xà) ei^rime avec une clarté parfaite la pensée de Platon suritts genres et lese£^èces,etmontretoutelaportéedela4ialectiqueXe8 essences sont, au témoignage d'Aristote ^, « distinctes des objets sensibles, en ce qu'elles sont éternelles et immobiles , et des idées, en ce qu'elles sont {^uaeurs semblables , tandis que chaque idée est seule de son espèce. » Par exemple, Platon distingue, outre le triangle sensible et le triangle idéaJ , le triangle i»a* thématique. Or, ce triangle qui est distinct du triangle sensible sans en être séparé ^ cette £orme abstraite du triangle qui se retrouve identiquemeot dans un certain nombre de figura sensibles , qu'est-ce autre chose que l'espèce et le genre , c'est-ànlire l'élément commun et général que la comparaison découvre entre les divers individus?

Maintenant, quelle est la nature propre et le rôle de ce principe èupra-^ensible ? Qu'est-ce que l'idée prise en soi ? Qu'est-ce , par rapport au monde sensible? Gomment l'idée est-.elle un principe d'unité pour les êtres sensibles? Est-ce seulement comme type d'un genre ou d'une espèce, ou bien encore comme centre d'unité et comn;ie principe d'identité pour chaque indi: vidu en particulier? £n un mot,M'iâée pjatoQiciexme

i Mct.^ I. I, C. 6. Ere ^ iro^pi toc ah%xaL xoli tol tiSn toc poc9r,fjiarixà T«v 7rpotyjjiaTA>v ti-<fat y*îO'c peraÇu, ^(ayepovra tSv ptev alcOïjr<âv TÎù aiSta xai âxi-^ra cTvac » rwv S* ttiw^ Tb> roc p^v 770)^.' arra ojioia cTvai, ToSk. cnfo^ omtù h cxaçov fAOUov*

8 INTRODUCTION. LIVUE I.

comprend-elle tout principe incorporel et supra-sensible, Tâme qui fait Tunité et la vie des êtres , aussi bien que la raison ou la loi qui en fait Tordre et la mesure ^ ? Enfin, où existent les idées? Si c'est en Dieu, comment y existent-elles? Pour résoudre ces difficiles (fuestions, il ne suffit point d'invoquer les textes souvent vagues et quelquefois contradictoires ; il faut en outre embrasser la pensée générale et pénétrer profondement dans l'esprit même de la philosophie de Platon.

Et d'abord, qu'est-ce que l'idée par rapport au monde sensible? C'est, on l'a vu , un principe d'unité, d'identité, de mesure, et, par suite, de beauté et de perfection ; car l'unité fait la mesure en toutes choses, et c'est dans la mesure que réside toute beauté et toute perfection. L'idée est, en outre, pour les choses un principe d'essence , en ce sens que c'est à leur participation aux idées que les choses doivent d'avoir une certaine nature qui leur est propre, et qui exclut, jusqu'à un certain point, les contraires. Ainsi; c'est par son rapport à l'idée que la réalité est belle , ou bonne, ou grande, ou vraie. En soi elle n'a ni qualité ni essence, et admet tous les contraires. L'idée est donc pour tout être sensible principe de forme et d'essence à la fois; elle fait qu'il est, et en même temps elle fait qu'il est plus ou moins beau et plus ou moins parfait ; elle est la loi et le principe ci'existence de toute réalité.

Mais qu'est-ce donc que l'idée, pour être ainsi le principe de tout être aussi bien que de toute perfection

^ Voyez Ri lier, Exposé de la doctrine de Platon.

dans, les choses sensibles ? C'est ict qu'il importe de bien saisir toute la pensée de Platon. L'idée n'est pas simplement un principe abstrait , une loi du monde physique ou du monde moral qui , tout en étant supérieure aux phénomènes qu'elle explique ^ iv'aurait d'existence qu'en eux : c'est une essence ^ et, à parler rigoureusement, le seul être véritable. Les choses individuelles participent de l'être sans le posséder essentiellement : elles en ont plutôt, l'apparence que la réalité; l'être n'appartient en propre qu'aux idées. Pourquoi ? C'est ce que Platon explique de la manière la plus nette. Les choses prises en elles-mêmes, et indépendamment de leur participation aux idées, n'ont pas d'essence propre. La preuve en est qu'elles admettent toujours plus ou moins les contraires : ainsi toute réalité sensible est grande et petite, belle et laide, une et multiple, bonne et mauvaise par comparaison. Il n'en serait point ainsi si elle avait une essence quelconque qui lui fût propre, soit la grandeur ou la petitesse, soit la beauté ou la laideur. L'idée seule exclut absolument tout ce qui lui est contraire : le grand en soi, le beau en soi, le bon en soi , le juste en soi , repoussent tout mélange de petitesse, de laideur, de méchanceté et d'injustice. Voilà pourquoi elle est la vraie, la seule essence, dans le sens absolu et rigoureux du mot. Les choses n'ont pas d'essence par elles-mêmes ; elles n'en ont qu'en vertu de leur rapport aux idées *.

Ibid., Phcdon^ p. 396. ToTCfilvyàp, 5yiX*, wcp't tôv c^^ovtojv Ta ivavTca cXeyo^v, cirovopaÇovTc; aura t^ èxc'vwv iicMWùe'dt ' vuv «ît irtjj\ cxcfvwy aùrîâv, wv èvovttôv tyy. ttjv C7r«i>vu(:it'ay rot ovo/taÇoficv». AuToc 5 {xftvot ovjç h TTOTt «pîxTjwv lOfX^^at yrvcfftv dtX).7i>.«v ^cÇ««6a«.

10 INTttODLCTION. LIVRE L

Ainsi les idées sont des êtres, et les seuls véritables êtr^s , selon la dialectique. Mârâteo^nt, h que] titre sont-^Ies principes d'unité pour ies choses seiisi|:>jl/es? A en ^uger pai* un passage du Théétète, où Tâme est appelée mie idée^ il semble que Tidée soit tout principe d'unité ^. Mais alors, comme Tâme est une essence individuelle , il s'ensuivrait que Tidée peut être un individu. Or, rien n'est plus contraire à l'esprit même de la dialectique : Fidée qu'elle conçoit est tout l'exposé de l'invididud ; c'est, sinon le genre ou l'espèce, du moins ie type de Tun et4e l'autredans les individus. C'est pour expliquer legénéralauseinde l'individuel que la dialecr tique suppose l'idée; si elle la conçoit comme un principe d'unité, c'est de l'unité du genre et de l'espècQ qu'il s'agit, et nullement de l'unité de vie et de substaince. Sans doute l'idée platonicienne n'est pas seulement la loi et la mesure des choses senstbtles : elle en fait aussi l'être ; mais c'est parce que, selon Ja dialectique, l'être a pour type l'inunuable e^t l'immobile. Non seulement l'idée exdot l'individuel, mais elle Texclut comme contraire. Soutenir , aio^i qu'm l'a fait , , sur une ^mple expression du Théétète (que d'ailleurs il ne serait pas très difficile d expliquer autrement), que

^ Ibid., T/téeihé^ p. 432. Àeivov yip irou, u irai, «c ic&XXou xmi cv Yiffïy , &ajçsp iv J9VpC(0{ç twieotq atoOriauç cyxdidyjvTOK , iî^a fx^ ùç ptov T«ya tiéay, uzt ^j/wjfîîv, lïrc ô ^tX xakthf notyca x^pj^a 5yvTEtv«. Platon a pu se servir en cette circonstance du mot lèic^. pour exprimer simplement un principe d'unité. Sous ce rapport, il n'est pas étonnanl qu'il ait employé comme synonyiQes \^i% ,tt ^njtxjn > l'idée et l'âme ayant cela do commun, qu'elles sont, chacune à sa iQani^re, un principe d'unité.

