CHAPITRE V
rbl|oMpkl« à^ Pères de l'ÈgllM. Safi^t Jifatin. Atl|éo«« gore. Tatien. TcrtuUleB. École ekrétieMie d* Alexandrie. S«I|K CUmfnU 0,rlctee. lm««e»ee de lu phUewopMe greeqae muw la théologie ehreUcnpe. Allia^pase. STmhoI^ de Kleée.
Il ne suffisait point au Christianisme d'avoir échappé aux dangers de la Gnose ; il fallait qu'il poursuivit la développement de sa doctrine , jusqu'à ce qu'il fût parvenu k satisfaire l'esprit humain sur tous les grands problèmes théologiques , coamologiques et psychologiques. Il avait bien pu s'inspirer jusqu'à un certain point des riches doctrines de la Gnose ; mais il avait dû en r^ousser les tendances. L'expérience de la Gnose avait étédédsive; elle avait montré que ce n'était point
en INTKODICTION. LIVRE II.
de l'Orient que devait venir la direction du mouvement chrétien. Cette mission était réservée h un autre esprit et àd' autres doctrines. Le Christianisme ne pouvait devenir la doctrine universelle, la religion de l'humanité, qu'à la condition d'en représenter toutes les grandes tendances, et de réunir les types éininents de l'esprit humain. La Gnose unie au Christianisme, c'était toujours l'Orient, c'était le génie contemplatif du haut Orient , exaltant le génie moins mystique et plus pratique de la race juive. Mais ces deux tendances, d'ailleurs distinctes , étaient plutôt les degrés divers d'un même esprit que deux esprits différents ; en se réunissaut , elles ne pouvaient aboutir à une complète représentation de la pensée humaine. Pour accomplir sa grande destinée , le Christianisme avait besoin d'une autre alliance et d'une autre direction. H trouva l'une et l'autre sans sortir de l'Orient. Déjà , quand la nouvelle religion se répandît sur les bords de la Méditerranée, la philosophie grecque y était établie depuis longtemps. Le Christianisme s'allia promptement et facilement aux doctrines grecques, et transporta de Jérusalem à Alexandrie le centre de son développement et de son action. Désormais, c'est d'Alexandrie que la lumière et le mouvement rayonneront comme d'un grand foyer sur toutes les Églises chrétiennes, sur Jérusalem , sur Antioche , sur Athènes, sur Rome. La mission de développer, d'expliquer, de formuler et d'enseigner le dogme a passé des Juifs aux Gentils ; les vrais successeurs des apôtres , les vrais docteurs chrétiens seront des pliilosophes des écoles grecques d'Athènes et d'Alexandrie. La nouvelle religion parte toutes les langues; mais pendant un certain temps, la
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L ÉGLISE, nh
langue grecque sera Torgane par excellence, Torgane officiel en quelque sorte de la théologie chrétienne. Cest entre les docteurs grecs seulement que s'agitent les difficultés de doctrine , et c'est Alexandrie qui donne le mot à toute la société nouvelle.
I^ Christianisme, en abordant le monde grec, devait y rencontrer des sectateurs et des adversaires également versés dans toutes les parties de la philosophie grecque. Dès lors, en même temps qu'il avait à satisfaire l'esprit curieux et spéculatif des uns, il lui fallait réfuter les objections et les accusations des autres. C'est à cette double nécessité que répondent les écrits des docteurs dits Apologistes et Catéchisies. Cette distinction ne signifie point que ces docteurs se vouent exclusivement, les uns à la défense et les autres au développement de la doctrine ; elle indique seulement la prédominance de l'apologie ou de l'enseignement dans les livres des écrivains sacrés»
La lettre à Diognète est le premier écrit qui signale l'apparition de la philosophie dans la doctrine religieuse *. Cette lettre n'a dû précéder les livres de saint Justin que de quelques années. L'auteur inconnu y condamne toute doctrine et tout culte qui n'a pas pour objet rinvisible et le supra-sensible 2. Ainsi il enveloppe d'un blâme commun les superstitions des Juifs ^ le culte des idoles chez les Gentils, et les systèmes philosophiques qui ont représenté sous des attributs matériels le principe divin. Il n'y a de vrai principe que l'âme , la raison , l'intelligence. Le véritable culte du
^ Cette lettre se trouve dans un recueil comprenant les ouvrages de saint Justin, d'Âthénagore, de Tatien et de Théophile. ^ Saint Justin, p. 236. Lttirr à Diognète.
%U INTRODUCTION. LlVttE II.
chrétien, c'est le culte de l'esprit, et sa vraie patrie est le ciel. L'âme fait toute l'essence et toute la nature de l'honame ; son corps n'est qu'un vêtement. Ce que l'âme est dans le corps, l'Église l'est ddLm le monde ^« L'âme habite le corps, sans en venir ; de môme l'Église séjourne dans le monde, ayant son origine ailleurs. Celle-ci est enchaînée au monde, comme celle-là au corps« L'âme aime la chair qui la hait, et y produit et entretient le mouvement, la chaleur, la vie^ de même l'Église aime, vivifie, conserve, inspire le monde, qui la calomnie et la persécute. Jusqu'ici, pour s'instruire et se diriger dans la voie du bien, les hohames n'avaient eu que la tradition ou la philosophie , refléta plus ou moins éclatants de la vérité , lorsque Dieu fit descendre sur la terre la vérité elle-même, le Verbe, pour qu'il établît à jamais son siège dans le cœur des hommes ^. Le Yerbq n'est pas un simple messager de Dieu, un ange ou un archange : c'est le Fils noéme de Dieu, le médiateur par lequel Dieu communique h tout l'essence et la vérité, la vie et la lumière, « C'est par lui que Dieu a tout créé , tout déterminé ( opi'Ceiv ) *. » Ce Verbe , architecte et Démiurge du monde , est co-éternel & Dieu : seulement ce n'est que lorsque la mesure du mal a été comblée dans le Monde qu'il s'est incarné pour racheter les honwnee. Dieu ne se révèle que dans son Verbe, et la foi, c'est-à»dire la croyance au Verbe incarné, est le seul miroir où Tâme
1 Ibid., p. 236.
* Ibid., p. 237. EyxaTfffTrlpiÇt ratçxaf^taTç axt-wv.
3 ïbid., p. 237. Où, xa0^irc() Sm tu clxaaciiv, oApttitotç vivqpctriv Tivà ici|«|ia<, i dtyyiXov, ^ 5px*^vta..., «XX ' «utov t«v tcxv(tiiv wm\ ^p(9upy6y Twv oXwv.
PHILOS(»^BiE DES PÈRES DE L'ÉGLISE, ttl
puisse contempler les profondeurs mystérieuses du Dieu suprême *. C'est cette révélation de Dieu par le Verbe qui permet à Tâme de se rapprocher, par l'imitation du Verbe, de la nature divine.
L'esprit philosophique est manifeste dans cette lettre. La philosophie y est considérée comme une introduction à la foi , tout aussi légitime et tout aussi efli-» cace que la tradition ; elle est pour les Gentils ce que la tradition est pour les Juifs. Nulle part il n'est fait appel à l'autorité des Apôtres, C'est la vertu morale et pratique de la nouvelle doctrine qui en révèle à fauteur la divine origine. L'esprit platonicien n'y est pas moins sensible. Cette tendance constante à tout ramener à l'âme, à la raison, à l'intelligence, comme aux seuls vrais principes des choses , cette séparation profonde des deux principes de notre nature, cette imitation de Dieu proposée comme la vraie loi morale, cette conception du Verbe comme architecte et Démiurge du monde, tout y révèle l'inspiration du Platonisme.
