LA (;M)SE
tDodèle : c'est uiie image bien impariaiie d'un type déjà fort imparfait lui-même. Pour le créer, la Sagesse s'est servie du principe animique^ comme d'un instrument aveugle * ; c'est en ce sens que Valentin et son école appelaient le monde l'œuvre d'un Dieu en délire. Ce Dieu n'a pu représenter la Sagesse , c'est-à-dire l'éternel et le divin , selon son essence immuable ; il n'a produit qu'une misérable copie du modèle. Heureusement la Raison a envoyé son Christ et son Esprit pour prévenir la passion de la Sagesse et relever le monde de sa misère. La Sagesse elle-même , ramenée par le Christ vers sa céleste origine, devient un intermédiaire dont leChrist se serlpour rattacher tous lesôtres sensibles au monde des Éons. L'homme se compose de trois principes, corps, âme, esprit. Par l'esprit seul, il participe du divin et parvient à la Gnose. Bien que toute nature humaine soit triple, c'est-à-dire matérielle , animique et spirituelle, la prédominance de l'un des trois principes constitue l'essence propre de chaque homme ; en sorte que l'espèce humaine tout entière pourrait être divisée en trois races bien distinctes : l' les natures spirituelles cîi domine l'esprit ; 2^ les natures animiques où domine l'àme ; â"" les natures matérielles oii domine la matière *. A la première race correspond le gnostique, ou vrai Chrétien ; à la seconde, le Juif; à là troisième, le Païen. Valentin ne veut pas dire qu'il suffise d'être né Chrétien , ou Juif ou Païen pour être voué fatalement à la vie spirituelle , ou animique , ou matérielle ; il regarde comme de vrais gnostiques les
' Frén., i, 5, 3. — Ibid., id., 7.
^ Irén., I, 7, 5.
ÎI8 IMKODICTION. LIVRE II.
sages de la Grèce et les prophètes de l'ancienne loi : il entend seulement par là que le Christianisme ou Gnos-ticisme, le Judaïsme et le Paganisme ont pour caractère propre» l'un l'esprit, l'autre l'âme, et le troisième la matière. Mais ce que les Yalentiniens soutiennent de la manière la plus absolue ^ c'est que nul homme ne change de nature ; qu'on nait « mais qu'on ne devient pas Gnostique , Juif ou Païen. Les natures purement spirituelles sont destinées irrévocablement à la perfection et k la Gnose : elles ne peuvent dé^ choir. Les natures matérielles sont condamnées aux œuvres de la chair ; elles ne peuvent s'élever. Il n'y a que les neânreQ psychiques qui, en vertu de leur es-^ sence intermédiaire» puissent incliner vers la matière ou l'esprit , se corrompre ou s'épurer, déchoir ou s'élever, sans toutefois jamais pouvoir se perdre dans la matière ou ée confondre avec l'esprit Le vrai Gnostique possède la grâce comme un bien propre, inhérent à sa nature^ La nature gnostique est sensblable k l'or t la fange n'en peut ternir l'éclat Ce principe explique l'orgueil des sectes gnostiques , leur dédain pour le vulgaire, que la nature, c'eet-à-dire la grâce de Dieu, n'a point appelé aux divines perfections de la Gnose « leur indifférence profonde pour les œuvres de la ma* tièrë et même pour les œuVreé de l'âme ^, impuissant tes à conduire l'homme k Dieu <. Le gnostique rejette avec dégoût et horreur les plaisirs des s^is à l'u^sage des natures grossières; il se retire par îndifiérénce de la vie pratique , et abandonnait les vertus
' Irén.,i, 6, 2. —3, I.
^ Irén., I, 6, 2. OO yàp ir|i«5(ç tT; trXylfofAoi cccâyii.