PLATON. tf

Platon a fait de Fàiiie une idée , en raison de son unité et de son identité , c'est méconnaître toutes les tendances de ia dialectique plato^ridenne.

Reste à savoir comment et où existent les idées. U peut y avoir pour nous une certaine difficulté à concevoir te mode d'existence des idées. Si elles n'existeiit ni c(»nme individus ni comme genres, quel peut être leur mode d'existence? Pour Platon ia chose est fort simple : le type de Têtre n'étant ni dans l'individu ni dans le genre, mats dans l'idée , il s'ensuit quei'idée seule existe véritablement Ce n'est pas Fexistence de l'idée qu'il est difiicile de concevoir , c'est celle de l'individu *. L'idée étant l'être pur et parlait, la raison conçoit facilement qu'elle existe et comment eUe existe; mais il en est tout autrement de la réalité sensible. Comme elle est un mélimge <f ètve et de non-ètrc, i^le n'est intelligible qu'à moitié, c'est-à-dire par le côté de Tétine. Il est dans la réalité s^sible certaines conditions d'existence qui répugnent à son essence, et que la raison ne peut s'expliquer : aussi ne comprend*^ elle jamais clairement comment existent les individus. Elle comprend mieux comment existent les genres et les espèces, lesquels ont déjà un caractère plus intelli^ gH>le ; mais les seuls êtres dont elle conçoive parfaite^ ment l'existence et le mode d'existence , ce sont les idées. L'idée, dans la pensée de Platon, existe donc d'une manière qui lui est propre, et qu'aucune exis-

1 Voyez le Phèdre, le Phédon , Ja République, 1. vu (comparaison de la caverne). Partout en parlant des idées, Platon les nomme ^es seitls ôtres yérttahles , dont les choses senâifades ne sont que de trompeuses apparences.

12 INTRODUCTION. LIVUE I.

tence, iii individuelle ni générale, ne peut faire comprendre. Pour trouver une existence analogue, il faut penser au suprême intelligible, à l'Idée des idées, à Dieu.

Maintenant où existe Tidée? 11 est bien clair que ce n'est pas dans le monde sensible ; il n'est pas de point plus fréquemment ni plus fortement démontré dans la philosophie platonicienne que l'existence indépendante et séparée des idées , par rapport aux réalités individuelles. Mais faut-il en conclure Tindépendance abso* lue de l'idée? Pour résoudre cette difficulté, il est nécessaire de s'élever jusqu'au sommet de la théorie. L'essence de la dialectique étant de remonter toujours au général , elle va tout d'abord des individus à l'idée qui les comprend immédiatement. Puis , au-dessus de cette idée , elle atteint une autre idée plus générale et supérieure en vertu de sa généralité , et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle arrive à l'idée la plus générale , à l'Idée universelle du bien*. En sorte que le système des idées, tel que l'a construit la dialectique, forme une échelle hiérarchique dont la base est l'individu, et le sommet l'Idée du bien, et dans laquelle chaque idée dépend de celle qui la précède immédiatement dans l'ordre du général 2. Et elle n'en relève pas

* Ibîd., Hejmù., I. vu, p. 487. Ouruxiltorav tj; tm ^coXcycoftxt intytt^f aveu TrajÛiv twv ott^O/i^ccov» Stot toû Xoyou cïr' opjto o cçiv cxaçiv opjtia * xat iocj fir, oLKOçr, trpev otv auTO o tçtv àyaôbv aùr^' voy]on XcKov}, Tor« èh tn* «urrT» yiyvtxai tw tov voi^Toû TfXcc , wjîrcp (xervo; xôrt iiti rvt ro\» ôparoû*

^ ibid., Phcfion, p. 395. ÈircV ^cxccviqç (-rijç ùtroOcvccd;) outÀ; iioi ai Aiovac ).oyov, wtoi'jtciiç or; Jt-Jot*)?, oXXi^y oal ûiroôwev ûiroOt-

PLATON. 4a

seulement comme d'une cause supérieure dont elle subirait la dépendance, elle en tient la perfection, Tessence €t l'existence même. Prise en soi , elle n'est point absolun^ent parfaite ; bien plus, elle ne se suflit pas à elle-même : elle n'est , comme le dît Platon , qu'une hypothèse *. L'idée plus générale est , à la fois, supérieure en extension, et en compréhension. L'idée du genfe , en tant qu'elle comprend toutes les espèces, contient virtuellement toutes les différences propres à chaque espèce. Bien pluâ , de même que les individus dont se compose une espèce n'en épuisent pas l'idée, de même toutes les espèces n'épuisent pas l'idée du genre qui leur reste supérieure. On voit dès lors pourquoi Platon fait du général le principe de l'essence et de la perfection dans la comparaison des idées entre elles : c'est que plus une idée est générale, plus elle est un type parfait des réalités individuelles qu'elle contient implicitement. Ainsi l'idée d'animal comprend à un degré supérieur tout ce qui était déjà contenu dans l'idée d'homme. L'idée d'être comprend

fir.oç, viriç réuv u/uOcv (ScXt/çiq yacvctro. f«ç eiri rt fxotvov tXâorç Or, c'est le bien que Platon entend par ITxavov. Ti (Je; îxavov T^yoôôv, TTwç yàp OU ; x-xi iravtcjv yt ùç twto itafiptt twv ovtwv. P/tilèh., p. 76.

* Ibid.. Répitb,, 1. iv, p. 479. Tb toivwv ?rtpbv /lavÔavc rpî^ta Tov voigrov J.cyovta fit tovto, ov aurcç o Xoyoç airctrac xî tôû ^(otXc* yinboLi ^v»va|tAcr , roeç uiroOf9t(Ç irorou/ncvoç ovx ocf^^aç > ^)Xdt xiù $vtc

Viro9c9(tÇ» 0(9V CTTC^ffCCÇ TC xùi Û^jua?» (va fAtp^pl TOU àvuffoÔcTou iitï TYjV Toû irotvTcç ^PX^' «<jSv , a\|/aacvo? ««jt^ç, iraXcv au c^opicvoç twv c/.civyiî c^^o/icW/y outm; £:rc tcXcutyiV xara'^atv^ a(cOr#Tw iravrâita^iv ev^tvc irpoo/ccotifvoç, «XX ' tt^caiv c^vroTç ^t' aOrwv i!; «'JToé, y a» ti-

♦4 INTRODUGTKMï. LIVRE I.