Toutes ces idées, indiquées seulement dans la lettre à Diognète, sont reprises et développées avec force par saint Justin, le premier docteur connu de l'Église. L'indépendance philosophique de saint Justin se montre clairement dans ces paroles : « Ce n'est ni Moïse ni la loi qui est le fondement de notre espérance *. » C'est la foi en Jésus-Christ. Saint Justin a été conduit à celte foi par la répugnance que lui inspiraient le culte des idoles et toute cette mythologie célé-
* Ilid., p 239. O? Ktçoi X^ycoOrvTCc t»tr' avrou fyvciyj«v irarpbc
* TryphoD, p. 4 4 4. HXir^^otpcv yt w èià M»«'»ç , oOA itot toO
Î28 INTRODICTION. LIVRE II.
brée par Homère et par Hésiode. « I^ roi que nou<^ honorons , nous autres chrétiens , ce n*est ni la force du corps, ni la beauté des formes, ni les avantages d'une naissance illustre , mais une âme pure et revêtue de sainteté *. » Ces paroles révèlent un sentiment nouveau et tout chrétien. Le spiritualisme de Platon n'excluait, comme on sait, ni le culte de la forme, ni l'enthousiasme de la beauté. Du reste, saint Justin considère la philosophie de Platon comme la seule qui puisse conduire à la foi. Le Péripatéticien fait de la science une pure spéculation; le Stoïcien, plus désintéressé, manque d'élévation et néglige la théologie ; le Pythagoricien arrête trop longtemps l'esprit * sur des études scientifiques, et veut qu'on sache d'abord la musique, la géométrie, l'astronomie; le Platonisme seul prépare à la vraie contemplation de Dieu, et la doctrine des idées prête des ailes à la pensée K Toutefois, l'intelligence humaine ne peut réellement apercevoir Dieu qu'à travers son Verbe : or, la foi au Verbe n'est point un fruit de la philosophie ni de la tradition ; c'est un don de l'Esprit saint *, lequel inspire tous les hommes et dans tous les temps, de même que le Verbe les éclaire d'une lumière continuelle et miiverselle. Le Verbe est la raison intérieure , le principe de vérité et de perfection que tout homme porte en lui-même comme une semence divine. Tout le genre humain a
• Orat. ad Grœcos^ p. 4 . Aut6? yàp lifjMÎv (|}a7iXruc â^o^Toç ) ov
* Dialog. ax'cc Tr)jj/tofi^p. 403. Kou fufpcc rtf^pct ri twv àm»~ liâna-j »oi)ffiç, xocî r, âttù^ia twv i<îtwv dt/cirrrpoti fioc ti)v tpp^cev.
^ Tryphon, p. 4 05.
PlJli.OSOPlllE DES rÈRES DE L'ÉGLISE. 223 toujours pai'ticipé du Verbe divin, et tous ceux qui ont su vivre constamment dans cette participation sont Chrétiens *. Saint Justin appelle à T héritage des biens éternels les hommes de tous pays , libres ou esclaves, qui ont cru au Verbe et qui ont connu la vérité annoncée par les prophètes et les sages, et compte au nombre des élus de Dieu , Socrate , Heraclite , Musonius aussi bien que les patriarches de l'ancienne loi. Quel est donc l'avantage qui distingue le chrétien du philosophe? C'est que la philosophie n'a jamais conim le Verbe qu'en partie , tandis que la foi nouvelle le comprend tout entier, c'estr-à-dire en intelligence , en âme et en corps ^. Le Christ est la seule révélation complète du Verbe.
Telle est la partie vraiment nouvelle de la doctrine de saint Justin. C'est la philosophie platonicienne appliquée d'une manière ingénieuse au dogme chrétien. Sa notion de Dieu paraîtrait fort remarquable, si on pouvait y voir autre chose qu'une réminiscence de la doctrine de Philon, dont les écrits étaient
• Apol. prim., p. 7<. T6v Xpiçôv irpwTÔroxoy toO â'ioû uvm c^c- &iQ^|Mv, xai irpocpr<^9a(fttv Xôyov ovroc, ou ttScv ycvo; âvG|xôira>v pcr^ i^t'xai oc fiCTà X6youj3ccoaocvTc;Xp(Ç{aevoc tlatyx^ âOcoc hofiioBvi^orj' oTov cv EXXïjo'i fih ZeM^aTT/; xat H&otxXctro;, xae o( ofxocot ayroTç * cv |3apSapofç T< AÇpaàf* xai Avavta;. Cetto épithète de barbare, appliquée aux patriarches, est remarquable dans la bouche d'un père de rÉglise. On voit que ce docteur est un philosophe grec.
' Âpol. sec, p. 95. Àtà ToOro Xpycxov rb oXov tov <fom'jra ^t ' ifii^ Xpiç^ ytyzvivatj x«c ot^fia, xac Xoyov, xat ^o^^^tiv ' oaa yàp xoc).wç dtcc cfOcyÇorvro xat lu^v o( ytXoao^I^or/rcç 4 vofxodcrvi^ocvTcç, xarot Xoycu fupoç cûptVccd; xac ^ttùpioiç ici novrfiivTOL aûroTç. Eircclv} ^c où irovra ri To3 Xoyou èyvujpt^ov, o$ cçt Xpiçlç, x«c êvavrra covrocç iroXXaxtç cTirov.
t30 INTRODUCTION. LIVRE H.
très familiers aux premières écoles chrétiennes et que saint Justin cite fréquemment. Aucun nom ne convient au principe suprême de l'univers. Dieu , le Père , le Créateur, le Seigneur, ne sont pas des noms qui définissent son essence, mais de simples qualifications tirées de ses bienfaits et de ses œuvres ^. Ce Dieu ineffable est en soi inaccessible et incommunicable. Il ne crée et ne se révèle que par un intermédiare qui est te Verbe, son fils premier né , Dieu lui-même engendré par un acte de la volonté divine. Le Verbe est ainsi appelé parce qu'il transmet aux hommes les paroles de son Père 2. C'est une puissance qui ne peut être détachée ni séparée du Père , pas plus que la lumière sur la terre ne peut être séparée du soleil. Quant au Saint-Esprit, saint Justin n'en parle pas autrement que Philon : c'est l'Esprit prophétique , principe de toute connaissance pour les hommes, comme le Verbe est principe de toute vérité. C'est à la source du Saint-Esprit que le chrétien puise les inspirations de sa foi. Cette théologie reproduit exactement celle de Philon. Dieu, le Verbe, TEsprit, y sont, non point encore trois hypostases d'une seule et même nature divine , mais simplement trois principes inégaux en nature et en dignité dont le premier seul est Dieu. « Nous plaçons , dit saint Justin , au second rang le Fils du vrai Dieu , et au troisième l'Esprit prophétique *. » Il y a loin de là au dogme de la Trinité. Sur la divinité de Jésus-Christ , saint Justin ne s'cx-
« Apoll.. Secu/id,, p. 92.
2 Tryph., p. 22L K«c J^côç^coO û«oç wirapjpftiv. Philon n'avait pas considéré le Verbe divin comme Dieu.
3 Apol., Prim,, p. 54.
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L ÉGLISE. 231 pliqoe pas formellement. Il affirme bien avec les Évangélistes et saint Paul que le Christ est le Verbe incarné : mais quelle est la distinction des deux natures divine et humaine dans le Sauveur, où finit le Dieu, où commence l'homme? Saint Justin n'a pas même le soupçon de ces difficultés, qui suscitèrent plus tard tant de discussions subtiles et mirent en péril le dogme nouveau. Il se borne à dire que Tincarnation du Christ est un mystère. Tout en affirmant la divinité du Christ , il insiste sur la perfection morale de sa vie , et soutient que, quand même Jésus-Christ ne serait qu'un homme, sa sublime sagesse lui mériterait encore le nom de Fils de Dieu,
Dans la question de ht création , le platonicien reparaît , mais toujours à travers les doctrines de Philon. A l'exemple du philosophe juif, qui avait essayé de concilier sur ce point le Timée et la Genèse , saint Justin fonde sur les paroles de Moïse la doctrine d'une matière préexistante à l'œuvre de la création *. Selon saint Justin, l'âme n'est point une émanation de Dieu , mais seulement une œuvre de sa puissance. Elle n'est pas la vie , elle ne fait qu'y participer par la volonté de Dieu. Voilà pourquoi les âmes ne sont point inmfiortelles par elles-mêmes ; l'immortalité est un don de la bonté divine K Ces idées n'appartiennent évi-
' Apol., Prim., p. 78. Après avoir cité Platon et MOTse pour en démontrer Taccord sur la doctrine de la création , saint Jnstin ajoute : û^ X^(f diov U tw ûif«xfifiéwa>y xm nfo^XaiOivrc^v ^îk Mc«OM»(, ycycvrf^oti Tovirovra xoa^Aov, xai nXaTa>y, xai oi taOto^ XfyovTfç. Ka< to xaXou^ov ?pc6bç icapà to7ç irorriTarç, (cp^ffOotc Trpore-
* Tryph.p. ilh.