Î-A GNOSE. ÎI9
morales et politiques aux natures médiocres , se réfugie dans la vie contemplative. La contemplation est la seule œuvre digne du Gnostique ; l'extase est le seul culte qui convient à Dieu. Le culte extérieur est un symbole nécessaire h travers lequel Timagination et Tàme peuvent entrevoir Dieu K Mais pour contempler ce Dieu face à face, Tesprit pur n*a pas besoin d'intermédiaire. Si telle est la loi qui régit l'humanité, qu'est venu faire le Rédempteur? Il n'est pas venu détruire les lois étemelles de Dieu » ni transformer radicalement les diverses natures humaines* Après comme avant la Rédemption , les hommes sont voués irrévocablement , selon leur nature, à la Gnose» à la vie politique, à la vie matérielle» D'un autre côté» Yalentin ne pouvait admettre que les natures spirituelles eussent besoin d'un secours étranger pour retrouver la voie divine qu'elles auraient perdue, car une telle déviation serait contraire à la loi inflexible reconnue par Yalentin et son école. Pourquoi donc le Sauveur est-il venu? Jusqu'à son avènement, lesGnostiques s'étaient montrés isolément et individuellement, les uns comme prêtres, les autres comme prophètes , ceux-là comme rois ^. La mission du Sauveur a eu pour but et pour résultat de rapprocher et de réunir par le lien puissant de sa parole toutes les natures spirituelles et de les fondre dans un seul et même Esprit universel, et de constituer ainsi une Église ; car ce mot exprime autre chose qu'une collection d'hommes , et il
' Irén., I» 6, 2. 01 tjn^-^^txo'f avOpwrof, oî S Tpywv xainiçttaç a>t)r,; fitioLtooftaot xa^ pïj rù.titv yjZ^svj fj^ovtcç. Etvae ft toÔtwk <iîfô t^ç «xx/yjata; r^fAÏç ).cyo\i«7f .
^ Irén., I. I, cli. 7, por. 3.
i2o INTKOmCTlON. LIMIE II.
n'est pas donne aux natures matérielles ni même aux natures psvchiques de former une Église *. L'Église véritable est le Saint-Esprit ; donc les membres de cette Église ne sont ni des corps ni des âmes, mais des esprits.
Ce rapide résumé fait suffisamment ressortir le caractère et les tendances des écoles gnostiques. Née de la tradition des Apôtres qu'elle s'était proposé de développer et d'ériger en doctrine, la Gnose perdit bientôt de vue son origine et sa mission , et se laissa emporter aux plus hardies spéculations de rOriont. C'en était fait du Christianisme, si elle eût réussi à l'entraîner dans ses voies. Cette conception si haute , mais si abstraite, du principe suprême des choses; ce grand système des émanations au sein duquel va se perdre l'idée dominante du Christianisme, la notion du Verbe; ce symbolisme si riche, mais si compliqué que la Gnose emprunte à l'Orient pour en couvrir ses doctrines ; cette cosmologie étrange qui ne voit dans la création que l'acte d'un Dieu en délire, et dans le monde qu'une œuvre de misère, de désordre et de mal ; cette horreur de la matière ; celte indifl'érence pour les œuvres poussée jusqu'à l'immoralité ; cet orgueil immense qui renouvelle la distinction des castes, et réserve la mission du Rédempteur à une race privilégiée ; ce mysticisme effréné qui prétend, sans le secours de la vertu, emporter l'âme dans le sein de Dieu sur les ailes de la pure contemplation , et qui ne peut franchir les innombrables intermédiaires que le système des émanations a semés entre l'homme et Dieu; cette métaphy-
' Iréii., 1. I, cb. 3, par. 6; — ch. 7, par. 4.