à un degré supérieur tout ce qui était contenu dans l'idée d'animal. Enfin l'idée du Bien comprend su supréfme degré tout ce qfie renferme le syst^iie entier des idées. C'est eti ce sens que Platon a pu soutenir avec une certalfie vérité que Tessence est en ratsoïi directe du genre , et en raison inverse de la différence. Enkén* due ainsi, la dialectique ne mérite plus le reproché d'dboutir àt de vaines abstractions.

Quoi qu'il en soit, il résulte de tout ceci que les idées sont des hypothèses ^ sauf Tidée vraiment universelle et suprême du Bien; Les autres idées, niiseï^ en regard de l'idée qui les comprend, manifestent un certain caractère de différence et de variété ; elles sonlt donc y sous ce rapport, h l'Idée suprême ce que les choses sensibles sont aux idées elles-mêmes. Or, comme la dialectique reconnaît la trace de la matière partout où elle rencontre la variété et la' différœce, c'est une conséquence rigoureuse de la méthode platonicienne qu'aucune idée, prise en soi, sauf l'Idée 6tq>r^Be, n'est absolument pure de matière. Platon avoue explicitement cette conséquence : « En chaque idée , dit-il quelque part,^ il y a beaucoup d'être et infiniment de non-être *. » S'il y a du non-être dans les idées, il y a de la matière; car qu'est-ce que le non- être, sinon la matière elle-même? Celte doctrine est confirmée par le témoignage d'Aristote : « Les idées , dit^il , étant les causes des autres êtres , Platon regarda leurs éléments comme les éléments de

* Ibid., Soph.f p. 164. Ilc^i cxoiçcv âoa tSv eî^wv ttoXw ^h cçi To ov, âtrctpvv it irXriOcc to juïj ov.

PLATON. 4ô

toiis les êtres. Sons le point de vue de la matière ^ les principes des idées sont le grand et le petit ^ sous le point de vue de Tesscftiee , e'e«t Vxxsàhè ^ : » S^mi Aristote, Platon àttribtiait dmc ma matière non aeio^ leménft mx ehosei sensibles , mais encore mx idéed* En résumé , l'idée du Ken , la seule i^tée aibsotoment ihimatériélle , est le siège et le centre du système universel des idées ; toutes ont ésm cette idée suprârae le principe de tew perfection ^ de leur essence , de teur existence *. iPlaton exprime formellement celte doctrine quand il dit , dans sa réfutation du scepticisme de Pfotagoras, qde c'est Dieu et non l'homme qui eâ la mesure de toute vérité. Dès lors la pensée de Platon sur le mode et le lieu d'existence des idées devient parfaitement claire. Les idées ne flottent point dans le vide entre Dieu et le monde ; elles résident dans ridée suprèmie du Bien : considérées dans leur sujets elles sont 'des pensées de Dieu^ et le système entier des idées forme Tentendement divin ( >ayoç feîbç, v<i9ç

Reste une dernière difficulté. Si les idées sont en Dieu^ comment y sont-elles? Y sont-elles distinctes ou confondues entre elles et avec leur principe? Y sontelles réellement ou seulement en germe? Platon ne pouvait héater sur ce point capital sans rouvrir cet abtme dé l'unité éiéa^ique que la dialectique avait pré-

1 Arist., Méta,i l. i , c. 6. Éirit ^' aîrta toc fW» to7ç 5XXo«;* Tocxftvwv çot^^tîgt «TTOvrcov wriôi) T-Iiv ovrwv cT.oct cr^otj^cTa ' w; ^y o5v u).y/v To \ûyoL xac to |jitxpov sTvai «PJ^a?» «^î ^' oxi^iav xh cv.

Ibid. , ]. I , C. 6. Ta yyp tt^v} tov içtv àhtoi roTç SkXot;, tor;

U INTRODUCTION. LIVRE î,

tendu fermer. Le Dieu de la dialecUque n'est point une unité vide et ténébreuse dans laquelle Tesprit ne distingue ni forme ni essence : c'est le centre des êtres intelligibles, la raison suprême de toutes les raisons des choses. L'unité éléatique excluait non seulement toute réalité sensible , mais encore toute forme , toute essence même idéale ; elle supprimait le monde intelligible aussi bien que le monde sensible. L^unit^, telle que la conçoit la dialectique exclut, peut-être le monde sensible (du moins c'est un point à éclaircir) ; mais elle contient nécessairement et explicitement le monde intelligible. Il ne faudrait pas se laisser tromper par les analogies plus apparentes que réelles qui rapprochent les deux doctrines de Parménide et de Platon, et méconnaître la différence profonde des méthodes et des résultats. L'école d'Élée ne part point des choses sensibles; elle débute au contraire par les nier au nom de la raison. Tout ce dont l'expérience atteste la réalité, à savoir : la variété ^ le mouvement, l'espace, le devmir enOn avec toutes ses conditions , les Éléates en démontrent l'impossibilité, et arrivent par une suite de négations et de contradictions à transformer le monde en cet être immuable , immobile , infini , absolu , que la raison conçoit comme le principe de l'univers. La dialectique ne nie point le monde sensible ; elle veut seulement l'expliquer. 11 est vrai qu'elle ne s'y arrête pas , et même qu'elle en sort par un procédé abstrait qui lui en ferme le retour ; mais enfin elle y a pris pied d'abord, et s'y est appuyée pour s'élever vers un monde supérieur. Ce n^est point par la négation du devenir qu'elle parvient à l'être , comme la méthode