2Ji IMIIUDICTION. LIVKE II.
deinmeiit ni à Platon ni à Philon ; elles trahissent une origine stoïcienne et une intention manifeste de concilier la doctrine stoïcienne qui nie l'immortalité de l'âme avec le dogme chrétien qui l'affirme. Telle est la doctrine de saint Justin. Bien des origines diverses s'y laissent apercevoir ; le théologien s'y montre plus fidèle à la philosophie qu'à la tradition des livres saints: il puise à toutes les grandes sources de la science ; il emprunte à Philon et à la philosophie grecque, qu'il semble n'avoir connue qu'à travers Philon. De même que l'auteur de la lettre à Diognète, ce qui le frappe dans le dogme nouveau, c'est moins son origine que sa vertu morale et pratique. Au reste, ce mélange d'idées philosophiques et traditionnelles n'aboutit point à une doctrine ferme et systématique. Tantôt le philosophe considère la philosophie comme une émanation directe et légitime du Verbe , aussi bien que la tradition de Moïse et des prophètes ; tantôt le chrétien rapporte toute sagesse humaine aux livres saints.
Athénagore porte dans le dogme le même esprit philosophique que saint Justin, avec une érudition supérieure. Il est plus explicite et plus précis sur la Trinité : « Pour nous qui faisons peu de cas de cette vie, et qui ne sommes guidés que par le désir de connaître Dieu et son Verbe, et quelle est la communication du Fils avec le Père , et ce que c'est que l'Esprit, quelle est l'union des trois, et la distinction dans l'union de l'Esprit, du Fils et du Père^, etc. » Le principe des choses. Dieu, est unique, inengendré, éternel, invisible, impassible, infini, incompréhensible*. L'intelligence hu-
* Athénag., Lrg. pro Christ,, p. 288.
- * Ibid.. p. 286-287.
maina ne le contemple que dans ses manifestations, c'est-à-dire dans son Verbe et dans son Esprit Le Verbe est la lumière qui illumine le monde; TEsprit est la puissance qui Tinspire et le vivifie. Dieu crée , forme , conserve tout par son Fils. L'union intime du Père et du Fils fait que le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père. Et si, par un effort d'intelligence, on cherche comment le Verbe est le Fils de Dieu, on trouvera qu'il est le premier-né du Père : ce qui ne veut pas dire qu'il en ait été engendré un tel jour ; car Dieu, étant une intelligence éternelle, contient en luimême son Verbe de toute éternité K Par la génération du Fils, il faut entendre seulement la production, la manifestation de la nature simple et immuable de Dieu. Quant à ce principe opérateur que les prophètes nomment l'Esprit saint, il doit être conçu comme une émanation de Dieu, s' échappant de son foyer et y retouiiiant comme la lumière au soleil ^. Cetta doctrine marque un progrès sensible dans le dogme de la Trinité ; car elle essaie déjà de définir avec précision les rapports du Père et du Fils, leur distinction et leur union. Toutefois elle est encore fort loin de la ûirniule précise et complète à laquelle la théologie chrétienne atteindra plus tard. Dans toutes les parties cosmologiques de la doctrine d'Athénagore, c'est le Stoïcisme qui domine. Dieu crée le monde par un acte libre de sa
« Âthenag., Lcg.pro Christ,, p. 287. noârov yfwDfiot «7v«c tw
flWTÔ; èv cauTw rèv Xôyov, o (^twç Xg^cxoç wv.
' Ibid.. p. 287. Kai toi xœl «vrô r6 ivffyouv rotç Ixywvov^i ir(>oyi^Tcxwç oycov irve-Ojiia, àno^oiac^ (cvai yo(|uicv t&u J^coO, «Tro^S^v xoïc cirava^cpôfACvovy coç ootxha rikivj'
volonté : il n*en avait pas besoin, lui qui comprend tout, et qui est tout à la fois lumière inaccessible, verbe parfait, esprit, raison, puissance *• Athénagore conçoit le monde tantôt comme Tœuvre de Dieu , tantôt comme sa substance même et son corps 2. Il attribue l'origine du mal h la matière, et emprunte aux Stoïciens leur théorie du principe matériel considéré comme un ensemble de forces vivantes , s' agitant en désordre et luttant contre le principe de Tordre et du bien, la raison *. Dans sa doctrine, les démons ne sont que les puissances aveugles de la matière ! seule* ment Athénagore en fait des créatures de Dieu, tandis que le Stoïcisme les regarde comme inhérentes à la matière. Enfin Athénagore est le premier Père dé TÉglise qui ait exposé dans un livre spécial une démonstration philosophique de la résurrection des corps. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette théorie, c'est l'habileté avec laquelle il sait faire servir à sa thèse les idées stoïciennes. Il tire ses principaux arguments tantôt de la fin de l'homme , tantôt de sa nature. Ainsi l'homme, ayant une fin par lui-même, ne peut périr ni dans son âme ni dans son corps ^. Ou bien encore , l'homme , étant une nature mixte , n'est ni âme ni corps exclusivement; donc, 8*il est immortel,
Athenag., p. 291. (3 yi xoapôç, oby^' wç èfifUvwà tou 5t30 yiyovcv. Ilaryra yàp h Btôç tçtv avrbç oeÛTb>, ^ç ôtTrpôo'CTOv, x67fA0Ç ti- Xcio?, trv<ûf««, èùva^tç^ Xoyoç.
* Ibid., p. Î92. Efrt (àç XïXàxw ^aè) ré^yr, tw J^oO, ^/ïu/mc- Ç<kiv auroO x6 xaXXoç, xm tr/ytxif itpàuifii * cTfc obiia totl oîiitot (eiç
3 Ibid., p. 302.
* Ibid , p. 324-328.
il l'est égalemeat dans son àme et dans son corps. Du reste, c'est le sentiment profond de l'unité de l'âme et du corps dans la personne humaine qui fait le fond de toute cette démonstration : or, ce sentiment est contraire au Platonisme, et propre aux doctrines péripatéticienne et stoïcienne *.
Les relations du Christianisme avec la société des Gentils et avec leur philosophie devaient puissamment concourir à l'accomplissement de ses hautes destinées. Elles ouvraient à la pensée chrétienne des horions nouveaux ; elles enrichissaient la tradition primitive des démonstrations et des théories de la science grecque. Mais en même temps ces relations exposaient le Christianisme à un double danger. En le forçant d'accommoder sa règle aux mœurs et aux institutions de la société grecque, elles pouvaient en affaiblir et m énerver la vertu morale ; en enrichissant son dogme d'idées philosophiques, elles tendaient à le modifier, à le dénaturer, à le convertir en pure philosophie, et à le livrer aux discussions et aux contradictions des écoles. C'est ce que comprirent tout d'abord un certain nombre de Pères de l'Église, surtout ceux qui , n'étant point Grecs de naissance ou d'origine , n'avaient pas hérité des instincts de l'esprit grec et des traditions des écoles. Il s'opéra de bonne heure contre l'influence des moeurs et des idées de la société grecque une réaction dont Tatien, saint Irénée, Tertullien, peuvent être considérés, à divers titres, comme les principaux organes.
Tatien ne trouve pas la règle commune , telle que
1 Ibid., p. 324-328.
236 INTUODLCTION. LlVttE H.
Tavait moditiée le contact du Chistianisme avec les Gentils , assez sévère , ni la vie ordinaire des Chrétiens de son temps assez pure. Il proscrit le mariage et professe Tascétisme le plus violent K D'un autre côté , loin de reconnaître avec saint Justin la participation universelle et perpétuelle des homihes au Verbe divin et à FEsprit-Saint, il n'admet, même depuis Pavènement du Christ, qu'un petit nombre de privilégiés dans la véritable communion chrétienne ; les autres honuioes n'en sont pas dignes. L'Esprit divin souffle où il veut Ceux-là seuls qui en sont inspirés méritent le nom d'hommes ^. Une pareille doctrine ramenait le Christianisme à la Gnose ^ et le faisait dégénérer en une secte d'ascètes et d'illuminés : elle ne devait point prévaloir. La mission particulière de saint Irénée fut de combattre et de détruire ces funestes tendances dans l'Église nouvelle K L'homme est bon ou méchant, non par nature, comme l'avait soutenu Tatien , maitf par choix. Par conséquent, toute nature humaine est capable du bien , et peut participer du Verbe et de l'inspiration de l'Esprit-Saint. Mais, d'un autre côté, saint Irénée n*est pas plus favorable que Tatien aux innovations dont saint Justin et Athénagore avaient donné l'exemple ^ Il veul bien qu'on use de la philosophie, mais discrètement et sans modifier en rien la doctrine primitive. Mmi il ne pense pas , comme saint Justin et
I Julien, p. 246.