LA (TNOSE. iîl
sique de rêveurs sublimes , cette morale de solitaires et d'ascètes, étaient conti'aires au génie simple, pratique, profondément social et populaire de la nouvelle doctrine. Le Christianisme pouvait-il accepter une théologie qui , ainsi que le dit Plotin , veut aller au Père sans passer par le Fils? Pouvait- il accueillir une psychologie qui professait l'inégalité essentielle des hommes, et ne prenait souci q^ie de quelques natures d'élite? Enfln pouvait-il, quelles que fussent ses aspirations vers un autre monde , abandonner au génie du mal le monde que l'homme habite , au risque de n'être suivi que par quelques âmes contemplatives? La Gnose replongeait dans les abîmes du mysticisme oriental cette éclatante lumière du Verbe qui avait enfin révélé au monde les mystères de la nature divine. Le Christianisme en revenait au Dieu impénétrable de l'Orient, au ténébreux Bythos. Cette doctrine ne faussait pas seulement la pensée chrétienne , elle en ruinait l'avenir , en réduisant aux proportions d'une secte mystique cette Église naissante qui devait embrasser tous les peuples du monde , et confondre dans son sein tous les rangs de la société* Le Christianisme se garda de ce redoutable écueil : loin de se laisser captiver par les riches conceptions de la Gnose, il s'en sépara brusquement et la combattit à outrance. Ce n'était plus le mystique et symbolique Orient qui devait désormais inspirer 4;ette religion sortie dé l^n sein. Après ^aint Jean, le Christianisme primitif avait besoin d'une direction feime et régulière qui en développât les profondes conceptions, mais qui en même temps contînt et tempérât les tendances mystiques que le génie de l'Orient et la Gnose ne
îît INTRODUCTION. LIVRE 11.
pouvaient qu'exalter : ce devait être l'œuvre de la philosophie grecque. Toutefois il ne faut pas croire que le Christianisme n'ait rien retenu de la Gnose : indépendamment de certains dognias gnostiques qu'il a gardés, tels que la doctrine de la hiérarchie céleste, la doctrine de la lutte des anges et des démons , il lui dut une intuition plus haute et plus large du monde divin. Quand on aborde les grands fondateurs de la théologie chrétienne, saint Clément et Origène, on reconnaît tout un ordre de conceptions qui ne vient ni de la doctrine primitive ni de la philosophie grecque ; on y sent le souffle puissant de la Gnose.
La trace de la philosophie grecque est rare et peu profonde dans la Gnose; toutefois elle se laisse apercevoir dans quelques unes de ses doctrines. I..es Gnostiques Goimaissent pour la plupart les principales doctrines de la Grèce : le Pythagorisme se révèle clairement dans les Syzygies du système de Valentin, et surtout dans l'application des nombres aux doctrines théologiques et cosmologiques de l'Orient. Le Stoïcisme se noontre dans la théorie des forces vi* vantes de la matière développée par Basilide et d'autres Gnostiques. On peut entrevoir le Platonisme dans la psychologie et dans la cosmologie de la Gnose. La distinction des trois principes de la nature humaine, principe ipatériel, principe animique, principe spirituel , répond assez exactement à la division platonicienne de Tàme en trois parties K Quant à la doctrine de la chute de l'âme du monde, Plotin fait obser-
' Tb accOnrcxbv, rb imOufivjrrxov, to viiortjcVv, ou bien enrore
PHILOSOPBIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE. ÎU
Wt qu'elle n'est qu'une interprétation très fausse de la prasée de Platon. Le témoignage de Plotin prouve que les Gnostiques fréquentaient les écoles grecques d'Alexandrie, et s'attachaient à expliquer la philosophie de Platon d'après leurs idées orientales. H fit un livre contre eux pour réfuter leurs doctrines , et montrer combien ils dénaturaient la doctrine de Platon par leurs interprétations. C'est qu'en effet la Gnose était avant tout une doctrine orientale , et que , fière de son origine, elle n'entendait pas se réduire au rôle modeste de disciple de Platon. Tout ce qu'elle emprunte à la philosophie grecque , elle le modifie et le confond si bien dans la doctrine de l'Orient, qu'il est 1res difficile de l'y reconnaître.