PLATON. n

éléatîque ; tout au contraire ; c'est du monde sensible qu'elle part pour s'élever aux idées et des idées à Dieu. En sorte que, si par son sommet elle touche à l'unité immobile et absolue , elle tient par sa base à la réalité multiple et phénoménjale. Voilà pour le point de déparl. Si on prend les deux théories à leur sommet, on ne trouve pas une moindre différence. L'unité de Parménide n'est que l'être abstrait conçu par opposition au devenir ; au fond elle se résoutdans la négation de toutes les conditions du devenir ; il ne contient aucune détermination positive. Ge n^est pas qu'elle soit le pur néant, ainsi qu'on l'a dit; mais, par son indétermination absolue, elle y ressemble beaucoup. L'unité de Platon est le type des idées, le principe des formes et des essences intelligibles. C'est même à ce titre que Platon la nomme, non l'être, mais le bien. Si elle ne contient pas le monde sensible , elle en comprend du moins les lois, les causes , les raisons finales, en un mot le plan. L'unité de Platon est donc tout autrement intelligible que l'unité de Parménide : l'une n'exprime que la nature abstraite, inaccessible , de Dieu; l'autre exprime en outre la raison et le principe du monde. Entre le Dieu de Parménide et le monde , aucun rapport, aucun lien possible ; c'est à tel point, que, pour rester conséquente à ses conceptions logiques, l'école ^ d'Élée est condamnée à supprimer le monde. Entre le Dieu de Platon et le monde sensible subsiste un rapport ; c'est le monde intelligible , le système des idées. La dialectique comble l'abîme creusé par la logique des Éléates. C'est à tort, selon nous , qu'on invoque , pour soutenir Videntité des deux doctrines, la théorie I. 2

de Platon sur la nature indéfinissable et incompréhensible de Dieu. Il est bien vrai que Platon reconnaît que ridée suprême est au-dessus de Tintelligence et de Fessence ^, et qu'elle échappe à toute connaissance et h toute définition ^ ; qu'étant absolument inintelligible et inaccessible en soi , elle ne se laisse apercevoir qu'à travers ses trois grands symboles *, l'idée du vrai, l'idée du beau et l'idée de la proportion* Mais cette théorie n'a rien de commun avec la doctrine éléatique, et loin d'être en contradiction avec la dialectique, elle en est le couronnement. En effet , si Dieu est la première des idées , l'idée qui comprend , constitue , explique, définit toutes les autres, par quel principe pourrait-elle être elle-même comprise, définie, expliquée ? Si donc le Dieu de Platon est indéfinissable et incompréhensible , ce n'est pas parce qu'il se réduit k une unité vide et abstraite , comme l'unité de Parmémide ; c'est parce qu'il est Vidée des idées et le principe du monde intelligible. Platon ne retombe donc point ici dans les conceptions de Fécole d^Élée; il ne fait que pousser sa pensée jusqu'aux dernières li^ mites de la dialectique. Enfin on pourrait demander

» Plat, Eépub,, 1. VI , p. 479. Tb tTv«« rt xoti rr}v odacav utc' èxitvo»^ fltÙToîç irpofftîvaj * oux o\»<yt«ç ?vt»ç rtZ ^«Oov , «XX' fre lirex»cv« Tvj; ouacaç lepta^tia xoct ^vvocjjiec uircpc^ovTOÇ»

^ Ibid., Uépub,, 1. 6 , p. 479. Ap^î^avov xoc).Xo« Xtyceç, cl tirt^r;py/v \à-'j xat otXyiGe^xv TTopc^^ct. auto S ' uTrcp TOtûra xaXXci cçiv.

3 Ibid., Philèhc, p. 94. OOxovv £c wn jue^ ^uvapcôa t^carb âyoïGcv 5r/C£'u"T'zt , ^v Tpict )aÇovTc;, xàXXct xa'i au|ji|:A£Tpta xat àXr^Scroe , Xcyc^ev 6)ç TOWTO oTov cv ôpOôroer' av «(Tt«ow{|uif9* av rwv iv tiÏ Çv|A-

pourquoi le Dieu de Platon est ie Bien et TUn, et non pas rÊtre, et m^ dans cette conception, la dialecticfue n'est pas en défaut. Ne semble^Wi pas , en effet, que la dialectique , aspirant toujours au plus général , doit s'arrêter au genre suprême , à l'être ? Et cette supériorité que Platon attribue au bien et à l'un sur l'être n'esl-elle pas contraire au principe même de la méthode et de la doctrine de Platon ? Si on en jugeait ainsi, on ne comprendrait pas toute la portée de la dialectique. Une idée est supérieure à une autre non seu* lement parce qu'elle est plus générale , mais surtout parce qu'elle en. est la raison, le principe d'existence et de perfection. Or, l'idée d'être n'est pas la dernière dans Tordre logique , car l'être a son principe d'essence et de perfection dans le bien. De là la supériorité de l'idée du bien sur l'idée de l'être. 11 ne faut jamais oublier que la dialectique ne généralise que dans le but de découvrir l'essence même et la raison des choses *. L'idée d'être pouvait être le terme d'une méthode de pure généralisation ; mais la dialectique ne devait s'arrêter qu'à l'idée du bien, laquelle explique toutes les autres, sans pouvoir être ellemême expliquée. Telle est la pensée de Platon , pensée qui dérive. logiquemiBnt de sa méthode, bien qu'il ait dû l'emprunter à la philosophie toute morale de Socrate.

On vient de voir comment Platon s'est élevé, par la dialectique, de la réalité sensible aux idées et des idées

* Il^id., Rf'pitù., 1. VII, p. 488. H x-xt ^tothxrtxh tahUrh'j Xô >v

20 INTRODUCTUW. LIVRE I.

à Dieu. Tant que sa pensée se maintient dans ce mond(^ tout intelligible, elle est toujours siniple, nette, logique. Elle ne commence à se troubler et à s'obscurcir que lorsqu'elle redescend dans te monde sensible , et essaie de rattacher les choses aux idées. En quoi consiste ce devenir que la sensation nous atteste? Est-ce un être réel, bien qu'imparfait, ou une pure apparence? Qu'est-ce que la^ matière? Comment peutelle participer de l'idée? Si la matière et les idées sont , comme le veut la dialectique , les seuls principes des choses sensibles^ comment expliquer le devenir avec toutes ses conditions , le temps, le mouvement, l'espace? Que devient la nature, que devient l'âme dans le système des idées? Ici se montrent toutes les difficultés de la théorie des idées et se trahit l'impuissance de la dialectique. Toutefois il faut reconnaître que Platon fait effort pour résoudre ces divers problèmes, tantôt avec le secours de la dialectique, tantôt en invoquant des principes étrangers à sa méUiode. Il importe de le suivre dans ce laborieux travail de sa pensée, et de constater jusqu'à quel point il est resté fidèle à l'esprit général de sa philosophie.