3 Ibid., p. 254. nvtOfMc ik rcO ^oO irofà ira^cv |«K ovx Içt. 3 Saint Irénée mentionne Tatien comme chef d^une secte gnostiques, les Encratides, qui se propagea surtout en Syrie. * Irén., ^fiv Har., I. ï.jjioœm.
^ Ibid., I. Il f ptissfm.
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE L'ÉGLISE. n7
Atfaénagore, que le Verbe ait été communiqué à tous, aux Grecs aussi bien qu*aux Juifs ; il fait de la création un acte !ibre de la volonté divine qui tire le monde du néant , et il supprime Thypothèse de la matière préexistante, sur laquelle ses prédécesseurs avaient paru hésiter. En un mot, saint Irénée est un esprit plein de mesure et de sagesse, s'appliquant à maintenir le Christianisme entre deux tendances contraires qui pouvaient également compromettre sa destinée , Tune en risolant du monde grec , l'autre en l'y absorbant. Mais enfin il n'en est pas moins un organe de la réaction dont Tatien avait donné le signal ; il y prend part, tout en la modérant.
Le grand apôtre de cette réaction , c'est Tertullien. Dès le début de sa doctrine se révèlent énergiquement les répugnances de cet esprit ardent et étroit, mais puissant et original. Nul ne participe à la vérité sans Dieu ; nul ne connaît Dieu sans le Christ ; nul ne connaît le Christ sans T Esprit-Saint et la Foi. Or, de toutes ces choses les sages ne savaient rien. Leurs poètes , leurs sophistes et leurs philosophes ont puisé à la source des prophètes ; mais ils n'ont su en tirer qu'une vérité obscure et incomplète. La philosophie est superflue ou dangereuse * : c'est l'œuvre des démons *. Après Jésus-Christ , toute curiosité devient insensée ; après l'Évangile toute science devient inutile ^ La foi suffit à tout , à tel point que celui qui la possède
' Tertuil., Jjjoi,, p. 47.
' De ^nim., c. i, p. 3. Philosophispatriarchis, ut ità dixeiim, hsreticorum.
* De Pm'sc, hœr,, p. 8. Nobis curiositate opus non est post Christum Jesuin, nec inquisitione post Evangelicum.
t38 INTRODUCTION. LIVRE II.
ne désire ni lireTÉcriture, oi même recevoir le baptême. Si la philosophie aveugle, l'interprétation des Écritures égare ; rien n'est plus incertain que le canon des Écritures, et il n'est pas d'erreur qui n'ait sa racine dans les livres saints ^. Tant que l'homme est aban* donné à son libre arbitre , il peut et doit se tromper. Les hérésies tirent leur nom du choix qu'elles supposent. Le Chrétien n'a point à choisir ; il faut que la règle de sa foi soit simple , évidente , inflexible , im* pérative. Le Chrétien ne peut la trouver que dans la doctrine des Apôtres , dans la tradition orale plutôt que dans la tradition écrite. Et encore la vérité a beau frapper les yeux de l'esprit, les organes de la perception de la vérité sont trop imparfaits pour ne pas l'altérer en la recevant. Les regards fixés sur l'éclatante lumière de l'Évangile, l'homme peut encore se tromper. La foi est la seule source de connaissance et la seule règle de croyance 2.
Il semble qu'en ramenant à la foi tout moyen de connaissance et tout principe de certitude , Tertullien condamne la doctrine à une absolue immobilité. C'est ici que se révèle dans sa profonde originalité l'esprit de Tertullien. Il entend que la doctrine se développe et se perfectionne ; mais ce ne sera point par la science, qui ne peut que la corrompre et l'étovffer sous la fausse richesse de ses théories ; ce ne sera pas davantage par l'interprétation des textes,. qui engendre les divisions et les hérésies ; ce sera par l'inspiration , don spécial de Dieu et de l'Esprit-Saint. La foi , telle que la com-
> De Rcsurr, carn.^ p. 63.
* jédv. Psych,^ p. 4. '^Ath, Mare,^ o. iv, p. SU.
prend Tertullien , n'est pas la croyance passive à une lettre morte ; o'est le travail le plus énergique et le plus fécond de la pensée humaine possédée de TEsprit* Saint. L'inspiration véritable s'empare de l'âme » la ravit à son sens intime , à sa conscience , pour l'élever et l'unir à Dieu K C'est alors que l'âme contemple les choses du monde divin. Cette contemplation nourrit la foi et développe sans cesse la doctrine, et devient U source toigours féconde d'une révélation intime et d'un progrès incessant \ Dieu a envoyé le Paraclet aux honmies pour les faire avancer dans la sagesse ; mais toutes les natures humaines n'ont point été jugées di* gnes de le recevoir. Tertullien croit , avec les Mont^ nistes , que le don d'inspiration est réservé b, un petit nombre d'âmes privilégiées qu'il plaît à l'Esprit^Saint de visiter *.
La foi ne nous instruit que des choses révélées : après la foi , la nature aussi est une source pure de vérité et une règle certaine de jugenoent. TertulKen défend avec énergie le témoignage des sens contre le scepticisme de l'académie; en tout ce qui concerne le monde sensible, et même Dieu, l'âme que nous tenons de la nature nous atteste la vérité. Le sens intime du divin est plus ancien que la révélation des prophéties, et la conscience d'un Dieu est la dot originelle de
I 4^(1^, Maix,^ c. IV, p. S 2, In causa nov» prophéties gratiœ ecstasin , id est amentiam , convenire.
^ Adv. Psych,, p 4. Cum propierea Paraclotum misent Domi- Dus» ut, quoniam humaua mediocritas omuia semel capere non poterat, paulalim dirigeretur et ordiuaretur et ad perfectum perduceretur disciplina ab illo yicario Domini, Spiritu Sancto.
3 Jdv. PsycL, p. 1.
l'âme *. Plus son sentiment est simple, intelligible, universel , plus il est sûr et vrai. La nature est la maîtresse, et l'âme est l'élève ; Dieu est le maître de l'une et de l'autre *. La nature est le premier degré de connaissance ; la foi en est le dernier , c'est-à-dire le suprême, La nature est identique avec la raison ; tout ce que Dieu a créé est animé et raisonnable. La nature , l'âme , la raison , sont des termes synonymes dans la doctrine de Tertullien comme dans le Stoïcisme. 11 est déjà évident que cet esprit si original , cet adversaire si obstiné de toute philosophie, subit sur ce point l'influence irrésistible des idées grecques. On va retrouver des traces non moins manifestes de cette influence dans les autres parties de sa doctrine.
Dieu est le principe de tout ; il est le seul être que Ton puisse concevoir , indépendamment de toute relation avec l'espèce et le mopde ^. Tertullien lui attribue la raison et la conscience ^. Dieu en soi est le Dieu caché, inaccessible; il s'est révélé aux hommes dans la personne du Verbe. Cette révélation n'est pas adéquate à la nature même de Dieu , mais elle est proportionnée aux forces de l'intelligence humaine. C'est un Dieu-Homme qui s'est révélé dans le Fils de Dieu, de
* Adv. Marc.y c. i, p. 40. Ante anima, quam prophetia. Animas enim a primordio conscientia Dei dos est, eadem, nec alia et in iEgypticis et in Syris et in Ponticis.
> De Test.anim,,^.^. Magistra natura, anima discipula. Quidquid aut illa edocuit aut ista perdidicit, a Deo traditum est, magistro scilicet ipsius magistrs.
s Adi^. Prax,, p. 5. Ante omnia enim Denserat, solus, ipsesibi et mundus et locus et omnia.