Le principe qui domine toute la dialectique , c'est que le général, en tant que tel, est la raison et l'essence même des individus. Dès lors l'idée est l'être véritable, le seul être à proprement parler; il n'y a d'être que dans l'idée et par l'idée. Or, qu'est-ce que la réalité sensible? uite copie de lidée. Donc elle n'est pas l'être , mais il y a de l'être en elle , et ce qu'elle a d'être, c'est précisément de son rapport à l'idée qu'elle le tient. Mais en quoi consiste ce rapport? Le3 choses

PÏ.ATON. 21

sensibles, dit Platon, participent des idées, et c'est à cette participation qu'elles doivent leur essence. Que fautai entendre par là? Platon veut -il dire que les idées se mêlent aux choses? Nullement. 11 prend soin, au contraire, de séparer absolument les idées des choses sensibles. Si donc les choses participent des idées, ce ne peut être qu'à distance, et sans que les idées subissent un contact ou une impression quelconque des choses. Elles participent des idées comme une œuvre d'art participe de la pensée de l'artiste qui l'exécute : elles sont par rapport aux idées ce que la copie est au modèle , et leur participation se réduit à une pure ressemblance. Or, toute ressemblance suppose un sujet ressemblant. Quand on aura éliminé de la réalité sensible ce rapport aux idées qui en fait l'essence, il restera encore quelque chose, à savoir, ce en quoi la ressemblance se produit, le suhstraJtum , la matière. Mais, tout être étant dans l'idée, et la matière étant le contraire de l'idée, il s'ensuit qu'elle est le contraire de l'être, c'est-à-dire le non-^^re absolu *. C'est ainsi que k dialectique définit la matière. Platon n'admet pas que la matière existe en soi ; selon lui , elle n'existe que relativement à l'idée, comme un nonêtre, par rapporta l'être. Or, qu'est-ce que le nonêtre? Platon l'explique longuement dans le Sophiste. Le non -être, dans chaque chose, est ce en quoi elle est autre que tout ce qu'elle n'est pas. L'être est le même^ toujours identique à soi-même ; le non-être est

1 Ibid., Sojj/i.^ p. 164. Kat t^ ov ap' V^^i o^a^^p ^C« fà a).).a, xarot Toffayra oi>x cçtv * cxcTva yUp oux ov, cv pcv aùrô cçiv, aTTC^avra Oî rbv à^iBixyj T5).Xa ovx ?çcv «5.

i2 INTRODlCTroX. LIVRE I.

l'autre. Or, toute chose est déterminée en ce qu'eNe est; et indéterminée en ce qu'elle n'est pas; car elle n'est qu'une fois elle-même, et elle est autre qu'une infinité de choses*. Puisque l'idée est le principe d'unité, d'identité et de mesure des choses sensibles, la matière en est le principe de multiplicité, de diversité et de confusion. L'idée étant le fini en soi» la matière ne peut être que l'infini {i ^u«ç), l'infiniment grand comme l'infininlent petit (to [xeyût y-«i to (jiapàv). Mais pourquoi le non-être à côté de l'être? Pourquoi la matière en regard de l'idée? Pourquoi l'infini en face du fini ? Platon n'en a nulle part , dans ses dialogues , ex^ posé la raison logique. Partout il affirme le non*étre, l'infini , la matière comme une hypothèse nécessaire , sans l'expliquer rationnellement. La réalité sensible étant le point de départ forcé de la dialectique ^ il faut bien admettre le principe, sans lequel toute réalité serait inexplicable. Voilà pourquoi Platon déploie tant d'efforts et tant de subtilité dans le Sophiste pour prouver que le non-être n'est pas absoluiilentle contraire de l'être ; car si cette opposition absolue était admise, on ne pourrait expliquer le devenir, lequel n'est que la transition du non-être à l'être; Donc, pour que le devenir soit possible, il faut supposer un jion-être qui ne soit pas le contraire de l'être, mais qui en diffère seulement 2, une sorte de milieu entre l'être proprement

^ Tb /jiYî Iv est le terme dont Platon se sert habituellement pour exprimer la matière.

^ Plat., Soph,f p. i55. H t^j ^art(,OM p.optQv yuacwç xai x^ç Tou ovToç irpbç olXXi^Xa âvTtxKfuvwv àvride^iç oujcv {rrov > ci ^iftiÇ

dit et le non-être absolu des Éléates , un principe, enfin, qui, sans être absolument positif comme Hdée, ne soit pas une pure négation. Telle est la théorie sur la matière que Platon développe en réponse à TÉléatisme. Mais, d*un autre côté, s'il ne pouvait se refuser h méconnaître une origine matérielle des choses , il lui répugnait de réaliser une abstraction et d*attribuer à la matière une existence positive. C'est ce qui fit que , ne pouvant ni ne voulant supprimer le monde sensible , il essaya de le réduire à n'être qu'un mélange irrationnel des idées» Par cette hypothèse , il croyait sauver l'existence du monde sensible, sans être condamné à ce dualisme absurde qui pose la matière comme le principe substantiel et élémentaire des choses. Celte explication de la matière est d'ailleurs la conséquence nécessaire de la dialectique, laquelle, considérant Tidée comme le seul être véritable, ne pouvait admettre aucune existence positive en dehors des idées *.

Mais l'hypothèse dont on vient de parler, si subtile

ciircîv, avToO reû ovtoç wsia cçitv, owje ivavrcov èxctvct) fmiMivorjia ^ àXkoL T090UT0V /iôvov, eTcpov excivou*

^ Ibid., Répuh,^ 1 vu, p 484. Ajà Sk riv toutou aa^/îvctav , ^iycL ou xot« ffp(X|i&v ^i voYi^tç •hvoiyx.ci.aBin iStTy , où auyxej^ujuicva , àX).à Sifùftafxvja y ToùvavTtov ri exsivyj. Ouxouv €vreu9cv ttoGev irpÔirôv ptv iftiff/ixat fpc?9a( r;|uiTv rt oZv ttot' ïçi to juitya au xott to tJ^txpo-j- KA 9^x(A àr to juiiv, voiîrbv, To ^' opotTov èxaXcVapicv. Ce passage eftl très significatif. Platon ne veut pas seulement dire que les sens ne nous montrent pas les choses telles qu'elles sont; mais il va jusqu'à prétendre que la réalité sensible n'existe que pour les sens, et que l'objet propre de la sensation n*est qu'une vaine apparence , à laquelle Tentendement doit substituer partout l'être, c'est-à-dire l'idte.

21 IISÏKODICTION. LIVKE I.

qu'elle soit, ne détruit point la difficulté. En admettant que le monde sensible se réduise à un mélange confus d'idées, d'où vient cette confusion? Pourquoi les idées s'allient-elles sans loi, sans mesure, san&^ harmonie, eUes qui sont essentiellement le principe de toute toi, de toute mesure, de toute harmonie? La difficulté revient donc tout entière, et quelques efforts que Platon ait faits pour atténuer, pour voiler l'existence d'un principe matériel, distinct des idées et absolument nécessaire à l'explication des choses sensibles , cette hypothèse reste comme un principe nécessaire de la réalité. Platon a beau réduire la matière, et la cacher, en quelque sorte, dans quelques phrases obscures et embarrassées de ses dialogues, elle plane sur le monde sensible comme l'ombre qui suit la lumière. Bien plus, elle pénètre jusque dans le monde des idées. En effet, si aucftine idée, sauf ridée suprême, n'est absolument indépendante, une et parfaite en soi, si aucune ne se suffit à elle-même, d'oii vient cette contingence, celte diversité , cette imperfection, cette insuffisance des idées, prises en ellesmêmes^ sinon de la matière? Les idées ne sont-elles pas, dans une certaine mesure, à l'Idée du bien, ce que le monde sensible est aux idées , des copies et des images? Platon le reconnaît formellement. Ainsi, l'hypothèse de la matière suit partout la dialectique ; elle monte avec elle dans la région des idées, elle atteint les trois sommets du monde intelligible, l'idée du beau, l'idée du vrai, l'idée de l'ordre, et ne s'arrête qu'à l'Idée suprême du bien, seule absolument indépendante, simple , parfaite , pt par conséquent sçule absolument immatérielle. Telle est au fond la pensée de Platon, coHsé-

quence nécessaire de la dialectique. C'est d'ailleurs ce que confirme pleinement le témoignage formel d'Aria* tote.