^ Ibid., p. 5. Habebat enim secum, quam habebat in semefipso, rationem suam scilicet, qus ratio sensus ipsius est.
même que le soleil, trop éclatant pour être vu dans sa substance même, se laisse apercevoir dans ses rayons *. Dieu a créé le monde de rien , par sa libre volonté, selon les archétypes de sa raison 2. Le Verbe n'est pas la raison même de Dieu; il en est, comme l'indique le mot, l'expression, la production extérieure *. Mais si le Verbe est distinct de la raison divine, il n'en est point séparé ; Dieu le contient de toute éternité, comme il contient d'ailleurs toute chose dans son sein. Dieu crée par un acte de volonté ; le Verbe réalise la création voulue par Dieu. Le monde est fait pour l'homme , non pour Dieu. Déjà Tatien avait émis cette idée originale.
Tertullien rejette la distinction entre l'âme et l'esprit : l'intelligence de Tertullien n'admettait guère que ce qu'elle pouvait imaginer ; l'esprit , objet de pensée pure , et non d'imagination , était pour elle une chimère. Avec l'esprit, Tertullien rejette tout cet ordre de facultés supérieures par lesquelles le mysticisme de la Gnose et l'idéalisme alexandrin expliquent la communication de la nature humaine avec le divin. Tertullien entend bien que l'âme communique avec Dieu
• Jdv. Prax, p. U. Ut invisibilem patrem intelligamus pro plenitudine majestatis, visibilem vero filium agnoscamus pro moduloderivationis; sicut nec sotem nobis contemplari licet, quantum ad ipsam substantiam summam, quse est in cœlis, radium ejus toleramus oculis pro teraperatura portionis qu» in terpam inde porrigitur.
« Ad%\ Herm., c 11, p. 8, 9, 10. — De Anim., p. 43. Deus et alias nihil sine exemplaribus in sua dispositione molilus, paradigmate platonico picnius.
5 t(tv. Pn/r., p. 5.
m îXTROmCTlON. IJVRE îl.
et les puissances du ciel ; mais ce ne peut être que par une inspiration do Tespril ; en sorte que ce n'est pas l'homme qui s'élève, mais Dieu qui descend. L'homme est tout entier dans l'âme; l'àme est nécessairement corporelle , bien que le corps n'en soit pas l'essence. Tout en étant corporelle, l'âme est simple, uniforme, identique, indivisible, et enfin immortelle*, l^e dogme de la résurrection des corps, si dilTicile h concilier aveu le spiritualisme platonicien de certains Pères de l'Église, devient la conséquence simple et naturelle d'une telle psychologie. Tertullien ne concevait pas l'existence purement spirituelle de l'âme, pas plus dans la vie future que dans la vie actuelle. « Comment pourrons-nous chanter les louanges de Dieu , si nous ne conservons le sentiment et le souvenir de son bienfait *?» Quant au mystère de la résurrection, il se l'explique d'autant mieux qu'à son sens le renouvellement de la nature est une véritable résurrection *.
Ce n'est pas la chair qui est cause du mal, c'est l'âme , par l'abus qu'elle fait de la chair. Tertullien rejette bien loin toutes les idées gnostiques sur la chute des âmes, sur l'origine du mal, sur l'opposition des deux principes. Ne pouvant nier la chute du premier homme et le péché originel, il soutient que le péché, pour avoir obscurci la perfection primitive de l'homme, ne l'a point détruite , et que l'homme peut toujours la retrouver par les seules forces de sa nature *. I^
' l)f inJm,^ p. 1 4.
* De Mo/i(g,, p. 4 0. Quomodo gratias Deo in «ternum canefflu9, f>i non manebit in nobis sensus et memoria debiti hujus?
** De hesurrcrt. carn.. p. 12.
* De Anim., p. 4<.
PHILOSOPHIE DES PÉRÈS DE LÉGLïSE ÙS
Christ est venu moins pour relever l'homme d'une déchéance radicale que pour l'élever plus haut, et le porter plus loin dans la voie de la perfection absolue. La révélation est un nouveau sens que Dieu a donné à l'homme pour atteindre la vérité.
Ce résumé rapide des idées de Tertullien suffît pour faire comprendre dans quelle réaction ce génie ardent entraînait le Christianisme. Si la nouvelle doctrine eût suivi ce mouvement, elle n'eut pas seulement rompu tous les liens qui l'attachaient à la philosophie grecque, elle eût abandonné les grandes voies de l'idéalisme pour un véritable sensualisme à peine relevé par le sentiment religieux. La doctrine de Tertullien était au Christianisme ce que le Stoïcisme avait été à la philosophie socratique, élevée si haut par Platon. Il abaissait et mutilait la pensée chrétienne, et, en prétendant l'émanciper du joug des idées grecques , lui coupait les ailes , et l'enfermait dans un naturalisme étroit. Au fond , ce qui domine dans les traités de Tertullien , c'est beaucoup moins l'antipathie pour les doctrines grecques en général que la répugnance invincible pour les idées platoniciennes et pour toute espèce d'idéalisme. Malgré son mépris pour la philosophie , il puise largement aux sources stoïciennes ; il en tire sa théorie de la connaissance , sa doctrine de l'identité de la raison et de la nature , sa psychologie , sa phy* sique. U est à croire qu'il en eût tiré aussi sa théologie, s'il lui eût été permis d'être conséquent. L'esprit de Tertullien est net, ferme, puissant par la logique, mais il manque de souplesse, de délicatesse et d'élévation. Il ne conçoit rien qui ne puisse se représenter ; il nie toute réalité qm n'a pas forme et couleur , et la sub-
ni iNTuonir/rioN. livre ii.
slance lui écliappe partout où il ne voit pas un coips : c'est une imagination plutôt qu une intelligence. Mai.^ quelle imagination ! quelle passion dans la polémique ! quelle éloquence dans les pensées morales ! quel éclat , (luelle vigueur dans les descriptions de la nature! N'est-il pas, malgré toute sa barbarie, le plus grand écrivain de la primitive Église? Antipathique au Christianisme par le côté sensualiste de sa doctrine , Terlullien était dangereux par le côté mystique ; cet ennemi de la philosophie était au fond un hardi novateur dans son entreprise de réaction. Il supprimait à peu près toutes les sources de connaissances légitimes ou illégitimes, profanes ou sacrées, et y substituait une seule chose, la foi, non la foi enchaînée à un texte, mais la foi libre , intime , soudaine , comme l'inspiration qui la donne. Voilà donc la doctrine de l'Église livrée à tous les caprices de la méditation individuelle ! Voilà le mysticisme de la Gnose qui renaît avec ses sectes d'inspirés et d'illuminés! Le Montanisrae de Tertullien était un bien autre danger pour l'Église que l'influence des doctrines grecques.
La réaction qui s'était déclarée contre la philosophie grecque ne devait point prévaloir, parce qu'elle était prématurée. Le jour n'est point encore venu où le Christianisme , ayant atteint à peu près son développement complet, n'aura plus qu'à préserver ses dogmes du contact des doctrines étrangères. Pour le moment, il a plus besoin de se développer que de se défendre , de s'étendre que de se restreindre , d'embrasser que d'exclure. Les premiers Pères de l'Église, saint Justin, Athénagore, Théophile, saint Irénée, avaient introduit quelques idées grecques dans la doctrine sainte;
PHlL0S0l4ilE DES PÈKE8 DE L ÉGLISE. Mo
mais ils Pavaient fait sans méthode et sans système, (^es empiiints semblent plutôt des souvenirs d'esprits cultivés qui ont passé des écoles grecques au Christianisme qu'une combinaison savante et profonde d'idées d'origine diflérente. D'ailleurs, ces Pères avaient laissé bien des problèmes à résoudre dans toutes les partiels de la doctrine , en théologie , en cosmologie , en psychologie. Le dogme primitif distinguait nettemei/t trois principes dans le divin, le Père, le Fils et l'Esprit; mais il n'avait déterminé d'une manière précise ni la nature propre ni les attributs de chacun. Quelle est la nature du Père par rapport au Fils, et réciproquement? Comment le Verbe est-il médiateur et créateur? Comment révèle-t-il Dieu au monde et relie-t-il le monde à Dieu? C'est ce qui restait à expliquer. Quant au Saint- Esprit, la doctrine des apôtres n'avait guère fait que le nommer. Sur l'homme, le Christianisme primitif était encore moins explicite. 11 professait la résurrection des corps etl'immortalitédesâmes, mais sans indiquer les rapports de l'âme et du corps, sans énumérer les facultés qui dans l'homme se rapportent à l'une et à l'aulre substance, sans déterminer quelles sont les facultés propres à r&me, et par quelle faculté l'àme communique avec Dieu. Enfin , sur l'origine du monde et sur le principe du mal , le dogme primitif se réduisait Ji peu près aux récits de la Genèse. Tout ce qu'il y avait ajouté, c'est que le Verbe concourt à la création divine comme instrument. Mais en quoi et comment le Verbe seconde-t-il le Père dans cette œuvre? Qu'est-ce que la matière? D'oii vient la chute de la créature? Est-elle propre u l'homme seulement ou commune à tous les '^(rcs créés? Est-elle un simple accident de la libcrln
OU une nécessité résultant de la nature même de la créature ? Toutes ces difficultés et bien d'autres attendaient une solution. Cette grande œuvre de développement et de perfectionnement de la doctrine n'était point la seule à accomplir. La nouvelle religion se trouvait alors en butte aux attaques de deux sortes d'adversaires. Pendant que les philosophes païens tournaient en dérision les récits de l'Ancien Testament, les Juifs affectaient un profond dédain pour toute cette exégèse chrétienne , fondée sur la traduction grecque des Septante. Dans un livre étendu, dont Origène nous a conservé de nombreux fragments , Celse parcourait les livres saints , relevant avec soin tout ce qui prêtait à la critique ou au sarcasme , et signalant au mépris des Grecs ce qu'il appelait les grossières superstitions d'un peuple barbare. D'un autre côtié , les Juifs de la grande synagogue d'Alexandrie se vantaient de posséder seuls les vraies traditions de celte sagesse divine, que les Chrétiens n'avaient pu puiser qu'à la source impure d'une traduction étrangère. Déjà, il est vrai, les docteurs de la nouvelle religion avaient essayé de détruire ce redoutable argument , en couvrant la traduction des Septante de l'autorité toute divine du Saint- Esprit. Mais cette tactique, toute- puissante sur les croyants , demeurait sans effet sur les philosophes et sur tous Ips esprits éclairés parmi les Gentils. Où était la preuve de l'inspiration du Saint-Esprit dans cette œuvre récente? Et comment lui attribuer des modifia cations dans lesquelles l'influence de l'esprit grec était manifeste? Donc, pour des raisons diverses, ni les Juifs ni les Grecs ne pouvaient attribuer les altérations des livres sacrés à l'inspiration du Saint-Esprit.
I^ Christianisme courait ainsi un double danger. Par la critique des philosophes , il risquait d'élre confondu avec des traditions que la raison des Gentils traitait de superstitions ; par le dédain des Juifs , il pouvait perdre le prestige de son origine divine, il fallait donc , pour répondre aux philosophes, faire accepter à la raison des Gentils cette tradition sacrée , objet des dédains et des sarcasmes de la critique philosophique. Mais comment y parvenir autrement que par une interprétation libérale et philosophique de textes, laquelle s'attacherait moins à la forme qu'à la pensée, moins à la lettre qu'à Tesprit? D'une autre part, il fallait, pour répondre aux Juifs , tout en maintenant la traduction des Septante comme la seule base légitime de l'exégèse chrétienne, pouvoir la comparer avec le texte original , et montrer que les variantes expriment toujours au fond la même pensée que le texte hébreu primitif, ou même une pensée supérieure. Telle était la triple tâche imposée aux défenseurs du Christianisme; 4* fonder la doctrine en comblant les lacunes et en expliquant les difficultés ; 2" établir Texégèse chrétienne sur la connaissance des textes hébreux ; 3** réconcilier la tradition hébraïque avec la raison et la philosophie. L'œuvre était digne du génie des Pères alexandrins.
L'école chrétienne, fondée, dit-on , par saint Panlène, se développa rapidement au sein du grand mouvement philosophique et religieux dont Alexandrie était le centre principal. Sous la direction élcvco de saint Clément et d'Origène , on la vit entrer en communication avec toutes les grandes écoles et îes grandes doctrines d'Alexandrie. Origène assiste aux
Î4S INTRODICTION. LIVRE II.
leçons du fondateur du Néo-Platonisme, et, d'un autre côté , des philosophes platoniciens vont entendre Prigène. C'est à tel point que dans cette mêlée générale les doctrines s'effacent et les écoles se reconnaissent à peine. Il se rencontre nombre de docteurs dont on ne sait s'ils sont chrétiens ou philosophes. Origène connaît h fond toutes les doctrines anciennes et nouvelles du Platonisme. « Il vivait, dit Porphyre, dans un commerce intime avec Platon. Les écrits de Numénius, de Cronius, d'Apollophane , de Longin, de Modératus, de Nicomaque , et des principaux Pythagoriciens , ne quittaient pas ses mains *. » Ces communications intimes et profondes entre toutes les écoles et toutes les doctrines nous expliquent l'origine , le caractère et la portée des doctrines des Pères alexandrins. Si on veut bien comprendre saint Clément et Origène, il faut penser toujours à la Gnose, à Philon et au Platonisme ; car ce sont là les trois sources auxquelles ils puisent généralement. Quant aux premiers Pères de l'Église , H saint Justin, Athénagorc, etc., il ne paraît pas qu'ils aient exercé une influence notable sur la pensée des Pères alexandrins; saint Clément et Origène ne citent jamais leurs écrits. Le mouvement qui se fait à Alexandrie les attire et les préoccupe exclusivement. Qu'avaient- ils besoin de porter leurs regards audelà? Alexandrie, en ce moment, c'était le monde entier.
Ce qui frappe tout d'abord dans les livres de saint Clément, ce sont les efforts qu'il lente pour émanciper le dogme chrétien du Judaïsme et pour le rattacher à
' Eusèb., Htsi, crrf., c. iv, p. 19.
1»HIL0SUI»HIE DES PÈKES DE L'ÉGLISE. ii9
la philosophie. ,^< La plupart, dit-il, redoatent la philosophie grecque comme les enfants les spectres , craignant qu'elle ne les détourne de la religion à son profit *. » Déjà on a vu saint Justin et Athénagore , et en général les apologistes, rechercher les traces de la parole divine dans les poètes et les philosophes de l'antiquité. Saint Clément s'engage plus profondément dans cette voie ; il rejette énergiquement la thèse qui considère la philosophie grecque comme l'œuvre du démon - , et cite en témoignage de sa haute origine la vie pure et sévère des anciens philosophes. Il fait Fcmonter, il est vrai , cette philosophie à la source hébraïque * ; mais il est loin de croire qu'elle ail corrompu ou même altéré le germe divin en le développant. Cet heureux larcin de la philosophie est une œuvre providentielle. Ainsi considérée, la science grecque est une préparation à la foi- tout aussi légitime et aussi efficace que la tradition hébraïque ^. C'est le même Dieu qui a été reconnu et adoré par les Grecs , les Juifs et les Chrétiens : seulement , il n'a été donné qu'aux derniers de le connaître en esprit. C'est le même Dieu qui a inspiré les deux Testaments et doté les Grecs de la philosophie ; en sorte que l'éducation des trois sociétés judaïque , grecque et chrétienne , bien qu'elle ait été faite avec des instruments
* s. C.lém., Stroiit., 1, vi , c. x , p. 780. ()é TroX)st ^, xaOaTrî|5 0f tr«'<?êî rà fiopfioXuxfot , oÛto)^ Miaii Tfi'* E).).y,vfîcv)v «pt).o7oytav • «po-
2 Stiont.^ I. I. c. XVII, p. 366.
^ Ibi.f.. I. x!,c. I, p. H9.
* .Sfrnm,^ 1. VI, c. I, p- 761 .
250 INTRODl CTION. LIVRE II.
divers, a le même principe et le même maître au fond ^ Avant la venue du Christ , la philosophie était nécessaire aux Grecs ; depuis , elle leur est encore utile pour l'intelligence des choses divines. S'en tenir à la foi simple et nue , sans toucher ni à la métaphysique , ni à la logique , ni à la physique , c'est vouloir cueillir le raisin sans avoir cultivé la vigne 2. La philosophie ne prépare pas seulement à la foi par les connaissances qui lui sont propres ; elle éclaire de son esprit et dirige par sa méthode le chrétien dans l'explication et Pinterprétation de la parole sainte, laquelle est obscure, équivoque , semée de paraboles. La dialectique est d'ailleurs nécessaire pour la démonstration des vérités sacrées.