Il est vrai que Platon réduit singulièrement la difficulté en attribuant , pour ainsi dire , Texistence de la réalité sensible aune simple erreur des sens. Mais cette solution fait naître une autre difficulté bien autrement grave. Si le monde sensible n'est que le mélange violent et irrégulier des idées opposées , de la grandeur et de la petitesse, de la mollesse et de la dureté, de la légèreté et de la pesanteur, idées que )a sensation confond et que la pensée distingue , il n'est plus dès lors qu'une illusion des sens qui disparait devant le regard de la raison, et fait place au monde purement intelligible* En sorte que dans la pensée de Platon il n'y aurait pas deux mondes réellement existants , mais un seul , le monde intelligible. La distinction de l'idéal et du réel , de l'être et du devenir , de l'intelligible et du sensible , répondrait à une diversité de points de vue , et non à une différence dans la i^ature même des choses. Le monde des idées seul existerait absolument ; le sensible serait encore l'intelligible vu par les sens. Platon retomberait dans la doctrine des Éléates sur le monde : comme eux il supprimerait le devenir en le réduisant à une pure apparence , c'est-à-dire à une notion fausse et grossière de l'être. Platon répugne évidemment à cette extrémité; mais la dialectique y aboutit. Dans son impuissance radicale à expliquer l'existence de la réalité sensible, elle est condamnée à la supprimer pour ramener l'unité et la conséquence dans la science.

Et pourtant la ruine du monde Bendble ne détruit point encore la difficulté !«i la réalité sensible a disparu, la sensation reste , et la dialectique qui Ta prise pour point de départ ne peut la supprimer aussi aisément. Mais alors comment expliquer la sensation sans son objet? Pourquoi et comment ya-t-il sensation, s'il n'y a au fond ni matière ni réalité ?

On vient de voir que la dialectique n'explique ni la matière, ni la réalité sensible, ni la sensation. 11 est évident qu'elle explique encore moins la nature et l'âme ; car puisqu'il n'y a d'être que dans les idées , esjsences immobiles, le mouvement, l'activité, la vie, qui sont des attributs essentiels de la nature et de r&me, tombent dans la catégorie du non-^tre. Ainsi ^ la dialectique a beau faire de la réalité le point de départ de ses abstractions , telle est l'impérieuse né* cessité de son principe, qu'une fois qu'elle a perdu terre, il lui devient impossible d'y revenir autrement que par une inconséquence.

Voilà la doctrine de Platon, telle qu'elle dérive de la dialectique. Est-ce bien là toute sa pensée et toute sa philosophie? Qu'on ouvre le Timée, on y trouvera la doctrine suivante. Dieu est bon, et parce qu'il est bon, il a formé l'univers à son image; il en a fait un Dieu unique, immortel, parfait, bienheureux, se suffisant à lui-même , enfin semblable en tout au monde intelli* gible qui a servi de modèle à l'artiste suprême. L'univers est composé d'une âme et d'un corps : Dieu a combiné ensemble, pour créer l'âme, le même et l'autre^ c'est-àdire l'idée et la matière, et en outre une essence mixte ; quant au corps, il l'a formé de quatre éléments combi<-

nés d'après certaines pro{)ortions numériques et géch* métriques. Indépendamment de Tâme et du corps du monde, Platon distingue^ les ftmes et les corps individuels. C'est Dieu loi-même qui prend soin de composer les âmes particulières avec les restes de la substance dont il avait formé Tâme universelle. Mais ir laisse aux dieux immortels qu'il a créés la formation des corps particuliers. La matière qui sert de base à la création divine est un mélange grossier et confus d'éléments divers, un chaos puissant et fécond , ob l'être s'agite dans le désordre et l'excès , attendant du suprême organisateur la mesure et la proportion. Platon suit l'œuvre de la création dans ses plus minutieux dé-» tails , distinguant toujours deux causes auxquelles il ramène tout, à savoir, une cause première, unique, uniforme, qui est le bien, et une autre feause, ou plutôt une série infinie de causes secondaires qu'ii comprend sous le mot de nécessité , et maintenant toujours le grand et salutaire principe des causes finales au milieu des étranges hypothèses et des bizarres imaginations dont il a semé sa philosophie de la nature.

Qu'a de commun avec la dialectique cette doctrine sur la nature et sur le monde sensible? Ce Dieu vivant et créateur^, ce Dieu bon qui crée parce qu'il veut créer , qui crée comme un artiste incomparable , les regards fixés sur le modèle des idées, est-ce l'Idée immobile et inaccessible du bien? Selon la dialectique, Dieu ne se distingue pas dés idées : il n*en est que le

t Ibid., Tini.^ p. 627. Ae^cj/uicv ^ ^l'.^v alrcov ytvwiv xac rh

type suprême , il est l'idée des idées. Dans le Timée, Dieu se distingue des idées ^ , comme Tartiste du modèle qu'il a sous les yeux. Aussi Platon ne dit- il pas qu'il est le bien, mais seulement qu'il est bon. Il apparaît plutôt comme un Dieu de second ordre , une sorte de Démiurge, que comme le Dieu suprême*. Autre différence : la dialectique avait réduit le monde sensible à une simple apparence , et la matière à un non -être absolu. Dans le Timée, le monde sensible reprend sa réalité*; la matière est déjà l'être, l'être primitif s'agitant dans tous les sens, sans jamais pouvoir arriver par lui-même à la forme ni à la raesurOp Enfin l'àme , qui ne pouvait trouver place dans ce système d'essences immobiles auquel avait abouti la dialec^

f Ibid., TitiK . p. 526. -El f/cv àh xotXoç cçtv Z^t o xo^^oç, 3^ tc ih" fxioijpyoç àyaôô?, i^Xav wç ttpoç to aiSiw c^Xcircv- — Ibid., p. 527. Tw yotp Twv voou/xcvwv xotXXtçw xoti xarà Tcotvra tcXcm |JiaX«ç' aùrbv 5£oç bfxoTfù^at ^^yjkfi^ùçj Çw9v,€v ôparov, icffvG' Offa xarà ^7(y aurou ffvyycv^ Çfoa cvtbç ^ov eaurovt ÇuvstpQ^f.