Quand saint Clément parle de la philosophie, il n'entend pas tel ou tel système en particulier. Malgré sa prédilection pour la doctrine de Platon , il accueille avec impartialité toutes les doctrines et professe l'éclectisme *. En effet, la vérité est une et l'erreur multiple. Semblables aux Bacchantes qui ont dispersé les membres de Penthée, les diverses sectes de philosophie , soit grecque , soit barbare , éparpillent en fragments l'indivisible lumière du Verbe divin *. Donc,
* Strom.^ 1. VI, c. V, p. 76^. Aiot^ôpoiç ^c Tra(5evf«v«v ^«oiOrixaeç, Tov cvô; xupéou ovrw;, évoç xuptov ôrî/xotTt.
2 Strnm,^ I. i, c. ii, p. 344.
Strom.^ c. I, p. 338. ^iXo^o^îav oc o-ù ryjv çioty.rf* \iytù^ o^oi riîv nX-y.TwvoeYiv rt tyjv ËTTueovpciov ti xotè Aptç-oTcÀjxyiv , otX).' oca «p^-roci ica^ * txàç'fi tcov aipc'ocwv tovtwv xx).'tç, ^(xa(07Ùvv)v |jitT * cÙ3c- Çw; cTTcrrifA^î; cxocîdî'îXîvTa, Tovro «rûfATcav :ô txX«:c/.6v ^^Xo^oyiav
< Strom., I, 1 , c. IX , p. 348. Mta; Toi*uv ouffr,ç t^; à>.r,9cia; ' xh yào t^i'JO'j; ;JiJpi«î €x:^oïTà; ty^ti ' xaG^TCtp aé Môx/jxi -.à rov ïlivQtVo^
PHILOSOPHIE DES PÈRES DE LÉGLISE. loi pour contempler pleinement le Verbe parfait , il faut recueillir et réunir tous ces fragments*. Du reste, l'esprit libéral de saint Clément fait concourir, comme préparation à la foi , toutes les sciences aussi bien que tous les systèmes philosophiques, la musique, Tarithmétîque , la géométrie , l'astronomie , montrant pmir quelle part et dans quelle mesure chacune d'elles peut contribuer à la science suprême ^. Quelle est cette science? Dès le début de la doctrine de saint Clément , l'origine gnostique de l'école alexandrine se manifeste* La fin dernière de la philosophie et de la religion , de la science et de la tradition , c'est la Gnose. Le gnostique est celui qui parvient à ressembler à Dieu dans la mesure des forces humaines ^. La Gnose est un idéal auquel l'âme n'arrive que par degrés ; elle part de la sensation , et pa^se par la philosophie et la tradition comme par une démonstration nécessaire pour parvenir à la Foi. Qu'est-ce que la Foi ? Sur ce point, la pensée de saint Clément, bien qu'obscure et incertaine, est très remarquable. La Foi est l'intuition des principes, la perception de ce qui est supérieur à la démonstration ^ ; toute science démonstrative a sa
ê'atpoçvi90i9an fuXv) , ac tr[< tftXofJwpiaç xriç xc roO ^m^Âdt^^j , rriç rc
^t6ç s* offAXf, âvaroX^ Trocvroc wàri^taBa.i. « Ibid., l. I, c. IX, p. 349.
« Seront.^ 1. VI, c. X, p. 780. > ^ Strom,^ I. III , c. XIX, p. 480. () ^(^jiovfuvof xôv ^lèv xa9ô9ov
CIOVTI.
^ Strom,y 1. II, c. il, p. 432. Jliçtç Sky ^v Sia^A^oryjt xcy/iv xoci ^ffjapo\j vo/AîÇovTtç éïlnm-, npokrjy^tq îxo'jçîo; i^h J^ii-yc^itaç ovyxarâOtat{. cXïTcîJopcvwv v7r67a7C4, irpotyfMiTwv cÀiyxoç oO ^SKOfxijurj.
2)2 INTRODICTION. LIVRE If.
racine dans la Foi *. L'existence de Dieu est un objet de foi et non de science 2. La Foi est une grâce, non de la nature , mais de la raison divine ; c'est une vertu supérieure par laquelle Dieu se fait sentir à nous. La philosophie et la tradition ne peuvent seules nous conduire à la Foi. Sans la pratique et le sentiment moral , toute science, philosophique ou religieuse, est vaine. Nous ne comprenons la volonté de Dieu qu'en l'accomplissant *. Si élevée que soit la Foi , elle n'est pas encore la Gnose. Toutefois elle n'en diffère pas essentiellement; elle en est le premier degré. L'une et l'autre connaissent le Fils. Mais la Foi croit à l'incarnation , à la passion , à la rédemption du Fils. 1^ Gnose connaît le Fils comme Fils de Dieu , et par le Fils connaît la nature du* Père ^. Mais tout de même que le Fils n'est pas sans le Père ni le Père sans le Fils , de même la Foi n'est pas sans la Gnose ni la Gnose sans la Foi ; car si la Foi prépare la Gnose, la Gnose suit nécessairement la Foi ^.
La Gnose est le suprême degré auquel l'âme humaine puisse atteindre. Celui qui s'est élevé jusqu'à
^ Ibid., I. Il , c. IV , p. 435. H ^/tv yàp ÎTrcT/Ip? , 7^t; ôtTootix- Tixvi • Y, TCt-rj; ^, X^r'> '^ or^aTro^stxrwv ftç tô xoiOôXoi» ava^t^i%'rj7oi TÔ «tt/ovv, ô outc avv \t)r, t^tv, ovti uÀyj, outc Ûtcô y)r,;.
Ibid., 1. IV, p. 635. () fxn vjv 5f>ç ôtvŒTTÔofcxTo; wv ovx trtu cjrtçTQuovtxor.
ïbiJ«, I. I, c. VII, p. 338. A&*pcà yàp vi oc03iffxût)t« rrlç ^to^t- 5:î«; • /«?,'fÇ ^\ r, TrtVt;. HoîoOvtc; yàp tô 3'c).y,p« ToO 5tov, tô S*'- }.r,*J^t y.vfoT*ovtv.
■* 5'//v/;/., I. V , c. I , p. 643. Hûr, ot wn -ô yvwrc; aveu irî^cw; , v!;9 Yt n'.r»^ avrj y^fo^co»; i)'j »tr,'j o'j'j: ô TraTr,'; a'iVi VfoO * «V7 y&y
PHILOSOPHIE DES PÈUES DE L'ÉGLISE. foA
la dignit/» de la Gnose devient égal aux anges. Tout radieux et tout éclatant de perfection , le Gnostique s'élève au saint amour et à la divine quiétude, se plaçant ainsi à côté des apôtres, au-dessus des simples croyants *. C'est alors que l'âme s'unit à Dieu et devient Dieu elle-même. En ce sens, le Gnostique est un vrai fils de Dieu, non pas un fils immédiat toutefois, puisque entre Dieu et le Gnostique il y a toujours le Christ. Mais enfin telle est la vertu de la Gnose , qu'elle ravit l'âme dans le sein de Dieu, au-delà de la hiérarchie des anges 2.
Il n'est pas donné à l'intelligence humaine de connaître en soi le principe suprême des choses; nulle définition ne peut le saisir, nulle pensée ne peut l'atteindre. On n'arrive à le concevoir que par abstraction, c'est-à-dire par l'élimination complète de tous les attributs moraux et physiques des êtres créés. De cette façon, si on ne peut dire ce qu'il est, on peut savoir ce qu'il n'est pas ^. En soi il n'est ni le Bien, ni l'Un , ni
« .S//Y)///., I. VI, c. xni, p. 792. C.l roîvuv ptrfuùKoQriCot; xà TTi^ra, xoti cî; àn-aOcttxv ^iXerrica;* aOÇrlaot; tc et; cùrotav yvwç-ixîîç TcXf^ôty^TOç , caayycXoç ftiv cvrawôa. ^TCtvô; Sk ^^ xat w; ô y))ioç ).0(fifrb>v xarà tT|V èvip^f^iav, «iccv^ic t^ yvûjjtc t^ ^ixolIol it* otyaTcy/Ç Olorj Ini rri'j oyiov f/ovvjv» xotôairip oc A7rÔ7oXoC'
^ Strom,^ I, IV, c. Il II, p. 797. Ourco; ^^ofitv JaSoO^a ^^u^taxTiV r> "^f^J^j jutcXcrâ cT/ac Gcô; ' xaxôv ^ ov^v âXXo, irXviv oyvoiot^, ujoli v9uî!^4ii9a, tOLÏ T^ç [k'ti taxa tôv ioGèv Xôysv cvcp^riaç * àti Sk tvjfotpiç- TOv^œ CTTÎ 7r3t7( t&j Ocû, ot'oxs^; o'xacacç xoct ôe.ocyv(u9ca>; 3ctor?, ^là ^ttx^',<jità% (x)^690;, ^à irpo9^o^; ôry<ocç, ^c ' cù^ç uotxapîv; * atvcO^a, v^voy7a , lOXoyoyfja , ij/a)Aovcoc , oO jto^ocÇcrai tore tov Ôiîv x«0 ow-
• Sh'om.^ C. ▼, p. 582. Aff).<)vTfÇ /ib t«>0 ff«i«aTo; t«; ^^"rfxàj
t.U INTRODUCTION. LIVRE M
l'Être, ni l'Esprit, ni le Père. Le nom qui lui convient le mieux, l'Un , ne définit pas son essence , mais exprime seulement la simplicité absolue de sa nature. (Juant aux autres dénominations, eUes sont toutes empruntées aux rapports que Dieu soutient avec les choses. Lorsqu'on en vient à considérer Dieu sous ce point de vue , on lui attribue la Bonté. Taire le bien tîst la nature de Dieu , comme c'est la nature du feu d'échauffer et de la lumière d'éclairer *• Seulement, Dieu produit le bien librement, tandis que le feu obéit à l'aveugle nécessité ^. La volonté de Dieu est une œuvre, et cette œuvre est le monde ^. Dieu étant le Bien , tout ce qu'il produit est bon. La plus infime de ses productions, la matière, est encore bonne :c*est le dernier degré du Bien. On prétend à tort que d'une matière mauvaise sort une nature mauvaise , engendrée par un Dieu vengeur ^* Si la génération est un mal , il faut dire que le Seigneur qui participe de la génération , que la Vierge qui l'a engendré sont dans le mal ^. C'est ne pas comprendre Platon que de croire qu'il ait conçu la matière comme le mal absolu, comme le principe même du mal. Que parle-t-on de laideur et de difformité à propos du corps? Est-il une
* Ibid;, l. I, c XVII, p. 369. ♦ûaiçyàp, wç <cirf7v, oOn» tov 9foû, *»; ToO irupè; rô J^cpfuuUvecv, xai xov iptsvàf rà f wtiCctv *
* Ibid., 1. VIII, c. vu, p 865. Owre ycèp ô Btà; obwv àya6ôî^ ov
«vrw*.
« Pœdag,^ 1. 1, p. 4U. Oç y<^, tô ^tkr,^ «vtoO {f^ov «ci» x«i
* Sttoi/i.^ L ni, c. III, p. 54 6. A)X* oc pK àn^ MapjUwv^; yu<7<v x^/i ix Tl vXnc xotx^ç, xai ex ^(jiai.ov ycvopcvivv Àr,pi(y>f.yoO.
^ Ibid., 1. m, c. XVII, p. 55^.
matière sans forme ? Est-il une chair sans vie et sans âme? Or, la beauté n'est-elle pas un attribut inséparable de la forme et de Tâme ? Quand on regarde à travers le pur amour, ce n*est point la chair, c'est Tâme qu'on aperçoit , l'âme qui est belle , et alors on admire le corps comme une statue dont la beauté n'est qu'un reflet de l'art de l'ouvrier et du modèle sur lequel il a travaillé *.
La théorie du Verbe n'est pas moins profonde. Dieu est l'umté absolument simple , et ne peut être conçu dans un rapport quelconque avec la pluralité. C'est qu'il est inaccessible et incommunicable par lui-même. De là la nécessité d'un médiateur qui relie le monde k son divin auteur. Ce médiateur est le Verbe , Fils de Dieu. I^ Verbe n'est pas simplement la production extérieure de la pensée divine, comme semblerait Tindiquer le mot , mais bien la sagesse et la bonté même de Dieu dans sa suprême manifestation 2, c'est en quelque sorte la face même de Dieu , co-éternelle et adéquate à sa nature \ Le Père et le Fils ne font qu'an et se confondent en un seul Dieu ^. Philon n'avait conçu le Verbe, ni comme représentation complète, ni comme
* Stroni,^ C. IV, p. 616. KjuiiraXtv yàp ô 5(' o^aicvjv T-îiv ôtyvTîv Trp-ooo) € trwv rh /déXXoç, oO rîiv coîpxa riytiTotiy oXXà tyîv "h^jy^'* xorXy.v , rè ':ZyiifÂ^ ^tiat^ w; àv^^iavTot J&o/u^ua cot;, <î(* ou xaXXov; Ikï t6v xf^v£rïîv x«i t6 ovtwî xoXèv aùrèç aûrèv 7rac|>a7rc/ji7rcc.
* Stro/fi,, l. IV, c. I. p. 646, O >àp tov irarpè; tmv oXêfv A&pç, cv;( ourô; cç(v ô nop<po^txiiç, aotfia ^ xai XP^^^^? ^ocvfpbirottv» rov SccO, ixfvtxfiii^ rt ocv irgcvxpaTTiÇf xol to^ ovri 3tî«.
* Pœdag.^ I. I, p. 132. Tïç.éownO'^ ^ r.v SioO ô X-iyoç, i yMT«!;«- TOM 0 8«è;, xai yvwpcÇîTai. — Jdmon, , p. 86. () ^«o? )ôyo;ôyoi-
* Pœdag. , p. 1 Kv ydo aoyw, ô 6<dç.
256 iNTRonrcTroN. livre ii.
partie intégrante de la nature divine. Saint Clément ne pouvait s'en tenir aux idées de Philon , sans être infidèle à la doctrine chrétienne. Maintenant quelle est la nature propre du Fils par rapport au Père ? Le Père est nommé l'Un ; est-ce h dire que le Fils soit multiple? C'est ici que Tinfluence du Platonisme se laisse apercevoir. Le Père est l'unité absolue; le Fils est aussi l'unité, mais l'unité dans la pluralité. Il est multiple, non comme composé de parties, mais comme tout, ou plutôt comme principe du tout. Comment le Verbe peut-il être un et multiple à la fois ? Dans le monde sensible , la pluralité exclut toujours et nécessairement l'unité ; mais dans le monde intelligible, il en est tout autrement. La nature propre du Verl:e est d'être le type de toutes les idées , la raison suprême de toutes les vérités , le centre d'union de toutes les puissances '^ C'est ainsi qu'il est un et multiple, un par son essence et multiple par son contenu. Mais cette pluralité tout intelligible n'altère point l'unité du Verbe : seulement, elle le rend accessible à la démonstration et fait qu'il peut être représenté dans la pensée , tandis que Dieu , unité simple , ne peut être que conçu ^. Considérant le Fils comme représentation adéquate de toutes ses puissances et de toutes ses vertus^, saint Clément a pu dire : « Tout a été révélé
» Sfi'o/n.^ c. IV, p. 6 36. Kotî th où yfviro» «ti^vw; cv w; fy, oûoc ircXXa «ç p«pT»î 0 ucôç, àXX ' wç icdevra cv. EvOtv y«p tzol'jtv» KvxXo; yàçj h avTÔç ira<7vv twv ^(Xfittijv ce; cv C(XoupcVj>v xoti cvou/icvojv.
* Stfoni.^c» IV, p. 635. C tJ>h ow Oco; ôvaTrô^ccxTc; a» rjx i ç" > CTrcTïîuovcxô;. (> 51 vîo; ff'-y :« tc 'rt xoti iKtÇYtur, xoti ct^.r'flc/x xoti Z^r akl'x Tovxw çvyyivti ' xat ^ y.ai otTcô*îr{Çrv fyti xori ott'rc'îov.