2 Ibid., Tim.yi^. 533. Towt' ouv irovr* cç? tSv auvoEtrtVv , otç 3ro; ûinîpeTou^t X?^^^' » '^'^ ''^^^ «pfçQV xarà to ^uvarov t^s'av àiro- TtXSv. AoÇaÇcTott ^£ ûirb twv irXciçwv ou Juvattja àXX' «Trcot cT^ott Tcov ravT6»v , J^il^ovra xat B'epjtxaivovra , mjyvuvra té xot( Stays'i'^zci , y.cà otJOL Totaura ântpycfZofxt-va,

3 Ibid., 77/w., p. 535. Ov rt xat x^P^'*' ''•^*' yévtat-j «îvat, rpr'a Tjjtx^, xat irpev ovpavov y£v«V9ae. Tiv ^6 ytvrWiwç tiÔijvïjv, ûypowvo- /uirviQv xat irupovptvr/v, xat rà^ y^ç TS xat à^oç fAOp^àç ^Ofuvr/V , xat ' o^a Toyrotç aXXa 7ra0>3 ÇuvcTCiTat -Trao^w^av , ir;cvTo^ainiv fàv iith ({xxi'jtaQon * ètà Sk rb ^ytrlG' bptota)v duvapiedv jtxV/T* tcoppoirwv c^iri irXaaô^tt, xar ' oxjSïv aûroT; tjoppoTCCtv, otXX' âvco/jtdéXo); TcavTYj TaXav Touue'vvîv, ^eteaÔat fJicv yir* Èx£tvci>v auTYîv xtvou/LtcvYjv ^' «5 iroXtv cxetva 9ct(iv. Voilà bien l'image du chaos. Plus bas , Platon ajoute : Kat TO p«v S fi TTfb T^JTOu, TTavTa raur' ^^^'"^ ot).oy«; xac àijdxftto^*

tique, s'explique assez naturellement dans la nouvelle doctrine dont le Timée est l'expression. Elle se compose, dit Platon, du méme^ de l'autre et d'une essence mixte. Abstraction faite de cette dernière essence , qui se résout dans les deux autres, il reste comme principes élémentaires de l'âme la matière et l'idée. S'il s'agissait ici de cette matière abstraite que la dialectique conçoit comme un pur non-être, il serait impossible de comprendre comment l'âme, principe de mouvement et de vie, peut sortir de la combinaison de la matière et de l'idée. Mais la matière du Timée, on vient de le voir, étant douée de mouvement, d'un mouvement, il est vrai, aveugle et désordonné, l'âme se trouve par là réunir les deux conditions de l'être, le principe du mouvement par la matière , et le principe de la mesure par l'idée.

Maintenant si du Timée on passe aux dialogues où Platon traite de l'âme , de la vertu et de la justice , on trouve que sa doctrine morale n'est pas plus en harmonie avec la dialectique qae ses théories cosmologiques et physiques. Platon y pretid au sérieux le monde , Ja vie humaine, la vertu, la société. A voir avec quel enthousiasme il célèbre la justice, avec quel soin et quel amour il trace te plan de sa république, on ne se douterait guère que la dialectique a réduit le monde sensible à une vaine apparence.

Enfin, même dans les dialogues où Platon se tient sur les hauteurs de la niétaphysique, il n'est pas toujours fidèle à la dialectique. Ainsi, dans le Sophiste*, il

ï Ibid., Sojj/t., p. 163.

30 INTROD^CTIOM. LIVRE l.

soutient que le mouvement participe de Tétre augsi bien que le repos* , et rejette bien loin l'être itnmQbite et vide des Éléatos. <c Nous persuadera- t-on si facilement que, dans la réalité, le mouvement, la vie, râipe, TintelUgenee, ne conviennent pas à Tétre absolu? que cet être ne vit ni ne pense, et qu'il dem^ire immobile , immuable , sans avoir part à Tauguste et sainte intelligence? p

De ces divers rapprochements on peut déjà conclure que la doctrine de Platon n'est ni ^mple, ni homogène, ni même conséquente dans toutes ses parties. Ce défaut d'unité éclate sur tous les points capitaux de la doctrine.

1° Sur 4a méthode. Platon proclame dans yingt dialogues la dialectique comme l'unique voie pour arriver à la vérité ; et d'une autre part , quand il veut démontrer l'existence de Dieu et de l'âme dans le Phédon et dans les Lois^ il a recours au principe de causalité et au principe des causes, finales.

^ Sur Dieu. Dans la République, Dieu «st conçu comme l'idée du bien ; dans le Parménide, Dieu est l'unité absolue ; dans l'un et l'autre dialogue, c'est le

ï Ibid., Sophist,^ p. 464. Te ^ac ^ wplç Aii^\ toç <3i>v)toç x/v*j«v, xac ÇcovtV) xaù ^^^V) xat ^povig^iy, S ^Sl^ 7r((qr9v}ffOfic0gi rS> irotvri-- ).b>; i'JTi jULV} Trapccvat ; ^r,Sk Criv ocuc^» fKinSt ^^ovfTv, <xXXa .acfAvbv xae ayjov voîiv oux t;çov ax(v)3rov, cçwç cTvai. Soit que Platon ait voulu parler de l'être en général (ce qui paraît vraisemblable dans un dialogue qui n*est qu'une continuelle réfutation des Éléatos), soit qu'il ait entendu par ce mot to TcavrcXS; h le principe suprême des choses, ce passage du Sophiste contredit manifestement la dialectique]et la théorie des idées.

Dieu immobile , indéfitiissable et incompréhensible de la dialectique. Le Dieu du Timée, au contraire, est sinon une âme , au moins une intelligence vivante qui ordonne et gouverne le monde sur le plan des idées : c'est le Démiurge des Alexandrins.

8"^ Sur les idées. Tantôt il fait résider les IdéesenDieu ; tantôt il les en sépare. Dans la République, les idées n'existent point par elles-mêmes ; ce sont de pures hypothèses qui ne subsistent qu'en Dieu et par Dieu. Dans le Timée , les idées sont indépendantes de Dieu , comme le modèle de l'artiste.

A* Sur le monde éensible. Ce monde, presque anéanti , ou du moins réduit à une vaine apparence par la dialectique , reparaît dans le Timée sous la forme d'un Dieu beau, parfait, immortel. *

5* Sur la matière. Ce principe est tantôt un non-être, une pure hypothèse inventée pour expliquer, non une réalité , mais une simple représentation ; tantôt c'est le chaos fécond où s'agitent tous les éléments de la création divine.

6* Sur l'âme. D une part , le sentiment de la réalité conduit Platon à concevoir l'âmè comme le principe même du mouvement et de la vie ; de l'autre , la préoccupation de la dialectique l'amène à la considérer comme un principe de mesure plutôt que de mouvement, et à la définir un nombre, une idée.

T Enfin sur la vie. Platon, il faut le reconnaître, n'a jamais varié dans son attachement à l'action, à la vertu, à la vie morale et politique ; et pourtant la dialectique, en ne cherchant l'être que dans l'idée* c'est-à-dire dans l'immuable et dans l'immobile, ne conclut-elle pas

32 INTRODUCTfON. LIVRE I.

au dégoût de la vie réelle et au dédain de la vertu pratique?

Il est facile de voir, après ce qui vient d'être dit, que ces contradictions si nombreuses et si graves ne sont point de purs accidents dans la philosophie platonicienne , et qu'elles ont pour cause diverses tendances du génie de Platon. A côté du dialecticien se montrent tour à. tour le moraliste, le politique, l'artiste. Si la dialectique emporte le disciple de Socrate dans les plus hautes régions de l'idéalisme , le sentiment moral , le goût de la cité , le sens du beau , le retiennent dans le monde de la vertu, de la justice et des formes. Toutes ces tendances sont également sincères et profondes dans l'esprit de Platon. Lès grands dialogues ou elles se produisent , le Parménide , le Sophiste , la République, le Timée, le Phèdre et le Phédon ont droit à la même considération dans un examen impartial du platonisme ^ . Mais, si la critique doit reconnaître tous les éléments de cette vaste pensée , elle peut reprocher à Platon de n'avoir pas su réaliser dans la science l'harmonie qui était peut-être au fond de son esprit. Il est évident que chacune des tendances qu'on vient de signaler se développe dans une complète indépen-

I Dans le Timée , p. 5Î6, Platon semble reléguer dans le do* maine de Topinion toute connaissance relative au devenir et au monde sensible. «Il n'est permis d'exiger sur un pareil sujet que des récits vraisemblables. » Mais on peut se convaincre en lisant le Timée que cette observation s'applique aux détails et non à l'ensemble dé la doctrine cosmologique du Timée. Platon n'élève aucun doute sur le démiurge, sur l'âme universelle, sur la beauté et l'harmonie du monde.

dance de la pensée générale. La philosophie de Platon est un mélange de doctrines diverses , quelquefois contraires et non un système véritable. On ne pourrait ramener cette philosophie à l'unité qu'en la mutilant , comme l'a fait Aristote. La dialectique et la théorie des idées en forment la partie la plus profonde et la plus scientifique. Mais ne tiendra-t-on aucun compte de sa doctrine sur Pâme et sur le monde , parce que la dialectique supprime la vie et la nature? 11 faut donc accepter la pensée de Platon tout entière, et telle qu'il nous la présente , c'est-à-dire avec ses incohérences et ses contradictions. 11 ne faut pas lui supposer l'harmonie qu'elle n'a point. 11 est très vrai que si Platon contient et corrige ses instincts spéculatifs, ce n'est point par un effort systématique et scientifique , mais par la réaction du sens commun et surtout du sentiment moral ; il n'échappe à l'erreur que par l'inconséquence.

Mais ce n'est pas là le seul côté par lequel la philosophie de Platon prête à la critique. Lors même qu'on la dégagerait des doctrines adventices et d'origine étrangère qui en viennent altérer l'unité , et qu'on la réduirait à ce qui en fait le principal fond, à la dialectique et à la théorie des idées , il serait impossible d'y voir autre chose qu'un idéalisme vague et indécis. Nulle part la doctrine entière de Platon n'est exposée régulièrement et complètement. On est réduit à en rechercher et à en recueillir les fragments épars dans la totalité de ses écrits ; et encore, dans chaque dialogue , présente-t-elle un caractère singulier. Poétique et gracieux dans le Phèdre , psv- I. 3

cbologique et moral dans le Phédon, sublime dans la République, scientifique dans le Sophiste et dans le Parménide , Fidéalisme platonicien revêt tour à tour la forme et prend la couleur du sujet traité dans tel ou tel dialogue : aussi est-ce à grand'peine et en consultant l'esprit autant que la lettre de la doctrine qu'on peut saisir la vraie pensée de Platon,

D'ailleurs ce système est fort loin d'avoir épuisé toutes les dilficultés et sondé toutes les profondeurs de l'idéalisme. En supposant éclaircis tous les doutes qui tiennent au désordre de l'exposition et au vague du langage, que de lacunes que les textes ne peuvent combler, et que de problèmes dont ils ne révèlent pas même le soupçon ! La dialectique , quand elle tente de s'élever de la réalité sensible au monde des idées, est-elle bien sûre de son point de départ et de son but? Si la réalité sensible s'évanouit devant le système des idées , comment peut-elle servir à priori de base à ce système ? J^a dialectique détruit donc ses fondements de ses propres mains. D'une autre part , comment l'âme peut-elle percevoir les idées? La doctrine de la réminiscence suffit-elle à expliquer cette communication de l'âme avec le monde intelligible? Et l'âme, même en la supposant libre et pure de tout contact avec les choses sensibles , peut-elle connaître ce qui est distinct et séparé d'elle-même î En un mot, toute vraie connaissance n'est-elle pas fopdée sur l'identité du sujet et de l'objet, comme le démontreront plus tard les Alexandrins? Autre difficulté : l'hypothèse des idées admise , comment l'idée peut-elle être le principe unique de l'être , si elle n'est que le type du

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général ? Commeni un principe aussi abstrait , aussi exclusivement logique que l'idée platonicienne , peutelle expliquer toutes tes conditions et tous les principes de la réalité , le mouvement comme la mesure , la vie comme lessence, Tâme comme l'intelligence pure? Mais c'est surtout dans l'explication des rapports des deux mondes que la pensée de Platon devient obscure et insuflTisante. Sans doute il entrevoit et soulève dans le Parménide * les principales difficultés qui naissent du double rapport des idées entre elles , et des idées au monde sensible ; mais il les laisse sans solution. Même mystère sur la nature de la matière et sur son rôle dans le monde des idées. Enfm , il est diiQcile à une science un peu sévère d'accepter la solution du grand problème de l'individualité» telle que la donne la dialectique. Gonunent, en effet, la matière, qui n'est qu'un non^êlTô, peut*elle devenir le principe des individus?

On le voit, si Ip. théorie des idées laisse bien loin derrière elle la théorie des nombres et les doctrines éléatiques , elle renferme trop d'incohérences , de con* tradictions, de mystères, de lacunes, pour pouvoir être considérée comme le dernier mot de l'idéalisme* Platon pénètre dans cette voie à une profondeur inconnue à ses. devanciers; mais il s'arrête devant le sanctuaire. L'esprit grec seul ne peut aller plus loin : pour entrer dans le saint lieu , il faut qu'il soit ini* tié par l'Orient, La doctrine de Platon n'est pas, comme l'ont pensé beaucoup d'historiens de la philo-

' yoyez los vingt premières pa{^ du Parmmkle,

Sophie, le type même de l'idéalisme, type qui n*auraît fait que dégénérer entre les mains de ses successeurs ; c'est le germe puissant et fécond, mais le germe seulement, d'un système qui, pour atteindre à son plein développement, a besoin d'un autre théâtre et d'un autre génie.

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